En sortant de la chambre dite de madame Claude, on pénètre dans

l'ancienne galerie de tableaux où l'on admirait autrefois les trente

vitraux coloriés en grisaille, qui représentaient l'histoire de Psyché,

d'après Raphael. Après la révolution, ces vitraux furent transportés par

M. Lenoir, conservateur des monumens français, au musée des

Petits-Augustins et placés dans la salle du seizième siècle. Ce savant

archéologue rapporte, dans sa description des _Monumens de sculpture

réunis au Musée des monumens français_, qu'un vitrier d'Écouen, voulant

nettoyer les vitraux de la galerie dont il est ici question, «les frotta

avec du grès en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes

et laissa de grandes parties de verre à nu.» En matière de barbarie,

ceux qui brisent ne viennent qu'après ceux qui réparent. Vingt Attila

sont moins à redouter qu'un vitrier.

Il n'y a plus que de l'espace dans cette galerie survoûtée; elle n'a

rien à envier à la lugubre nudité des autres salles. Pour comble de

tristesse, elle paraît neuve, comme le reste du château. On dirait que

les maçons sont partis, que les frotteurs viendront demain accompagnés

du tapissier. Tout est fini; rien n'est usé à Écouen. Je ne sais pas

d'aspect plus désolant que des escaliers de trois siècles, dont les

angles sont vifs comme si le ciseau achevait de les équarrir. Les ruines

sont moins accablantes, on l'éprouve à Écouen, que cette implacable

jeunesse du plâtre et du fer. L'Europe renouvellera huit fois, dix fois

sa population, et cet arrangement de pierres n'aura pas subi la plus

légère altération. Ce qui n'a pas d'ame est éternel, et notre fragilité

en souffre comme d'un affront. A tous les coins du château s'avancent,

pour vous saluer, des salamandres rieuses et folâtres, qui ont toujours

quinze ans, qui ont souri à dix générations mortes; elles nous sourient

encore, à nous qui mourrons de même: elles riront sans cesse. Aussi

l'unique sentiment de reconnaissance dont on est animé pour les

récompenser de leur gentillesse, c'est de leur casser la tête, en

passant, d'un coup de bâton. Je cède ici à un mouvement philosophique et

non à une réflexion d'artiste. Il ne faut rien casser, même lorsqu'on

n'est pas chez soi.

Autre déception! Après avoir marché pendant une heure à travers des

salles toutes plus froides et plus historiques les unes que les autres,

où revivent en écho les noms de François Ier, de Henri II, de

François II, d'Anne de Bretagne, de madame Claude et de Diane de

Poitiers, vous espérez qu'en reculant toujours dans le passé, en vous

enfonçant sans relâche dans les profondeurs du château, vous arriverez

enfin à quelque appartement de roi chevelu: erreur! Vos courses

aboutissent à une chambre bourgeoise, tapissée en papier bleu pâle, de 3

francs le rouleau, parquetée en noyer, enrichie d'une cheminée façon

granit que couronne une mauvaise glace indigo de l'empire.--Chambre de

madame Campan! proclame votre conducteur. Superbe chambre! elle pouvait

bien contenir six fauteuils et un lit à bateau. Je n'oublie pas la

pendule d'albâtre.

Madame Campan, chacun le sait, fut la directrice de l'institution de la

Légion-d'Honneur, fondée à Écouen le lendemain de la bataille de

Friedland. Elle dirigeait auparavant, à Saint-Germain-en-Laye, une

maison d'éducation où étaient élevées de jeunes personnes appartenant la

plupart aux débris des rares familles distinguées qu'avait épargnées la

révolution. Son emploi de lectrice à la cour de Louis XVI, sa fidélité

inaltérable à Marie-Antoinette, ses principes de religion, un peu mêlés

de dignité aristocratique, le choix de ses pensionnaires, prises dans un

rang qui n'avait pas peut-être donné assez de gages à la république; son

système d'éducation, calculé d'après celui de Saint-Cyr, éveillèrent

plus d'une fois la susceptibilité des divers gouvernemens précurseurs de

l'empire, qui n'eut aucun motif pour soupçonner, ni aucun désir

d'arrêter, je pense, ses prédilections appliquées à l'enseignement.

Notre plan n'admet pas, même abrégée, l'appréciation des livres

élémentaires d'éducation que les familles doivent à la plume

expérimentée, claire, causeuse, sans prétention, de madame Campan. Si de

nouvelles découvertes dans l'art si progressif d'enseigner relèguent

jamais au rang des ouvrages, non sans mérite, mais sans application,

son _Traité d'éducation_, les esprits curieux des événemens qui

précédèrent la révolution de 89 et qui y contribuèrent peut-être,

consulteront toujours avec certitude les _Mémoires sur la vie privée de

Marie-Antoinette_. Sans tomber même dans un défaut de proportion,

difficile parfois à éviter, nous ne pourrions dresser une biographie

complète des hautes qualités morales qui méritèrent à madame Campan

l'attention de l'empereur quand il la choisit, entre une foule de

concurrentes, pour diriger la maison d'Écouen. Nous aimons mieux citer

sur l'intérieur et le personnel de cette institution quelques passages

d'une lettre que nous devons à la mémoire obligeante d'une élève de

cette femme célèbre.

«Madame Campan avait une figure distinguée, mais je doute qu'elle ait

jamais été belle; elle était toujours mise en noir; son organe était

fort doux, fort calme; elle s'écoutait parler comme une personne qui se

sent sur son terrain, surtout quand elle racontait. Elle aimait la

flatterie, qui même n'avait pas besoin d'être délicatement exprimée pour

lui plaire.

»Madame de Montgelas était sous-intendante:--une grande femme remplie de

dignité, qui assistait toujours au réfectoire et à l'église; on la

craignait comme le feu. Venaient ensuite madame Vincent,

sous-maîtresse; madame Mélanie Beaulieu, qui a fait un abrégé de

l'histoire de France et trois ou quatre romans aussi prétentieux que

ceux de mademoiselle Scudéry; madame la comtesse d'Hautpoul, femme

d'esprit, rimant de jolis vers, et rêvant encore des romans en donnant

des leçons de littérature; elle est l'auteur d'un cours de littérature,

à l'usage des jeunes élèves d'Écouen, écrit avec la plus parfaite

décence et sans que le mot amour y soit prononcé. L'empereur exigea

qu'il n'y fût pas parlé de César. M. le baron de Pommereuil effaça

lui-même les passages.

»On entendait une messe basse tous les jours, et les dimanches

grand'messe et vêpres. Jamais les élèves n'étaient seules ni pour

manger, ni pour jouer, ni pour dormir.

»La distribution des prix donnait toujours lieu à beaucoup d'apparat.

C'était alors qu'on changeait de ceinture et de classe. La ceinture des

commençantes était verte, puis venaient le violet, l'orange, le bleu, le

nacarat; enfin la première classe était blanche. On restait à Écouen

jusqu'à dix-huit ans. Chaque élève travaillait à son linge et à ses

robes.

»Madame Campan avait souvent des élèves à dîner à sa table; souvent

aussi elle les réunissait le soir, et elle les menait tour à tour à

Saint-Leu et à la Malmaison; mais c'étaient toujours les plus

brillantes et les plus jolies. Il y avait une route charmante qui

conduisait, par le bois d'Écouen, à Saint-Leu, qu'on appelait la route

de la reine Hortense; elle était bordée d'un grand nombre d'hortensias.

»On apprenait à Écouen à jouer de tous les instrumens et à parler toutes

les langues. Il y avait une jeune fille qui parlait le grec. Quelques

élèves ont fait des vers à Napoléon: elles dansaient et poussaient des

cris de joie aux nouvelles de la grande armée; mais quand arrivèrent les

malheurs de celui à qui elles devaient tout, quelques-unes furent,

dit-on, ingrates envers leur père.»

Il ne faut pas demander aux livres de l'époque impériale, peu portée à

se peindre elle-même, le récit des visites que Napoléon faisait souvent

à Écouen, sa fondation favorite. Ordinairement il s'y rendait seul et

sans avoir fait prévenir personne. Son bonheur était de tomber au milieu

des élèves, qui, à son aspect, se levaient toutes et rougissaient, comme

s'il eût fixé son regard sur chacune d'elles à la fois.

Je le tiens de la précieuse confidence d'une des élèves de madame

Campan. Rien ne peut se comparer à la joie des pensionnaires quand elles

avaient au milieu d'elles leur père, ainsi qu'elles appelaient

Napoléon. Ni récréation, ni fête, ni distribution des prix, ne faisait

battre leur coeur comme ce mot, qui volait plus vite que le son de la

cloche d'un bout du château à l'autre bout: L'Empereur! Le chapeau à la

main, sous un costume d'une simplicité peu héroïque, il passait, le

sourire sur les lèvres, entre les tables d'étude, et il examinait d'un

coup d'oeil la tenue de chaque division. Il aimait beaucoup le soin

dans la coiffure; s'il apercevait quelque natte égarée, il appliquait

avec une familiarité toute paternelle une petite tape sur la joue de

l'élève en défaut. La correction avait l'attrait d'une récompense. Il

voyait tout à la fois le progrès des pensionnaires par les cahiers

ouverts devant lui, leur santé à leurs visages solides et roses, un peu

mâchurés d'encre, et même leur petite tristesse, quand elles en avaient,

à leur front, où il avait le don de lire. Aussi bien que le nom de ses

soldats, il savait les noms des jeunes filles d'Écouen, leurs familles,

leur rang, le grade de leurs pères, dont il ne manquait jamais de les

entretenir.

--Vous, disait-il à l'une, votre père a été nommé colonel; écrivez-lui

que je me réjouis de son avancement; entendez-vous?

Et si une voix indiscrète d'espiègle disait: «Elle ne sait pas encore

écrire en fin,» l'élève, confondue, cerise de timidité, émue d'un bel

orgueil, s'écriait: «C'est vrai! mais je saurai écrire dans un mois.»

Même histoire que celle du conscrit qui demande la croix d'honneur. «Je

la gagnerai!» Et son général la lui laisse.

Et le bon empereur était sûr, en effet, de l'engagement que contractait

l'élève devant lui; il passait.

Quand, sur son passage, il en rencontrait de celles dont les pères ou

les frères étaient morts à son service, il les embrassait et leur

parlait bas.

Soit qu'il n'ignorât pas la prédilection blâmée de madame Campan pour

les jolies pensionnaires, aux dépens des autres, peu propres à rehausser

l'éclat de la maison, soit qu'il eût le sentiment de tout ce qui est

généreux, il montrait une préférence marquée pour les moins bien

partagées en agrémens du corps. Il les questionnait plus souvent, afin

d'avoir plus souvent l'occasion d'applaudir leurs réponses.

Avant de quitter ces enfans, dont toutes les petites ames rayonnaient

autour de la sienne, il avait l'habitude de leur donner le sujet de la

composition du jour. Une pensionnaire allait prendre ce mot d'ordre

classique et l'inscrivait au tableau. Presque toujours le sujet était un

siége, une bataille, une victoire; et si, par exemple, on lisait sur le

tableau: _Passage du mont Cenis!_ l'on entendait de petites voix qui

disaient: «Papa était à cette bataille.--Le mien aussi; il était alors

sous-officier.--Le mien lieutenant.»--Madame Campan l'a écrit elle-même

dans son _Traité d'Éducation_. «Déjà, dans Écouen, les élèves savent

très-bien la supériorité du grade du général de division sur celui de

brigade, et de ce dernier sur le colonel, ainsi de suite; la hiérarchie

militaire leur est connue à presque toutes, aussi bien qu'à un chef de

division de la guerre.»

Dès que l'empereur était sorti de la classe, vite on écrivait ses

réponses, qu'on rétablissait avec le soin d'une tradition impérissable;

on gravait ses mots heureux dans la mémoire, on les brodait, ils étaient

envoyés aux parens. Parmi les pensionnaires qu'il avait exaltées d'un

regard, d'un compliment, d'une tape, d'une poignée de bonbons, les plus

glorieuses étaient celles qui, l'ayant suivi pas à pas, avaient

furtivement ramassé, grain à grain, sur ses traces, le tabac tombé de sa

tabatière, et l'avaient enfermé, cousu dans un sachet, pour le porter

sur leur coeur; les fidèles pensionnaires d'Écouen ont encore de ces

sachets, reliques saintes qu'elles légueront à leurs filles.

L'empereur, à qui rien n'échappait, à qui rien n'était indifférent,

voulait connaître, dans les moindres détails, l'intérieur domestique de

l'établissement, qui, du reste, fut constamment tenu avec le plus grand

soin. Il goûtait aux mets, visitait la lingerie, qui était placée où

était autrefois l'ancien chartrier du château, dans une salle haute,

touchant à l'une des tourelles, et aujourd'hui encore toute boisée,

dorée et émaillée du chiffre des Montmorenci. Accompagné du médecin de

la maison, M. Desgenettes, il parcourait l'infirmerie, s'informant de la

maladie, des progrès de la guérison des rares élèves qui s'y trouvaient.

Il avait des encouragemens flatteurs pour la salubrité d'un

établissement qui, depuis 1804 jusqu'à 1814, pendant dix ans, n'a pas

compté, sur deux mille élèves, un seul décès.

Puis, quand sa tournée était achevée, il demandait, en réjouissance de

sa visite, récréation entière pour ses enfans.

Cette prière n'était jamais refusée.

C'était alors un cri de joie qui montait aux nues, à cette grâce

toujours attendue et toujours nouvelle. On sortait, on s'enlaçait en

rond, on courait, on dansait, on chantait sous les arbres des chansons

où le nom du bon empereur revenait sans cesse; et lui, souriant, bon,

adoré, la main dans son habit entr'ouvert, respirait à l'aise, était

heureux de la joie qu'il causait aux filles de ses braves; il l'était de

la ressemblance de ses noirs capitaines avec leurs blondes filles, de

leur son de voix mâle avec le son de voix argentin de leurs filles; et

quand ces petites bouches, ces petits cris disaient: Vive l'empereur! il

passait la main sur ses yeux.--Il y avait tant de pères à Eylau!

J'ai fait toutes les démarches imaginables pour remonter à la source des

bruits malveillans qui, à une époque malheureusement très-rapprochée de

la translation de la Légion-d'Honneur à Saint-Denis, ont couru sur la

maison d'Écouen. J'ai été assez heureux pour ne recueillir que des

renseignemens peu d'accord avec ces bruits.

Un seul événement a pu fournir à la calomnie un texte qu'elle a brodé

avec complaisance, mais qui, bien connu aujourd'hui, publié sans

réticence, par une liberté que la circonspection de la presse impériale

n'aurait osé prendre, trouvera grâce devant les contemporains.

Voici cet événement.

C'était l'été; le souper venait de finir.

Après le souper, la permission fut accordée aux pensionnaires d'aller,

selon l'usage, respirer sur la plate-forme.

L'air était embrasé ce soir-là: voilées et laiteuses comme en Afrique,

les étoiles scintillaient à peine dans le lac sulfureux d'Enghien; le

couchant était enflammé, Montmorenci en feu; son aiguille semblait

rougie et amincie à la forge. Le bois qui enveloppe le château d'Écouen

était immobile comme une peinture, rien qui agitât sa crête, ni les

oiseaux, ni le vent, ni ce mouvement nerveux qu'ont les arbres, même

lorsqu'il n'y a pas un brin de vent. Au sud, Paris était effacé dans une

brume violette; on ne le soupçonnait qu'à ce dôme blafard formé de

poussière, de lueurs de réverbères et d'haleines d'hommes, éternellement

suspendu sur ses douze cent mille habitans. Frappée par la lune, la

flèche de Saint-Denis allongeait quatre lieues d'ombre sur la campagne

endormie. Oubliées à leurs ailes, les toiles blanches des moulins de

Champlâtreux semblaient de larges nénufars noyés dans la vapeur; au

loin, des bruits divers, mais éteints, mais confus, se faisaient

entendre. Dans l'espace sonnait doucement un cor de chasse de par-delà

le Mesnil-Aubry, de par-delà les lacs de Comelle, et le cornet à bouquin

des forêts d'Andilly y répondait, tandis que l'on entendait venir,

troublant le cri du grillon, l'épaisse diligence sur la poussière mate,

ou tandis que tintait, goutte à goutte, la sonnette de fer du roulier.

Ces voix faibles, éloignées, distantes, qui se mêlaient aux haleines

fortes de la terre, à l'odeur poivrée de la vigne, à l'odeur fade du

chêne, à la fumée du romarin qui montait droite comme une colonne

blanche des cheminées du village; le ciel tout enflammé, la terre tout

odorante; tout semblait languir, s'évaporer, mourir.

Parées, selon leur division, de ceintures vertes, aurores, bleues et

nacarat, quatre cents jeunes filles, légèrement vêtues, en cheveux,

simples dans leur négligé du soir, se répandirent sur la plate-forme,

défendue par les fossés du château, et au-delà des fossés par une grille

en fer. Une fois en liberté, elles se groupaient selon leur âge,

s'appelant de leur nom d'amitié, second baptême de collège, se cherchant

selon leur affection de pays. Elles allaient ordinairement par essaim,

par flocons, parlant bas, causant de leur pays qu'elles reverraient un

jour, dotées par la nation, instruites aux leçons de Paris; d'autres

rêvaient, enlacées et cachées sous les ombres des sycomores, le premier

prix et la couronne, ce prix donné par les mains du grand-chancelier de

la Légion-d'Honneur, cette couronne de lauriers que poserait sur leur

front la grande impératrice Marie-Louise; d'autres, assises sur des

bancs d'osier, chantaient en choeur des chansons de leurs contrées

lointaines; car Napoléon, qui avait à son service des soldats de tous

les pays, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Amérique, de la Grèce, de

l'Égypte, des Indes même, avait ouvert Écouen à leurs filles aussi bien

qu'aux enfans des militaires français. Et toutes ces jeunes filles,

étrangères par leur accent, par leur figure, par leur teint, mais

françaises par la gloire de leurs pères, s'élevaient dans cette

majestueuse institution et y prenaient le caractère original des plantes

rares transplantées. Quand elles et leurs pères retourneraient dans leur

patrie, ceux-ci y deviendraient le témoignage de la pensée conquérante

de Napoléon; celles-là, de sa pensée fondatrice; et par les uns et par

les autres la langue forte et sage qu'il parla au monde aurait un mot

significatif partout: il fallait que, dans tous les lieux où les hommes

seraient assemblés, ce nouveau Christ se trouvât au milieu d'eux.

Dans une nuit chaude, étouffée, sous un ciel ardent, où chaque étoile

était l'étincelle perdue d'un vaste incendie, les jeunes élèves

d'Écouen, toutes légères de leur robe d'été, répandues sur le gazon

comme des cygnes altérés, tendant le cou à la moindre brise qui passait,

rêveuses sans amour, distraites sans cause, silencieuses sans tristesse,

ouvraient leur ame aux émanations de cette solitude de parfums et de

lumières.

Les croisées du château étaient ouvertes: de l'une s'échappaient les

sons du clavecin, de l'autre le frémissement de la harpe; toutes

dessinaient leur cadre de feu dans l'obscurité de la nuit qui

enveloppait le château, en effaçait les angles, en prolongeait les

tourelles jusqu'aux nues.

Quel frein possible imposer à ces imaginations de jeunes filles, dont le

plus grand nombre flottait entre quatorze et dix-sept ans? Quelle leçon

de morale pour les empêcher de se créer un monde d'illusions, peuplé de

désirs sans cesse satisfaits, sans cesse renaissans, toujours jeune,

moitié fleur, moitié homme, entrevu dans les rêves, pressenti dans la

prière, révélé peut-être par les yeux noirs, les traits différens d'une

compagne? Comment dire, sans dire trop, à leur cou de ne pas s'incliner,

à leurs lèvres de ne pas avoir cette langueur ouverte, à leur taille de

ne pas fléchir, à leurs paroles de ne pas être lentes, à leurs regards

de n'être pas humides? Quel mauvais principe serait plus dangereux

qu'une telle leçon!

Où sont les institutrices qui auraient, dans cette soirée d'Écouen,

empêché leurs élèves d'être altérées d'émotion, accablées de leurs

quinze ans, persécutées par leur jeunesse, avides de résoudre ces doutes

qui leur arrivaient par leurs sens dilatés?

Et quand l'heure de la prière eut sonné, les pensionnaires rentrèrent

dans le château, deux à deux, défilant devant les sous-maîtresses qui

les dirigeaient vers la chapelle. Cette inspection révéla à l'une des

surveillantes l'absence de deux élèves, de deux soeurs. Elle s'étonne,

cherche avec plus d'attention; elle ne trouve pas les deux élèves;

compte par tête toutes celles qui composent sa division: toujours la

même différence. Elle va sur la plate-forme: rien; dans la cour

d'honneur: rien; dans le dortoir, où il est pourtant défendu de monter

pendant le jour: personne; personne dans la lingerie; aucune des deux

soeurs, soit chez la trésorière, soit chez la tourière; et la prière

est commencée.

La prière s'achève dans cette cruelle anxiété pour la sous-maîtresse,

qui maladroitement laisse apercevoir son trouble aux pensionnaires. Les

questions leur en apprennent la cause. Les chuchotemens s'entament à

tête basse; les suppositions, les réflexions affluent d'abord timides,

puis plus hardies; enfin deux opinions bien tranchées fixent toutes les

opinions: les deux camarades ont été enlevées ou se sont évadées. La

préférence est donnée à l'enlèvement: elles ont été enlevées. Au bout de

dix minutes, toute la maison, depuis le concierge jusqu'à madame Campan,

savait la terrible catastrophe.

L'effroi fut dans la maison.

On sonne déjà toutes les cloches; les corridors retentissent du nom des

deux soeurs; on sonde les fossés, on secoue les grilles; les

garde-chasse vont fouiller le bois, quand madame Campan, réunissant

toutes les élèves, toutes les maîtresses et sous-maîtresses dans la

salle de réception, leur apprend avec beaucoup de calme que les deux

soeurs sont retrouvées, qu'elles n'ont même jamais été perdues,

puisque depuis le dîner elles sont toutes les deux à l'infirmerie,

l'aînée pour veiller auprès du lit de sa soeur cadette, incommodée

pour avoir mangé trop précipitamment.

Le calme rentra dans la maison.

Les pensionnaires allèrent se coucher, désespérées sans doute de voir un

beau roman si tôt fini.

Dix minutes après, le château était endormi.

Madame Campan seule était éveillée, écrivant au grand-chancelier de la

Légion-d'Honneur pour lui offrir sa démission d'intendante de

l'établissement d'Écouen, à jamais perdu par le déplorable enlèvement de

deux pensionnaires.

Les élèves ne s'étaient pas trompées: on avait enlevé les deux soeurs.

Comment? C'est ce qui étonne, c'est ce qui effraie, lorsqu'on songe à la

hauteur des murs, à la profondeur des fossés, au rapprochement des

barreaux de fer, à vingt autres précautions intérieures que nous

apprécierions mal aujourd'hui, telles que portes, doubles portes à

ouvrir, gardiens à fasciner, gens d'Écouen à éviter, vigies naturelles

de la maison, qui n'auraient pas manqué de ramener les deux fugitives.

Le grand-chancelier reçut la nouvelle de l'enlèvement au milieu de la

nuit, et sa réponse, qui parvint avant le jour à madame Campan, fut

qu'il en parlerait à l'empereur, n'osant prendre sur lui l'exécution de

mesures capables d'attirer une attention scandaleuse sur l'institution.

Quand, au petit lever, Napoléon eut pris connaissance de l'événement, il

fit quelques questions sur l'âge et la famille des deux pensionnaires;

il demanda le réglement intérieur de la maison. Après l'avoir lu avec sa

pénétration d'aigle, il posa le doigt avec force sur un article, et

sourit; puis il roula le réglement d'Écouen et recommanda au chancelier

de ne rien entreprendre pour retrouver les deux pensionnaires.

Le soir, le chancelier remettait à l'empereur une lettre où madame

Campan annonçait que les deux soeurs, rendues à leurs classes, ne

s'étaient évadées que pour embrasser leur mère, qui les attendait dans

un hôtel d'Écouen. Elles avaient été poussées à cette évasion par la

rigueur du réglement, qui ne permettait aux filles de communiquer avec

leurs mères qu'une fois tous les quinze jours. Elles n'avaient pu se

résigner à une aussi longue privation.

--Écrivez à madame Campan, dit Napoléon, que les deux soeurs seront

mises aux arrêts pendant une heure.

Mais ajoutez qu'à dater d'aujourd'hui il sera libre à toutes les

pensionnaires d'embrasser leurs mères quand elles le demanderont.

Ne faites pas doubler les grilles; corrigez les réglemens: je réponds du

reste.

Rappelons encore un épisode dans lequel se retrouve l'affection que

madame Campan avait su établir entre ses élèves, et dont la source

découlait de sa haute intelligence et de la perfection de son coeur.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 12 / 18 段