d'après de pareilles moeurs. Il était trapu, velu et fourbu, dit en
maligne assonance un moine chroniqueur de Saint-Denis. Sa force était
prodigieuse, sa rapacité celle d'un loup, sa figure celle d'un sanglier.
Il avait des tourbières de cils qui lui cachaient les yeux, tant ils
étaient fournis, et ses yeux étaient rouillés; sa barbe était si
atrocement mêlée, tressée, tordue, impénétrable au peigne, qu'on le
désignait et qu'on le désigne encore, dans les arbres généalogiques des
Montmorency, dont il est le tronc robuste, sous le nom de
_Bouchard-le-Barbu_ ou _Bouchard-à-la-Barbe-Torte_.
_Barbe-Torte_ était la terreur des environs de Paris. De Senlis à
Chantilly et de Chantilly à Pontoise, dans ce vaste circuit où courent
la Seine et l'Oise, son nom était suspendu comme une flamme au-dessus
des chaumières. Dans toutes les transactions qui avaient lieu pour des
échanges de marchandises à transporter, à l'époque de la foire de
Saint-Denis, on faisait la part de Bouchard, comme on fait la part de
l'inondation et du feu. C'était un temps de jubilation pour le
vindicatif Bouchard, car la foire de Saint-Denis était célèbre dans le
monde entier. «Les marchands s'y rendaient non seulement de toutes
provinces de France, mais encore des pays étrangers, de Saxe, de
Hongrie, de Lombardie, d'Angleterre, d'Espagne et des autres royaumes.»
Il n'y a que Barbe-Bleue et Barbe-Rousse qui, à des degrés différens
d'authenticité, aient laissé une réputation d'effroi égale à celle de
Barbe-Torte.
Ce furieux Barbe-Torte commit tant de dégâts, dépouilla tant d'abbés de
leurs soutanes, tant de chevaux de leurs selles et de leurs fers, sans
doute pour compléter sa collection, que l'abbé de Saint-Denis résolut de
s'offrir en sacrifice pour délivrer le pays de ce monstre, de ce
Minotaure, qui n'avait pas encore rencontré son Thésée.
Sublime dévouement! Mais comment pénétrer dans l'antre du dragon sans en
être dévoré, avant d'avoir essayé de la persuasion sur son esprit? car
le bon abbé ne voulait et ne pouvait avoir recours qu'aux armes de la
parole pour opérer une sainte conversion dans l'ame de Barbe-Torte, ame
plus torse encore que sa barbe; et pourtant il n'ignorait pas que
Bouchard était sans pitié pour les hommes d'église. Bouchard n'allait ni
à la messe ni à confesse, ne faisait ni ses pâques ni son jubilé; un
vrai mécréant, qui n'était pas même le premier voleur chrétien avant
d'être, pour l'éternelle illustration de sa race, un des premiers
barons chrétiens.
Tout est possible à ceux qui croient. L'abbé fut inspiré par son
dévouement. Habillé en marchand de bestiaux, il monte sur sa mule et se
met en route par une nuit d'hiver, chassant devant lui un troupeau de
boeufs.
A peine était-il par le travers des propriétés de Barbe-Torte, entre
Andilly et le Plessis-Bouchard, qu'un coup de bâton ferré le renverse et
l'abat aux pieds de sa mule. En se relevant, l'abbé reconnaît
Barbe-Torte.--Dieu soit béni! Celui-ci lui commande de le suivre, ainsi
que ses boeufs. Il est obéi.
Le saint abbé ferma les yeux en entrant dans la caverne de Bouchard pour
ne pas voir les fers à cheval dont la première salle était décorée.
Barbe-Torte, au contraire, était fier de les étaler. Il semblait dire,
derrière son ironique sourire:--Avant demain, les quatre fers de ta
mule, mon hôte, seront cloués là; ta selle là-haut; toi où il me plaira
de t'envoyer, à la charrue ou à la brouette. Aucune menace n'émut le
faux marchand de boeufs.
Minuit, c'était l'heure du souper de Barbe-Torte. On lui apporta des
viandes de toute espèce: viandes volées, portées dans des plats volés,
par des domestiques volés. Bouchard mangea avec assez d'appétit. Au
second coup qu'il but, il s'informa avec intérêt si le commerce des
bestiaux était florissant aux environs. Le bon abbé, qui n'entendait
rien au commerce des bestiaux, toussa; si la foire de Saint-Denis en
France promettait d'être meilleure cette année: même indécision de la
part de l'hôte de Bouchard, qui, le regardant de travers, lui dit:--Tu
n'es pas marchand de boeufs, maître rusé; tu me trompes.--Si tu étais
un voleur!
L'accusation était étrange dans la bouche de Bouchard; elle fut une
inspiration pour le faux marchand de boeufs, qui, mettant sa confiance
en Dieu, répondit:--Oui, je suis un voleur!
Barbe-Torte pâlit.
--N'aie pas peur, Bouchard, lui dit l'abbé, qui s'imaginait, dans
l'excès de sa candeur, que le criminel avait réellement peur de lui.
N'aie pas peur, répéta-t-il.
--Mon voeu est près de finir, s'écria Bouchard; voilà ma peur.
--Quel est donc ce voeu?
--J'ai juré de ne renoncer à la vie que je mène que le jour où ce
château verrait entrer en même temps par sa porte deux voleurs, dont un
saint. Nous sommes entrés cette nuit tous les deux par la même porte.
--Tu es voleur; mais es-tu saint? réponds!
Sommé de répondre s'il était voleur, l'abbé, par humilité et par espoir
de sauver une ame, avait dit oui; mais avouer au même prix qu'il était
saint lui semblait un sacrilége; c'était jouer gros jeu. Il
répondit:--Non, je ne suis pas un saint.
--Tu m'as sauvé, reprit Barbe-Torte. Bois; car si tu eusses été un
saint, que serais-je devenu, obligé de quitter cette vie dont tu connais
tout le prix puisque tu es du métier, ou forcé, pour la continuer,
d'être parjure? Oui, tu m'as sauvé. Fêtons un si beau moment.
Buvons.--Attends! je vais chercher du meilleur. Nous boirons à notre
santé et à l'heureux espoir de ne pas quitter de sitôt cette vie.
Attends-moi; je vais à la cave et je remonte.
Resté seul, le prélat songea, dans l'amertume de son ame, à
l'endurcissement de ce pécheur, qui plaçait son salut, comme tant de
gens sans religion, dans l'accomplissement d'un voeu impossible à
réaliser. Il fut sur le point de se repentir de n'avoir pas avoué qu'il
était un saint. Il pria jusqu'au retour de Barbe-Torte, qui, en rentrant
dans la salle, fou, désespéré, hors de lui, courut se précipiter aux
pieds de l'abbé.
--Oui, je vous reconnais; vous n'êtes pas un marchand de boeufs, mais
abbé de Saint-Denis. Comment en douter? Votre mule a un fer d'argent à
l'un de ses sabots, un fer d'argent! ce que les abbés de Saint-Denis ont
seuls le droit de faire porter à leur monture.
Mon voeu est fini.
Bouchard Barbe-Torte exhala un long soupir.
Sans raisonner le mérite d'une conversion résultant évidemment du vol
des fers de sa mule qu'allait commettre Barbe-Torte, l'abbé, attendri
jusqu'aux larmes, pardonna et bénit le pénitent.
Bouchard promit, de son côté, de vivre en chrétien, de faire ses pâques.
Il reconnut l'abbé de Saint-Denis, qui, à son tour, le reconnut pour
seigneur de Montmorency et d'Écouen. La paix fut faite, du moins pour
quelques années. Les environs, pendant cette trêve, furent à l'abri de
beaucoup de rapines.
Du même coup, l'abbé de Saint-Denis passa pour un saint, et Bouchard fit
paisiblement souche de premiers barons chrétiens.
Ce Bouchard, qui vivait peut-être sous le roi Robert, en 998, n'est pas
assurément, à moins qu'il n'ait vécu cent cinquante ans, le Bouchard
dont Louis-le-Gros obtint la soumission en 1105, pendant qu'Adam,
prédécesseur de l'abbé Suger, dirigeait le gouvernement de l'abbaye de
Saint-Denis. Ce même abbé Suger nous apprend, dans la vie de
Louis-le-Gros, qu'un des premiers exploits de ce jeune prince fut
d'arrêter les violences de Bouchard de Montmorency. Appelé à l'audience
du roi Philippe Ier, au château de Poissy, Bouchard promit de rentrer
dans le devoir et n'en fit rien. Le prince Louis, à qui cette résistance
parut un attentat contre la majesté royale, se mit en campagne avec _une
armée_, dans le dessein de dompter le seigneur rebelle. Il ravagea ses
terres; il l'assiégea dans son château de Montmorency, et le força enfin
de se soumettre à tout ce qu'on voulut.
Notre Bouchard était, il y a lieu de le croire par la confrontation des
dates, celui dont il est question dans une charte du roi Robert, où on
lit tout au long l'accommodement de ce baron turbulent avec l'abbé de
Saint-Denis. Voici l'origine de leurs éternels différends: «Dans l'île
de la Seine, proche de Saint-Denis, il y avait un château que Bouchard
tenait du chef de sa femme. Elle l'avait eu de son premier mari, Hugues
Basseth, feudataire de l'abbaye. Comme ce lieu était fortifié, Bouchard
prit de là occasion de maltraiter ses voisins. L'abbé et les religieux
de Saint-Denis, après en avoir beaucoup souffert, se plaignirent au roi.
Ordre de raser le château de Basseth. Bouchard n'en tint compte. Enfin,
Robert et la reine Constance lui permirent de se fortifier dans
Montmorency, à condition qu'il reconnaîtrait l'abbé de Saint-Denis et
ses successeurs pour les biens qu'il tenait de leur église. Bouchard
serait en outre obligé d'envoyer, tous les ans, aux fêtes de Pâques,
deux vassaux qui resteraient comme otages à l'abbaye, pour les dégâts
qui auraient pu être commis contre elle. Le contrat fut passé dans le
monastère de Saint-Denis.»
Il n'est pas facile de dresser l'inventaire historique des innombrables
salles du château d'Écouen, ouvrant l'une dans l'autre, glaciales à
parcourir, sonores sous les pieds qui se lassent à les mesurer, muettes
lorsqu'on les interroge. Elles sont bien mortes.
Dès que vous avez franchi le seuil de la première porte et gravi
l'escalier en colimaçon du premier étage, vous êtes dans la salle des
Gardes, où la tristesse du désert vous enveloppe. On y voyait autrefois
des tableaux représentant des campagnes du grand Condé, entre autres le
campement de Villeneuve-Saint-George, le siége de Gravelines et celui de
Montmédi. Ces tableaux doivent être aujourd'hui dans la
_Galerie-des-Victoires_ de Chantilly, peinte par Vandermeulen. La salle
des Gardes vous prépare au sentiment de lugubre viduité qui vous attend
plus loin. Passez. Entrez dans les quatre autres salles. On se croirait
dans une hypogée d'Égypte.
Rien n'offre un appui à l'imagination perdue dans ces solitudes de
murailles. Il n'y a pas un vieux siége de chêne où asseoir quelque grand
vassal pour le saluer en passant et lui baiser la main; pas un lambeau
de rideau à faire crier sur sa tringle rouillée, et qui laisse à
découvert un lit de parade, occupé par une pâle châtelaine, morte depuis
des siècles. Quatre murs blancs comme une tombe, de hautes croisées de
cachot, murées jusqu'aux dernières travées; un parquet efflorescent de
moisissure; des poutres saillantes, décharnées, vieux ossemens d'un
squelette de château; d'immenses cheminées pleines de vent: on a peur.
Graduellement l'esprit se familiarise avec ce sépulcre, et on ose en
toucher les parois. Peu à peu, habitués au jour avare qui s'échappe, les
yeux croient distinguer quelques nuances, quelques filets de peinture
évanouie derrière la vapeur répandue autour des poutres; c'est de l'or.
Prenez garde. Votre souffle l'enlèverait. Cet or serpentait autrefois au
soleil et aux flambeaux en d'interminables arabesques. Quelles richesses
resplendissaient donc ici, dans ces appartemens, pour que les poutres
fussent d'or? De quoi étaient recouverts les murs, le plancher? qui
logeait ici?
En portant de plus près mon attention sur la couche de plâtre qui voile
les murs, et qui est si peu en harmonie avec les dorures du plafond, je
remarquai des couleurs troubles sous ce plâtre. Je lavai par place le
mur et je mis à nu, à mon grand étonnement, les merveilles d'une
fresque. Primatice embellit le château d'Écouen. Primatice a donc peint
ces fleurs, ces guirlandes aux plus gracieux enlacemens, ce jardin
vertical sur lequel pèse un nuage de chaux. L'illusion n'avait plus rien
à faire. Je vivais au milieu des pompeuses réalités que j'avais
découvertes. En un instant, et sans effort, j'étendis, par la pensée,
mon travail autour de moi. Les poutres dorées s'appuyèrent sur une salle
royale. La vaste cheminée de marbre rouge s'alluma, les croisées
s'ouvrirent sur le parc, plein de cerfs, plein d'oiseaux; les fauteuils,
les tentures frisées sur frise, les portières de damas, venues d'Orient,
gonflées, exhalant le musc, complétèrent cet ameublement. Quand je me
tournai vers le concierge pour lui demander s'il savait qui, dans les
temps passés, avait occupé cette salle, j'étais presque sûr de sa
réponse.
--Chambre de Madame Claude, me dit-il.
--La femme de François Ier, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur.
Je me recueillis.
Le premier janvier 1540, sous le règne de François Ier, Paris, qui
était presque aussi vaste et aussi peuplé alors qu'aujourd'hui,
s'éveilla au bruit du canon et des cloches. Les rues étaient jonchées de
fleurs; peine de mort à qui aurait souillé le pavé d'un jet de paille;
les fontaines coulaient du vin; moyen économique pour n'en donner à
personne. Aux croisées chargées de curieux flottaient des tentures de
mille couleurs. C'était plus beau que pour l'entrée d'un souverain; on
le croira sans peine, puisque deux souverains entraient dans Paris.
L'un était François Ier; l'autre n'était pas, comme on serait tenté
de le supposer, un roi allié, visitant, à la manière des anciens princes
d'Orient un ami couronné. Le plus dangereux ennemi de François Ier,
son vainqueur sans générosité à Pavie, son tyran implacable à Madrid,
son détracteur en plein consistoire de Rome, son rival en tout, excepté
en délicatesse, Charles-Quint, empereur d'Allemagne, roi d'Espagne et
des Indes, passait, monté sur un _beau cheval moreau_, sous la porte
Saint-Antoine. Et François Ier, ce qui n'était pas moins étonnant,
était allé à la rencontre de Charles-Quint jusqu'à Chatellerault; il
avait voyagé côte à côte avec lui jusqu'à Paris, et tous deux y
faisaient leur entrée aux bruyans noëls de la noblesse et du peuple.
Voilà pourquoi les cloches sonnaient.
Contre l'avis de son conseil, plus prudent et non pas plus fin que lui,
Charles-Quint avait demandé à François Ier la singulière permission
de traverser la France, afin d'aller apaiser une révolte qui avait
éclaté à Gand, où il était né, où il avait été baptisé, et dont il se
disait le premier bourgeois. Les tisserands gantois apprirent plus tard
ce qu'il en coûte d'accorder aux rois des titres de bourgeoisie. Le
premier bourgeois fit pendre cinquante d'entre eux pour sceller la
glorieuse pacification de la bonne ville de Gand.
Si Charles-Quint n'était pas directement descendu en Allemagne pour se
rendre à Gand, c'est que ses finances n'étaient pas en assez bon état
alors pour lui permettre de se montrer dans son empire avec la pompe
convenable; s'il n'avait pas fait non plus le trajet par mer jusqu'en
Hollande, c'est que Henri VIII, avec lequel il n'était plus dans de bons
termes, depuis l'entrevue d'Aigues-Mortes, entretenait une flotte
menaçante sur les mers d'Allemagne; et si, en dernière ressource, il
s'était décidé à demander le passage par la France, c'est qu'il savait
combien il flatterait l'orgueil de François Ier en se reposant sur sa
foi chevaleresque. Il n'avait à redouter que de n'avoir pas assez blessé
ce souverain. Il pouvait craindre de ne l'avoir pas suffisamment obligé
à se montrer envers lui grand, magnanime, au-dessus des injures.
Il arriva ainsi que Charles-Quint l'avait prévu. Excepté de le nommer
roi à sa place, François Ier lui prodigua toutes les preuves d'amitié
imaginables. Les récits du temps fourmillent de descriptions de fêtes,
d'arcs de triomphe, de mystères joués dans les rues, de bals, de
banquets, de largesses au peuple. Il y a là-dessus, à l'Hôtel-de-Ville
de Paris, trente in-folios avec gravures, dédicaces et sonnets.
Contradiction étrange! faiblesse des résolutions humaines! une fois dans
Paris, Charles-Quint fut surpris, dépaysé, ébloui; il eut peur de cette
innombrable population, idolâtre de François Ier, et de la vivacité
de laquelle il n'avait jamais eu aucune idée; population qui pouvait
bien, sans crime, manquer de générosité, en se souvenant de celui qui en
avait eu si peu pour le glorieux vaincu de Pavie. Charles-Quint perdit
la tête sans trop le laisser voir pourtant. Sa crainte ne se manifesta,
à plusieurs reprises et en termes pressans, que par le vif désir qu'il
ressentait d'aller réprimer au plus vite la rébellion des Gantois.
Il raconta lui-même plus tard avec beaucoup de franchise le supplice
comique de sa situation, lorsqu'il se trouva dans le guêpier de la ville
de Paris, où il avait fait naître, treize ans auparavant, par la
détention de François Ier, la famine, la peste, l'incendie et la
guerre civile.
Quand le premier président du parlement de Paris le harangua, il
s'imagina qu'il allait lui lire l'ordre du roi de l'arrêter et de le
conduire à la Bastille. Il en fut quitte pour être comparé à Hercule.
En touchant aux clefs de la ville que le prévôt des marchands lui tendit
dans un plat, il songea à la clef de l'Alcazar de Madrid qui était
restée près d'un an sans ouvrir à François Ier. Il fut frappé de la
mauvaise mine de ce prévôt.
Nombreuse aux croisées, pendue aux murs, serrée sur ses pas,
tumultueuse, courant à ses flancs, lui faisant un rempart d'une lieue
d'épaisseur devant, un rempart d'une lieue d'épaisseur derrière, la
population parisienne l'envahit, et il se vit, non sans effroi, seul
avec François Ier, le plus élevé sur ce socle hurlant.--Vous possédez
une superbe population, dit-il à François Ier.--Mais vous n'avez
encore rien vu, lui répondit celui-ci;--attendez.
S'il voyait de jeunes filles vêtues en nymphes chanter et danser autour
de lui, il était forcé de se rappeler qu'il avait employé la même
galanterie envers François Ier pendant les premiers jours de sa
captivité. Ces jeunes filles lui parurent belles, mais perfides. Son
imagination, ébranlée par les assauts continuels de la même
préoccupation, lui montra dans chaque habitant l'acteur convenu de la
comédie dont il était le jouet. Pourquoi n'avait-il pas préféré le
trajet par mer? Quelles tempêtes égalaient en péril ces six ou huit cent
mille rescifs bouillonnans?
A chaque coup de mousquet qu'on tirait à ses oreilles, en signe de
réjouissance, il tressaillait, et regardait, pour se rasseoir un peu,
François Ier, qui souriait. Évidemment il y avait de la raillerie
dans ce sourire.
A la place Baudoyer, un échafaudage sur lequel on jouait un mystère
s'étant écroulé, et cet accident ayant produit quelque agitation, il eut
la fatale pensée que c'était un coup monté pour l'enlever à la faveur du
tumulte.
A l'Hôtel-de-Ville, le corps des marchands lui ayant offert un bouillon,
il le but avec appréhension. Il avait été soupçonné, en 1536, d'avoir
fait empoisonner, par Montécuculli, le dauphin, fils aîné du roi. Ce
bouillon lui parut avoir un goût étrange.
Enfin, arrivé au Louvre, comblé d'acclamations, rassasié d'effroi, il se
trouva face à face avec tous les capitaines blessés, mutilés, faits
prisonniers à la bataille de Pavie, avec le grand connétable Anne de
Montmorency, contre l'avis duquel cette bataille avait été livrée, et
dont la rançon fut estimée cent cinquante mille écus. François Ier
les lui désigna tous par leur nom. Dans ce moment sa mémoire effrayée
lui rappela qu'il avait osé dire à Rome, en présence du pape, du sacré
collége, des ambassadeurs de France et de ceux de presque toute la
république chrétienne, que si ses soldats et ses capitaines avaient le
malheur de ressembler aux capitaines et aux soldats français, il irait,
les mains liées et la corde au cou, implorer la clémence de son ennemi.
Quelque haute idée qu'il eût de la loyauté de ces capitaines,
Charles-Quint ne découvrit sur leurs figures martiales qu'un respect
glacé.
Il passa la plus horrible nuit de sa vie au milieu des clartés, des
illuminations et des feux de joie dont il était l'objet.
Et comme le matin, selon son habitude, il se promenait à cheval,
feignant un calme qu'il n'avait pas, il sentit quelqu'un qui, ayant
sauté derrière lui en croupe, le saisit, l'atteignit par-dessous les
bras, et lui cria:--_Ah! je vous tiens!--vous êtes mon prisonnier!_
C'en était fait de Charles-Quint.
En se retournant il vit un bel enfant qui riait et s'appelait d'Orléans.
Il voulut rire: mais il se souvint qu'il avait retenu ce bel enfant en
otage jusqu'à l'entier acquittement des promesses jurées par son père
pour sortir de la prison de Madrid.
Brûlé par ces craintes toujours renaissantes, il obtint de François
Ier, sous le prétexte d'aller le plus promptement possible apaiser
les Gantois, qu'il partirait dans trois jours pour Gand. Il désira, en
outre, passer ces trois jours à la campagne. L'air de Paris ne lui était
pas bon.
François Ier s'empressa de mettre à sa disposition le château de
Chantilly, qui appartenait alors au connétable de Montmorency.
Au connétable! recevoir l'hospitalité du maréchal de Montmorency, qui,
quatre ans auparavant, l'avait chassé de la Provence, comme à coups de
fourche, pendant que lui, le grand empereur, s'informait avec fatuité
combien il y avait de journées pour se rendre à Paris; étouffer cette
honte pour se loger chez celui qui lui avait tué ses meilleurs généraux:
Antoine de Lève, Baptiste Gastaldo, le comte de Hornes, Garcilaso de la
Véga! Pourtant il n'osa refuser. Il partit pour le château de Chantilly.
Chantilly n'est qu'à sept lieues d'Écouen.
La salle qui porte le nom de madame Claude est changée en chambre de
conseil. Des généraux, des membres du parlement, les princes du sang, le
connétable de Montmorency et le roi lui-même, François Ier, sont
assis autour d'une table. A la clarté d'une lampe qui verse sa lueur du
plafond, ils délibèrent au milieu du silence qui règne dans le château.
Il s'agit de décider si l'on retiendra Charles-Quint prisonnier en
France jusqu'à ce qu'on ait obtenu de lui la restitution de la rançon
qu'il fit payer au roi, l'investiture du Milanais pour le duc d'Orléans,
ou bien si on le laissera sottement partir, au risque de recommencer
avec lui une guerre ruineuse.
La délibération ouverte, François Ier débuta par les protestations
chevaleresques passées en habitude chez lui; et il finit par dire qu'il
ne prétendait pas se priver du droit de se plaindre toute sa vie du
manque de foi de Charles-Quint en trahissant la sienne propre.
--De chevalier à chevalier ces maximes sont bonnes, s'écria la duchesse
d'Étampes, que, par une faiblesse blâmée chez François Ier, ce prince
admettait à ses conseils;--mais de chevalier à geôlier elles sont une
duperie. Il vous a tenu dans une cage où vous avez été la risée du
monde. Votre corps s'est voûté, votre tête a blanchi dans la captivité.
Puis, pour garantie de la rançon promise, il a demandé vos fils en
otage; pour rendre vos fils, il a exigé trois bateaux chargés d'or, et
des provinces: puis il a voulu toutes vos provinces; et sans M. de
Montmorency, nous serions tous Allemands à l'heure qu'il est. Quatre
soldats à sa porte, une lettre à Henri VIII, un ambassadeur aux princes
protestans, et ce nouveau Charlemagne ne sortira de la Picardie qu'à
bonnes fins. Laissez ensuite crier à la violation de l'hospitalité. Vous
demanderez à ceux qui vous accuseront de l'avoir violée si vous ne
valiez pas bien la peine d'attirer leur pitié qui se tut parce que vous
étiez le vaincu. Vous êtes vainqueur, faites: on se taira.
Profitant de l'hésitation qu'avait fait naître dans l'esprit de François
Ier l'opinion de la duchesse d'Étampes, le cardinal de Tournon se
hâta d'y conformer la sienne. Il prouva que le roi n'avait pas eu raison
de prendre des engagemens de générosité qui excédaient sa puissance;
d'ailleurs, qu'une fois hors de la France, Charles-Quint se moquerait de
la crédulité ajoutée à ses promesses de remboursement et d'investiture;
que le peuple de Paris ne se montrait déjà que trop mécontent de ce que
le roi avait eu l'inexplicable faiblesse de refuser sa protection aux
Gantois.
Peu à peu François Ier se montra moins chevaleresque; il consulta ses
capitaines, qui n'osèrent pas être d'un avis contraire à celui de la
duchesse d'Étampes et du cardinal de Tournon, l'une maîtresse, l'autre
confesseur du roi.
Ils se levaient déjà pour monter à cheval et aller s'emparer de
Charles-Quint, quand le connétable, qui n'avait encore rien dit, parla: