Madame de Montmartel reprit: Chaque jour a eu sa calomnie; le ridicule a

demandé sa part d'aubaine au mensonge, et il l'a obtenue; aucune

personne de votre famille n'a pu paraître dans un lieu public, même dans

les plus saints, sans devenir un objet de curiosité; on nous a appuyé le

doigt sur le front. Vous deviez prévoir ceci, et vous n'avez pas été

arrêté par cette considération. Si du moins vous étiez venu chercher

votre pardon au lit d'agonie de votre père, lui et le monde eussent été

apaisés; mais votre obstination à vous cacher a ranimé, au contraire,

aux derniers momens de M. de Montmartel, toutes les suppositions que

l'oubli, car le mensonge lui-même se lasse, avait commencé à user dans

les propos impurs du monde. Oui, pleurez, mon fils, et prouvez du moins

que vous ressentez pour la mémoire de votre père une respectueuse

tendresse, et pour mes douleurs personnelles une affliction plus vraie,

plus raisonnable, plus noble que celle dont les ridicules marques

étalées ici insultent à la pitié qu'on doit aux morts. Mon fils, je

compte sur votre repentir, j'espère en votre retour à des sentimens plus

sensés; vous me suivrez sur-le-champ à Paris, où j'ai besoin de votre

présence pour me protéger pendant les quelques années qui me séparent du

tombeau de votre père. Si ce devoir vous pèse, vous n'aurez pas à vous

contraindre long-temps; ma santé est perdue; voyez comme les chagrins

m'ont accablée, combien je suis souffrante.......

--Ma mère, estimez-moi assez pour croire que si je vous perdais, je

n'épargnerais rien pour que votre mémoire fût révérée.

--Je sais que vous n'êtes pas insensible.

--Vous auriez à votre convoi huit célestins.

--Vous êtes léger, mais bon.

--Vous seriez suivie d'autant de frères minimes, auxquels j'adjoindrais

six religieux des Billettes, six carmes, quatre augustins et quatre

jacobins.

--Mon fils, vous feriez mieux de vous occuper de vos préparatifs de

départ pour Paris que des honneurs à me rendre après ma mort.

--Je fonderais pour vous soixante messes hautes.

--Vous voulez donc que je meure, fils ingrat! et il vous tarde d'ajouter

au deuil ironique de votre père le deuil plus scandaleux encore dont

vous menacez votre mère.

--A votre service funèbre il y aura deux cents prêtres, chanoines,

vicaires; plus, quarante torches du plus grand poids, et en cire jaune,

autant en cire blanche, autant en cire verte, plus trois cents cierges.

Les choses seront bien faites.

--Par pitié, ne m'effrayez pas ainsi pour votre raison, mon fils.

--Je calcule les tentures: trois bannières de velours violet, comme au

convoi de M. l'archevêque de Dijon; trois portières de velours sombre

pour les trois entrées de votre paroisse; quatre grands écussons à nos

armes.

--Oh! mon Dieu!

--Comme vos équipages suivront le corbillard, dont je parlerai, ils

auront caparaçons et housses traînantes de serge noire, avec croix

cousues de taffetas blanc.

--Vous me faites mourir, et je vais vous maudire, mon fils.

--Sept grands manteaux à grande queue pour ceux qui mèneront le deuil.

Je songe qu'il ne faudra pas moins de huit aunes d'étoffe pour le drap

mortuaire; le principal sera digne de l'accessoire; on n'aura jamais vu

de plus magnifique poêle depuis les obsèques du régent de France,

monseigneur le duc d'Orléans: je le veux de vingt aunes de drap d'or, à

triple frisure,--une frisure de plus que monseigneur le régent.

--Vous me déchirez le coeur.

--Votre coeur, à propos, sera enfermé dans du plomb et déposé dans un

coffre de chêne cerclé en fer; Houdon se chargera de vous élever un

mausolée du plus vaste travail, tout orné de statues, d'urnes, de lampes

et de cyprès.

--Mon fils, vous ne l'êtes plus, je vous maudis!

--Achevons maintenant: huit célestins, cent vingt livres; billettes,

carmes, augustins, jacobins, six cents livres; soixante messes, trois

mille livres; deux cents prêtres, cinq mille livres; torches de

différentes couleurs, deux mille livres; tentures, vingt mille livres;

drap mortuaire et coffre de chêne, cinq mille livres; mausolée,

cinquante mille livres..... total, quatre-vingt-cinq mille sept cent

vingt livres.

Pardonnez-moi, ma mère, si mon imagination ne me fournit rien de plus

beau pour entourer de respect vos cendres; mais.......

Le marquis s'aperçut que sa mère n'était plus là. Après l'avoir maudit,

elle était partie indignée pour Paris. Il entendit le bruit des chevaux

qui passaient sur le pont de Brunoy.

IV

Malgré le silence que s'imposa madame de Montmartel, touchant la

conduite de son fils, à la folie duquel elle refusa toujours de croire,

on commença de nouveau à s'occuper du marquis, sur le bruit qui avait

couru du deuil extravagant de Brunoy. On sut enfin qu'il ne s'était ni

tué, ni embarqué pour les Indes, ni relégué à la Trappe, versions

diverses adoptées dans le temps par les oisifs de la capitale. On

l'avait retrouvé; on apprit que le possesseur d'une fortune de plus de

trente millions vivait dans un bourg de six cents habitans, traités par

lui sur le pied d'une intime familiarité. Ses dispositions funéraires en

faveur de sa mère se répandirent au courant des petits propos, où put

difficilement s'introduire l'exagération, car elle était impossible à

l'encontre du personnage.

De son côté, le marquis fut instruit de la place qu'il avait dans

l'opinion, cette opinion qui lui avait été si cruelle un jour, si

impitoyable, et si brûlante à l'endroit le plus à nu de l'ame humaine,

de la vanité. Son héroïsme étrange avait tenu sa vengeance muette,

étouffée et petite, comme un moineau dans la main; sa colère dut se

réjouir quand elle put se dire: J'ai enfin attiré sur moi les regards

louches de la noblesse, ma soeur, et la vue commune mais bonne du

peuple, mon frère. La scène se passera en famille.

Du reste, on continua à considérer le marquis de Brunoy comme un

original. Original est le premier nom que reçoit dans le monde un homme

de génie ou un fou.

Vous avez souillé la noblesse française, avait dit madame de Montmartel

à son fils.

Et le marquis était en droit de demander ce qu'il restait à faire pour

la souiller davantage après l'abbé de Voisenon, qui louait en pleine

académie les charmes de madame Favart, la maîtresse du maréchal de Saxe;

après M. le marquis de Sade, qui suçait le sang des jeunes filles,

trouvant que de les embrasser c'était trop fade; après M. le président

de Meslay, de la chambre des comptes, surpris tout nu à l'Opéra, dans

une loge, avec une fille des choeurs; après le roi de France, qui

vivait publiquement avec madame Dubarry.

Ce n'est pas déjà mal ainsi, mais on peut aller plus loin quand on a

quarante millions, réfléchit le marquis de Brunoy; il reste à découvrir.

L'abaissement est profond, mais il n'est pas encore à plat dans la boue;

c'est à peine si le peuple, admis comme valet, pénètre au fond des

boudoirs, où il soutient les flambeaux de cristal de la luxure, esclave

cubiculaire de ses maîtres; c'est à peine s'il connaît leurs orgies, en

présentant la cuvette de vermeil où retourne le premier souper pour

faire place au second; c'est à peine s'il comprend leur langage, sous le

néologisme libertin qui le farde; c'est à peine s'il les méprise, vivant

du reste de leurs débauches, du reste de leurs habits, du reste de leurs

soupers, du reste de leurs femmes. Il y a un autre peuple qui ne les

connaît pas, car les nobles seigneurs ne vont pas à pied, et le roi,

leur maître en tout, ne se montre que deux fois par an. Ils m'ont

laissé la rue à salir; là je veux être roi et marquis de Brunoy,

conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses

finances.

Un mot d'histoire en passant. Louis XVI n'était pas encore monté sur le

trône.

Le comte de Provence, frère du roi Louis XVI, devenu Monsieur, et depuis

Louis XVIII, qui possédait _Gros-Bois_, belle terre du voisinage, se

passionna pour la propriété du marquis de Brunoy, la trouvant selon ses

goûts de solitude classique, alors moins exclusifs, torts d'un âge

encore chaud, qu'on l'a soutenu plus tard à la gloire de cette exception

des moeurs royales de l'époque. Il convoita Brunoy, le désira, le

demanda, menaça pour l'avoir, faisant répandre par d'officieux

courtisans qu'il était dans les intentions du marquis lui-même de se

débarrasser d'un château ruineux pour tout autre qu'un prince royal.

Le marquis poussa l'originalité jusqu'à résister aux avances de

Monsieur, et à se ruiner de plus belle comme s'il eût été prince. On

convint que la fermeté ne manquait pas à cet extravagant.

De jour en jour plus affermi dans ses projets de vivre au milieu de la

société qu'il s'était créée en haine de celle dont il avait fui

l'outrageuse hiérarchie, il fallait ou qu'il l'élevât jusqu'à lui ou

qu'il s'effaçât jusqu'au point de se trouver de niveau avec elle. Rien

au monde, dans l'histoire des petits combats du coeur humain, n'est

intéressant comme le principe de la lutte qu'il eut à soutenir en

lui-même. Tantôt le marquis dévore l'homme, tantôt l'homme dévore le

marquis; il rappelle ces monstres qui apparaissent au commencement et à

la fin d'une création. Tête de marquis et queue de peuple: à la fin la

queue l'emporta.

Un jour il convie ses bons amis les vilains à un superbe repas qu'il

donne dans une des plus belles salles du château. Selon l'usage, le menu

fut formidable, la plaisanterie ruissela, avec le vin, des lèvres sur la

nappe.--Mes amis, leur dit le marquis au moment suprême du dessert,

quand les convives en belle humeur mouchaient déjà les bougies avec

leurs doigts, et s'enroulaient à l'orientale des serviettes autour de la

tête; mes amis, je réclame votre attention, si c'est possible, pour

quelques minutes.

Des figures de terre cuite, peintes en rouge, s'efforcèrent de garder le

sérieux nécessaire à la communication qui allait être faite par le

marquis.

--Vous savez qu'on me reproche dans le monde d'être trop familier avec

vous, de vous avoir laissé prendre trop de liberté, d'avoir oublié que

vous étiez mes vassaux, de vous avoir admis à ma table, et beaucoup

d'autres torts dont vous voyez que je me corrige, puisque je vous tutoie

tous, puisque je bois dans le verre de mon voisin Venteclef à la santé

de vous tous, puisque je vous invite tous pour demain à renouveler la

réunion d'aujourd'hui.

Cependant, si je suis fier d'avoir effacé toute différence entre nous;

si j'ai voulu que nous fussions tous égaux comme les six bouteilles d'un

panier de Chambertin, il n'est pas moins vrai que vous n'êtes que des

vignerons, des serruriers, des engraisseurs de volaille, des tonneliers,

des gardes-chasses, etc., et que je suis marquis de Brunoy.

--Monsieur le marquis, nous n'avons jamais prétendu le contraire,

s'écrièrent les vilains, qui craignaient que quelque velléité de

suzeraineté ne se fût tout-à-coup éveillée dans l'âme du marquis.

Il les interrompit en frappant la table de son verre.

--Je le sais: aussi, pour en finir avec tous les reproches dont on

m'assomme, après avoir été vilain avec vous, ce qui ne m'a pas réussi

auprès de gens obstinés à m'appeler marquis, je prétends que vous soyez

marquis comme moi; ce qui va avoir lieu sur-le-champ.

Et vous serez marquis avec marquisats, ce dont beaucoup ne sauraient se

flatter en France. Vous aurez tous un quartier de terre pris dans mes

possessions de Brunoy.

Silence donc! et que l'on aille prendre l'air au jardin, si l'on est

incommodé;--n'éveillez pas ceux qui ronflent, ils s'éveilleront marquis.

Toi, mon vigneron, je te crée marquis de la Chopine; ta terre prendra le

nom de la Chopine-Vieille; salut, marquis de la Chopine-Vieille! Tes

armes seront d'azur au gobelet d'argent vomissant de gueule.

Toi, mon tonnelier, je te nomme marquis de la Futaille, et tu signeras

Beaucerf de la Futaillière. Tu porteras de sinople au tonneau cerclé

d'or, semé de bouchons à l'orle.

A ta santé, marquis de la Futaillière!

Toi, mon sommelier, tu seras désormais marquis de la Bouteille, ou

Christophe de la Bouteillerie. Tu porteras de lie plein ton écusson.

Embrassons-nous, marquis de la Bouteillerie.

Toi, là-bas, je te fais marquis de la Chaudière.--Ton écusson: deux

chaudières l'une sur l'autre, comme la maison de Lara en Espagne.

Ton voisin, marquis de la Cuve.

Messieurs les marquis, j'espère qu'à présent que nous voilà tous nobles,

il n'en sera ni plus ni moins qu'auparavant pour nos plaisirs;

l'opinion du monde est satisfaite, condescendons à ses préjugés de

costume.

Le marquis sonna; six domestiques parurent.

Donnez des bas de soie brodés, des perruques blondes et des souliers à

boucles à messieurs les marquis.

--A vos paysans?

--Aux marquis de la Chopine-Vieille, de la Futaillière et de la

Bouteillerie; entendez-vous? valets!

Il sonna d'un autre côté.

--Donnez des chemises et des épées à messieurs les marquis...

--Mais, monsieur de Brunoy...

--Obéissez: les chemises sont dans mon armoire, les épées accrochées

dans mon alcove.

Il sonna une troisième fois.

--Lavez le visage et les mains à messieurs les marquis.

Et les vassaux se laissaient faire, éprouvant la sensation glorieuse,

mais bien moins prévue, dont jouit Sancho lorsque après des années de

traverses il fut nommé au gouvernement de Barataria. Ils se laissaient

faire, croyant qu'on n'en usait pas autrement pour créer des marquis.

--Maintenant, mes amis, leur dit le marquis de Brunoy, il nous reste

encore à nous promener à travers le pays, afin qu'on sache désormais qui

vous êtes.

Je veux qu'on vous respecte comme moi-même.

Traînées par six chevaux, huit voitures s'élancèrent dans Brunoy,

tournant, montant, descendant dans des rues étroites où trois ânes de

front qui vont au marché sont mal à l'aise. Les bourses poudrées des

marquis, leurs perruques qui les faisaient ressembler à des caniches de

la grande espèce, leurs beaux jabots se détachant en blanc sur leurs

figures ponceau, leurs étoffes à ramages et leurs manchettes à point

d'Angleterre, folâtraient aux portières.

Les femmes du pays n'en revenaient pas.

--Notre père qu'est marquis!

--Gros Louis qu'est aussi marquis!

Et les enfans, qui croyaient que c'étaient les voitures du roi,

saluaient le serrurier, le charron, l'engraisseur de volailles, le

maréchal ferrant, le tonnelier, leurs pères ou leurs oncles, en criant:

Vive le roi!

Ainsi, en un seul jour, le marquis de Brunoy anoblit tout le bourg.

Le lendemain, chacun n'en reprit pas moins sa fonction accoutumée: le

marquis étrilla les chevaux, le marquis battit en grange, le marquis

engraissa la volaille.

Les menues aberrations de cette vie dévouée par calcul à une singularité

de vengeance sont infinies dans leurs formes; elles sont semblables aux

globules de mercure enfermés dans un tube de verre: réunies, elles

marquent les degrés de ce caractère d'exception; mais, éparses, il est

difficile de les fixer en corps de récit. Malheureusement, que nous

sachions, le marquis de Brunoy, qui avait tant de choses, n'avait pas

d'historiographe; ou, s'il en avait un, ce ne pouvait être que quelque

palefrenier élevé à cet emploi. Non que les faits manquent à

l'enchaînement de cette histoire; ils sont, au contraire, si nombreux,

si pressés, qu'on ne sait comment les aligner pour les voir tous; c'est

une immense vie démolie comme le château qui en a été témoin; on

bâtirait Bicêtre, local et locataires, avec les débris.

Nous avons montré les paysans, les laquais, les cuisiniers, les

gardes-chasses, disposant du château à leur gré, éventrant la garenne,

saignant la cave, se donnant du marquis en se renvoyant des bouffées de

vin au visage. C'était l'âge d'or de ceux qui n'avaient même jamais vu

d'or.

Et qu'on n'imagine pas que cette confusion fût le résultat, chez le

marquis de Brunoy, d'un renversement perpétuel d'idées. Il voulait que

cela fût ainsi et non autrement. Sa législation domestique avait été

méditée avant de recevoir une exécution inflexible dans son application.

Jamais homme ne fut plus conséquent avec ses principes. On va le voir.

Le concierge d'un de ses châteaux et ses deux filles ayant refusé de

s'asseoir à sa table, par respect, disaient-ils, pour M. le marquis,

leur maître, celui-ci les chassa, prétendant, avec quelque raison, dans

sa tyrannie, que l'aristocratie des concierges est intolérable quand

celle des marquis n'existe plus. «Je bois avec mon suisse, mon concierge

peut manger avec moi.»

L'air du matin ayant un jour aiguisé son appétit, il descendit dans la

cour, où il ne trouva que son cocher, occupé à soigner les

chevaux.--J'ai envie de crème, mon ami, lui dit-il; allez m'en chercher,

je vous prie.--Aller chercher de la crème n'est pas dans mes fonctions,

répliqua le cocher; une servante ira.--Quelle est donc votre fonction

ici, mon ami?--De soigner vos chevaux, de les atteler et de les

conduire.--Fort bien. Attelez donc six chevaux à ma voiture, faites-y

monter une servante, et qu'elle me rapporte de la crème. Tous les

matins, mon ami, sans sortir de vos fonctions, vous vous acquitterez du

même devoir.

Depuis ce jour les servantes allèrent chercher de la crème pour M. le

marquis de Brunoy dans une voiture à six chevaux.

Une autre fois, jouant aux quilles avec un domestique, il perdit la

partie, et fut obligé, par convention réglée en présence de témoins, de

lui baiser le pied en tenant un verre de vin à la main.

Il était d'une politesse raffinée pour ses amis les paysans. Il les

visitait à chaque bonne fête; il déposait sa carte chez eux quand ils

étaient malades. Le linceul, la layette, la corbeille de mariée, se

faisaient aux frais du château. La femme d'un bourrelier étant morte,

toute la maison du marquis prit le deuil. Il y eut catafalque, tenture

de ras de Saint-Cyr dans la nef, de ras de Saint-Maur dans le choeur,

épitaphe en cuivre, tombe, trente mille livres de dépense. Huit cloches

sonnèrent pendant trois jours; les villages des environs répondirent à

cette sonnerie lugubre. Le monde était veuf de la femme d'un bourrelier!

Colossal dans la douleur, il était monstrueux d'excès dans la joie de

ses vassaux. Maréchal et Séné, l'un secrétaire du marquis et fils du

bourrelier dont la femme avait été si pompeusement enterrée, l'autre

paveur de son état, avaient toute la confiance de M. de Brunoy. Leurs

soeurs s'étant mariées, on se régala pendant huit jours au château;

quatre arpens de terrain furent couverts de tables; trente-cinq pièces

de vin furent bues. Chaque mariée eut pour dot vingt mille livres et un

trousseau du même prix. Le chemin par où elles passèrent pour se rendre

à l'église fut orné de guirlandes et sablé de sable fin.

A la même époque, le marquis fonda, dans une salle particulière du

château, sous la surveillance d'un médecin, une vaste infirmerie pour

les pauvres gens de la campagne. Le bienfait était à peu près illusoire.

Brunoy ni ses environs n'avaient de pauvres, par conséquent de malades.

Une seule épidémie désolait le pays, l'indigestion.

Il ne doit plus rester aucun doute dans l'esprit du lecteur; le marquis

de Brunoy était un fou volontaire, méditant ses plans d'extravagance

comme un autre arrange des projets de sagesse; se faisant aimer du

peuple de tout le mépris qu'il s'attirait de la noblesse, qui le

regardait agir maintenant avec une effrayante curiosité. Sa renommée

avait gagné du terrain petit à petit; il faisait les délices de

l'impératrice Catherine, qu'on tenait soigneusement au courant des

folies de Brunoy. L'Europe gentilhomme avait les yeux sur le marquis. Il

en acquit une audace de résolution sans exemple.

Rebelle aux remontrances sévères de sa famille, il ne voulut jamais

écouter avec quelque faveur que les conseils de son oncle, le marquis de

Béthune, homme adroit, esprit sage, qui crut trouver dans l'extrême

jeunesse de son neveu, à peine âgé de dix-neuf ans, la cause de ses

déplorables déréglemens. Il imagina qu'en imposant au marquis des

charges de famille, qu'en le liant par la responsabilité d'une compagne

choisie parmi les plus nobles et les plus belles filles de la vieille

noblesse, il le ramènerait à une vie d'ordre et d'honneur.

M. de Béthune proposa à son neveu de le marier. Celui-ci eut l'air

d'accueillir avec condescendance le projet de son oncle; il consentit,

article par article, à tous les sacrifices qu'on exigea de lui: à rompre

avec les paysans, à congédier ses ridicules domestiques, à reparaître à

la cour, à borner ses dépenses, à vivre à Paris. C'était un

enchantement. Chaque concession obtenue arrachait des larmes de joie à

madame de Montmartel, sa mère. Enfin, quand le marquis de Béthune crut

avoir remporté la victoire la plus complète sur les répugnances de son

neveu, il osa lui dire avec beaucoup de ménagement: Et vous vendrez

aussi votre château de Brunoy; que feriez-vous de cette ruineuse

propriété? N'avez-vous pas votre charmant pâté de Bercy? votre belle

terre de Villers en Normandie? C'est convenu, n'est-ce pas, et je vais

l'écrire à votre excellente mère; nous vendrons Brunoy.

--Et à qui le vendrons-nous, mon oncle? car il ne faut pas une fortune

ordinaire pour l'acheter.

--Ne vous mettez pas en peine.

--Voyez-vous, je serais désolé, mon oncle, de voir passer mon marquisat

à quelqu'un qui n'aurait pas pour mes paysans les mêmes soins que moi.

Ce sont des enfans et des frères que j'abandonne.

--Encore une fois, n'ayez pas ce chagrin. Un mot vous rassurera. Le

comte de Provence est celui qui acquerrera, à tel prix que vous

exigerez, votre marquisat de Brunoy.

Le marquis regarda fixement son oncle.

--C'est dit! mon oncle. Je me marierai quand il vous plaira.

M. de Béthune sauta au cou de son neveu.

En partant, l'excellent oncle se répétait:--Je le tiens!

En le voyant partir, l'excellent neveu s'écria:--Je vous tiens! moi!

Et le soir, orgie au château, mais orgie finale. Adieu noyé de sanglots

et de vin, on pleurait à pleins verres; on buvait à chaudes larmes.

--Non! je ne vous quitterai point sans vous laisser d'éternels

témoignages de reconnaissance, dit le marquis à l'assemblée, partagée

ainsi, la moitié autour de la table, l'autre moitié dessous.

Voici ce qu'il leur dit; et ceci est de la plus rigoureuse exactitude,

tant pour les noms d'individus, quelques-uns encore existans, que pour

les sommes d'argent léguées.

1º Huit cents livres de pension viagère au profit d'André Pressard,

attaché à mon écurie.

2º Six cents livres à Christophe Beaucerf, un de mes gardes-chasses.

3º Même somme à Denis-François Tremblay, engraisseur de volaille.

4º _Idem_ à Pierre Pagès et sa femme, rôtisseurs.

5º _Idem_ à Jacques-Raoul Venteclef, portier et pêcheur.

6º _Idem_ à Jacques Villier, suisse de l'hôtel; à Pierre Guérin, mon

pâtissier; à Léger, mon valet de chambre, perruquier; à Louis Blancart

et sa femme, portiers du château de Brunoy; à Gaume, mon valet de

chambre.

7º Douze mille livres a toi, Masset.

8º Six cents livres de pension viagère à Aubin Poinsard, mon

palefrenier.

9º _Idem_ à Louis Paysan, sonneur de la paroisse de Brunoy.

10º Maisons et bâtimens à Filhol aîné.

11º Trois mille livres de rente au même.

12º Donation à Séné d'une somme de trente-un mille huit cent soixante

livres; et à Maréchal, de la somme de trente-quatre mille cinq cent

soixante livres, et de plus une rente viagère de deux mille huit cents

livres.

13º Une de huit cents livres à Louis-Jacques Venteclef, mon cuisinier.

14º Une autre de douze cents livres à Jean-Claude Delage et sa femme,

chef de cuisine.

15º Pareille rente à Pierre-Jean Millot, concierge du Pâté à Bercy.

16º Une rente de huit cents livres à Josep Schneider, mon troisième

valet de chambre; une autre à Philippe Delafaye, mon chef d'office; une

autre de pareille somme à Louis Lemasle, jardinier-fleuriste.

17º Rente viagère de six mille livres à Denis Lacroix, ancien cocher de

mon père, etc., etc.

Puis, légataires et donateur ronflèrent jusqu'au jour l'un sur l'autre.

On aurait transporté le village de Brunoy tout entier aux grandes Indes,

que pas un habitant n'aurait senti la secousse, tant la douleur était

profonde.

V

Le 8 juin 1767, leurs majestés signèrent le contrat de mariage de M.

Armand-Louis-Joseph Pâris de Montmartel, marquis de Brunoy,

conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses

finances, avec mademoiselle Émilie de Pérusse d'Escars. La plus grande

fortune et le plus beau nom de France se donnèrent la main sous les

voûtes de Notre-Dame.

Tout Paris courut à ce mariage, qui remplit la cour et la ville

d'étonnement. On crut le marquis sauvé de lui-même en voyant la jeune

fille qui se dévouait à lui, si belle, si noble, si pleine de soumission

à la volonté de ses parens. Ce n'était point un mariage d'inclination,

on ne le supposait pas; mais comment l'amour ne devait-il pas

infailliblement naître entre quinze ans d'un côté et vingt ans de

l'autre; entre un nom couvert de rouille et un nom étincelant de

diamans, unis par la main du roi de France; entre tout ce que les temps

passés ont de saint, de fier, posé en aigrette sur le front de cette

jeune fille; entre tout ce que l'époque a de pompeux, de riche en

félicités positives, palais, chevaux, domestiques, apporté en dot par ce

jeune homme, ce jeune homme qui n'a pas d'armure d'aïeux, il est vrai,

mais qui remplirait d'or, pendant plusieurs jours, la plus vieille et la

plus creuse des armures?

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 15 / 18 段