A Écouen il régnait entre les pensionnaires de la Légion-d'Honneur une

amitié universelle. Cette amitié était si vive et si pure qu'elle

effaçait les inégalités de la naissance. Quoique ces jeunes filles

fussent toutes des rameaux d'un arbre vénérable, toutes n'appartenaient

pas à des familles d'une égale illustration militaire. Plus fortunée que

la renommée des pères, l'amitié des enfans ne connaissait pas de

différences. La fille du lieutenant appelait du doux nom de soeur la

fille du général; l'héritière d'un maréchal de France avait pour

confidente de ses ambitions d'étude l'orpheline du simple soldat tué à

Wagram. Napoléon encourageait cette égalité. Quand il allait à Écouen,

et il s'y rendait souvent, il saluait avec respect, sans distinction

pour les grades plus ou moins élevés des parens, tous ces enfans dont il

se disait le père.

Parmi ces jeunes élèves venues à Écouen de tous les climats, pour aller

représenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie, il en

était trois dont l'attachement était si profond qu'on le citait comme un

modèle, même dans une institution où, je l'ai dit, l'émulation

n'atteignait jamais aux limites de l'envie, et où le succès des unes

était le bonheur des autres. Et quels succès! Les prix annuels étaient

proclamés par le grand-chancelier de France, et les couronnes de laurier

étaient posées sur la tête des élèves par l'impératrice, la femme de

Napoléon!

Ces trois élèves se nommaient: Marie, Clarisse et Hortense. Marie était

la fille d'un pauvre sous-lieutenant, qui avait perdu la vue par suite

d'un coup de feu dans les campagnes du Rhin; Clarisse était la fille

d'un de ces généraux que la guerre avait enrichis, et auxquels Napoléon

avait donné des principautés, en attendant mieux; et Hortense, la

troisième amie, était encore d'une plus illustre naissance.

Je ne sais si les trois amies étaient les meilleures élèves de madame

Campan, mais elles marchaient d'un pas si égal dans leurs études, qu'aux

distributions des prix, on était toujours sûr d'entendre prononcer

leurs trois noms à la suite par le grand-chancelier, et de les voir

toutes trois se lever pour recevoir la même récompense.

Seulement, tandis que la foule des mères applaudissait, tandis que des

mains de généraux couvertes de cicatrices saluaient Clarisse et

Hortense, les filles de leurs camarades, il y avait dans un coin une

mère qui n'applaudissait pas. Comment l'aurait-elle pu? Ses mains

étaient sur ses yeux. C'était la mère de Marie, la femme du pauvre

sous-lieutenant blessé d'un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.

Des années s'écoulèrent, et l'intimité des trois jeunes pensionnaires ne

s'affaiblit pas; mais elle fut soumise un jour à une rude épreuve, à une

de ces épreuves dont la pensée remplit les yeux de larmes. Il fallut se

séparer! De trois ne rester plus que deux! Qu'allait devenir celle qui

partait? Que deviendraient les deux autres amies? Plus de plaisir aux

récréations tant désirées, sous les tilleuls d'Écouen, le soir, quand le

vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de l'odeur

résineuse des bois de Chantilly. Il fut versé bien des larmes entre ces

tourelles, derrière ces murs couverts de lierre et auprès de cette

chapelle d'Écouen.

Celle des deux amies qui quittait les deux autres, c'était Marie; sa

mère étant morte, le sous-lieutenant aveugle avait besoin de sa fille

pour soutien et pour compagne.

Promettons-nous, dit Clarisse, la fille du général,--celle qui bientôt

allait aussi quitter Écouen, mais pour paraître dans le monde le plus

brillant,--jurons-nous, quoi qu'il nous arrive dans notre vie, de nous

trouver dans dix ans, à dater d'aujourd'hui, à la grille des Tuileries.

--Oui, s'écria Hortense, je te le jure, Clarisse; je te le jure, Marie,

dans dix ans, je serai à la grille des Tuileries. Y seras-tu, Marie?

--En doutes-tu, Hortense? En doutes-tu, Clarisse?

--Georges, dit Hortense à un des jardiniers d'Écouen qui se trouvait là,

soyez témoin de ce serment:--Moi Hortense, Clarisse et Marie, nous nous

jurons de nous réunir dans dix ans, à pareil jour, à pareille heure, à

six heures du soir, à la grille des Tuileries.

Et Marie quitta Écouen.

Trois mois après, Clarisse en sortit et se maria. Un an ne s'était pas

écoulé depuis le départ de Clarisse, qu'on retirait Hortense de

l'institution de madame Campan; son éducation était finie.

Dix ans! dix ans passent vite dans le monde, et surtout quand on est

heureuse comme Clarisse était appelée à l'être. On parlait du luxe de

sa maison, de la distinction de ses manières; enfin elle se lança avec

tant de pompe à la suite de son mari, un des plus riches banquiers de

l'Europe, que bientôt on la perdit de vue.

Si dix ans sont un jour dans la vie d'une femme heureuse, que sont-ils

pour une grande dame comme le fut Hortense, qui avait plus que de l'or,

qui avait des titres et ne voyait rien au-dessus d'elle?

Quant à la pauvre Marie, elle n'avait ni équipage, ni maison, comme

Clarisse et Hortense; elle n'avait sans doute qu'un père à consoler et à

conduire au soleil, qu'aiment tant ceux qui ne peuvent plus le voir.

Enfin huit ans s'écoulèrent, neuf ans, vint la dixième année, vint le

jour convenu, le jour solennel où les trois amies d'Écouen avaient

promis de se rencontrer à la grille des Tuileries, quels qu'eussent été

les événemens de leur vie.

Ce jour tombait un dimanche; on était en automne; les Tuileries étaient

dorées de leurs feuilles qui commençaient à jaunir; c'était, comme

toujours, derrière les grilles de beaux arbres, derrière les arbres des

statues, à travers les arbres et les statues des jets d'eau, à gauche le

château, au fond le dôme d'or des Invalides.

Plaçons-nous à la grille des Tuileries, et attendons; voici l'heure. Six

heures moins dix minutes, personne encore; six heures moins cinq

minutes, personne encore!

Il n'y a donc pas d'amitié sur la terre?

Six heures moins une minute, et personne! personne!

Six heures!

Une voiture à quatre chevaux arrive, s'arrête: des chevaux anglais, de

l'or sur les roues; la portière s'ouvre.

Une femme très-jeune encore descend et regarde de tous côtés; elle est

belle, elle est somptueusement parée; on se presse à la grille des

Tuileries pour l'admirer.

Cette dame, c'est Marie, la pauvre Marie, la fille du lieutenant devenu

aveugle à la suite d'un coup de feu dans la campagne du Rhin.

Comment était-elle si riche? Voici: l'empire s'était écroulé; la

restauration avait rendu aux parens de Marie tous les biens dont la

révolution les avait privés.

Je vous ai dit que dix ans se passaient vite; l'empire de Napoléon était

passé avec eux.

Mais tandis que Marie cherchait encore autour d'elle, vêtue d'une robe

modeste, dans une tenue dont la propreté ne cachait pas la misère, une

femme la salue avec respect et s'approche d'elle avec indécision.--Marie

est dans les bras de Clarisse.

Clarisse, la fille du général, la riche Clarisse, était ruinée, et

ruinée depuis long-temps. A la suite de funestes opérations de banque,

son mari avait fait faillite et était parti pour l'étranger.

Tu me raconteras ton histoire à mon hôtel, interrompit Marie: tu ne me

quitteras plus; redeviens mon amie; j'étais pauvre à Écouen, et tu

m'aimais; je suis riche à mon tour, ne sois pas plus fière que moi;

accepte l'égalité d'Écouen.

Clarisse allait monter dans la voiture de Marie. Tout-à-coup les deux

amies se regardent.

--Et Hortense?

--Et Hortense?

--Tu sais ce qu'elle fut? dit Marie en soupirant.

--Tu sais ce qu'elle est? ajouta Clarisse en laissant tomber une larme.

Dans l'espace de dix ans, la pauvre Marie était devenue riche;

l'opulente Clarisse manquait du nécessaire, et Hortense pleurait un long

exil en Allemagne.

--Ne vous appelez-vous pas Marie?

Ne vous appelez-vous pas Clarisse?

Celui qui adressait cette question à Clarisse et à Marie, c'était le

jardinier Georges, témoin du serment des trois amies, le soir de la

séparation à Écouen.

--Ceci est pour vous, dit Georges, et ceci pour vous.

Et Georges disparut.

Les deux amies ouvrirent chacune la petite boîte que l'ancien jardinier

d'Écouen leur avait remise.

Dans la première boîte se trouvait la moitié de la couronne d'Hortense,

ancienne reine de Hollande et belle-soeur de Napoléon;

Et dans l'autre boîte l'autre moitié.

Créée par l'empire, soutenue par le triomphe des armes, la maison

d'Écouen partagea toutes les vicissitudes de Napoléon. Lorsqu'il tomba,

sa fondation s'écroula avec lui.

Nos revers militaires amenèrent, à la suite de la campagne de France,

l'armée de la coalition dans les plaines de Paris. Après avoir

bouleversé le sol de la Champagne, saccagé les villes sur son passage,

incendié les chaumières pour réchauffer ses membres engourdis, elle

arriva de tous les points, haletante, affamée, au pas de retraite, en

lambeaux, sur ses chevaux altérés et maigres, en vue de la capitale. La

capitale, cette France d'un million d'hommes, et d'hommes plus vieux que

les soldats d'Aboukir, plus jeunes que les recrues de Lutzen; la

capitale, ce corps de réserve intact, ce bataillon sacré du pays,

auquel il ne manqua pour vaincre qu'un Napoléon bourgeois, qu'un écolier

de Brienne; moins que cela, qu'un de ces commissaires dévoués à la mort,

dont la convention nationale embrasait l'ame pour livrer une dernière

bataille, décisive, mortelle; moins que cela, une heure de la Terreur de

93; la Terreur, ce roi qui régna quand il n'y eut plus de roi; la

Terreur, ce législateur qui gouverna quand il n'y eut plus de loi; la

Terreur, ce grand capitaine qui, ayant chassé l'ennemi des frontières,

pouvait bien le repousser une seconde fois de nos murs: car l'épée était

rompue, la plume des négociations écrasée, le dévouement douteux, les

soldats vieillis ou morts, les généraux amollis, le trésor épuisé, la

gloire maudite, la trahison partout, la France envahie, l'ennemi là.

L'ennemi pressentait cette heure de désespoir qui sauve les pays. Il

craignait tout du peuple depuis qu'il avait vaincu les soldats; il

n'avançait qu'en hésitant. Il glissait sous le sabot de ses chevaux

plutôt qu'il n'avançait. Jamais fuite n'eut l'épouvante de cette

attaque; jamais redoute escarpée, à pic, hérissée de canons la tête en

bas, ne glaça de terreur comme cette masse sombre, au niveau du sol,

immobile: Paris. Trois cent mille hommes, cent mille chevaux retenaient

l'haleine avant de pousser leur élan contre ce bloc noirâtre, immense,

posé devant eux; forteresse de désespoir, sans drapeau, sans lumière,

corps d'armée de pierre. Sous un ciel éteint, sali par la brume, froid

et vert comme l'océan, le jour montra Paris aux ennemis dans ses

formidables proportions. Le soleil sévère de mars éclaira, et ils en

eurent de l'effroi, le Panthéon et le dôme d'or des Invalides, deux

capitaines, s'élevant avec leurs casques de bataille sur vingt mille

maisons, immobiles soldats de la grande armée du sol. Les vainqueurs de

la veille doutèrent de leur victoire de la journée. Montmirail leur

avait bu tant de sang, qu'ils calculèrent s'il leur en restait encore

assez pour arriver jusque là, pour entrer dans ces murailles toutes

pleines d'hommes, de canons, de pierres, de vengeances. Les avant-postes

firent quelques pas en avant, mesurèrent la solitude menaçante de la

campagne; puis ils s'arrêtèrent et regardèrent derrière eux. Derrière

eux, les cavaliers de l'Ukraine se haussaient de leur orteil sur leur

étrier de corde, et regardaient aussi; derrière les cavaliers et les

artilleurs, nuées poussées par des nuées, les fantassins apparaissaient

entre les échappées des bois, et pâlissaient après avoir vu; chaque

espace supportait un étonnement, chaque tronc d'arbre laissait passer la

moitié d'une terreur, chaque branche cachait une épouvante.

Pourtant les canons eurent du coeur pour les hommes; ils

s'enhardirent, ils tonnèrent, ils lancèrent des boulets dans la terre

rouge des campagnes; semence de fer, grêlons d'acier que le laboureur

trouva plus tard dans ses sillons meurtris. Vers midi, ralliés sur une

ligne courbe de quinze lieues, cheval contre cheval, bataillons pressés

contre bataillons, canons derrière des canons, cent mille chevaux n'en

faisant qu'un seul d'une seule crinière, d'un seul oeil qui voyait

cent mille fois Paris, d'un seul sabot qui frappait quatre cent mille

fois la terre, cuirasses formant une plaque d'une horizon entier,

myriades d'hommes qui coudoyaient cet horizon, masse monstrueuse,

compacte, ailée de ses innombrables drapeaux, ébranlant l'air par sa

respiration, ils s'avancèrent enfin contre la ville muette. L'Europe

avança.

Entre Paris et cette armée formée de cinq ou six armées, un pensionnat

de jeunes demoiselles était placé. Écouen et ses trois cents

pensionnaires se trouvaient sous la sauvegarde des Prussiens, des Russes

et des Cosaques qui arrivaient. Frappant l'attention par sa situation

élevée au milieu de la grande route, dominant la campagne comme une

position militaire, le château d'Écouen allait immanquablement être

fouillé et occupé par l'avant-garde de l'armée. Et quelle armée! aigrie

par les défaites, l'heure d'après chaque victoire, toujours affaiblie

par ses victoires mêmes, devenue impitoyable à force de contrariétés,

décidée à en finir avec cette France si dure à mourir; et quelle proie à

saisir au passage! Un pensionnat de demoiselles, de trois cents jeunes

filles, timides, faibles, belles de leur frayeur, soumises par

l'épouvante, déjà fascinées par les hurlemens du lion qui rôdait. Quelle

riche revanche à prendre sur les filles de ces soldats, de ces séduisans

capitaines, dont les galanteries avaient autant causé de ravages que les

armes en Italie, en Allemagne, en Espagne! Jamais plus facile occasion

de se venger de ces conquêtes de garnison, marquées par tant de jalouses

préférences en faveur des Français. Les représailles étaient un droit de

guerre. Passant par-dessus les motifs de séduction, les vainqueurs

feraient triompher la loi du talion aux yeux même de la capitale.

Désormais les Français seraient plus circonspects à se vanter de leurs

triomphes sur les Saxonnes, ces femmes si nombreusement belles et

faciles, dit un proverbe allemand, qu'elles viennent aux arbres, où les

Français n'eurent que la peine de les cueillir.

Et pas de moyens de fuite! Écouen est en plaine. Quatre lieues

découvertes d'Écouen à Paris. La chaussée est déserte: les boulets seuls

la traversent. Risquez trois cents jeunes filles sur cette chaussée,

pour les faire couper en deux par les boulets. Et pour aller où? Paris

s'est barricadé de porte en porte. Rien ne pénètre dans Paris.

Ce fut une horrible situation, un moment de délire, une douleur dont

aucune mère n'a d'idée, les mères qui ont tant de douleurs, pour la

pauvre et faible directrice de la maison d'Écouen, de voir tant d'enfans

se pressant autour d'elle dans une vague épouvante, et lui demandant de

les sauver; enfans dont elle répondait devant la nation, devant Dieu et

devant leurs mères, ce qui est plus que Dieu; enfans qu'elle avait juré

de rendre à leurs mères, blanches comme leur trousseau, vertueuses comme

elle les avait reçues; enfans qu'elle chérissait par les soins qu'elle

leur avait prodigués, par la gloire qu'elles avaient répandue sur sa

longue carrière d'honneur, et par les caresses qu'elle leur donnait, le

soir, quand elles étaient toutes alignées dans leur lit de lin, le

matin, quand elles revenaient de la prière, le front blanc et pur de

l'eau fraîche où elles s'étaient baignées.

Toutes pleuraient, et elle pleurait avec toutes. On alla dans la

chapelle et l'on pria. Peu savaient le danger qu'elles couraient. Elles

s'agenouillèrent dans la chapelle, dont les vitraux s'ébranlaient au

bruit du canon. La mystérieuse terreur des sacrifices antiques planait

sur cette scène. Les chants des pensionnaires s'arrêtaient de temps en

temps pour laisser entendre la canonnade continue de l'artillerie dans

la campagne. Toutes ces têtes gracieuses s'abaissaient alors; les yeux

se fermaient; les mains se joignaient à d'autres mains; pendant une

heure entière, cette oraison, cet adieu déchirant de l'innocence, monta

vers le ciel sur les ardentes colonnes de la fumée des combats.

Puis, quand Dieu fut chargé de cette immense responsabilité, trop forte

pour une pauvre mère, la directrice d'Écouen dit à toutes ces filles,

dont les pères et les frères mouraient au même instant, de venir

l'embrasser pour la dernière fois.

Et comme on entendait déjà le bruit des roues de fer de l'artillerie,

criant sur les pavés de la grande route, elle et ses élèves montèrent

sur la terrasse qui domine l'horizon. L'horizon marchait: un horizon

d'hommes.

Là, madame Campan fit appeler les quatre soldats et le caporal que le

général Hullin lui avait envoyés pour la défendre contre trois cent

mille hommes, les trois pompiers et les deux gardes-chasse attachés au

service de la maison; et jugeant, avec raison, que cette apparence de

résistance, toute faible qu'elle fût, pouvait la compromettre auprès des

ennemis, elle les congédia, pleine d'attendrissement pour le dernier

dévouement dont ces braves gens voulaient se rendre dignes. Elle fut

sourde à leur protestation de mourir en défendant l'établissement. Ils

furent obligés de partir. Pas un homme ne resta. Seulement elle envoya

par l'un d'eux, au général russe Saken, une lettre où elle mettait sous

sa protection de vainqueur, d'homme et de chrétien, l'établissement

d'Écouen et l'honneur de cinq ou six cents familles. Quel sort pouvait

avoir cette lettre?

Aucun devoir ne restait plus à remplir.

Alors madame Campan, après avoir fait placer toutes ses pensionnaires

sur la terrasse, en vue de l'ennemi, ordonna qu'on ouvrît toutes les

portes, et alla se placer sur les marches de l'entrée, afin de mourir la

première.

Jusqu'au soir de la grande bataille, les filles d'Écouen, dont les pères

étaient morts ou mouraient dans les fossés de la route, attendirent.

A la nuit, quatre soldats russes firent retentir leur talon de fer sur

les marches du perron; un frisson parcourut la maison.

Ils se présentèrent devant madame Campan.

Saken avait reçu la lettre.

L'un des quatre soldats russes était décoré de la Légion-d'Honneur.

Des exemples n'indiquent-ils pas la nécessité de mesurer l'opportunité

des établissemens à l'esprit des temps? Saint-Cyr fut une admirable

fondation sous la monarchie fortement catholique de Louis XIV. Une

parfaite harmonie existait entre la loi des héritages qui dotait les

aînées au préjudice des filles cadettes, et la loi religieuse qui

offrait un asile, une éducation, ménageait un avenir à celles-ci. Par

Saint-Cyr, j'entends et j'explique toutes les institutions monastiques.

Admise dans l'état, la religion étayait par dévouement, endoctrinait par

intérêt de corps, et s'appropriait, par excès du pouvoir qu'on lui avait

abandonné, tout ce que la société laissait tomber de ses mains mal

jointes. C'était peut-être un abus; mais un abus qui en surveille un

autre, pour qu'il ne devienne pas plus grand, ne mérite pas absolument

du mépris.

Saint Basile, saint François, saint Augustin, saint Dominique,

apparurent comme des législateurs au sein d'un monde plein de confusion.

N'étant pas rois, ils furent saints; à défaut de lois, ils publièrent

des règles. Voilà leur sainteté! Ces grands hommes eurent l'intelligence

sociale qui manquait aux souverains de l'époque pour gouverner.

Regardez-y de près, et écartez un instant la lampe biblique qui élève

deux rayons mystérieux au sommet de leur front. Ces sages découvrirent

que les maux de l'homme étaient infinis, ainsi que ceux de la femme.

Poussés par une idée religieuse, ils enfoncèrent leurs mains dans les

ténèbres, et bâtirent à pierres perdues. Pour chaque infirmité ils

créèrent un remède. La maladie aux mille faces hideuses eut ses mille

hôpitaux: la pâle faim, qu'aucune industrie ne pouvait assouvir, trouva

des tables abondamment servies dans des salles silencieuses: la

virginité, et celle que voulait conserver le coeur, et celle

qu'imposait la pauvreté; le veuvage, exposé à la pitié ou au

libertinage, eurent, la virginité des cellules inviolables, le veuvage

des occupations maternelles auprès des orphelins qui devenaient des

filles et des fils par les liens de la charité. Les membres de la

colonie humaine, brisés par la conquête étrangère, à la merci de l'épée

et du bâton, se réunirent, se rapprochèrent à l'unité fécondante des

monastères, palpitèrent, vécurent, furent la société.

Poursuivons l'histoire des pensées fondatrices.

Il y a un immense élan de générosité dans la pensée de Napoléon,

lorsqu'il ouvre Écouen aux filles et aux nièces de ses compagnons

d'armes. Pour la première fois, la reconnaissance de l'état se trouve de

niveau avec le dévouement des sujets. L'état paie, par de l'honneur

versé sur la famille, par de l'instruction à l'enfant, le sang qu'a

prodigué au pays le chef de cette famille, le père de cet enfant. C'est

presque faire aimer la blessure que de la soigner avec tant de religion;

c'est avoir légitimé l'ambition du conquérant que d'avoir amené la

nation à adopter les descendans de celui qu'on a mutilé pour conquérir.

Napoléon fit cela, et il savait bien pourquoi. Celui qui ne se trompait

jamais, même en cessant d'être généreux, lorsqu'il l'était se comprenait

sans doute.

Napoléon avait fait un camp de la France, mais un camp antique, à la

manière des vieux guerriers romains. Tout s'abrite sous sa tente,

soutenue par des lances: les moeurs, le commerce, les arts. Nos

montagnes sont des remparts, nos fleuves des fossés, nos villes des

casernes. La France s'appelle légion. Tout ce qui flotte est drapeau;

tout ce qui tonne, canon; tout ce qui parle, proclamation; tout ce qui

marche, soldat. Écouen sort du milieu de la poudre; Écouen est un beau

pavillon de soie et d'or qui s'élève au bruit des fanfares. L'empire a

son idéal, son Olympe militaire, beau à rêver dans les nuits étoilées du

bivouac. Écouen se peuple, pour l'imagination des soldats de Marengo et

de Friedland, de jeunes filles rêveuses, endormies sous des drapeaux,

assises sur des affûts de canon, appuyant leurs mains blanches sur des

épées d'or, ou debout, attachant à des uniformes déchirés par le sabre

les étoiles d'honneur de la constellation impériale, dont Napoléon est

le soleil. Quand le jeune soldat s'est bravement battu, quand il a reçu

un coup de sabre au front, il espère la croix et une femme instruite par

Écouen, dotée par le pays. La gloire se marie à la gloire; l'empire ne

se mésallie pas. Le capitaine épouse la fille du colonel; l'orpheline

d'un général accepte la main victorieuse d'un sous-lieutenant. C'est à

faire de la France une famille martiale, un androgyne armé, une idée

invincible.

Le temps manqua à l'oeuvre; la France fut brisée à la poignée. Vous le

savez.

Écouen cessa d'être le dépôt des demoiselles de la Légion-d'Honneur.

Sous d'autres réglemens, et surtout dans un autre esprit, l'institution

fut transférée à Saint-Denis, où elle est encore. Nous avons pris d'un

peu haut ce que nous avons à dire sur cette institution à notre époque;

disons-le.

Regardons autour de nous, et demandons-nous ensuite si l'établissement

de la Légion-d'Honneur a la même signification aujourd'hui qu'autrefois;

s'il n'est pas une reconnaissance nationale qui étonne par ses

proportions, comparée aux services rendus; s'il n'est pas un prétexte

pour donner la croix d'honneur aux pères qui, à défaut de gloire, ont le

bonheur d'avoir des filles?

Nous serions disposés à fermer les yeux sur les raisons qu'a le

gouvernement d'être généreux, ce qu'en aucun cas il n'est prudent de lui

reprocher, si du moins il ne nous était démontré qu'il y a malheur réel

pour les filles de la Légion-d'Honneur à recevoir l'éducation de ces

sortes d'établissemens, au nombre de trois, nous pensons.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 13 / 18 段