l'autel avec une décence parfaite, édifiant par sa bonne tenue ses
parens et ceux de sa femme; répondant aux complimens d'usage d'un ton
aussi délicat que s'il n'eût jamais quitté la cour. On eût dit qu'il
revenait de celle de Charles III d'Espagne. Cette fidélité à l'étiquette
lui rallia, à une époque où elle était la seule vertu visible que la
monarchie eût conservée depuis le grand roi, l'estime des meilleures
maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses
rameaux épais sa jeune tige nobiliaire, qui n'aurait plus à souffrir du
souffle dévorant de l'opinion. Quand la famille d'Escars l'acceptait à
la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la présomption à ne pas
le tenir pour un bon gentilhomme du royaume. Ce nom d'Escars était si
beau qu'il fut toute la dot de la mariée, en faveur de laquelle le
marquis de Brunoy s'engagea à payer, outre une pension annuelle de 60
mille livres, une autre pension pour son entretien, un gain de survie
de 300 mille livres, et jusqu'à concurrence de 500 mille livres de
toilette, argenterie et bijoux; enfin un douaire de 15 mille livres et 5
mille livres d'habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis.
Excessif en tout, il offrit à la future des diamans et des habits pour
700 mille livres. Il n'y eut plus de termes assez flatteurs pour le
louer. Il fut présenté à la cour par sa belle-mère, madame la marquise
d'Escars, née Fitz-James. Impossible d'aller au-delà de ce faste, de ces
honneurs, de ces distinctions. Si le marquis de Béthune eût conquis la
toison-d'or, il n'eût pas été plus radieux. Son neveu devait être
l'exemple de tous les neveux à venir, lui le modèle de tous les oncles.
Le mariage du marquis n'eut qu'un jour; il n'eut pas de nuit.
A peine sa femme appuyait sa tête tremblante sur le pudique oreiller,
que le marquis était déjà sur la route de Brunoy, impatient d'arriver à
son château, où l'on était loin de l'attendre.
Il arrive, il entre, il appelle ses gens, fait sonner les cloches de
l'église, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n'ont que
deux suppositions à faire: ou c'est l'incendie qui brûle les moissons
des environs, ou c'est M. le marquis de Brunoy annonçant son retour au
château.
C'était M. le marquis de Brunoy.
Entouré des habitans de Brunoy éveillés en pleine nuit, le marquis,
encore en habits de noces, ressemblait à un chef de pirates qui rentre
au port pour partager avec les siens la riche capture qu'il a faite. Le
coup avait eu lieu; il avait réussi au-delà de toute espérance. On
revenait vainqueur. La dépouille c'était, pour le marquis, son mariage
avec mademoiselle Émilie de Pérusse d'Escars. Rie avec lui qui voudra,
que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes
un morceau d'un si beau nom! d'un si grave événement! il rit avec eux;
il les encourage même, car ils ont besoin de toute la raillerie de leur
maître pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux; le
mariage! Mais riez donc des Escars où je viens d'entrer! semble-t-il
dire; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet! Ils
ont de vieux aïeux, vieux comme les pierres, des arbres généalogiques
qui couvriraient toute la forêt de Sénart, des écussons pleins d'un
grimoire à faire tomber les yeux d'un sorcier: ils ont des prétentions à
la couronne de France: que sais-je? Eh bien! ils m'ont donné tout cela,
à moi petit-fils d'un hôtelier, à moi fils d'un financier anobli pour
ses écus, à moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du
roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, mais votre égal,
qui prend le nom, pour ne plus le quitter, de _Nicolas Tuyau_. Criez
avec moi: _Vive Nicolas Tuyau!_
Après ce noble épanchement de part et d'autre, Séné le paveur, Thorel le
menuisier, Chalandre, maître charron, Maréchal, le fils du bourrelier,
et un abbé Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que
pendant son absence il était venu des officiers et des intendans de la
maison du comte de Provence pour dresser l'inventaire du château, de son
mobilier, du parc et des jardins. Ils avaient procédé avec les formes
qu'on emploie lorsqu'on poursuit une vente par autorité de justice. Tout
Brunoy avait pensé que M. le marquis avait consenti à cette vente par
suite de son mariage; c'était une bien vive douleur pour le pays.
Déjà! murmura tout bas le marquis sans s'arrêter aux regrets de ses
gens; j'étais à peine à Paris qu'on songeait à me dépouiller! M. le
comte de Provence est donc bien amoureux de ma propriété! c'est trop
juste, je l'aurais faite belle pour lui; je l'ai plantée, embellie,
accrue, pour ménager à M. le comte du repos et de l'ombre; j'ai été le
maçon de son altesse; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous
croyez cela, cher oncle? Ah! vous me faisiez épouser une d'Escars, et
vous vendiez Brunoy à la cour! Brunoy est à mes paysans; j'ai la femme,
et vous n'aurez pas le château; marquis! le fou vous a joué.
Cependant le marquis de Brunoy, qui n'ignorait pas la puissance de la
cour, et combien il serait aisé au comte de Provence, pour peu qu'il en
eût l'intention arrêtée, de devenir possesseur du château, envisagea
sérieusement, derrière son masque bouffon, le difficile de sa position;
il retint auprès de lui l'abbé Bonnet, l'un de ses conseillers intimes.
--Bonnet, lui dit-il.
--Monsieur le marquis.
--Pas de marquis: Nicolas Tuyau.
--Soit.
--Il y a une église à Brunoy.
--Fort laide, fort petite, fort pauvre.
--On posera huit cloches d'abord au clocher, Bonnet.
--Huit cloches, y songez-vous? Il n'y a pas de paroisse à Paris qui en
ait autant.
--Raison de plus.
--Mais le clocher s'écroulera.
--Nous bâtirons un autre clocher si celui-là tombe; nous ferons faire un
superbe service aux morts; huit cloches, bien; je veux que l'église ait
seize chantres.
--Jésus! c'est plus qu'à Saint-Roch!
--Je ne dis pas le contraire; seize serpens; dix-huit enfans de choeur
et quatre sonneurs: j'aime les sonneurs.
--Mais on n'y tiendra pas du bruit.
--L'abbé, vous aimez les orgues, ne vous en cachez pas; soient un
organiste et un maître de la sonnerie.
--Ce sera Notre-Dame en petit.
--Comment! en petit? Douze chanoines attachés à la fabrique. Nous aurons
office canonial, l'abbé.
--Ce sera Notre-Dame en grand, je le vois.
--On dorera la chapelle du portique à l'autel, avec beaucoup de pommes
d'or, de grenades d'or, de raisins d'or, pour les guirlandes des
entrecolonnemens.
--Monsieur le marquis, fera-t-on dorer les paroissiens?
--L'abbé, je ne plaisante pas; on pavera rose et blanc le pavé de
l'église. Demain les architectes viendront.
--Qui sera chargé de veiller à ces travaux?
--Vous, l'abbé, et je vous recommande de m'apporter le registre de la
paroisse, où tous ces dons seront écrits de ma main.
--Est-ce tout?
Le marquis réfléchit un instant.
--Demandez à Paris cent soixante et seize chapes.
L'abbé pouffa de rire.
--Qui portera ces cent soixante et seize chapes?
Gravement le marquis répondit:
--Apparemment, Bonnet, ceux qui porteront trente-trois chasubles, cent
quinze tuniques, cinquante-sept étoles.
--La cathédrale est complète maintenant.
--Pas encore, Bonnet; faites venir neuf lustres de Bohème, trente-six
girandoles, six candélabres à sept branches, quatre-vingt-dix
chandeliers en cuivre, huit chandeliers en argent massif. Et nous
allions oublier l'autel, l'abbé!
--C'est vrai, nous allions oublier l'autel.
--Écrivez donc, l'abbé: trente aubes de point d'Angleterre et de Binche;
huit devans d'autel de Binche; un ostensoir en soleil, de vermeil,
pesant vingt-cinq marcs, un ciboire d'or de huit onces, une croix et son
bâton en vermeil, deux calices de vermeil, trois encensoirs en vermeil,
une lampe d'argent dorée et ciselée, avec chaînes et couronnement, de
six pieds et demi de circonférence et de deux pieds sept pouces de
profondeur, du poids de cent à cent cinquante marcs. Ma foi, on peut
chanter vêpres à présent, n'est-ce pas, l'abbé? Allez donc exécuter tout
ce que nous venons d'arranger ensemble. On aura des nouvelles de
Nicolas Tuyau à la cour.
L'abbé sortit tout abasourdi. Il croyait avoir les huit cloches dans la
tête, un encensoir à chaque oreille, et les paupières brûlées par tous
les chandeliers. Il était effaré. L'archevêque de Paris allait crever de
jalousie.
--Que M. le comte de Provence s'avise de toucher à Brunoy maintenant!
J'ai tout le clergé avec moi de mon côté, contre lui, contre tous; je
serai fort avec les forts: ils sont prêtres, je le suis!
Ce qui avait été dit fut fait; le marquis dépensa même beaucoup plus
qu'il ne l'avait calculé, pour orner la chétive église de Brunoy.
Je l'ai vue à cinquante ou soixante ans de date de ces embellissemens:
non seulement elle a été pillée, ce qui est déplorable à voir, mais elle
n'a pas été entièrement pillée; le clocher a gardé une cloche sur huit,
elle est fêlée; il reste un lustre de Bohème sur neuf, il est grapillé;
le plafond a été crevassé par le poids des cloches, comme l'avait
prudemment prévu l'abbé Bonnet; le pavé seul a conservé ses carreaux de
marbres griottes et blancs, mais ils sont pâles; l'humidité en a dévoré
les couleurs; il n'y a plus de bannières d'or ni de croix de vermeil,
mais les détestables pommes d'or des entrecolonnes sont fraîches et
joufflues, comme si elles venaient d'être cueillies chez le doreur;
saint Médard y est, mais ce ne peut être le riche, le millionnaire,
celui du temps du marquis; il n'y a pour soleil d'or que le véritable
soleil passant ironiquement à travers les carreaux de la chapelle, et
jouant avec les arêtes du treizième siècle; car l'église atteste deux
époques, celle de la chapelle, qui n'était que cela d'abord, puis celle
de l'église même, fastueusement allongée et étranglée en trois nefs. On
aimerait mieux une dévastation complète. Ce qui reste d'or, de fard, de
plâtre, de laque, de mauvais cristal de Bohême, de peintures grises et
d'anges qui ressemblent à des Amours à faire trembler, donne un air de
boudoir à cette pauvre église, dont elle est toute honteuse; exceptons
pourtant l'entrée, qui figure assez proprement le péristyle d'un théâtre
de province; attique grec, six marches, double tambour.
Les patriotes de Brunoy ont dévoré en 93 jusqu'à l'enveloppe de cuivre
qui formait la boule où s'élevaient la croix et le coq de l'église.
Je me demande avec anxiété ce qu'ont pu devenir les cent soixante et
seize chapes pendant la tourmente révolutionnaire.
Tandis que se confectionnaient dans les ateliers de Paris et de Lyon les
ruineuses magnificences de l'église de Brunoy, madame de Montmartel, la
mère de notre marquis, mourut de chagrin.
Elle eut exactement le service funèbre que son fils lui avait promis.
L'église de Brunoy y gagna un superbe mausolée où furent déposés par
leur fils M. et madame de Montmartel.
VI
Il résultait des événemens écoulés depuis son émancipation que le
marquis de Brunoy avait déjà à s'accuser de la mort de son père et de sa
mère, et que, débarrassé, non sans remords peut-être, de ces témoins
sévères de sa conduite, il allait se rouler de nouveau dans la fange,
après avoir épousé, dans l'unique but de la rendre un misérable objet de
dérision, mademoiselle Émilie d'Escars, autre victime de sa conjuration
impitoyable.
On a remarqué, et le personnage rajeunit ici la remarque, qu'au moment
d'expirer, chaque forme sociale en travail de dissolution se retire,
pour rendre sa chute plus exemplaire et plus bruyante, dans quelques
groupes prédestinés, souvent dans un seul homme chargé d'en finir avec
la désorganisation qui s'individualise en lui. Héliogabale s'empare de
tous les vices de l'empire romain, sans en oublier aucun; il est, par
ses excès mêmes, le vengeur des peuples que ses prédécesseurs ont
écrasés. Tout ce qui est possible dans les dimensions du mal, il le
réalise: il veut le sang des hommes, la vertu des femmes, la vie des
enfans, la fortune du monde, sa gloire, les secrets de l'abîme, les
secrets de Dieu; il va, il va, il abat, il monte, il domine, jusqu'au
jour marqué où le Titan reçoit la foudre sur la tête, et où
l'homme-Babel s'écroule. On jette le dieu aux latrines, puis on lave les
latrines. Tout finit par là; il y a peu de grande élévation terrestre
qui ne se termine par une confusion ou par une saleté. Le dix-huitième
siècle a aussi ses hommes d'agonie râlant pour tous quand l'heure est
venue de considérer la noblesse comme chose finie, morte et corrompue;
la noblesse, qui a contre elle des Titans audacieux qui s'appellent
philosophes, des maçons téméraires qui s'appellent encyclopédistes, et
dans son sein des Héliogabales du nom de Brunoy.
Si nous n'avions découvert qu'un fou ordinaire dans le marquis de
Brunoy, nous aurions respecté le cabanon où personne n'a osé, avant
nous, aller secouer ses chaînes rouillées. Il y a assez de fous parmi
les vivans, sans qu'il soit besoin d'en emprunter à la tombe. Parce
qu'un homme a été riche et extravagant dans l'emploi de ses richesses,
il n'est pas juste qu'il soit tiré de l'oubli, enfer des nullités de ce
monde.
Mais notre fou est un démon; s'il n'est pas populaire comme don Juan,
c'est qu'il s'est perdu dans le bruit de l'oeuvre à laquelle il a
apporté la dernière main. Arrivée quelques années après sa mort, la
révolution de 93 couvrit de son écume et de son immense mugissement
toutes les rumeurs humaines. Peu de notre génération connaissent ce nom
de Brunoy. Si les existences contemporaines le balbutient à peine, c'est
le tort de l'époque, car il est des époques qu'on ne peut imprimer dans
la mémoire: communément ce sont celles qui touchent aux heures suprêmes
d'action. Telle minute célèbre fait oublier le siècle dont elle procède.
Le fait arrive à quatre chevaux, il broie et passe. A travers la
poussière, qui est-ce qui a remarqué les chambellans?
Pourtant rien n'est saisissant, à la manière de Goëthe, à la façon
allemande, si narrative, si curieuse, si chère à la méditation, parfois
même si près du théâtre, comme le serait, bien sentie, abandonnée à
certaine vulgarité, la vie de notre personnage, mort jeune, mais venu
tout juste assez à temps pour assister à la fin de toutes choses.
Moeurs, religion, monarchie, sont au lit de mort. Le marquis eût voulu
être humain, on roue Calas; il eût voulu être philosophe, Raynal est
obligé de s'exiler; il eût voulu aimer la royauté, madame Dubarry
gouverne; il n'a aspiré qu'à être de son rang, on s'est moqué de sa
noblesse, comme si ses rivaux étaient des Montmorency. Alors il se fait
peuple, paysan; il ne se croit pas encore assez vengé, il s'abrutit.
Malheureusement, et ainsi qu'il était aisé de le prévoir, le marquis
finit par s'identifier à son rôle avec une sincérité qui n'était plus
jouée. Il aima le vin comme boisson, après l'avoir employé comme
instrument de déshonneur. De jour en jour il lui devint plus difficile
de distinguer la ligne du flacon qui séparait la vengeance de l'ivresse;
il eut le malheur de boire à son intention vingt fois plus qu'il n'avait
bu à celle des autres. Cette confusion eut les plus funestes effets:
inventeur d'une punition qu'on infligeait à celui de sa société qui
renonçait à boire avant extinction complète des forces, il fut une fois
obligé de la subir au péril de sa vie. On l'attacha à une colonne de
lit, et, dans cette position, on lui fit avaler, au moyen d'un
entonnoir, une prodigieuse quantité d'eau-de-vie. On crut le perdre; sa
jeunesse triompha de cet assassinat d'amis; la chose fut même tournée
agréablement en plaisanterie. On appela ceci «le sacre de Nicolas
Tuyau.»
Voyons-le maintenant livré aux prêtres et aux cérémonies religieuses,
sans qu'il ait abdiqué toutefois la passion du vin. Il voyage de la cave
à l'église, à chaque heure du jour et de la nuit; heureux quand il ne se
trompe pas, quand il ne demande pas du vin de Champagne au chantre, et
le chemin de la sacristie au sommelier.
D'après ses ordres, l'abbé Bonnet avait rapporté de Paris les divers
ornemens destinés à l'église de Brunoy, qui devint, sous cet amas de
pierreries, de dorures, de chanoines, de cloches, de girandoles,
réellement plus riche que Notre-Dame. Elle ne fut plus séparée de la
célébrité du château dans les propos anecdotiques que Brunoy avait le
privilége de fournir aux railleries de la cour.
M. le comte de Provence n'en possédait pas davantage le marquisat de
Brunoy. Malgré son envie et ses moyens de la satisfaire, il recula
devant l'entourage sacré au milieu duquel le marquis s'était placé quand
il eut compris de quoi et par qui il était menacé. On songea dès lors à
faire interdire le marquis pour cause de folie.
De son côté, le marquis s'accrocha aux hommes d'église, trop nombreux à
cette époque, ce qui veut dire trop peu indépendans par leur fortune,
pour répudier le rôle que l'or les força d'accepter. Vêtu en habit de
prêtre, il en remplit presque la charge au grand scandale des gens
pieux. Au choeur, à l'autel, partout il empiéta sur l'office du curé,
qui n'aurait pas changé sa position pour celle de l'archevêque de Reims.
Avec la passion d'église, tout ce qui se rattache aux menues fonctions
du culte, comme fiançailles, baptêmes, mariages, fit irruption dans les
goûts du marquis. Il se constitua le parrain universel de tous les
enfans nés et à naître, de même qu'il fut le fossoyeur de tous les morts
du marquisat. Cette manie lugubre d'enterrement se changea chez lui en
rage. Pendant l'hiver, on l'aperçut souvent, couvert d'une robe noire de
bure, courant sur la neige, portant au cimetière, sous son bras ou sur
son épaule, quelque mort du voisinage. Il faisait graver des épitaphes
pour des bouviers; il prenait le deuil pour des bûcherons; on lisait en
chaire des oraisons funèbres pour rappeler les hautes vertus d'un
taillandier.
Qu'on juge de l'empressement d'un tas de moines, de carmes, de paresseux
de tous les ordres, à soulager leurs couvens trop pleins, pour
s'abattre sur ce pape de la ripaille. A chaque croisée, et Dieu sait si
le château en manquait, apparaissait une tête tonsurée, noire ou
joufflue; du matin au soir, les cantiques du Seigneur se croisaient avec
les chansons à boire: Dieu et le diable.
On peut imaginer la douleur où les parens du marquis furent jetés par
les nouveaux écarts d'une imagination aussi délirante. Avant de faire
interdire le marquis, mesure extrême, dont le retentissement leur
semblait un affront pour leur nom, la famille de Montmartel et la
famille de Béthune s'unirent d'intention pour vendre la propriété de
Brunoy, dans l'espoir qu'une fois dépouillé du marquisat, leur neveu
n'aurait plus de théâtre où se donner en spectacle. Comme ils savaient
que le comte de Provence, frère du futur roi, brûlait d'envie depuis
long-temps d'avoir cette propriété, ils lui en proposèrent nettement la
cession, à condition qu'il acquitterait les dettes du marquis, estimées
à quinze ou seize millions. Le comte de Provence refusa. Convaincu
pleinement que tôt ou tard il entrerait en possession du marquisat, il
fit offrir par M. Cromôt, son intendant, sans espoir de voir accepter
ses offres, car elles étaient mesquines, une rente insignifiante, si on
consentait à lui laisser la jouissance du château pendant sa vie. On
accepta. Restait à exécuter le marché, en passant par-dessus le
consentement du marquis, dissipateur, extravagant, vil, ridicule, fou,
tout ce qu'on voudra, mais enfin légitime propriétaire de Brunoy. Est ce
que par hasard, à cette époque, tous ceux qui possédaient des châteaux
étaient économes, honorables, vertueux et sensés? Mais les parens du
marquis ne calculèrent pas les obstacles qu'ils rencontreraient, ou
plutôt ils crurent qu'en agissant de concert avec le comte de Provence,
pour déposséder le marquis, ils n'éprouveraient, forts d'un tel appui,
aucune résistance sérieuse. Ils comptèrent si bien sur l'influence et
l'emploi des moyens du futur acquéreur de Brunoy, qu'ils lui
abandonnèrent le soin de s'en faciliter l'appropriation. Leur rôle
devait se borner à consacrer par leur inertie la légitime spoliation de
leur parent, sur le sort duquel on aviserait ultérieurement, une fois
qu'il serait hors du château. Le complot était formidable; le marquis en
eut vent.
Avant de rapporter les scènes qui se passèrent à Brunoy entre les gens
de M. Cromôt, intendant de M. le comte de Provence, et le marquis,
relativement à la cession du château, nous citerons un passage des
_Mémoires secrets_, que nous rapprocherons ensuite d'un trait de la vie
de notre personnage. Bachaumont, ou plutôt Pidansat de Mairobert, n'a
connu, comme le public, que la moitié du fait consigné dans ses
Mémoires. Voici comme il le rapporte, sous la date du 12 janvier 1772.
«Un serrurier a fait pour chef-d'oeuvre un dais tout en fer. Il a six
branches qui se recourbent, se réunissent à un centre commun et se
terminent par une couronne. Elle est accompagnée d'un feuillage qui
circule autour, et l'ouvrage est si délicatement travaillé, si
expressif, si poli, qu'il brille comme l'argent le plus pur. C'est le
fruit de dix ans de travail. On en avait parlé à sa majesté, qui a voulu
le voir, et qui en a été si enchantée, qu'elle se proposait de l'acheter
pour l'église de Choisy. Cependant cet artiste, ayant été long-temps
sans toucher d'argent, a fait ses réclamations: il demandait cinquante
mille livres. On a trouvé ce dais trop cher, et on le lui a rendu. Comme
il désespère de trouver personne qui veuille le lui acheter, il le
montre au public pour vingt-quatre sols.»
On lit ensuite dans le même recueil, sous la date du 31 janvier 1772:
«L'artiste précieux qui a fait le dais en baldaquin de fer dont on a
parlé se nomme Gérard.»
Il n'est plus question ensuite de ce dais dans les _Mémoires secrets_;
mais, dans un écrit du temps sur le marquis de Brunoy, on remarque cette
phrase: «La modeste église de Brunoy, pauvre pendant tant de siècles,
lui fut redevable d'une infinité de beaux et riches ornemens, d'un dais
de fer, chef-d'oeuvre de serrurerie, sorti des mains du fameux Gérard,
que l'on estimait valoir 30,000 livres, sans la dorure.»
Ainsi ce chef-d'oeuvre, que Louis XV n'eut pas la facile munificence
royale d'acheter, le trouvant trop cher pour un roi de France, pour le
roi très-chrétien, qu'il laissa exposer par l'artiste pour vingt-quatre
sols, passa, et c'est une noble vengeance de la part d'un fou, au
marquis de Brunoy, au trésor de sa superbe église.
VII
On ne suppose pas que le marquis de Brunoy, après avoir dilapidé le
quart de sa prodigieuse fortune à acheter des cloches, des moines, du
vin, des dais de 30,000 livres, des chanoines, des chapes, se contentât
de jouir en égoïste de ces richesses d'un nouveau genre; il vivait
toujours d'ailleurs avec sa colère cachée dans les replis de son ame
avinée; son oeuvre n'était pas complète. Tant qu'il lui resterait un
sou de revenu, il ne devait pas se regarder quitte envers la noblesse,
si ce sou était susceptible de lui fournir un grès ou une poignée de
sable pour jeter au visage de sa caste. Il n'y a qu'un homme en Europe
plus extravagant que moi, avait-il à s'avouer, et la supériorité de
celui-là est au-dessus de mes moyens de rivalité, c'est le roi de
France. Brunoy baisse pavillon devant Choisy, madame Dubarry coûte plus
cher que mon curé.
Ce fut le 17 juillet 1772 que Paris entier accourut au village de Brunoy
pour assister à la fameuse procession de la Fête-Dieu, depuis plusieurs
semaines l'unique entretien de toutes les classes, de tous ceux qui,
entendant parler chaque jour de leur vie de ce château enchanté, avaient
choisi le pèlerinage général de la capitale pour s'y joindre. La
curiosité des gens de la campagne ne fut pas moins vive. Grandes routes,
ruelles, rives de la Seine et de la Marne fourmillèrent de pélerins. Il
n'est pas inutile d'ajouter, pour expliquer l'affluence, que les
étrangers seraient traités aux frais du marquis: on savait comment il
traitait.