l'ancienne galerie de tableaux où l'on admirait autrefois les trente
vitraux coloriés en grisaille, qui représentaient l'histoire de Psyché,
d'après Raphael. Après la révolution, ces vitraux furent transportés par
M. Lenoir, conservateur des monumens français, au musée des
Petits-Augustins et placés dans la salle du seizième siècle. Ce savant
archéologue rapporte, dans sa description des _Monumens de sculpture
réunis au Musée des monumens français_, qu'un vitrier d'Écouen, voulant
nettoyer les vitraux de la galerie dont il est ici question, «les frotta
avec du grès en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes
et laissa de grandes parties de verre à nu.» En matière de barbarie,
ceux qui brisent ne viennent qu'après ceux qui réparent. Vingt Attila
sont moins à redouter qu'un vitrier.
Il n'y a plus que de l'espace dans cette galerie survoûtée; elle n'a
rien à envier à la lugubre nudité des autres salles. Pour comble de
tristesse, elle paraît neuve, comme le reste du château. On dirait que
les maçons sont partis, que les frotteurs viendront demain accompagnés
du tapissier. Tout est fini; rien n'est usé à Écouen. Je ne sais pas
d'aspect plus désolant que des escaliers de trois siècles, dont les
angles sont vifs comme si le ciseau achevait de les équarrir. Les ruines
sont moins accablantes, on l'éprouve à Écouen, que cette implacable
jeunesse du plâtre et du fer. L'Europe renouvellera huit fois, dix fois
sa population, et cet arrangement de pierres n'aura pas subi la plus
légère altération. Ce qui n'a pas d'ame est éternel, et notre fragilité
en souffre comme d'un affront. A tous les coins du château s'avancent,
pour vous saluer, des salamandres rieuses et folâtres, qui ont toujours
quinze ans, qui ont souri à dix générations mortes; elles nous sourient
encore, à nous qui mourrons de même: elles riront sans cesse. Aussi
l'unique sentiment de reconnaissance dont on est animé pour les
récompenser de leur gentillesse, c'est de leur casser la tête, en
passant, d'un coup de bâton. Je cède ici à un mouvement philosophique et
non à une réflexion d'artiste. Il ne faut rien casser, même lorsqu'on
n'est pas chez soi.
Autre déception! Après avoir marché pendant une heure à travers des
salles toutes plus froides et plus historiques les unes que les autres,
où revivent en écho les noms de François Ier, de Henri II, de
François II, d'Anne de Bretagne, de madame Claude et de Diane de
Poitiers, vous espérez qu'en reculant toujours dans le passé, en vous
enfonçant sans relâche dans les profondeurs du château, vous arriverez
enfin à quelque appartement de roi chevelu: erreur! Vos courses
aboutissent à une chambre bourgeoise, tapissée en papier bleu pâle, de 3
francs le rouleau, parquetée en noyer, enrichie d'une cheminée façon
granit que couronne une mauvaise glace indigo de l'empire.--Chambre de
madame Campan! proclame votre conducteur. Superbe chambre! elle pouvait
bien contenir six fauteuils et un lit à bateau. Je n'oublie pas la
pendule d'albâtre.
Madame Campan, chacun le sait, fut la directrice de l'institution de la
Légion-d'Honneur, fondée à Écouen le lendemain de la bataille de
Friedland. Elle dirigeait auparavant, à Saint-Germain-en-Laye, une
maison d'éducation où étaient élevées de jeunes personnes appartenant la
plupart aux débris des rares familles distinguées qu'avait épargnées la
révolution. Son emploi de lectrice à la cour de Louis XVI, sa fidélité
inaltérable à Marie-Antoinette, ses principes de religion, un peu mêlés
de dignité aristocratique, le choix de ses pensionnaires, prises dans un
rang qui n'avait pas peut-être donné assez de gages à la république; son
système d'éducation, calculé d'après celui de Saint-Cyr, éveillèrent
plus d'une fois la susceptibilité des divers gouvernemens précurseurs de
l'empire, qui n'eut aucun motif pour soupçonner, ni aucun désir
d'arrêter, je pense, ses prédilections appliquées à l'enseignement.
Notre plan n'admet pas, même abrégée, l'appréciation des livres
élémentaires d'éducation que les familles doivent à la plume
expérimentée, claire, causeuse, sans prétention, de madame Campan. Si de
nouvelles découvertes dans l'art si progressif d'enseigner relèguent
jamais au rang des ouvrages, non sans mérite, mais sans application,
son _Traité d'éducation_, les esprits curieux des événemens qui
précédèrent la révolution de 89 et qui y contribuèrent peut-être,
consulteront toujours avec certitude les _Mémoires sur la vie privée de
Marie-Antoinette_. Sans tomber même dans un défaut de proportion,
difficile parfois à éviter, nous ne pourrions dresser une biographie
complète des hautes qualités morales qui méritèrent à madame Campan
l'attention de l'empereur quand il la choisit, entre une foule de
concurrentes, pour diriger la maison d'Écouen. Nous aimons mieux citer
sur l'intérieur et le personnel de cette institution quelques passages
d'une lettre que nous devons à la mémoire obligeante d'une élève de
cette femme célèbre.
«Madame Campan avait une figure distinguée, mais je doute qu'elle ait
jamais été belle; elle était toujours mise en noir; son organe était
fort doux, fort calme; elle s'écoutait parler comme une personne qui se
sent sur son terrain, surtout quand elle racontait. Elle aimait la
flatterie, qui même n'avait pas besoin d'être délicatement exprimée pour
lui plaire.
»Madame de Montgelas était sous-intendante:--une grande femme remplie de
dignité, qui assistait toujours au réfectoire et à l'église; on la
craignait comme le feu. Venaient ensuite madame Vincent,
sous-maîtresse; madame Mélanie Beaulieu, qui a fait un abrégé de
l'histoire de France et trois ou quatre romans aussi prétentieux que
ceux de mademoiselle Scudéry; madame la comtesse d'Hautpoul, femme
d'esprit, rimant de jolis vers, et rêvant encore des romans en donnant
des leçons de littérature; elle est l'auteur d'un cours de littérature,
à l'usage des jeunes élèves d'Écouen, écrit avec la plus parfaite
décence et sans que le mot amour y soit prononcé. L'empereur exigea
qu'il n'y fût pas parlé de César. M. le baron de Pommereuil effaça
lui-même les passages.
»On entendait une messe basse tous les jours, et les dimanches
grand'messe et vêpres. Jamais les élèves n'étaient seules ni pour
manger, ni pour jouer, ni pour dormir.
»La distribution des prix donnait toujours lieu à beaucoup d'apparat.
C'était alors qu'on changeait de ceinture et de classe. La ceinture des
commençantes était verte, puis venaient le violet, l'orange, le bleu, le
nacarat; enfin la première classe était blanche. On restait à Écouen
jusqu'à dix-huit ans. Chaque élève travaillait à son linge et à ses
robes.
»Madame Campan avait souvent des élèves à dîner à sa table; souvent
aussi elle les réunissait le soir, et elle les menait tour à tour à
Saint-Leu et à la Malmaison; mais c'étaient toujours les plus
brillantes et les plus jolies. Il y avait une route charmante qui
conduisait, par le bois d'Écouen, à Saint-Leu, qu'on appelait la route
de la reine Hortense; elle était bordée d'un grand nombre d'hortensias.
»On apprenait à Écouen à jouer de tous les instrumens et à parler toutes
les langues. Il y avait une jeune fille qui parlait le grec. Quelques
élèves ont fait des vers à Napoléon: elles dansaient et poussaient des
cris de joie aux nouvelles de la grande armée; mais quand arrivèrent les
malheurs de celui à qui elles devaient tout, quelques-unes furent,
dit-on, ingrates envers leur père.»
Il ne faut pas demander aux livres de l'époque impériale, peu portée à
se peindre elle-même, le récit des visites que Napoléon faisait souvent
à Écouen, sa fondation favorite. Ordinairement il s'y rendait seul et
sans avoir fait prévenir personne. Son bonheur était de tomber au milieu
des élèves, qui, à son aspect, se levaient toutes et rougissaient, comme
s'il eût fixé son regard sur chacune d'elles à la fois.
Je le tiens de la précieuse confidence d'une des élèves de madame
Campan. Rien ne peut se comparer à la joie des pensionnaires quand elles
avaient au milieu d'elles leur père, ainsi qu'elles appelaient
Napoléon. Ni récréation, ni fête, ni distribution des prix, ne faisait
battre leur coeur comme ce mot, qui volait plus vite que le son de la
cloche d'un bout du château à l'autre bout: L'Empereur! Le chapeau à la
main, sous un costume d'une simplicité peu héroïque, il passait, le
sourire sur les lèvres, entre les tables d'étude, et il examinait d'un
coup d'oeil la tenue de chaque division. Il aimait beaucoup le soin
dans la coiffure; s'il apercevait quelque natte égarée, il appliquait
avec une familiarité toute paternelle une petite tape sur la joue de
l'élève en défaut. La correction avait l'attrait d'une récompense. Il
voyait tout à la fois le progrès des pensionnaires par les cahiers
ouverts devant lui, leur santé à leurs visages solides et roses, un peu
mâchurés d'encre, et même leur petite tristesse, quand elles en avaient,
à leur front, où il avait le don de lire. Aussi bien que le nom de ses
soldats, il savait les noms des jeunes filles d'Écouen, leurs familles,
leur rang, le grade de leurs pères, dont il ne manquait jamais de les
entretenir.
--Vous, disait-il à l'une, votre père a été nommé colonel; écrivez-lui
que je me réjouis de son avancement; entendez-vous?
Et si une voix indiscrète d'espiègle disait: «Elle ne sait pas encore
écrire en fin,» l'élève, confondue, cerise de timidité, émue d'un bel
orgueil, s'écriait: «C'est vrai! mais je saurai écrire dans un mois.»
Même histoire que celle du conscrit qui demande la croix d'honneur. «Je
la gagnerai!» Et son général la lui laisse.
Et le bon empereur était sûr, en effet, de l'engagement que contractait
l'élève devant lui; il passait.
Quand, sur son passage, il en rencontrait de celles dont les pères ou
les frères étaient morts à son service, il les embrassait et leur
parlait bas.
Soit qu'il n'ignorât pas la prédilection blâmée de madame Campan pour
les jolies pensionnaires, aux dépens des autres, peu propres à rehausser
l'éclat de la maison, soit qu'il eût le sentiment de tout ce qui est
généreux, il montrait une préférence marquée pour les moins bien
partagées en agrémens du corps. Il les questionnait plus souvent, afin
d'avoir plus souvent l'occasion d'applaudir leurs réponses.
Avant de quitter ces enfans, dont toutes les petites ames rayonnaient
autour de la sienne, il avait l'habitude de leur donner le sujet de la
composition du jour. Une pensionnaire allait prendre ce mot d'ordre
classique et l'inscrivait au tableau. Presque toujours le sujet était un
siége, une bataille, une victoire; et si, par exemple, on lisait sur le
tableau: _Passage du mont Cenis!_ l'on entendait de petites voix qui
disaient: «Papa était à cette bataille.--Le mien aussi; il était alors
sous-officier.--Le mien lieutenant.»--Madame Campan l'a écrit elle-même
dans son _Traité d'Éducation_. «Déjà, dans Écouen, les élèves savent
très-bien la supériorité du grade du général de division sur celui de
brigade, et de ce dernier sur le colonel, ainsi de suite; la hiérarchie
militaire leur est connue à presque toutes, aussi bien qu'à un chef de
division de la guerre.»
Dès que l'empereur était sorti de la classe, vite on écrivait ses
réponses, qu'on rétablissait avec le soin d'une tradition impérissable;
on gravait ses mots heureux dans la mémoire, on les brodait, ils étaient
envoyés aux parens. Parmi les pensionnaires qu'il avait exaltées d'un
regard, d'un compliment, d'une tape, d'une poignée de bonbons, les plus
glorieuses étaient celles qui, l'ayant suivi pas à pas, avaient
furtivement ramassé, grain à grain, sur ses traces, le tabac tombé de sa
tabatière, et l'avaient enfermé, cousu dans un sachet, pour le porter
sur leur coeur; les fidèles pensionnaires d'Écouen ont encore de ces
sachets, reliques saintes qu'elles légueront à leurs filles.
L'empereur, à qui rien n'échappait, à qui rien n'était indifférent,
voulait connaître, dans les moindres détails, l'intérieur domestique de
l'établissement, qui, du reste, fut constamment tenu avec le plus grand
soin. Il goûtait aux mets, visitait la lingerie, qui était placée où
était autrefois l'ancien chartrier du château, dans une salle haute,
touchant à l'une des tourelles, et aujourd'hui encore toute boisée,
dorée et émaillée du chiffre des Montmorenci. Accompagné du médecin de
la maison, M. Desgenettes, il parcourait l'infirmerie, s'informant de la
maladie, des progrès de la guérison des rares élèves qui s'y trouvaient.
Il avait des encouragemens flatteurs pour la salubrité d'un
établissement qui, depuis 1804 jusqu'à 1814, pendant dix ans, n'a pas
compté, sur deux mille élèves, un seul décès.
Puis, quand sa tournée était achevée, il demandait, en réjouissance de
sa visite, récréation entière pour ses enfans.
Cette prière n'était jamais refusée.
C'était alors un cri de joie qui montait aux nues, à cette grâce
toujours attendue et toujours nouvelle. On sortait, on s'enlaçait en
rond, on courait, on dansait, on chantait sous les arbres des chansons
où le nom du bon empereur revenait sans cesse; et lui, souriant, bon,
adoré, la main dans son habit entr'ouvert, respirait à l'aise, était
heureux de la joie qu'il causait aux filles de ses braves; il l'était de
la ressemblance de ses noirs capitaines avec leurs blondes filles, de
leur son de voix mâle avec le son de voix argentin de leurs filles; et
quand ces petites bouches, ces petits cris disaient: Vive l'empereur! il
passait la main sur ses yeux.--Il y avait tant de pères à Eylau!
J'ai fait toutes les démarches imaginables pour remonter à la source des
bruits malveillans qui, à une époque malheureusement très-rapprochée de
la translation de la Légion-d'Honneur à Saint-Denis, ont couru sur la
maison d'Écouen. J'ai été assez heureux pour ne recueillir que des
renseignemens peu d'accord avec ces bruits.
Un seul événement a pu fournir à la calomnie un texte qu'elle a brodé
avec complaisance, mais qui, bien connu aujourd'hui, publié sans
réticence, par une liberté que la circonspection de la presse impériale
n'aurait osé prendre, trouvera grâce devant les contemporains.
Voici cet événement.
C'était l'été; le souper venait de finir.
Après le souper, la permission fut accordée aux pensionnaires d'aller,
selon l'usage, respirer sur la plate-forme.
L'air était embrasé ce soir-là: voilées et laiteuses comme en Afrique,
les étoiles scintillaient à peine dans le lac sulfureux d'Enghien; le
couchant était enflammé, Montmorenci en feu; son aiguille semblait
rougie et amincie à la forge. Le bois qui enveloppe le château d'Écouen
était immobile comme une peinture, rien qui agitât sa crête, ni les
oiseaux, ni le vent, ni ce mouvement nerveux qu'ont les arbres, même
lorsqu'il n'y a pas un brin de vent. Au sud, Paris était effacé dans une
brume violette; on ne le soupçonnait qu'à ce dôme blafard formé de
poussière, de lueurs de réverbères et d'haleines d'hommes, éternellement
suspendu sur ses douze cent mille habitans. Frappée par la lune, la
flèche de Saint-Denis allongeait quatre lieues d'ombre sur la campagne
endormie. Oubliées à leurs ailes, les toiles blanches des moulins de
Champlâtreux semblaient de larges nénufars noyés dans la vapeur; au
loin, des bruits divers, mais éteints, mais confus, se faisaient
entendre. Dans l'espace sonnait doucement un cor de chasse de par-delà
le Mesnil-Aubry, de par-delà les lacs de Comelle, et le cornet à bouquin
des forêts d'Andilly y répondait, tandis que l'on entendait venir,
troublant le cri du grillon, l'épaisse diligence sur la poussière mate,
ou tandis que tintait, goutte à goutte, la sonnette de fer du roulier.
Ces voix faibles, éloignées, distantes, qui se mêlaient aux haleines
fortes de la terre, à l'odeur poivrée de la vigne, à l'odeur fade du
chêne, à la fumée du romarin qui montait droite comme une colonne
blanche des cheminées du village; le ciel tout enflammé, la terre tout
odorante; tout semblait languir, s'évaporer, mourir.
Parées, selon leur division, de ceintures vertes, aurores, bleues et
nacarat, quatre cents jeunes filles, légèrement vêtues, en cheveux,
simples dans leur négligé du soir, se répandirent sur la plate-forme,
défendue par les fossés du château, et au-delà des fossés par une grille
en fer. Une fois en liberté, elles se groupaient selon leur âge,
s'appelant de leur nom d'amitié, second baptême de collège, se cherchant
selon leur affection de pays. Elles allaient ordinairement par essaim,
par flocons, parlant bas, causant de leur pays qu'elles reverraient un
jour, dotées par la nation, instruites aux leçons de Paris; d'autres
rêvaient, enlacées et cachées sous les ombres des sycomores, le premier
prix et la couronne, ce prix donné par les mains du grand-chancelier de
la Légion-d'Honneur, cette couronne de lauriers que poserait sur leur
front la grande impératrice Marie-Louise; d'autres, assises sur des
bancs d'osier, chantaient en choeur des chansons de leurs contrées
lointaines; car Napoléon, qui avait à son service des soldats de tous
les pays, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Amérique, de la Grèce, de
l'Égypte, des Indes même, avait ouvert Écouen à leurs filles aussi bien
qu'aux enfans des militaires français. Et toutes ces jeunes filles,
étrangères par leur accent, par leur figure, par leur teint, mais
françaises par la gloire de leurs pères, s'élevaient dans cette
majestueuse institution et y prenaient le caractère original des plantes
rares transplantées. Quand elles et leurs pères retourneraient dans leur
patrie, ceux-ci y deviendraient le témoignage de la pensée conquérante
de Napoléon; celles-là, de sa pensée fondatrice; et par les uns et par
les autres la langue forte et sage qu'il parla au monde aurait un mot
significatif partout: il fallait que, dans tous les lieux où les hommes
seraient assemblés, ce nouveau Christ se trouvât au milieu d'eux.
Dans une nuit chaude, étouffée, sous un ciel ardent, où chaque étoile
était l'étincelle perdue d'un vaste incendie, les jeunes élèves
d'Écouen, toutes légères de leur robe d'été, répandues sur le gazon
comme des cygnes altérés, tendant le cou à la moindre brise qui passait,
rêveuses sans amour, distraites sans cause, silencieuses sans tristesse,
ouvraient leur ame aux émanations de cette solitude de parfums et de
lumières.
Les croisées du château étaient ouvertes: de l'une s'échappaient les
sons du clavecin, de l'autre le frémissement de la harpe; toutes
dessinaient leur cadre de feu dans l'obscurité de la nuit qui
enveloppait le château, en effaçait les angles, en prolongeait les
tourelles jusqu'aux nues.
Quel frein possible imposer à ces imaginations de jeunes filles, dont le
plus grand nombre flottait entre quatorze et dix-sept ans? Quelle leçon
de morale pour les empêcher de se créer un monde d'illusions, peuplé de
désirs sans cesse satisfaits, sans cesse renaissans, toujours jeune,
moitié fleur, moitié homme, entrevu dans les rêves, pressenti dans la
prière, révélé peut-être par les yeux noirs, les traits différens d'une
compagne? Comment dire, sans dire trop, à leur cou de ne pas s'incliner,
à leurs lèvres de ne pas avoir cette langueur ouverte, à leur taille de
ne pas fléchir, à leurs paroles de ne pas être lentes, à leurs regards
de n'être pas humides? Quel mauvais principe serait plus dangereux
qu'une telle leçon!
Où sont les institutrices qui auraient, dans cette soirée d'Écouen,
empêché leurs élèves d'être altérées d'émotion, accablées de leurs
quinze ans, persécutées par leur jeunesse, avides de résoudre ces doutes
qui leur arrivaient par leurs sens dilatés?
Et quand l'heure de la prière eut sonné, les pensionnaires rentrèrent
dans le château, deux à deux, défilant devant les sous-maîtresses qui
les dirigeaient vers la chapelle. Cette inspection révéla à l'une des
surveillantes l'absence de deux élèves, de deux soeurs. Elle s'étonne,
cherche avec plus d'attention; elle ne trouve pas les deux élèves;
compte par tête toutes celles qui composent sa division: toujours la
même différence. Elle va sur la plate-forme: rien; dans la cour
d'honneur: rien; dans le dortoir, où il est pourtant défendu de monter
pendant le jour: personne; personne dans la lingerie; aucune des deux
soeurs, soit chez la trésorière, soit chez la tourière; et la prière
est commencée.
La prière s'achève dans cette cruelle anxiété pour la sous-maîtresse,
qui maladroitement laisse apercevoir son trouble aux pensionnaires. Les
questions leur en apprennent la cause. Les chuchotemens s'entament à
tête basse; les suppositions, les réflexions affluent d'abord timides,
puis plus hardies; enfin deux opinions bien tranchées fixent toutes les
opinions: les deux camarades ont été enlevées ou se sont évadées. La
préférence est donnée à l'enlèvement: elles ont été enlevées. Au bout de
dix minutes, toute la maison, depuis le concierge jusqu'à madame Campan,
savait la terrible catastrophe.
L'effroi fut dans la maison.
On sonne déjà toutes les cloches; les corridors retentissent du nom des
deux soeurs; on sonde les fossés, on secoue les grilles; les
garde-chasse vont fouiller le bois, quand madame Campan, réunissant
toutes les élèves, toutes les maîtresses et sous-maîtresses dans la
salle de réception, leur apprend avec beaucoup de calme que les deux
soeurs sont retrouvées, qu'elles n'ont même jamais été perdues,
puisque depuis le dîner elles sont toutes les deux à l'infirmerie,
l'aînée pour veiller auprès du lit de sa soeur cadette, incommodée
pour avoir mangé trop précipitamment.
Le calme rentra dans la maison.
Les pensionnaires allèrent se coucher, désespérées sans doute de voir un
beau roman si tôt fini.
Dix minutes après, le château était endormi.
Madame Campan seule était éveillée, écrivant au grand-chancelier de la
Légion-d'Honneur pour lui offrir sa démission d'intendante de
l'établissement d'Écouen, à jamais perdu par le déplorable enlèvement de
deux pensionnaires.
Les élèves ne s'étaient pas trompées: on avait enlevé les deux soeurs.
Comment? C'est ce qui étonne, c'est ce qui effraie, lorsqu'on songe à la
hauteur des murs, à la profondeur des fossés, au rapprochement des
barreaux de fer, à vingt autres précautions intérieures que nous
apprécierions mal aujourd'hui, telles que portes, doubles portes à
ouvrir, gardiens à fasciner, gens d'Écouen à éviter, vigies naturelles
de la maison, qui n'auraient pas manqué de ramener les deux fugitives.
Le grand-chancelier reçut la nouvelle de l'enlèvement au milieu de la
nuit, et sa réponse, qui parvint avant le jour à madame Campan, fut
qu'il en parlerait à l'empereur, n'osant prendre sur lui l'exécution de
mesures capables d'attirer une attention scandaleuse sur l'institution.
Quand, au petit lever, Napoléon eut pris connaissance de l'événement, il
fit quelques questions sur l'âge et la famille des deux pensionnaires;
il demanda le réglement intérieur de la maison. Après l'avoir lu avec sa
pénétration d'aigle, il posa le doigt avec force sur un article, et
sourit; puis il roula le réglement d'Écouen et recommanda au chancelier
de ne rien entreprendre pour retrouver les deux pensionnaires.
Le soir, le chancelier remettait à l'empereur une lettre où madame
Campan annonçait que les deux soeurs, rendues à leurs classes, ne
s'étaient évadées que pour embrasser leur mère, qui les attendait dans
un hôtel d'Écouen. Elles avaient été poussées à cette évasion par la
rigueur du réglement, qui ne permettait aux filles de communiquer avec
leurs mères qu'une fois tous les quinze jours. Elles n'avaient pu se
résigner à une aussi longue privation.
--Écrivez à madame Campan, dit Napoléon, que les deux soeurs seront
mises aux arrêts pendant une heure.
Mais ajoutez qu'à dater d'aujourd'hui il sera libre à toutes les
pensionnaires d'embrasser leurs mères quand elles le demanderont.
Ne faites pas doubler les grilles; corrigez les réglemens: je réponds du
reste.
Rappelons encore un épisode dans lequel se retrouve l'affection que
madame Campan avait su établir entre ses élèves, et dont la source
découlait de sa haute intelligence et de la perfection de son coeur.