Le marquis fut exquis pendant la cérémonie; il présenta la mariée à

l'autel avec une décence parfaite, édifiant par sa bonne tenue ses

parens et ceux de sa femme; répondant aux complimens d'usage d'un ton

aussi délicat que s'il n'eût jamais quitté la cour. On eût dit qu'il

revenait de celle de Charles III d'Espagne. Cette fidélité à l'étiquette

lui rallia, à une époque où elle était la seule vertu visible que la

monarchie eût conservée depuis le grand roi, l'estime des meilleures

maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses

rameaux épais sa jeune tige nobiliaire, qui n'aurait plus à souffrir du

souffle dévorant de l'opinion. Quand la famille d'Escars l'acceptait à

la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la présomption à ne pas

le tenir pour un bon gentilhomme du royaume. Ce nom d'Escars était si

beau qu'il fut toute la dot de la mariée, en faveur de laquelle le

marquis de Brunoy s'engagea à payer, outre une pension annuelle de 60

mille livres, une autre pension pour son entretien, un gain de survie

de 300 mille livres, et jusqu'à concurrence de 500 mille livres de

toilette, argenterie et bijoux; enfin un douaire de 15 mille livres et 5

mille livres d'habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis.

Excessif en tout, il offrit à la future des diamans et des habits pour

700 mille livres. Il n'y eut plus de termes assez flatteurs pour le

louer. Il fut présenté à la cour par sa belle-mère, madame la marquise

d'Escars, née Fitz-James. Impossible d'aller au-delà de ce faste, de ces

honneurs, de ces distinctions. Si le marquis de Béthune eût conquis la

toison-d'or, il n'eût pas été plus radieux. Son neveu devait être

l'exemple de tous les neveux à venir, lui le modèle de tous les oncles.

Le mariage du marquis n'eut qu'un jour; il n'eut pas de nuit.

A peine sa femme appuyait sa tête tremblante sur le pudique oreiller,

que le marquis était déjà sur la route de Brunoy, impatient d'arriver à

son château, où l'on était loin de l'attendre.

Il arrive, il entre, il appelle ses gens, fait sonner les cloches de

l'église, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n'ont que

deux suppositions à faire: ou c'est l'incendie qui brûle les moissons

des environs, ou c'est M. le marquis de Brunoy annonçant son retour au

château.

C'était M. le marquis de Brunoy.

Entouré des habitans de Brunoy éveillés en pleine nuit, le marquis,

encore en habits de noces, ressemblait à un chef de pirates qui rentre

au port pour partager avec les siens la riche capture qu'il a faite. Le

coup avait eu lieu; il avait réussi au-delà de toute espérance. On

revenait vainqueur. La dépouille c'était, pour le marquis, son mariage

avec mademoiselle Émilie de Pérusse d'Escars. Rie avec lui qui voudra,

que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes

un morceau d'un si beau nom! d'un si grave événement! il rit avec eux;

il les encourage même, car ils ont besoin de toute la raillerie de leur

maître pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux; le

mariage! Mais riez donc des Escars où je viens d'entrer! semble-t-il

dire; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet! Ils

ont de vieux aïeux, vieux comme les pierres, des arbres généalogiques

qui couvriraient toute la forêt de Sénart, des écussons pleins d'un

grimoire à faire tomber les yeux d'un sorcier: ils ont des prétentions à

la couronne de France: que sais-je? Eh bien! ils m'ont donné tout cela,

à moi petit-fils d'un hôtelier, à moi fils d'un financier anobli pour

ses écus, à moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du

roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, mais votre égal,

qui prend le nom, pour ne plus le quitter, de _Nicolas Tuyau_. Criez

avec moi: _Vive Nicolas Tuyau!_

Après ce noble épanchement de part et d'autre, Séné le paveur, Thorel le

menuisier, Chalandre, maître charron, Maréchal, le fils du bourrelier,

et un abbé Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que

pendant son absence il était venu des officiers et des intendans de la

maison du comte de Provence pour dresser l'inventaire du château, de son

mobilier, du parc et des jardins. Ils avaient procédé avec les formes

qu'on emploie lorsqu'on poursuit une vente par autorité de justice. Tout

Brunoy avait pensé que M. le marquis avait consenti à cette vente par

suite de son mariage; c'était une bien vive douleur pour le pays.

Déjà! murmura tout bas le marquis sans s'arrêter aux regrets de ses

gens; j'étais à peine à Paris qu'on songeait à me dépouiller! M. le

comte de Provence est donc bien amoureux de ma propriété! c'est trop

juste, je l'aurais faite belle pour lui; je l'ai plantée, embellie,

accrue, pour ménager à M. le comte du repos et de l'ombre; j'ai été le

maçon de son altesse; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous

croyez cela, cher oncle? Ah! vous me faisiez épouser une d'Escars, et

vous vendiez Brunoy à la cour! Brunoy est à mes paysans; j'ai la femme,

et vous n'aurez pas le château; marquis! le fou vous a joué.

Cependant le marquis de Brunoy, qui n'ignorait pas la puissance de la

cour, et combien il serait aisé au comte de Provence, pour peu qu'il en

eût l'intention arrêtée, de devenir possesseur du château, envisagea

sérieusement, derrière son masque bouffon, le difficile de sa position;

il retint auprès de lui l'abbé Bonnet, l'un de ses conseillers intimes.

--Bonnet, lui dit-il.

--Monsieur le marquis.

--Pas de marquis: Nicolas Tuyau.

--Soit.

--Il y a une église à Brunoy.

--Fort laide, fort petite, fort pauvre.

--On posera huit cloches d'abord au clocher, Bonnet.

--Huit cloches, y songez-vous? Il n'y a pas de paroisse à Paris qui en

ait autant.

--Raison de plus.

--Mais le clocher s'écroulera.

--Nous bâtirons un autre clocher si celui-là tombe; nous ferons faire un

superbe service aux morts; huit cloches, bien; je veux que l'église ait

seize chantres.

--Jésus! c'est plus qu'à Saint-Roch!

--Je ne dis pas le contraire; seize serpens; dix-huit enfans de choeur

et quatre sonneurs: j'aime les sonneurs.

--Mais on n'y tiendra pas du bruit.

--L'abbé, vous aimez les orgues, ne vous en cachez pas; soient un

organiste et un maître de la sonnerie.

--Ce sera Notre-Dame en petit.

--Comment! en petit? Douze chanoines attachés à la fabrique. Nous aurons

office canonial, l'abbé.

--Ce sera Notre-Dame en grand, je le vois.

--On dorera la chapelle du portique à l'autel, avec beaucoup de pommes

d'or, de grenades d'or, de raisins d'or, pour les guirlandes des

entrecolonnemens.

--Monsieur le marquis, fera-t-on dorer les paroissiens?

--L'abbé, je ne plaisante pas; on pavera rose et blanc le pavé de

l'église. Demain les architectes viendront.

--Qui sera chargé de veiller à ces travaux?

--Vous, l'abbé, et je vous recommande de m'apporter le registre de la

paroisse, où tous ces dons seront écrits de ma main.

--Est-ce tout?

Le marquis réfléchit un instant.

--Demandez à Paris cent soixante et seize chapes.

L'abbé pouffa de rire.

--Qui portera ces cent soixante et seize chapes?

Gravement le marquis répondit:

--Apparemment, Bonnet, ceux qui porteront trente-trois chasubles, cent

quinze tuniques, cinquante-sept étoles.

--La cathédrale est complète maintenant.

--Pas encore, Bonnet; faites venir neuf lustres de Bohème, trente-six

girandoles, six candélabres à sept branches, quatre-vingt-dix

chandeliers en cuivre, huit chandeliers en argent massif. Et nous

allions oublier l'autel, l'abbé!

--C'est vrai, nous allions oublier l'autel.

--Écrivez donc, l'abbé: trente aubes de point d'Angleterre et de Binche;

huit devans d'autel de Binche; un ostensoir en soleil, de vermeil,

pesant vingt-cinq marcs, un ciboire d'or de huit onces, une croix et son

bâton en vermeil, deux calices de vermeil, trois encensoirs en vermeil,

une lampe d'argent dorée et ciselée, avec chaînes et couronnement, de

six pieds et demi de circonférence et de deux pieds sept pouces de

profondeur, du poids de cent à cent cinquante marcs. Ma foi, on peut

chanter vêpres à présent, n'est-ce pas, l'abbé? Allez donc exécuter tout

ce que nous venons d'arranger ensemble. On aura des nouvelles de

Nicolas Tuyau à la cour.

L'abbé sortit tout abasourdi. Il croyait avoir les huit cloches dans la

tête, un encensoir à chaque oreille, et les paupières brûlées par tous

les chandeliers. Il était effaré. L'archevêque de Paris allait crever de

jalousie.

--Que M. le comte de Provence s'avise de toucher à Brunoy maintenant!

J'ai tout le clergé avec moi de mon côté, contre lui, contre tous; je

serai fort avec les forts: ils sont prêtres, je le suis!

Ce qui avait été dit fut fait; le marquis dépensa même beaucoup plus

qu'il ne l'avait calculé, pour orner la chétive église de Brunoy.

Je l'ai vue à cinquante ou soixante ans de date de ces embellissemens:

non seulement elle a été pillée, ce qui est déplorable à voir, mais elle

n'a pas été entièrement pillée; le clocher a gardé une cloche sur huit,

elle est fêlée; il reste un lustre de Bohème sur neuf, il est grapillé;

le plafond a été crevassé par le poids des cloches, comme l'avait

prudemment prévu l'abbé Bonnet; le pavé seul a conservé ses carreaux de

marbres griottes et blancs, mais ils sont pâles; l'humidité en a dévoré

les couleurs; il n'y a plus de bannières d'or ni de croix de vermeil,

mais les détestables pommes d'or des entrecolonnes sont fraîches et

joufflues, comme si elles venaient d'être cueillies chez le doreur;

saint Médard y est, mais ce ne peut être le riche, le millionnaire,

celui du temps du marquis; il n'y a pour soleil d'or que le véritable

soleil passant ironiquement à travers les carreaux de la chapelle, et

jouant avec les arêtes du treizième siècle; car l'église atteste deux

époques, celle de la chapelle, qui n'était que cela d'abord, puis celle

de l'église même, fastueusement allongée et étranglée en trois nefs. On

aimerait mieux une dévastation complète. Ce qui reste d'or, de fard, de

plâtre, de laque, de mauvais cristal de Bohême, de peintures grises et

d'anges qui ressemblent à des Amours à faire trembler, donne un air de

boudoir à cette pauvre église, dont elle est toute honteuse; exceptons

pourtant l'entrée, qui figure assez proprement le péristyle d'un théâtre

de province; attique grec, six marches, double tambour.

Les patriotes de Brunoy ont dévoré en 93 jusqu'à l'enveloppe de cuivre

qui formait la boule où s'élevaient la croix et le coq de l'église.

Je me demande avec anxiété ce qu'ont pu devenir les cent soixante et

seize chapes pendant la tourmente révolutionnaire.

Tandis que se confectionnaient dans les ateliers de Paris et de Lyon les

ruineuses magnificences de l'église de Brunoy, madame de Montmartel, la

mère de notre marquis, mourut de chagrin.

Elle eut exactement le service funèbre que son fils lui avait promis.

L'église de Brunoy y gagna un superbe mausolée où furent déposés par

leur fils M. et madame de Montmartel.

VI

Il résultait des événemens écoulés depuis son émancipation que le

marquis de Brunoy avait déjà à s'accuser de la mort de son père et de sa

mère, et que, débarrassé, non sans remords peut-être, de ces témoins

sévères de sa conduite, il allait se rouler de nouveau dans la fange,

après avoir épousé, dans l'unique but de la rendre un misérable objet de

dérision, mademoiselle Émilie d'Escars, autre victime de sa conjuration

impitoyable.

On a remarqué, et le personnage rajeunit ici la remarque, qu'au moment

d'expirer, chaque forme sociale en travail de dissolution se retire,

pour rendre sa chute plus exemplaire et plus bruyante, dans quelques

groupes prédestinés, souvent dans un seul homme chargé d'en finir avec

la désorganisation qui s'individualise en lui. Héliogabale s'empare de

tous les vices de l'empire romain, sans en oublier aucun; il est, par

ses excès mêmes, le vengeur des peuples que ses prédécesseurs ont

écrasés. Tout ce qui est possible dans les dimensions du mal, il le

réalise: il veut le sang des hommes, la vertu des femmes, la vie des

enfans, la fortune du monde, sa gloire, les secrets de l'abîme, les

secrets de Dieu; il va, il va, il abat, il monte, il domine, jusqu'au

jour marqué où le Titan reçoit la foudre sur la tête, et où

l'homme-Babel s'écroule. On jette le dieu aux latrines, puis on lave les

latrines. Tout finit par là; il y a peu de grande élévation terrestre

qui ne se termine par une confusion ou par une saleté. Le dix-huitième

siècle a aussi ses hommes d'agonie râlant pour tous quand l'heure est

venue de considérer la noblesse comme chose finie, morte et corrompue;

la noblesse, qui a contre elle des Titans audacieux qui s'appellent

philosophes, des maçons téméraires qui s'appellent encyclopédistes, et

dans son sein des Héliogabales du nom de Brunoy.

Si nous n'avions découvert qu'un fou ordinaire dans le marquis de

Brunoy, nous aurions respecté le cabanon où personne n'a osé, avant

nous, aller secouer ses chaînes rouillées. Il y a assez de fous parmi

les vivans, sans qu'il soit besoin d'en emprunter à la tombe. Parce

qu'un homme a été riche et extravagant dans l'emploi de ses richesses,

il n'est pas juste qu'il soit tiré de l'oubli, enfer des nullités de ce

monde.

Mais notre fou est un démon; s'il n'est pas populaire comme don Juan,

c'est qu'il s'est perdu dans le bruit de l'oeuvre à laquelle il a

apporté la dernière main. Arrivée quelques années après sa mort, la

révolution de 93 couvrit de son écume et de son immense mugissement

toutes les rumeurs humaines. Peu de notre génération connaissent ce nom

de Brunoy. Si les existences contemporaines le balbutient à peine, c'est

le tort de l'époque, car il est des époques qu'on ne peut imprimer dans

la mémoire: communément ce sont celles qui touchent aux heures suprêmes

d'action. Telle minute célèbre fait oublier le siècle dont elle procède.

Le fait arrive à quatre chevaux, il broie et passe. A travers la

poussière, qui est-ce qui a remarqué les chambellans?

Pourtant rien n'est saisissant, à la manière de Goëthe, à la façon

allemande, si narrative, si curieuse, si chère à la méditation, parfois

même si près du théâtre, comme le serait, bien sentie, abandonnée à

certaine vulgarité, la vie de notre personnage, mort jeune, mais venu

tout juste assez à temps pour assister à la fin de toutes choses.

Moeurs, religion, monarchie, sont au lit de mort. Le marquis eût voulu

être humain, on roue Calas; il eût voulu être philosophe, Raynal est

obligé de s'exiler; il eût voulu aimer la royauté, madame Dubarry

gouverne; il n'a aspiré qu'à être de son rang, on s'est moqué de sa

noblesse, comme si ses rivaux étaient des Montmorency. Alors il se fait

peuple, paysan; il ne se croit pas encore assez vengé, il s'abrutit.

Malheureusement, et ainsi qu'il était aisé de le prévoir, le marquis

finit par s'identifier à son rôle avec une sincérité qui n'était plus

jouée. Il aima le vin comme boisson, après l'avoir employé comme

instrument de déshonneur. De jour en jour il lui devint plus difficile

de distinguer la ligne du flacon qui séparait la vengeance de l'ivresse;

il eut le malheur de boire à son intention vingt fois plus qu'il n'avait

bu à celle des autres. Cette confusion eut les plus funestes effets:

inventeur d'une punition qu'on infligeait à celui de sa société qui

renonçait à boire avant extinction complète des forces, il fut une fois

obligé de la subir au péril de sa vie. On l'attacha à une colonne de

lit, et, dans cette position, on lui fit avaler, au moyen d'un

entonnoir, une prodigieuse quantité d'eau-de-vie. On crut le perdre; sa

jeunesse triompha de cet assassinat d'amis; la chose fut même tournée

agréablement en plaisanterie. On appela ceci «le sacre de Nicolas

Tuyau.»

Voyons-le maintenant livré aux prêtres et aux cérémonies religieuses,

sans qu'il ait abdiqué toutefois la passion du vin. Il voyage de la cave

à l'église, à chaque heure du jour et de la nuit; heureux quand il ne se

trompe pas, quand il ne demande pas du vin de Champagne au chantre, et

le chemin de la sacristie au sommelier.

D'après ses ordres, l'abbé Bonnet avait rapporté de Paris les divers

ornemens destinés à l'église de Brunoy, qui devint, sous cet amas de

pierreries, de dorures, de chanoines, de cloches, de girandoles,

réellement plus riche que Notre-Dame. Elle ne fut plus séparée de la

célébrité du château dans les propos anecdotiques que Brunoy avait le

privilége de fournir aux railleries de la cour.

M. le comte de Provence n'en possédait pas davantage le marquisat de

Brunoy. Malgré son envie et ses moyens de la satisfaire, il recula

devant l'entourage sacré au milieu duquel le marquis s'était placé quand

il eut compris de quoi et par qui il était menacé. On songea dès lors à

faire interdire le marquis pour cause de folie.

De son côté, le marquis s'accrocha aux hommes d'église, trop nombreux à

cette époque, ce qui veut dire trop peu indépendans par leur fortune,

pour répudier le rôle que l'or les força d'accepter. Vêtu en habit de

prêtre, il en remplit presque la charge au grand scandale des gens

pieux. Au choeur, à l'autel, partout il empiéta sur l'office du curé,

qui n'aurait pas changé sa position pour celle de l'archevêque de Reims.

Avec la passion d'église, tout ce qui se rattache aux menues fonctions

du culte, comme fiançailles, baptêmes, mariages, fit irruption dans les

goûts du marquis. Il se constitua le parrain universel de tous les

enfans nés et à naître, de même qu'il fut le fossoyeur de tous les morts

du marquisat. Cette manie lugubre d'enterrement se changea chez lui en

rage. Pendant l'hiver, on l'aperçut souvent, couvert d'une robe noire de

bure, courant sur la neige, portant au cimetière, sous son bras ou sur

son épaule, quelque mort du voisinage. Il faisait graver des épitaphes

pour des bouviers; il prenait le deuil pour des bûcherons; on lisait en

chaire des oraisons funèbres pour rappeler les hautes vertus d'un

taillandier.

Qu'on juge de l'empressement d'un tas de moines, de carmes, de paresseux

de tous les ordres, à soulager leurs couvens trop pleins, pour

s'abattre sur ce pape de la ripaille. A chaque croisée, et Dieu sait si

le château en manquait, apparaissait une tête tonsurée, noire ou

joufflue; du matin au soir, les cantiques du Seigneur se croisaient avec

les chansons à boire: Dieu et le diable.

On peut imaginer la douleur où les parens du marquis furent jetés par

les nouveaux écarts d'une imagination aussi délirante. Avant de faire

interdire le marquis, mesure extrême, dont le retentissement leur

semblait un affront pour leur nom, la famille de Montmartel et la

famille de Béthune s'unirent d'intention pour vendre la propriété de

Brunoy, dans l'espoir qu'une fois dépouillé du marquisat, leur neveu

n'aurait plus de théâtre où se donner en spectacle. Comme ils savaient

que le comte de Provence, frère du futur roi, brûlait d'envie depuis

long-temps d'avoir cette propriété, ils lui en proposèrent nettement la

cession, à condition qu'il acquitterait les dettes du marquis, estimées

à quinze ou seize millions. Le comte de Provence refusa. Convaincu

pleinement que tôt ou tard il entrerait en possession du marquisat, il

fit offrir par M. Cromôt, son intendant, sans espoir de voir accepter

ses offres, car elles étaient mesquines, une rente insignifiante, si on

consentait à lui laisser la jouissance du château pendant sa vie. On

accepta. Restait à exécuter le marché, en passant par-dessus le

consentement du marquis, dissipateur, extravagant, vil, ridicule, fou,

tout ce qu'on voudra, mais enfin légitime propriétaire de Brunoy. Est ce

que par hasard, à cette époque, tous ceux qui possédaient des châteaux

étaient économes, honorables, vertueux et sensés? Mais les parens du

marquis ne calculèrent pas les obstacles qu'ils rencontreraient, ou

plutôt ils crurent qu'en agissant de concert avec le comte de Provence,

pour déposséder le marquis, ils n'éprouveraient, forts d'un tel appui,

aucune résistance sérieuse. Ils comptèrent si bien sur l'influence et

l'emploi des moyens du futur acquéreur de Brunoy, qu'ils lui

abandonnèrent le soin de s'en faciliter l'appropriation. Leur rôle

devait se borner à consacrer par leur inertie la légitime spoliation de

leur parent, sur le sort duquel on aviserait ultérieurement, une fois

qu'il serait hors du château. Le complot était formidable; le marquis en

eut vent.

Avant de rapporter les scènes qui se passèrent à Brunoy entre les gens

de M. Cromôt, intendant de M. le comte de Provence, et le marquis,

relativement à la cession du château, nous citerons un passage des

_Mémoires secrets_, que nous rapprocherons ensuite d'un trait de la vie

de notre personnage. Bachaumont, ou plutôt Pidansat de Mairobert, n'a

connu, comme le public, que la moitié du fait consigné dans ses

Mémoires. Voici comme il le rapporte, sous la date du 12 janvier 1772.

«Un serrurier a fait pour chef-d'oeuvre un dais tout en fer. Il a six

branches qui se recourbent, se réunissent à un centre commun et se

terminent par une couronne. Elle est accompagnée d'un feuillage qui

circule autour, et l'ouvrage est si délicatement travaillé, si

expressif, si poli, qu'il brille comme l'argent le plus pur. C'est le

fruit de dix ans de travail. On en avait parlé à sa majesté, qui a voulu

le voir, et qui en a été si enchantée, qu'elle se proposait de l'acheter

pour l'église de Choisy. Cependant cet artiste, ayant été long-temps

sans toucher d'argent, a fait ses réclamations: il demandait cinquante

mille livres. On a trouvé ce dais trop cher, et on le lui a rendu. Comme

il désespère de trouver personne qui veuille le lui acheter, il le

montre au public pour vingt-quatre sols.»

On lit ensuite dans le même recueil, sous la date du 31 janvier 1772:

«L'artiste précieux qui a fait le dais en baldaquin de fer dont on a

parlé se nomme Gérard.»

Il n'est plus question ensuite de ce dais dans les _Mémoires secrets_;

mais, dans un écrit du temps sur le marquis de Brunoy, on remarque cette

phrase: «La modeste église de Brunoy, pauvre pendant tant de siècles,

lui fut redevable d'une infinité de beaux et riches ornemens, d'un dais

de fer, chef-d'oeuvre de serrurerie, sorti des mains du fameux Gérard,

que l'on estimait valoir 30,000 livres, sans la dorure.»

Ainsi ce chef-d'oeuvre, que Louis XV n'eut pas la facile munificence

royale d'acheter, le trouvant trop cher pour un roi de France, pour le

roi très-chrétien, qu'il laissa exposer par l'artiste pour vingt-quatre

sols, passa, et c'est une noble vengeance de la part d'un fou, au

marquis de Brunoy, au trésor de sa superbe église.

VII

On ne suppose pas que le marquis de Brunoy, après avoir dilapidé le

quart de sa prodigieuse fortune à acheter des cloches, des moines, du

vin, des dais de 30,000 livres, des chanoines, des chapes, se contentât

de jouir en égoïste de ces richesses d'un nouveau genre; il vivait

toujours d'ailleurs avec sa colère cachée dans les replis de son ame

avinée; son oeuvre n'était pas complète. Tant qu'il lui resterait un

sou de revenu, il ne devait pas se regarder quitte envers la noblesse,

si ce sou était susceptible de lui fournir un grès ou une poignée de

sable pour jeter au visage de sa caste. Il n'y a qu'un homme en Europe

plus extravagant que moi, avait-il à s'avouer, et la supériorité de

celui-là est au-dessus de mes moyens de rivalité, c'est le roi de

France. Brunoy baisse pavillon devant Choisy, madame Dubarry coûte plus

cher que mon curé.

Ce fut le 17 juillet 1772 que Paris entier accourut au village de Brunoy

pour assister à la fameuse procession de la Fête-Dieu, depuis plusieurs

semaines l'unique entretien de toutes les classes, de tous ceux qui,

entendant parler chaque jour de leur vie de ce château enchanté, avaient

choisi le pèlerinage général de la capitale pour s'y joindre. La

curiosité des gens de la campagne ne fut pas moins vive. Grandes routes,

ruelles, rives de la Seine et de la Marne fourmillèrent de pélerins. Il

n'est pas inutile d'ajouter, pour expliquer l'affluence, que les

étrangers seraient traités aux frais du marquis: on savait comment il

traitait.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 16 / 18 段