Il languit dans ce jeûne de cloches, de chapes, de cire verte; il se

sentit mourir; mais avant d'expirer il ramassa toutes ses forces pour

dicter son convoi funèbre. Le dénombrement fut triomphant. On eût dit

qu'il se voyait passer, qu'il s'accompagnait lui-même derrière le

corbillard. Il ajouta même: Je veux que le clergé boive amplement au

retour du cimetière.

Il s'endormit au bras de Dieu, dans une belle soirée de mars, en 1781, à

peine âgé de trente-trois ans.

Si toute tradition n'était suspecte, de son cachot de Pierre-en-Cize, où

le peuple veut que le marquis de Brunoy ait été enfermé par le comte de

Provence, depuis Louis XVIII, il eût entendu le canon de la Bastille, il

eût vu de sa triste lucarne passer et repasser, courir, plus effrayé que

lui, ce troupeau de nobles, et même les plus fiers, gagnant la

frontière, sous le fouet du peuple, pasteur terrible sorti de sa

caverne. Derrière ses barreaux, il leur aurait dit son nom, et ils se

seraient maudits mutuellement; eux maudits par lui pour n'avoir pas

compris cet homme, artisan infatigable de leur ruine, qui s'était assis

dans la boue pour les salir; lui maudit par eux pour être sorti de leurs

rangs et pour n'avoir plus voulu y rentrer.

Il vaut mieux qu'il soit mort, comme tout prouve qu'il est mort au mois

de mars 1781, après vêpres, au bruit mourant des cloches qu'il avait

tant aimées.

Oui, cela vaut mieux, sa fin en a été plus paisible. Car, s'il se fût

éteint plus vieux de quelques années, il eût vu, lui, qui avait tant

fait de bien à Brunoy, Brunoy son bosquet gracieux, sa tonnelle chérie,

sa chapelle dorée, son château de Cocagne, il eût vu ses paysans tordre

les grilles de fer qui ne s'étaient pourtant jamais fermées sur eux, les

méchans; broyer les glaces qui avaient répété ces festins où seuls ils

étaient assis, les ingrats; briser ces quatre cent mille francs de pots

de fleurs, effeuillées sur leurs pas à ces grandes processions du moyen

âge, où ils étaient à la fois les personnages et les spectateurs. Et

combien son coeur eût saigné quand il eût vu son clocher si laid, mais

bâti par lui,--c'était son enfant, il le trouvait beau,--remuer comme

lui, ce bon marquis, quand il avait un peu bu, et vomir ses cloches pour

être fondues en billon révolutionnaire! Il se fût évanoui sur les dalles

cerises et blanches de son église, en voyant son beau tableau de

_Saint-Médard_, qui guérit pourtant la rage, lézardé par le tranchant

d'une faux de moissonneur, et ses beaux lustres à girandoles de Bohême,

tomber en poussière de verre sur les bancs de chêne où il figurait si

bien en chape d'or massif. Oui! il vaut mieux qu'il soit mort; car il

eût été tué.

Il eût vu ce que nous avons vu soixante ans après lui, un pauvre village

montueux, dont l'enchantement s'est évaporé; triste, sans fumée sur les

toits, sans canards dans la rue, où les petits-fils jeûnent pour tous

les bons repas qu'ont pris les grands-pères. Cependant ces descendans

affamés d'une race de Cocagne savent le nom de M. de Brunoy comme s'il

les eût tous invités hier à dîner au château. Ce nom rend les habitans

pensifs; les vieillards se souviennent, les mères racontent, les enfans

ouvrent la bouche. Ce nom est immortel, là sur ce tas de chaumières.

Napoléon n'est pas autrement immortel dans l'univers.

Qu'est-ce donc que la gloire?

C'est peut-être cela, beaucoup de folie.

Mais, voilà à l'entrée de Brunoy, où la pluie vient de me surprendre

caché sous un arbre, écrivant ces dernières lignes au crayon, un enfant

assis sur une botte de foin, qu'un âne porte, et qui va passer sur le

pont de Brunoy; sans ce pont l'enfant qui se hasarderait à traverser la

rivière à pieds se noierait par l'eau qui tombe dans l'eau qui court; à

défaut il serait forcé d'aller un quart de lieue plus loin pour trouver

le gué, et sa mère est en peine.

Passe, mon bel enfant, toi, ton âne et ta botte de foin.

Ce pont, c'est M. le marquis de Brunoy qui l'a fait construire. Voilà ce

qui reste de quarante millions.

C'est peut-être cela la gloire.

L'utile,--un pont où passe un enfant.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

Pages.

INTRODUCTION 1

CHANTILLY 83

ÉCOUEN 175

LE MARQUISAT DE BRUNOY 277

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

* * * * *

NOTES:

[A] Plus fidèles à leurs intérêts qu'à leur vengeance, plusieurs villes,

à l'époque de la révolution de 89, sauvèrent les palais des anciens

seigneurs de la contrée en y logeant quelque administration. Foix

transforma en palais de justice la demeure de ses souverains. Le château

de Gien est aujourd'hui sous-préfecture, mairie et tribunal de commerce.

[B] Si peu de villes sont aussi bien partagées qu'Autun en vieux

monumens, peu de villes ont poussé la manie de détruire aussi loin que

la fameuse Bibracte, nom qu'avait Autun avant de prendre celui

d'_Augustodunum_.

Depuis plusieurs siècles, les habitans bâtissent leurs maisons avec les

pierres qu'ils arrachent à leur superbe amphithéâtre; l'ingénieuse

municipalité autunoise accorda même, il y a quelque soixante ans, le

droit de pacage sur cet emplacement si vénérable d'antiquité. Que cette

étrange manière de respecter les reliques d'un autre âge ressemble peu à

la conduite des Béarnais, osant dire à Henri IV, prêt à faire

transporter à Paris les belles colonnes de leur église de Bielle: «Sire,

vous êtes le maître de nos coeurs et de nos biens, mais, quant à ce qui

regarde les colonnes du temple, elles appartiennent à Dieu:

arrangez-vous avec lui.--_Sire, bous quets meste de noustes coos et de

noustes bès, mes per ce qui es déous pialas déou temple, aquets que son

de Diou d'Abeig quep at béjats_.»

[C] Si cette ancienne résidence royale figure ici contre notre système

établi plus haut, que les châteaux de la couronne n'ont aucune

physionomie arrêtée, parce qu'ils les ont toutes, c'est que Rambouillet,

par une loi récente, a été distrait de l'apanage royal.

[D] Le vers suivant manque dans la relation que j'ai lue du triomphe de

Chantilly. Le mot _gloire_ s'y trouvait, cela va sans dire.

[E] Né au mois d'août 1736.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 18 / 18 段