--Je ne connais pas d'empereur, pas d'homme plus astucieux que Charles

d'Autriche, plus faux que lui; il a l'âme d'un lansquenet et le coeur

d'un reître; il vend le pape aux électeurs, les électeurs au pape, deux

ou trois fois par an; il a trois récoltes de trahison, comme mes paysans

de leur foin.

Il ne sait vaincre que par les autres. Il lui a fallu l'épée d'un

Français pour triompher des Français; il spécule sur les prisonniers

comme un boucher sur la chair; il fait la guerre pour avoir des rançons:

c'est son métier. Il n'est pas un de nous qui n'ait à se plaindre des

souffrances qu'il lui a fait subir dans la captivité; abhorré des

Allemands, des Espagnols, des Italiens, des catholiques, des réformés,

du ciel et de la terre, il prend l'argent des uns pour faire couler le

sang des autres.....

--Eh bien! qu'attendons-nous? s'écrièrent tous les membres du conseil à

ces paroles du connétable; partons et emparons-nous-en........

--Eh bien! plus lâches que lui seraient ceux qui, trahissant

l'hospitalité, toucheraient à un fil de son pourpoint. Ne comparons pas

deux positions différentes, madame la duchesse, monsieur le cardinal,

sire. A Madrid vous étiez son prisonnier, sire. C'est chance de guerre,

et droit du vainqueur. Êtes-vous son vainqueur, êtes-vous en guerre avec

lui? non. Il est menteur à sa parole..... que Dieu le juge. Il est votre

hôte; il a brûlé Rome, que Dieu le frappe; il est votre hôte. Permettez

encore, sire. Charles a avec lui un de ses capitaines. Ce capitaine m'a

ouvert le crâne d'un coup d'épée, et brisé l'épaule d'un coup de

pistolet, sur le champ de bataille de Pavie. Irai-je aujourd'hui dans le

parc de Chantilly le lier à un arbre pour lui ouvrir la tête et lui

casser le bras?--Si jamais je le rencontre face à face à la guerre,

j'acquitterai ma dette: mais ici, sur mes terres, sous ma

tente,--protection et sauve-garde!--Je vous imite, sire! soldat, je fais

pour un soldat ce que roi vous ferez pour un roi.

Tandis que la discussion s'échauffait ainsi dans le château d'Écouen,

respirant sous le beau ciel de la Picardie, Charles-Quint comptait les

heures qui le séparaient du moment de son départ. S'il n'avait craint

d'être arrêté en route, il serait parti de Chantilly, au milieu de la

nuit, tant il était peu rassuré sur l'issue de sa résidence.--Chaque

bruit qu'il entendait le faisait tressaillir.--Il n'avait pas moins joué

que sa couronne de Flandre et d'Italie dans cette témérité tout au plus

pardonnable à l'étourderie de François Ier.--Puis le ridicule d'être

pris au piége dressé par lui-même! En s'interrogeant il n'osait se

rejeter sur la bonne foi de son hôte.--Il pensa qu'il était peut-être

dans la prison qu'on lui destinait; que déjà les cavaliers gardaient les

portes et les grilles.

Erreur de son imagination exaltée par la peur ou réalité, il vit passer

devant ses fenêtres un homme couvert d'une cuirasse, armé d'une longue

épée, et s'acheminant vers la porte de son appartement. Il se leva.--Ce

n'était pas une illusion. Quand cet homme se trouva devant lui,--il se

découvrit avec respect, et se nomma.

C'était le connétable Anne de Montmorency.

--Sire, dans le conseil du roi qui vient de se tenir dans mon château

d'Écouen, il a été discuté si l'on vous retiendrait prisonnier en France

ou si l'on vous laisserait partir.

L'avis du roi a été qu'on vous laisserait libre.

Le mien qu'on devait vous retenir prisonnier.

Charles-Quint frémit.

--En donnant ce conseil, j'ai rempli mon devoir de sujet.

En vous en faisant part, je remplis celui de votre hôte.

Sire, tenez-vous pour averti.

Charles-Quint partit le lendemain de Chantilly.

On sait qu'il ne lui arriva rien,--qu'il parvint sain et sauf à Gand,

où il n'exécuta aucune des promesses qu'il avait jurées, mais où son

premier soin fut de priver la ville de ses priviléges, après avoir fait

trancher la tête à cinquante maîtres tisserands, qui étaient bourgeois

comme lui.

Le connétable fut disgracié.

Depuis qu'il n'y a plus en France de grandes familles, à prendre cette

expression dans le sens de large confédération qu'elle présentait

autrefois, le souvenir s'est perdu de l'influence dont elles jouissaient

dans l'état, et par suite s'est évanouie la mémoire des bons services

qui justifiaient cette influence. On ne sait plus, et c'est de

l'ingratitude autant que de l'ignorance, ce que ces familles tenaient en

réserve de force, d'intelligence, de fidélité et d'union, pour venir en

aide au pays, quand il était compromis soit par les atteintes de

l'étranger, soit par les empiètemens du souverain. Le peuple est

aujourd'hui l'unique appui des royautés: la confiance est bien placée;

mais si l'on ne faisait rien pour le peuple alors, c'est qu'on s'en

passait; il n'était jamais appelé à partager les fatigues ni les dangers

de la guerre, cette situation violente et pourtant continuelle de la

constitution française. Aux gentilshommes exclusivement était dévolu le

périlleux privilége de mourir pour défendre le territoire, pour

l'agrandir, pour en chasser l'étranger.

Anne de Montmorency, qui fit bâtir Écouen, est le formidable

représentant, s'il en est la personnification expirante, de cette

assistance infatigable, toujours en haleine, quelquefois brutale,

qu'avait la noblesse à la disposition de la royauté. Il réunit les

fières et rudes vertus du soldat, du vassal, du négociateur, du prince

et de l'ami. Il naît presque la même année que son roi, en signe de la

fraternité qui l'attachera à lui. Ce roi est François Ier, le dernier

souverain en qui la valeur personnelle, le courage isolé, soient encore

utiles au moment où ils vont disparaître pour toujours, et faire place à

la lutte des armées. Le roi et le baron sont de taille à fermer la

carrière. Celui-là a six pieds; celui-ci oblige un cheval à ployer en le

pressant des genoux. Marignan, la bataille des géans, les voit combattre

tous deux et demeurer vainqueurs; Pavie les ramasse tous deux vaincus et

prisonniers.

Un moment, il n'y a plus de roi en France: Charles-Quint retient en

prison François Ier, qui va mourir. Montmorency vend pour cent

cinquante mille écus de terre, se rachète, vient à Paris et gouverne.

Tout ce qui eut lieu de décisif contre l'étranger, qui essaya de

profiter de l'absence du roi pour rentrer en France, fut l'oeuvre de

Montmorency. Il régna près d'un an. François Ier, au retour de sa

captivité, nomma Montmorency grand-maître de France; il serait tout

aussi exact de dire que Montmorency nomma François Ier roi de France

au retour de sa captivité.

Comme toutes les supériorités, qui n'ont que faire des petits suffrages

du coeur, il ne fut jamais aimé; il ne parut à la cour que pour

chasser les courtisans du revers de son gantelet. Il préférait à la cour

son château d'Écouen, retraite solitaire, où il lisait Plutarque,

plantait des chênes et causait, assis par terre, avec ses vassaux. Des

années s'écoulaient sans qu'il allât au Louvre. Entouré de sa maison,

composée de la fleur de la noblesse militaire, il présidait, avec une

simplicité pleine de religion, aux travaux dont il embellissait sa

demeure. Il faisait construire par Bullant et décorer par Jean Goujon

une merveilleuse chapelle, peinte, sculptée, dorée et ciselée comme les

basiliques de l'Orient. Après trois cents ans sa gracieuse austérité la

protège encore. Aux murs il suspendait une _Cène_ de Léonard de Vinci et

_la Femme adultère_, par J. Belin. Bernard Palissy coulait avec sa terre

cuite, sur un pavé de faïence, tous les Actes des apôtres. Quand le

dimanche sonnait, il s'agenouillait devant l'autel de cette chapelle,

avec sa famille, ses artistes et ses gentilshommes. Et ce devait être

d'un aspect pieux que cette prière, sévère distraction du château,

faite sous ces voûtes aux pendentifs dorés, sur ce pavé bleu et jaune,

par le premier baron chrétien et sa femme, Madeleine de Tende, fille des

Lascaris, empereurs de Constantinople.

Quand il sortait de son château d'Écouen, ce n'était que pour aller

représenter le roi de France auprès de Henri VIII, ou pour mesurer sa

longue épée avec les armées de Charles-Quint, auquel rien ne manquait

pour abaisser la gloire de François Ier, ni les troupes, ni l'or, ni

les capitaines,--les meilleurs capitaines du temps, Antoine de Lève, le

duc d'Albe, Fernand de Gonzague, André Doria. Au comble de sa puissance,

envieux de réaliser son rêve de domination, qui était d'unir le midi de

la France à ses états d'Italie et d'Espagne, Charles-Quint opéra une

descente en Provence. Le voilà en France, à quelques journées de marche

de la capitale. Quand tous les plans de défense sont reconnus impuissans

pour repousser l'étranger, on appelle Montmorency. Chargé dès ce moment

de la responsabilité entière du pays, il s'établit dans le comtat. Là,

il commence un plan d'attaque dont les moyens épouvantent par leur

désespoir; il rase tout ce qui s'élève sur le sol; il coupe les forêts,

abat les bourgs, passe le râteau, fait courir la flamme sur les

moissons, arrache les plantes; il ne laisse debout que des soldats

auxquels, sous peine de mort, il défend de tirer un seul coup de fusil,

et que des arbres chargés de fruits mûrs: c'était pendant l'été; puis il

consigne le roi dans sa tente, se retire dans la sienne et attend.

L'attente dura plusieurs mois. L'impétuosité française l'accuse enfin de

faiblesse, d'ignorance, presque de lâcheté; car l'empereur avance

toujours: il est partout, à Arles, à Toulon, à Marseille. François

Ier, qui bouillonne dans sa cuirasse, se mêle aux clameurs soulevées

contre Montmorency; il veut se battre; il écrit au maréchal qu'il n'a

pas une épée pour remplir la charge d'un commissaire de vivres.--Vous ne

vous battrez pas, répond froidement Montmorency. Malheur à qui touchera

à un cheveu de l'ennemi! malheur à qui cueillera un des fruits mûrs qui

pendent aux arbres!

Enfin, accablés par six mois de chaleur, les soldats de l'empereur se

jettent sur la seule nourriture qui leur a été laissée, au milieu d'une

contrée torride, sans ombre, sans abris; ils mangent des fruits, dorment

au soleil et meurent au même instant. Ces fruits les ont tués; vingt

mille cadavres jonchent les routes; le reste regagne l'Espagne, mutilé

dans la plus désastreuse retraite qui ait jamais été exécutée.

La France est sauvée! c'est à Montmorency qu'on le doit. A tant de

gloire sans exemple, il manquait une récompense plus précieuse que

celle du titre de connétable: la disgrâce! Il l'obtint. Sa probité

antique, on l'a vu, s'étant révoltée au projet de la cour, qui avait

résolu de retenir Charles-Quint prisonnier à son passage en France, il

fut perdu dans le coeur des favoris. Comme il n'avait encore servi le

roi que depuis trente-cinq ans, il attendit qu'un autre roi le relevât

de l'exil. Pendant sa disgrâce, les empereurs d'Orient lui envoient des

ambassades. Sur la route d'Écouen, les tigres de Dragut et les lions de

Soliman se croisent pour aller s'offrir en hommage au premier baron

chrétien. Du haut de son perron de pierre, il salue les noirs envoyés

d'Afrique, comme s'il s'appelait Richard Coeur-de-Lion. Des lèvres

basanées baisent son gantelet de fer.

Mais la chevalerie s'en va, et il s'en va aussi, n'ayant plus rien à

démêler ici-bas avec les guerres qui se font par peuplades, par

multitudes, à la distance de la mitraille, et où le mathématicien est

plus fort que le brave. Il tombe à Saint-Quentin; mais la blessure qu'il

reçut à la hanche fut moins grave que celle dont il éprouva la douleur

en arrivant à la cour. Sa défaite lui fut imputée à crime. François II

le relégua plus tard à Chantilly. Ceci ne le décourage point; il n'a

encore servi que cinquante ans la monarchie, il n'a versé son sang que

pour trois rois, François Ier, Henri II, François II; son compte n'y

est pas. Charles IX monte sur le trône, et la guerre civile recommence.

Jusqu'ici nous n'avons vu que le baron, le chrétien va se montrer, et,

terrible, il se montrera contre l'erreur, qu'il combattra avec plus

d'énergie que de lumière. Il n'a d'ailleurs que soixante-huit ans, le

grand connétable. Les réformés, selon lui, étaient ces rebelles qui, de

tout temps, ont levé le drapeau démocratique contre l'autorité établie.

Les calvinistes étaient pour lui un parti politique autant qu'un parti

religieux. Il ne s'agissait pas seulement de les endoctriner, eux qui

avaient à leur tête les meilleurs hommes de guerre, qui occupaient

militairement Lyon, Rouen, Blois, Tours, Bourges, Angers, La Rochelle,

Montauban, Nîmes, Montpellier, Castres, Grenoble, Châlons, Mâcon, le

Havre, Dieppe, Caen! Fallait-il tant de villes pour prêcher et rompre du

pain, au lieu de communier sous les apparences? Les calvinistes

voulaient régner, asseoir un roi de leur communion sur le trône;

n'était-ce pas là de la politique, un parti politique, des révoltés

politiques? La Saint-Barthélemy, qui les extermina, fut un acte

d'odieuse prudence, car l'assassinat ne se justifie jamais, mais

concevable en politique, car, quelques années plus tard, les protestans

auraient fait une Saint-Barthélemy de catholiques.

Le connétable ne vécut pas d'ailleurs jusqu'à cette funeste époque; mais

il n'en mourut pas moins, comme il devait, pour la défense du pays, tout

troublé par des prétextes de religion. A soixante-quatorze ans, il prend

ses armes pour se rendre dans la plaine de Saint-Denis, et y combattre

Condé à la tête des rebelles, des calvinistes. Blessé sept fois à la

tête, et son épée sanglante et pendante au poignet, il reçut dans les

reins un coup de pistolet d'un Écossais, nommé Robert Stuart. Il en

mourut; il mourut bien. Un gentilhomme ne devait finir que de la main

d'un homme du peuple; le serviteur de la royauté tomba sous le coup de

l'homme de la révolte; le baron chrétien fut tué par le démocrate

protestant. Cette belle mort a un sens historique: elle est une figure

de la décadence monarchique.

Le siècle suivant, on trancha impunément la tête à un autre Montmorency.

Le siècle d'après, un autre Montmorency vint déchirer ses titres à la

barre du peuple.

Ces trois fins sont à méditer.--Le dernier Montmorency l'emporte sur

Louis XIII et Robert Stuart. Il ne tue pas, il ne décapite pas les

siens: il les nie.

Et comme je reportais une dernière fois mes regards sur ces murs qui

n'avaient plus pour moi leur triste nudité, une horrible inscription

vint flétrir mes plus belles fresques. Je lus au-dessus d'une guirlande:

_Section Marat_.

Pendant la révolution, se hâta de me dire M. Bernard, mon guide, les

patriotes des environs ayant fait un club du château, donnèrent le nom

de section Marat à cette salle, celui de section Couthon à la suivante,

ainsi des autres.

Et quelle est cette pipe dessinée en noir sur le mur? Est-ce encore un

emblème patriotique?

--C'est un passe-temps de vélite.

--La salle où nous sommes a donc successivement appartenu à une reine, à

des républicains et à des militaires en garnison?

--Et à madame Campan, ajouta M. Bernard, qui la transforma en dortoir:

tenez, la place des lits y est encore.

Je vis, en effet, de distance en distance, indiquée par des places

rouges sur le reste des carreaux déteints, l'empreinte des lits en fer

qui garnissaient la salle.

A mesure que je m'initiais aux vicissitudes de cet appartement, il me

semblait que j'assistais à la lecture des mémoires de quelque aventurier

de haut renom, tantôt reçu à la cour, tantôt vivant avec les brigands,

tantôt dans un hôpital.

--Je ne pense pas, monsieur Bernard, que ce nombre 80, tracé sur la

porte, ait également sa signification historique.

--Mille pardons, monsieur, ce chiffre indique le nombre de soldats

russes que la salle pouvait contenir.

--Des soldats russes dans les dortoirs de madame Campan!

--Quand les étrangers vinrent à Paris, on eut un instant le projet de

caserner des Russes au château: mais M. le prince de Condé, qui était

rentré en possession d'Écouen, s'y opposa, et le château ne reçut pas de

garnison.

D'abord je n'avais rien vu dans l'appartement; maintenant je perdais le

souvenir de toutes ces résidences amoncelées.

--M. Bernard, qui donc a fait effacer les belles fresques des murs?

--C'est Napoléon, afin que la pudeur des élèves de madame Campan ne fût

pas blessée.

--Il a donc blanchi tout le château?

--Tout le château, trente ou quarante salles.

--La pudeur de l'empire nous coûte un peu cher.

Étrange intérêt qu'inspire le château à ceux qui le possèdent. Aux

Condé? un Condé renverse un corps de bâtiment; à la république? la

république brise les statues et défigure les salles; à l'empire?

l'empire badigeonne les murs. Fasse le ciel que M. le duc d'Aumale n'ait

pas l'heureuse inspiration de changer le château en usine!

Dans cette même salle, il y avait autrefois l'écusson en faïence de

Palissy, le glorieux écusson des Montmorency. Brisé à coups de hache par

les révolutionnaires de 93, il fut remis en place et rajusté par les

carreleurs de la restauration. Seulement ceux-ci le descendirent à

l'étage inférieur, et ils le collèrent au hasard, de telle sorte que les

alérions sont en dehors de l'écu, et que le grand cordon est haché par

bribes. Pour nous servir d'un terme typographique, les armes des

Montmorency _sont en pâte_. Eux-mêmes s'y retrouveraient difficilement.

Involontairement l'incident de l'écu nous rappela un incident de

famille; et le voici.

Possesseurs glorieux du plus beau nom de la noblesse européenne, les

Montmorency ne se doutaient guère sous la restauration qu'il existait en

Angleterre, au fond d'un canton pierreux de l'Irlande, une famille aussi

antique, aussi illustre, aussi renommée que la leur. Ou cela est

contestable, avaient à répondre les Montmorency en apprenant cette

nouvelle, ou cette famille est la nôtre. C'était la leur, ce qu'ils ne

contestèrent pas moins. L'étonnement valait avant tout un démenti. Il

fut donné.

En 1828 parut un ouvrage intitulé: «Les Montmorency de France et les

Montmorency d'Irlande, ou Précis historique des démarches faites, à

l'occasion de la reprise du nom de ses ancêtres par la branche de

_Montmorency-Marisco-Morrès_, par le chef de cette dernière maison, avec

la généalogie complète et détaillée des Montmorency d'Irlande.» Si ce

livre eût paru il y a deux cents ans, toutes les cours d'Europe eussent

été attentives à la discussion qu'il eût fait naître. Les juges-d'armes

d'Irlande, d'Écosse, d'Allemagne, de France et de Portugal, eussent

couvert les routes de courriers. Les plus vieux arbres généalogiques

auraient frémi dans leurs plus hautes feuilles. Le _Monasticon_ se fût

fermé de lui-même. D'Hozier en eût perdu le sommeil. Il n'y a pas

d'exagération là-dedans; un homme qui serait venu dire à Louis XIV: «Je

suis votre frère aîné, Bourbon autant que vous et Bourbon avant vous,»

n'aurait été guère plus hardi que celui dont la prétention ne s'élevait

pas à moins qu'à se proclamer Montmorency en face des Montmorency.

Cette prétention n'a pourtant soulevé aucune rumeur en Europe, ni même

dans le faubourg Saint-Germain, auquel on révèle, peut-être pour la

première fois, qu'un étranger de par-delà la Manche a demandé à faire

ses preuves et les a faites, pour avoir le droit de porter en France le

nom, le titre et les armes des Montmorency, aussi bien que s'il n'eût

jamais cessé d'être gouverneur pour le roi de France en ses provinces,

ou connétable.

Rien ne s'est passé plus paisiblement que le conflit de famille élevé au

sujet de la requête de M. Marisco-Morrès, colonel, en 1814, au service

de la France auprès de Louis XVIII. La petite poste a dérobé l'éclat de

la contestation qui, du sac de cuir du facteur, est tombée dans les

cartons des archives du royaume, d'où il m'a été permis de l'exhumer,

grâce à la précieuse complaisance de notre grand historien, M. Michelet.

On ne saurait être plus loyal que M. Morrès lorsqu'il sollicite, pièces

en mains, l'honneur de porter sans usurpation le nom des premiers barons

chrétiens; on ne saurait être plus poli que MM. de Montmorency en

refusant cette faveur à M. Morrès. De part et d'autre on sent la

prudence la plus adroite à ne pas laisser pénétrer dans le public le

bruit d'une dispute née un siècle trop tard. Les champions, en habit

noir, en gants blancs, sans cuirasses, se défient à voix basse; ils ne

s'appellent pas en champ clos, mais sur la lice parquetée du cabinet;

enfin, ils ne s'en remettent pas au jugement de Dieu pour prononcer sur

leurs différends, mais à celui d'un savant obscur, garde général des

archives du royaume, à M. de La Rue, qui décide: «Qu'il lui est bien

démontré que la maison de Morrès, alliée constamment aux premières

familles d'Irlande et d'Angleterre, est une branche de l'illustre race

des Montmorency.»

Tout est merveilleux de surprise dans ces deux races de Montmorency,

qui, après huit cents ans de séparation, se trouvent face à face,

n'ayant jamais soupçonné leur existence réciproque. Ce sont deux

hémisphères; il faut que l'un découvre l'autre. Séparées par une

invasion, celle des Normands en Angleterre, en 1066, une autre invasion

les rapproche, celle des Anglais en France, en 1814. Pendant huit cents

ans, une race s'illustre en-deçà, l'autre au-delà du détroit, sans se

voir, et pourtant avec émulation, comme si elles rivalisaient pour un

but caché qui doit un jour se découvrir. Même vaillance d'un côté que de

l'autre. On ne sait dire qui frappe le plus fort, de l'épée à deux mains

ou de la hache de fer de l'Irlandais. Les Montmorency français ont des

tombes sur le couvercle desquelles ils dorment, couchés avec leurs

cuirasses, leurs barbes sur leurs poitrines, leurs gantelets; les

Montmorency irlandais ont aussi leurs chevaliers étendus sur des tombes.

Ici le château des Montmorency français, là, au bord de la mer, le

château des sauvages Montmorency d'Irlande.

Ayant acquis une fois le droit d'être Montmorency en France aussi bien

qu'en Irlande, M. Marisco-Morrès aura-t-il prétendu, comme un

Montmorency de ses aïeux, entrer en guerre avec les barons de Dammartin?

Mais où sont les barons de Dammartin? Aura-t-il, comme un autre

Montmorency de ses aïeux, envoyé un cartel aux abbés de Saint-Denis en

les menaçant de faire des châsses de leurs corps; menaces d'un véritable

baron chrétien? Mais où sont les abbés de Saint-Denis? Aura-t-il été de

quelque conspiration, comme un autre Montmorency de ses aïeux, contre

l'autorité d'un autre Louis? Mais où sont les nobles qui conspirent? où

sont les Richelieu qui auraient assez de coeur pour faucher à travers

champ des têtes de nobles? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses

aïeux, voyagé en Terre-Sainte pour occire des Sarrasins? Les Sarrasins,

où sont-ils? Ils ont un ambassadeur fort bien en cour de France.

Aura-t-il à une autre bataille de Pavie, comme un autre Montmorency de

ses aïeux, reçu, tout couvert de sang, son roi dans ses bras? Où sont

les batailles de Pavie? Aura-t-il, comme ce même Montmorency son aïeul,

commandé le feu contre les protestans à la porte Saint-Denis? Où sont

les protestans qu'on persécute?

Me voilà fort embarrassé de savoir ce qu'on fait d'un nom noble

lorsqu'il n'y a plus de barons, d'abbés, de Sarrasins, de protestans, et

fort embarrassé surtout de savoir le parti qu'a tiré de celui de

Montmorency M. Marisco-Morrès après l'avoir demandé avec la conscience

si forte de son droit. Il est probable que M. de Marisco-Morrès signe

aujourd'hui le nom de Montmorency, qu'au fond, chose singulière, il

portait déjà; car _Marisco_ et _Morrès_, qui signifient l'un et l'autre,

en mauvaise langue celtique latinisée, _pays marécageux_, sont

visiblement compris dans les trois dernières syllabes de Montmorency. Or

Montmorency n'étant que la jonction du mot _Mons_ avec Morrès ou

Mariscis, _Mons-Morrès_, _Mons-Mariscis_, le prétendant irlandais ne se

serait tant donné de mal que pour obtenir une syllabe de plus et un

trait-d'union de moins; ce qui lui aurait été cruellement refusé par les

Montmorency.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 11 / 18 段