particulière sur la carte de France; car Brunoy avait changé de face. Le
décorateur de l'Opéra et ses aides, ses peintres, ses machinistes
avaient déshabillé le bourg, et l'avaient costumé d'une étrange sorte.
Sous d'épaisses tentures peintes en tuiles, les toits de paille avaient
disparu, et il avait été imaginé, comme d'un excellent effet, d'élever
de plusieurs étages factices l'étage unique des chaumières; les
chaumières devinrent des palais à la détrempe. Aux deux côtés des
pauvres ruelles tortueuses, on enfonça des arbres de carton découpés et
venus de Paris en deux doubles sur des tapissières; la moindre pluie eût
réduit en pâte cette végétation de papier. Le marquis bondissait
d'admiration à la vue de cette création de son génie. Quatre pouces de
feuilles de roses répandues sur la boue des rues complétaient ce tableau
imité avec bonheur de la décoration alors en vogue de l'opéra d'_Aline_.
C'était le plus poétique et le plus pastoral gâchis du monde, on était
crotté à la crême; il y avait de plus qu'à l'opéra de la _Reine de
Golconde_, des reposoirs de toute hauteur élevés au point final de
chaque perspective, et des hommes postés sur des espèces de tours, pour
répandre, avec les arrosoirs dont ils étaient armés, des ondées d'eau
froide sur les spectateurs qui troubleraient l'ordre d'une si belle
cérémonie. La police se faisait dans les frises; elle occupait la place
des dieux d'opéra. Il va sans dire qu'il y avait des fontaines de vin,
et de toutes sortes de vin; l'extraordinaire eût été de voir des
fontaines d'eau, à Brunoy, un tel jour. A chaque angle de rue, des
perruquiers et des coiffeurs rétablissaient sans relâche le désordre de
la toilette des étrangers. Chez les anciens, en donnant l'hospitalité au
voyageur, on ne le frisait pas; à Brunoy on le rasait. Montrant un noble
exemple, le marquis lui-même, vêtu d'un noir habit de deuil râpé, qui
datait du meurtre d'Abel, pommadait ses hôtes au coin des carrefours. Il
était partout, courant, les cheveux en désordre, de l'église qui
s'illuminait aux cuisines du château et à toutes les cuisines du pays, à
toutes les broches, tournant comme pour un seul gigot; il goûtait à la
sauce et aux vins, montait au clocher, où il agitait comme un possédé la
sonnerie infernale qu'il y avait suspendue; descendu, il assistait à la
_traite_ des prêtres.
Il faut entendre par la _traite_ des prêtres le burlesque moyen qu'avait
imaginé le marquis, faute d'autre, pour se procurer autant de prêtres
qu'il avait fait confectionner de chapes pour la fête; ce moyen, le
voici: dès qu'un curieux, attiré par l'encens, pénétrait dans l'église
pour être témoin des préparatifs de la cérémonie, deux hommes vigoureux,
cachés derrière la porte, lui jetaient une chape sur la tête, la lui
plaçaient convenablement sur les épaules, et malheur s'il résistait;
quatre coups de nerfs de boeuf, tenant lieu d'ordination, lui
apprenaient à repousser l'honneur qu'on lui rendait. A la file et en
mesure, marche! Ainsi les trois cent soixante-cinq chapes eurent leurs
trois cent soixante-cinq mannequins.
Se peigne qui pourra le reste. On ne croira pas à des bassins de
confitures, pots cyclopéens, où chacun s'emplissait selon sa faim; à
cinquante muids de vin, et je n'ajoute pas un muids, coulant dans tous
les gosiers altérés; on ne croira pas à trois puits, ceci est du génie,
à trois puits pleins de tranches de citron et de sucre pour désaltérer
la province, et qui, par ampliation, fournirent de la limonade aux
habitans pendant plusieurs jours.
Enfin la procession va sortir, elle sort. Les porte-chapes sont sur deux
lignes; à leur tête la magnifique bannière de saint Médard, en velours
vert; derrière, singulier accompagnement, défilent des laquais portant
des flambeaux allumés, puis des paysans avec des cierges, et des
villageoises en blanc. Les rues sont chaudes, on y étouffe comme dans
une salle de spectacle; les arbres de papier pétillent, quelques-uns
s'embrasent; aussitôt les arrosoirs jouent, et l'eau tombe à mesure que
des feuilles de roses et la vapeur de l'encens, échappée de cent
encensoirs de vermeil, montent vers le ciel.
Le marquis est là tenant un des cordons du magnifique dais en fer; sa
tête et ses pieds battent convulsivement la mesure; près de lui et sous
le dais même, étincelle le curé, rustre monté sur pierres fines, rubis,
grenats, améthystes, ver luisant tonsuré. _A moi les jaunets! A moi les
bleuets!_ est le cri de ralliement qu'emploie le marquis pour désigner
des groupes et les rappeler à l'unité de la marche. _A lui les bleuets!_
Sur son passage, le marquis, à qui on les avait désignés depuis la
veille, reconnaît les commis de l'intendant du comte de Provence, déjà
venus une fois à Brunoy pour marchander le château. A peine les a-t-il
signalés à ses paysans, qu'ils sont saisis, revêtus chacun d'une chape
et poussés dans les rangs de la procession; obligés, tout rouges et tout
honteux, de prendre un flambeau et de grossir le cortége. Le comte de
Provence semblait faire publiquement amende honorable de ses prétentions
sur le château de Brunoy, dans la personne des employés de son
intendant.
Au retour à l'église de cette mémorable procession, les fidèles, qui
s'étaient un peu dérangés de la ligne pour se rafraîchir dans leur long
trajet jusqu'au village de Périgny, se laissent tomber à terre de
fatigue, s'affaissent sur les bancs et jusque sur les marches de
l'autel. La piété s'est oubliée; elle heurte des coudes et de la tête
contre les murs. Plus de chantres, plus de musiciens; ils dorment sur
les instrumens; l'organiste souffle comme le plus gros tuyau de son
instrument; les serpens ont disparu en zigzag sous les banquettes, aussi
honteux que le premier serpent, leur patron; les sonneurs ont justifié
au-delà de toute expression le proverbe qui a popularisé leur peu de
sobriété; jusqu'aux enfans de choeur, ces tendres chérubins, qui ont
humecté leurs ailes dans le cassis dont Brunoy ruisselle. Un vaste
sommeil a frappé la maison du Seigneur. Et la procession, tout-à-coup
surprise comme par un vertige, croit achever à la nage une tournée
commencée verticalement. La fabrique ronfle.
Arrive le marquis!--Étonnement. Personne debout pour la cérémonie. Il
marche sur des outres; il aplatit des sacristains, désenfle en les
pressant des paroissiens, monte en chaire et prêche. Il est prédicateur.
Mais les lumières s'assombrissent; il s'empare des mouchettes, et le
prédicateur mouche les bougies.--D'une fonction à une autre. Puis il
chante le _Te Deum_ tout seul; et il bénit enfin, tout chancelant, ceux
qui ne chancellent plus depuis long-temps. Au dernier verset, il donne
de la tête lui-même dans la vaste mer des dormeurs, et disparaît sous
eux. Tout est consommé.
Trois jours après, on lisait ceci dans les _Mémoires secrets_, 30
juillet 1772.--«Le public n'a point encore tari sur la fête dévote de M.
de Brunoy; la deuxième procession, exécutée le jour de la petite
Fête-Dieu, a donné lieu à beaucoup de scènes et de tumulte. Il y avait
cent cinquante prêtres qu'il avait loués à plus de dix lieues à la
ronde. On comptait vingt-cinq mille pots de fleurs. Après la procession,
ce magnifique seigneur a donné un repas de huit cents couverts, composé
de prêtres, de chapiers et de paysans ses amis. On comptait plus de cinq
cents carrosses venus de Paris.»
Ici nous avouons manquer d'haleine pour parler dignement de ce dîner.
Que ceux qui ont lu Gargantua suppléent par leur imagination à cette
lacune volontaire de notre part.
Nous n'avons de force que pour une remarque. Quelques années après cette
fête, ce même peuple qui, gorgé par les seigneurs, avait tué les
seigneurs, attendait, la carte civique à la main, grelottant à la porte
des boulangers, le pain noir patriotique pétri par la nation. Il est
vrai qu'au bout de quelques années le peuple tua la nation. Qui sait?
peut-être toute la science des bons gouvernemens consiste à faire
marcher les peuples à égale distance de la famine et de l'indigestion.
Si nous avons omis de mentionner que, par arrêt du 5 décembre 1770, la
cour de parlement avait homologué les actes faits par madame de
Montmartel, portant nomination de quatre avocats au parlement pour
conseils du marquis de Brunoy, c'est que cette mesure ne fut, selon
nous, jamais exécutée; il suffit, pour s'en convaincre, d'observer que,
loin de réduire ses dépenses, le marquis les augmenta de beaucoup, à
partir de l'époque même où ce conseil lui fut imposé. Mettra-t-on sur le
compte des quatre avocats la procession de la Fête-Dieu qui coûta quatre
cent mille francs? Madame de Montmartel n'avait voulu qu'effrayer son
fils; pleine de faiblesse pour lui, elle ne survécut même pas à cette
sévérité de comédie. Elle mourut du chagrin que lui causa cet acte tout
à la fois sollicité et empêché par elle.
Plus résolus que madame de Montmartel, les Béthune et les d'Escars
saisirent le prétexte de la procession de la Fête-Dieu, qui eut un
retentissement européen, pour demander aux tribunaux l'interdiction du
marquis. Parmi les parens au nom desquels fut dressée la requête,
quelques-uns exigeaient qu'on le mît à Saint-Lazare. C'était décidément
un fou incurable.
Une fois l'interdiction prononcée, Brunoy passait au comte de Provence.
Tandis qu'on portait l'affaire au Châtelet, et qu'on la pressait sans
ménagemens pour l'opinion publique, à laquelle il était désormais
difficile de taire la conduite déplorable du marquis, celui-ci,
comprenant la gravité de sa position, sachant que, outre l'irritation de
sa famille, il avait contre lui la vanité froissée de la noblesse, ne
doutant pas de l'arrêt d'interdiction dont il allait être frappé, voulut
finir avec gloire la lutte où il avait engagé sa fortune, sa vie, son
honneur et sa raison.
Lui, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne
de France, et de ses finances, fit savoir à tous les fidèles de la
chrétienté qu'une croisade allait s'ouvrir dont il serait le chef, dans
le but pieux et grand de conquérir la Terre-Sainte, de délivrer le
tombeau de Jésus-Christ des mains de l'impie Musulman. Appel donc était
fait aux hommes de religion et de coeur de prendre le bourdon et le
glaive, et de suivre, aux appointemens de quatre cents livres par an, à
convertir plus tard, après la croisade, en rente viagère, mondit marquis
de Brunoy. On se réunirait à Brunoy, point de départ pour la Palestine.
Prendre les voitures place Dauphine; retenir sa place la veille.--Dieu
le veut! Dieu le veut!
Ceux qui ne bafouèrent pas la circulaire du marquis s'abattirent par
nuées au château de Brunoy, où, en attendant que les saintes armes
fussent fourbies et les cadres militaires complets, ils se gobergèrent
d'une furieuse façon. Il y eut foule de Baudouins coupe-jarrets, de
Tancrèdes aigre-fins, de Renauds chevaliers d'industrie, d'Adhémars
échappés de Toulon. Jamais la police ne fit de si bons coups de filets.
Le lieutenant de police se montra un cruel Sarrasin. Pour comble de
contrariétés, quand les enseignes étaient déjà déployées au vent pour
partir, le roi défendit qu'on signât des passeports aux croisés, qui ne
délivrèrent aucune espèce de tombeau, mais qui gagnèrent au billard des
sommes énormes au marquis.
VIII
Voyant son expédition complètement manquée, le marquis passa en
Angleterre, où en vingt-neuf jours il dépensa soixante mille livres.
Rappelé à Paris par ordre du roi, qui ne voulut pas laisser se dégrader
sa noblesse dans la personne d'un fou, dont le retour en France avait
été d'ailleurs déjà sollicité en termes pressans par l'ambassadeur, le
marquis parut, le 15 septembre 1772, devant le lieutenant civil au
Châtelet, tous ses parens rassemblés.
L'interdiction était évoquée.
Le haut rang des trois familles au nom desquelles le procès était
soutenu, Montmartel, Béthune, d'Escars; le caractère sans exemple du
comparant, sa vie, ses folies désastreuses, firent de ce procès un
événement digne d'absorber toute la curiosité si mobile de l'époque,
l'époque la plus usée en événemens.
Sur le passage du marquis se rendant en voiture au Châtelet, la
population s'était portée de bonne heure, grandement en goût déjà pour
le tumulte des affaires criminelles, pour les séances publiques, les
combats de la parole, superbes spectacles dont elle n'était séparée que
de quelques années. Elle voulait savoir s'il était vrai, comme on le lui
avait suggéré, que le marquis était lié dans une chemise de force et
bâillonné. Depuis le jugement du jeune chevalier de Labarre, une
mystérieuse suspicion planait sur les tribunaux et leurs séances
secrètes. La partialité des juges avait fini par faire croire en France
à l'innocence de tous les accusés; et porté à toutes les opinions
surnaturelles, le peuple se laissait persuader que les parens du marquis
l'avaient eux-mêmes encouragé dans ses dissipations, pour jouir de ses
biens et afin d'obtenir son interdiction plus tard. Après tout, un
homme qui a mangé vingt millions en six ans avec son curé, dans un bourg
de huit cents ames, est un phénomène qui mérite assez d'être vu.
A cette époque, les séances des tribunaux n'étaient pas encore
publiques; mais les parens du marquis étaient assez nombreux pour
composer un auditoire complet. Au reste, on se passa en France de bouche
en bouche les détails de l'interrogatoire, qui commença ainsi:
--Votre nom?
--Armand-Louis-Joseph-Paris de Montmartel, marquis de Brunoy,
conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses
finances.
--Votre âge?
--Vingt-quatre ans et demi.
On n'aperçut pas la moindre altération dans les traits du marquis, que,
par une indécence barbare, on avait assis sur la sellette et qu'on
gardait à vue, afin de constater l'état dangereux d'aliénation où l'on
voulait faire croire qu'il était.
Le lieutenant civil reprit:
--Pourquoi avez-vous fait votre société ordinaire d'un fils de paveur et
d'un fils de bourrelier?
--Je ne savais pas, monsieur, répondit-il avec calme, que ce fût mal de
choisir ses amis parmi ceux dont le caractère convient au nôtre, dont
la simplicité tolérante ne rappelle jamais le rang d'où l'on est sorti?
Bons pour moi, j'ai été bon pour eux. Si la loi ne défend pas d'avoir
des amis, qui oblige donc à les prendre dans une condition plutôt que
dans une autre? S'il y a une loi qui en prescrive de telle ou de telle
autre espèce, pourquoi ne poursuivriez-vous pas le bourrelier pour
m'avoir fréquenté, comme je suis en cause pour l'avoir connu? Serait-il
vrai que tous les marquis d'aujourd'hui, excepté moi, monsieur le
lieutenant, eussent des amitiés irréprochables? Il m'a été dit que M. le
marquis de C..... vivait avec sa soeur; que le comte de R.... avait un
sérail; que le prince de F.....
--Silence, monsieur le marquis.
--Que le roi de France.....
On se jeta sur le marquis pour le bâillonner.
--Que le roi de France était outré de cette conduite.
La première moitié de la phrase du marquis avait excité l'indignation,
la seconde couvrit de confusion ceux qui s'étaient trop hâtés de
s'indigner.
Il fallut le laisser libre.
--Mais n'avez-vous pas pris le deuil pour la femme du bourrelier? A quel
titre, puisque cette femme n'était pas de votre noble et illustre
famille?
--La reine de France n'était pas non plus de ma noble famille; je pris
le deuil de la reine en 1768, et commandai quatre habits complets pour
quatorze personnes de ma maison. Ce deuil m'a coûté cinquante mille
livres.
L'embarras du lieutenant civil commençait à paraître; il fit un signe,
et les gardes qui entouraient le marquis s'éloignèrent.
--Combien y a-t-il de feux à Brunoy?
--De cent cinquante à deux cents, en y comprenant le hameau des
Beaucerons et l'endroit appelé Soulin.
--Pourquoi vous êtes vous jeté dans des dépenses d'une superfluité
condamnable, en habituant six ou huit cents malheureux à vivre dans
l'abondance?
--J'avoue, monsieur le lieutenant, que j'ai quelquefois dépassé les
bornes d'une générosité sage; mais, depuis ma résidence à Brunoy,
personne, tant à Brunoy qu'aux Beaucerons, n'est mort de faim ni ne
s'est pendu de désespoir dans le bois. Depuis sept ans que j'habite le
pays, il n'a été commis aucun assassinat dans la forêt de Sénart, qu'on
peut, grâce au hasard de mes bienfaits, traverser à minuit comme en
plein jour. Les plaines de Tigery sont moins heureuses; elles sont
infestées de brigands, pauvres vassaux qui obéissent aux descendans des
comtes de Corbeil; Rougeot est un coupe-gorge, Gros-Bois aussi;
Gros-Bois n'est pas dans mes propriétés, il relève de M. le comte de
Provence.
A chaque instant le lieutenant civil se retournait vers les membres de
la famille du marquis, comme pour leur dire:--Cet homme-là n'est pas
fou; l'interdiction sera difficile.
--Mais n'avez-vous pas rempli publiquement dans l'église de Brunoy les
fonctions de bedeau, de chantre, de maître des cérémonies et de sonneur?
--Que va-t-il répondre à cela? semblait exprimer la figure animée des
parens du marquis. Voyons, écoutons.
--Je me blâme le premier comme bedeau, monsieur le lieutenant civil,
pour avoir malproprement tenu peut-être la sacristie; je me condamne
comme chantre, pour avoir entonné faux bien souvent le _Magnificat_; je
ne me pardonne pas surtout de m'être trompé de quelques coups de cloche;
mais en quoi cela peut-il me valoir la sévérité des lois et le reproche
de ma famille? Mon grand-père sonnait l'heure du dîner à ses hôtes, je
n'ai pas été plus sacrilége en sonnant l'heure des vêpres à mes
paroissiens.
--Pourquoi avez-vous fait habiller à vos frais, en uniformes et avec
galons d'or, les chevaliers de l'arquebuse dont vous êtes colonel, et
pourquoi leur donniez-vous si fréquemment à manger?
--Si monsieur le lieutenant civil veut me considérer comme homme de
qualité, il ne doit pas s'étonner que mes inférieurs aient joui de mes
largesses. Dieu, disent les grands à leurs fils, a fait des mains aux
manans pour prendre et aux nobles hommes pour donner. S'il lui plaît, au
contraire, de ne voir en moi qu'un manant enrichi, je dois m'étonner à
mon tour qu'avec les revenus de quarante millions on ne croie pas à la
possibilité de traiter, sans se ruiner, des chevaliers de l'arquebuse.
--Mais votre chasublier, monsieur le marquis, prétend être votre
créancier de deux cent mille livres; on ne dépense pas deux cent mille
livres en chasubles?
--Combien doit-on dépenser en chasubles, monsieur le lieutenant? Est-ce
M. le comte de Lauraguais qui nous l'apprendra, lui qui a acheté deux
mille louis de jarretières à mademoiselle Arnould? Mais je ne le vois
pas à mes côtés, sur la sellette.
--N'avez-vous pas maltraité un épicier qui vous avait refusé de
l'eau-de-vie? N'avez-vous pas frappé un de vos concierges? N'avez-vous
pas injurié un de vos régisseurs?
--Il me semble, monsieur le lieutenant civil, qu'en pareil cas ce sont
les battus qu'il faudrait interroger.
--Votre mère a donné mille écus à un nommé Thierret pour qu'il ne se
plaignît pas d'un coup de pistolet que vous lui auriez tiré.
--Le fait est faux; à des gens comme nous, on demande cent mille écus de
dommages, et l'on se plaint ensuite.
--Sans passeport du roi, pourquoi êtes-vous passé en Angleterre? Vous
avez violé la loi.
--Enfin! murmurèrent les bancs des accusateurs, irrités de tant de
précision dans les réponses d'un fou, de tant d'aigreur dans ses
réflexions. Enfin! qu'il sorte de là; il a violé la loi, il n'avait pas
de passeport.
--J'en avais un de l'amirauté; sur l'ordre de l'ambassadeur de France,
j'ai immédiatement quitté l'Angleterre pour me rendre ici, où je savais
qu'on devait m'interdire. J'ai été au devant de la loi.
--N'avez-vous pas acheté huit chevaux à Londres?
--C'était pour revenir plus vite.
--Vous justifierez-vous de la société qui vous accompagnait en
Angleterre, de ces étranges acolytes?
--J'étais, monsieur le lieutenant civil, avec un acolyte du diocèse de
Paris, l'ecclésiastique Bonnet et le curé de Valenton.
--N'alliez-vous pas à Londres pour éviter vos créanciers de France?
Qu'alliez-vous y faire d'honnête, enfin?
--J'allais m'y faire ordonner prêtre par l'évêque catholique Belon. Ceci
est assez honnête.
Interrogé sur d'autres dettes qu'il aurait contractées avec des
tailleurs et des marchands de vin, le marquis répondit qu'il avait été
dupé par eux, et qu'en bonne morale les fripons devaient être interdits
avant les dupes.
--N'avouez-vous pas vous-même enfin avoir dévoré votre fortune dans des
folies dont il est temps d'arrêter le débordement?
--Ma fortune était à moi, monsieur le lieutenant civil, par mon père et
par ma mère, dont j'ai été l'unique héritier. Folie ou non, je suis
quitte avec tout le monde; je ne fais pas banqueroute et ne m'appelle
pas Guéménée. Il est vrai que je n'ai pas dissipé ma fortune en
maîtresses ni en galantes infamies comme un maréchal de Saxe ou un duc
de Richelieu; ni en chevaux, le roi aurait payé mes dettes; ni en
bâtimens; je suis bien plus coupable, j'ai doré mon église, ma pauvre
église, qui a été ma maison du faubourg; j'ai nourri mes habitans; et
si chaque province avait un fou comme moi, la France à cette heure ne
languirait pas de misère, et le roi Louis XV serait en interdit. On
m'interdit, moi, non parce que j'ai mangé toute ma fortune, mais parce
qu'il me reste vingt millions d'immeubles au soleil. Qu'on m'interdise;
j'ai parlé.
Il fut fait selon ses voeux: le Châtelet interdit le marquis de
Brunoy.
Sans espoir dans la ressource extrême que lui conseillèrent ses amis, il
appela de la sentence du Châtelet au parlement, qui, par un de ces
miracles de justice dont il y a peu d'exemples, cassa l'arrêt
d'interdiction et laissa au marquis la libre gestion de ses biens.
C'était ratifier solennellement tous les actes de sa vie.
Ses parens baissèrent honteusement la tête, la noblesse fut furieuse, le
peuple applaudit. Il vit un héros dans le marquis. Il voulut l'avoir
compris; il l'aima. Il se convainquit que le marquis, né du peuple,
retournait au peuple, après avoir souffleté la noblesse de son temps sur
sa propre joue. Ses fautes étaient des folies, car son coeur était
bon; voilà comme le peuple pensait; tandis que les folies des autres
étaient des crimes, car leur coeur était corrompu. Il était allé plus
loin que tous les autres, pour montrer jusqu'où ils étaient allés. Il
s'était jeté dans le gouffre, mais il l'avait ouvert, et en tombant il
avait crié au peuple: Regardez comme c'est infect et profond.
Cet homme était un héros.
IX
A sa rentrée à Brunoy, il fut fêté comme un frère par les hommes, comme
un père par les enfans. On était allé, croix et bannière en tête, le
recevoir à deux lieues de Brunoy. On l'avait porté à bras jusqu'au
château, ce bon seigneur!
Courte fut leur joie. M. le comte de Provence s'irritait beaucoup de
tous ces délais qui le vieillissaient sans lui donner Brunoy, plus
frais, plus ravissant d'année en année.--On comprit son impatience,
comme il comprit de son côté le dépit des parens du marquis. Il y eut
intelligence parfaite des deux parts.
Quelques nouveaux amis qui s'étaient introduits dans les bonnes grâces
du marquis, chose facile en tous temps, le poussèrent un soir à boire
plus que de raison, piége encore plus facile, et dans l'état d'ivresse
où ils le mirent, ils lui firent signer la cession de Brunoy au comte de
Provence.
A son réveil, il pleura comme un enfant; il dit qu'il ne se souvenait
pas d'avoir rien signé. Cette fois il faillit réellement devenir fou.
C'était fait. M. le comte de Provence possédait Brunoy.
L'histoire ne dit pas si la lettre de cachet qui vint enlever le marquis
à son château de Varise pour le conduire au prieuré d'Elmont, maison de
génovéfains, près de Saint-Germain-en-Laye, fut la royale récompense de
la nuit d'ivresse de Brunoy.
Interdit, emprisonné, cloîtré, le marquis trouva encore quelque douceur
à sa captivité dans la permission que lui accordèrent les bons
génovéfains de sonner les cloches, d'allumer les bougies, de servir la
messe. N'ayant pu être prêtre dans sa prospérité, il se contenta d'être
enfant de choeur dans l'infortune. Mais on était déchaîné contre lui;
on ne voulut pas même qu'il fût consolé par ces distractions pieuses,
parce qu'elles avaient autrefois masqué et protégé ses si rudes assauts
contre sa propre dignité de gentilhomme. Une seconde lettre de cachet le
fit transférer aux Loges, dans la forêt de Saint-Germain, dans une autre
maison religieuse, desservie par des picpus, où il lui fut interdit
d'être sacristain ni bedeau, ni quoi que ce soit d'église. C'était
priver d'air un oiseau malade.