Mme de Sévigné reste bien loin de la magnificence de cette fête dans

une lettre où elle décrit une réception que préparait le grand Condé à

Louis XIV. Cependant elle en vaut la peine. «On croit que monsieur le

prince n'en sera pas quitte pour 40,000 écus; il faut quatre repas, il y

aura vingt-cinq tables servies à cinq services, sans compter une

infinité d'autres qui surviendront. Il y aura pour 1,000 écus de

jonquilles: jugez du reste à proportion.»

Page 171, ligne 9.

Cette noble hospitalité fut dignement récompensée. Lorsque les malheurs

de l'exil poussèrent le prince de Condé, d'émigration en émigration,

jusqu'en Russie, Paul Ier se souvint de l'accueil fait au comte du

Nord. L'hôtel de Tzernichef fut décoré à la française et dans le goût de

Chantilly. Les domestiques furent habillés à la livrée du prince, et sur

la porte de l'hôtel était écrit en lettres d'or: HÔTEL DE CONDÉ.

ÉCOUEN.

La ruine des châteaux n'est pas l'oeuvre exclusive de la révolution de

89. Il n'est ni vrai ni juste d'attribuer à la colère seule du peuple

une tâche d'anéantissement mûrement méditée, poursuivie sans

interruption, pendant trois siècles, par la monarchie, en lutte corps à

corps avec la féodalité. Quand le peuple souverain brûla les

ponts-levis, il y avait long-temps que les rois avaient nivelé les

bastions. Richelieu ouvrit la brèche à Robespierre. Bien avant la

révolution, il n'était pas plus dans les moeurs d'élever des

habitations fortifiées qu'il n'entrait dans la constitution politique du

royaume de les souffrir. La reddition des châteaux suivit la soumission

des provinces.

Ceux, en très-petit nombre, qui furent ravagés par une population dont

le droit de représailles ne peut pas plus être approuvé que contesté;

ceux, en plus grand nombre, que la bande noire a passés au crible pour

les convertir en plâtre, les uns et les autres, à quelques grandes

exceptions près, n'étaient que des résidences seigneuriales, sans âge,

sans époque, sans caractère dans leur architecture. La corruption de

l'époque antérieure à la révolution les avait déjà avilis du nom frivole

de _folies_, avant que la mine de l'entrepreneur à la toise ne les eût

jetés sur l'herbe. Après tout, les châteaux démolis ne furent pas volés

par la bande noire, comme ceux qui les lui ont vendus voudraient nous le

faire croire, mais achetés à beaux deniers comptans par elle: il y eut

contrat entre l'histoire et les maîtres maçons. Ceux qui vendirent au

tombereau les palais de leurs aïeux, et à la livre les plombs du

cercueil de leurs pères, n'auraient pas tiré le même avantage de leurs

titres de seigneurie. La bande noire préféra avec raison les pierres aux

titres. A beaucoup d'égards, il n'y a de sincèrement regrettable que

quelques fades plafonds, que quelques tapisseries fanées des Gobelins,

et peut-être encore quelques parcs où les lapins abondaient déjà plus

que les cerfs.

Les châteaux-forts, les seuls, je présume, dont nos regrets se soucient,

furent démolis par la suprême bande noire des rois Louis XI, Henri IV,

Louis XIII et Louis XIV, et surtout par l'implacable révolutionnaire

Richelieu, qui tua la tortue dans l'écaille, le seigneur dans la

seigneurie. S'il lui plut d'en laisser quelques-uns pour modèles, ou

plutôt comme exemples, au sommet de quelque montagne aiguë, entre deux

gorges, au confluent d'une rivière, ceux-là existent encore; la

révolution les a respectés. Il faut donc établir une foule de

distinctions nécessaires entre les constructions féodales et les maisons

seigneuriales, toutes faussement confondues aujourd'hui sous le nom de

châteaux.

De ce que, durant toute l'ère féodale, les nobles méprisèrent, avec un

instinct parfait de leur conservation, le séjour des capitales et des

villes, mortel à l'inégalité, il y aurait erreur de croire que tout

grand vassal fût un rebelle, toute retraite écartée un château-fort. Nos

préjugés nous ont fait prendre des habitudes domestiques pour des

précautions de résistance, pour des prétentions de souveraineté. Ce

qu'on a lu là-dessus ne vaut guère mieux que ce qui a été imaginé. Pour

un haut baron qui bâtissait sur la montagne et arborait la désobéissance

à sa grosse tour, il existait des milliers de seigneurs qui, fidèles à

la couronne, suivant leur roi à la guerre, accompagnant leur reine au

conseil, ne s'entouraient de fossés que par tradition, ne se

retranchaient derrière des murs de douze pieds d'épaisseur que par une

routine de maçonnerie, et n'avaient des bastions, de doubles enceintes

et des donjons, que pour obéir à la beauté de la symétrie. Tout seigneur

avait sa terre, chaque terre son château. Est-ce que pour cela les

châteaux en plaine ont jamais été des ouvrages de défense? Aussi

sont-ils restés les plus nombreux sur le sol. La révolution de 89 les a

détroussés, parce qu'ils étaient riches; mais qu'avait-elle besoin de

les abattre?

En voyant la persistance de mes prédilections pour un passé où j'ai

transporté quelques-unes de mes études, il me sera peut-être demandé un

jour par les uns si je regrette l'édifice féodal, dont je me plais à

ramasser les dernières pierres, avant que la machine à vapeur les ait

broyées; et par les autres, à cause de beaucoup de critiques mêlées à

beaucoup de regrets, si, semblable aux architectes de la bande noire, je

recherche les châteaux derrière les bois qui les cachent, au-delà des

fossés qui les protégent, dans la seule intention de les miner à la

base, de faire de ma plume un levier démolisseur.

Mon enthousiasme n'est pas si aveugle, mon scepticisme si cruel. J'aime

le passé de toute la foi que j'ai au présent. De désespoir de jamais

comprendre l'histoire telle que les professeurs nous l'ont broyée, j'ai

essayé de la lire au front des vieux monumens, patiemment, à pied, à

petites journées, en courant les bois, en m'ouvrant un chemin dans la

poussière des plaines, en m'asseyant sur les bornes de la route, en face

de quelques vieilles grilles tordues et rouillées, dernières dents d'un

beau manoir détruit.

Montez avec moi par l'escalier creusé à vif dans le roc, à la tourelle

d'un de nos vieux manoirs, pour distinguer de là avec les yeux du passé

et à la distance d'une flèche, d'abord, çà et là, rares, clair-semées,

et de chaume, quelques huttes de bergers, quelques huttes de pêcheurs;

semence invisible d'une colonie à naître, bourgeon douteux d'une

civilisation fermée. Voyez l'enfant sauvage et nu grandir, la cabane

s'adosser à la cabane, la hutte à la hutte, et la famille à la rue,

celle-ci s'allongeant, celle-là s'augmentant; voyez l'une partir de la

grande avenue du château, l'autre se grouper, faible et nécessiteuse,

sous la large main protectrice du seigneur. Suivez d'un regard attentif

la parenté qui s'éparpille, la famille dont le vent jette le grain

partout, dans les limites et en dehors, séparée sans jamais se perdre;

car elle se retrouve au puits commun, à la fontaine qu'on enclave, au

four banal; mieux encore au monastère, où l'on prie pour le maître qui

protége le four, le puits et la fontaine; car le monastère est bâti; il

est debout. On voit de loin les tourelles du château; de loin on entend

la cloche du monastère. C'est un attrait pour qu'on vienne; c'est un

motif pour qu'on n'approche pas: hospitalité pour les bons, menace pour

les mauvais. Nous en sommes déjà aux relations de voisinage, aux

défiances de la guerre; et tout a procédé de là, remarquez bien: du

château et du monastère. Ce sont les deux plus vieilles pierres de la

fondation française. Partez de là et revenez-y, vous ne vous égarerez

jamais: l'histoire est à terre.

Le bourg s'entoure de murs: c'est pour résister; d'eau: c'est pour se

défendre. Nous avons donc déjà des murs et des fossés. Le sujet de la

guerre, la position du bourg nous l'indique: c'est une rivière que les

deux populations qu'elle divise se disputent; c'est une route où chacune

d'elles prétend seule avoir le droit de passer; un lac dont la pêche est

contestée; c'est un bois dont chacun veut la coupe et le gibier. De là

des prétentions fondées sur des origines obscures, la tradition; de là

des coutumes grossières, berceau du droit; de là des habitudes de vivre,

l'histoire des moeurs. Avec les différences qui leur sont propres,

tenez compte de ces mille traditions, de ces mille coutumes, et vous

aurez réuni toutes les pièces éparses de l'armure solide que portait le

géant de la féodalité quand il couvrait la France.

Mais les époques de guerre sont passées; le château reste encore debout

pour vous dire ses jours de magnificence, à l'abri de la royauté qui le

protége; ses embellissemens, et parallèlement ceux des villes vassales.

Si le château a sa belle avenue, c'est pour la joindre au pavé de la

ville. Les largesses du seigneur balancent sa souveraineté. Sa

générosité demande grâce pour sa puissance. Déjà la ville a ses

priviléges; le paysan a son champ. Le privilége, c'est de ne pas suivre

le seigneur à la guerre. Peut-être le paysan empêchera-t-il bientôt le

seigneur de chasser dans son champ. Voyez: l'histoire n'a pas changé de

place, tout est sous vos yeux; autrefois le seigneur gouvernait depuis

l'endroit où nous sommes jusqu'à l'horizon,--tout un pays;--puis, il ne

fut plus maître que jusqu'à cette colline,--traqué pour Louis

XI;--puis, que jusqu'à ce moulin, puis, que jusqu'au bout de son

bois,--limé jusqu'à la chair par Richelieu;--puis, que jusqu'à sa

grille, puis, que jusqu'à sa porte; puis il ne fut plus maître de

lui-même, et on le coupa en deux. Les châteaux nous disent cela, et

voilà pourquoi il faut les aimer, ou plutôt les étudier. On s'exhausse

sur eux comme un nageur sur un rocher élevé, afin de plonger plus

profondément dans les eaux du passé.

Quand, parti de Paris, on a couru quatre lieues vers le nord, en

laissant Saint-Denis derrière soi, on est dans le bourg d'Écouen, au

pied du château de ce nom. D'où vient ce nom d'Écouen et quand fut bâti

ce château? c'est ce que madame Dutocq ne saurait vous apprendre. Madame

Dutocq n'est pas une autorité historique, mais l'aubergiste de

l'endroit. Nous justifierons plus loin le rapprochement que nous

établissons ici entre le château d'Écouen et madame Dutocq; qu'il

suffise d'abord au lecteur de savoir que l'hôtel de cette dame est le

meilleur pied-à-terre pour les voyageurs qui relaient, allant vers le

nord. Il est non seulement le meilleur, mais le plus cher. Sans crime on

pourrait oublier Écouen sur la carte de France; mais on serait

inexcusable de ne pas consacrer quelques lignes à madame Dutocq sur

l'album de voyage. Dès cinq heures du matin, son hôtel devient un

caravansérail, aux Orientaux près, qu'on ne voit pas souvent à Écouen.

Des postillons rouges et camards fument sur la porte de l'hôtel, des

postillons camards et rouges enfourchent leurs chevaux et retournent en

sifflant à leur relais; des Anglaises, le voile vert abaissé sur les

yeux, languissent de faim dans la salle à manger, tandis que leurs

domestiques entourent d'un blocus continental tous les beefsteakes de la

cuisine, transformée en toutes sortes d'établissemens, en boucherie ici,

en cabaret plus loin.--Du porc frais à monsieur!--Du bordeaux à mylord!

Les Anglais se font appeler mylords sur les grands chemins; ils paient

en conséquence. Cette cuisine mémorable, toute ruisselante d'affamés,

semble se multiplier sous les mille destinations qu'on lui impose. Et

toujours de nouveaux venus qui demandent des poulets et des oeufs. Où

la France puise-t-elle tant d'oeufs et de poulets? d'où Écouen en

particulier les tire-t-il?

Depuis trente-huit ans madame Dutocq est là, à cette place, parée d'un

gracieux battant-l'oeil le matin, en habit habillé à deux heures; en

robe de soie feuille-morte quand la nuit vient, quand les broches

s'éteignent et que la basse-cour est tranquille de tous les chapons qui

sont allés dans un monde meilleur. La révolution a passé, l'empire, la

restauration, les deux restaurations, les deux empires, et madame

Dutocq ne s'est pas plus émue au canon du 18 brumaire qu'au canon de

Sacken; elle n'a participé à ces transfigurations politiques que par

quelques altérations que la prudence l'a obligée de faire subir à sa

carte du jour: au lieu de côtelettes à la Soubise, elle appela la même

partie de l'animal, dans les jours de terreur, côtelettes à la

_Couthon_; aux poulets à la Marengo, elle donna à l'époque moins

héroïque de la restauration le nom de _volatile à la Condé_. Hors cela,

rien pour elle n'est changé à la France, qu'elle peut toujours croire

gouvernée par Louis XV, dont elle rappelle les beaux jours par son

costume, par son intarissable conversation musquée, par ses souvenirs,

fontaine de petites anecdotes roses, grises, tendres; par sa figure au

pastel et son nez de la régence; ce nez seul qui l'eût compromise

pendant la révolution et l'eût forcée d'émigrer.

Et c'eût été dommage: car madame Dutocq n'est pas uniquement une femme

remarquable parce que, depuis trente-huit ans, elle abreuve et

reconforte les voyageurs, mais elle est précieuse à consulter, et voici

où je voulais en venir, en ce qu'elle est une des rares personnes

capables de fournir quelques renseignemens sur le château d'Écouen, dont

elle a connu la splendeur et les vicissitudes sous les Condé et la

république, sous le directoire et l'empire, et enfin sous la

restauration, qui le rendit aux Condé.

Madame Dutocq ne vous parlera pas des Montmorency, ni ne vous dira que

c'est à Anne le connétable qu'on doit le château d'Écouen, ou plutôt la

restauration de ce bâtiment par Bullant; mais elle vous racontera une

foule de petits faits dont elle a été témoin, et au milieu desquels elle

s'est, fort innocemment quelquefois, trouvée actrice. Essayez de

l'interroger.

Madame Dutocq, votre vin rouge est délicieux.

--Ne m'en parlez pas; il date des vélites: cela nous reporte loin.

--Des vélites romains, madame Dutocq?

--Des vélites de l'empereur Napoléon, en 1805. Huit cents hommes

superbes par chaque bataillon. Les grenadiers de ce corps étaient

cantonnés à Fontainebleau, les chasseurs à Écouen. De beaux jeunes gens,

verts comme un brin. Le plus âgé n'avait pas vingt ans.

--Vous n'aviez guère alors que trente et quelques années, madame

Dutocq?--Un bel âge pour être hôtesse!

--Et qui appartenaient aux meilleures familles; il fallait voir: tous,

comme portait le réglement, sachant lire, écrire, calculer, servant au

gouvernement une rente annuelle de 300 francs.

--Vous vous les rappelez parfaitement?

--Comme s'ils avaient dîné hier ici, où ils prenaient tous leurs repas:

le coeur sur la main, la main percée, ces braves jeunes gens! Avec

vingt-trois sous par jour ils ne pouvaient pas faire un grand festin,

mais je leur aurais livré ma basse-cour sur leur bonne mine. Gracieux

comme des gardes-françaises: habit bleu, revers blancs, gilet, pantalon

de la même couleur, guêtres noires, bonnet à poil.

--Ils étaient donc logés dans le voisinage, pour venir manger chez vous?

--Voisinage! Je crois bien; au château d'Écouen même, où Napoléon les

faisait élever pour les incorporer dans la garde impériale. Et quel

ordre! quelle propreté! monsieur, levés à cinq heures du matin, couchés

à neuf heures le soir, comme de belles filles.--On y va!--C'est une

chaise qui s'arrête.--On y va!

Madame Dutocq disparaît un instant; on jette une bûche de plus au feu;

on entend les cris d'un poulet qu'on égorge, le bruit des oeufs qui

tombent dans la poêle. C'est décidément un mylord qui arrive.

Madame Dutocq rentre dans la salle.

--Comme je vous disais, on les habillait de blanc tous les dimanches;

chaque section avait une ceinture de couleur différente et obéissait à

une sous-maîtresse.

--Permettez, madame Dutocq; on habillait, dites-vous, les vélites de

blanc, et de jeunes militaires obéissaient à une sous-maîtresse!

--Est-ce que nous n'en étions pas sur le pensionnat de madame Campan,

monsieur?

--Mais du tout, madame, nous discourions sur les vélites.

Madame Dutocq, riant:

--Pardon! je confondais deux époques; celle où Écouen était une école

militaire, et celle où il devint le pensionnat de madame Campan. Mylord

a brouillé mes souvenirs. C'est un mylord qui vient de descendre.

--Ils n'avaient presque pas de moustaches, avaient la taille fine,

toujours la plaisanterie sur les lèvres.

--Vous ne parlez plus des élèves de madame Campan.

--C'était une excellente dame madame Campan, qui avait vécu à la cour du

feu roi, et avait voulu s'enfermer dans la prison du Temple avec

Marie-Antoinette, à la mémoire de laquelle elle est toujours restée

fidèle.

Madame Dutocq s'attendrit.

Je respecte sa douleur.

--Madame! madame!

--Qu'y a-t-il?

--Mylord veut du vin.

--Quel vin?

--Une bouteille de bordeaux.

--Donnez-lui du cachet sombre.

--Et une bouteille de vieux beaune.

--Cachet sombre.

Madame Dutocq cherche à renouer son récit.

--Nous en étions d'abord aux vélites; et s'il vous plaisait.....

--Ils prenaient leurs repas ici. Je m'aperçus au bout d'un certain temps

que la dépense allait grand train. Il n'y avait pas de bon sens à cela.

Figurez-vous des adolescens qui s'étaient mis sur le pied de se traiter

alternativement; il en résultait des comptes à faire pâlir un mylord: 60

francs, 80 francs!

--Au bout d'un certain temps vous vous en aperçûtes.

--Et songez que, fils des meilleures maisons, ces jeunes gens m'étaient

personnellement recommandés par leurs parens. Un jour j'entrai au

dessert, et je leur dis, la carte à payer d'une main et le champagne de

l'autre: Messieurs, c'est le dernier repas que vous prenez chez moi, si

vous ne me jurez pas d'accepter la proposition que je vais vous

soumettre.

Tous se levèrent avec respect et jurèrent.

--Et quelle était cette proposition, madame Dutocq?

--Que chacun paierait son écot; que désormais aucun d'eux ne régalerait

les autres.

--A combien s'élevait la carte ce jour-là?

--A 90 francs.--C'était affreux!

--Et vous rabattîtes?....

--Rien.--C'était une leçon que je leur donnais.

Je compris la leçon des vélites, payai mon écot sans rien rabattre à

madame Dutocq, admirant la sagacité des parens qui recommandent leurs

enfans aux aubergistes. Je sortis.

Je gravis le sentier stratégique, ouvert dans le roc, qui serpente

jusqu'au pied des fossés, et qui isole sur une hauteur le château

d'Écouen. Avec le temps, l'industrie a flanqué ce chemin de défense de

petites maisons villageoises, et de magasins où se vendent les épiceries

pour la consommation locale, la poudre du roi et le tabac de la régie.

Puissans Montmorency! hauts barons! là où vous attendaient autrefois,

sur deux haies, des hommes d'armes immobiles, espèce d'escalier de fer,

par où vous passiez pour vous rendre à votre manoir, il n'y a plus que

les chandelles de bois de l'épicier, le petit plat à barbe du

perruquier, et la carotte rouge des contributions indirectes. La fin

des plus belles choses de ce monde est triste, et ce serait à ne pas se

consoler, si, par un regard jeté en arrière, on ne découvrait, au fond

du passé, toute la misère des origines.

L'origine des Montmorency, personne ne l'ignore, a devancé de beaucoup

la fondation du château d'Écouen, bâti au XVe siècle sur

l'emplacement d'un autre château d'une date perdue, relevé par Anne le

connétable, pendant le règne de François Ier. Ils habitaient, plus

loin, le bourg de leur nom, véritable berceau de leur famille, et qui a

dû être, il faut bien le croire, une ville autrefois importante,

puisqu'il est dit dans les chroniques que les Anglais, en 1356, après la

bataille de Poitiers, firent le siége de Montmorency, prirent le château

et le brûlèrent.

On explique les violences exercées par les Anglais sur les terres des

Montmorency par la fraternité de bonne et de mauvaise fortune qui liait

ces derniers à la cause des rois de France. On sait aussi que, par la

mauvaise délimitation de leurs propriétés, ils étaient continuellement

en collision avec les puissans abbés de Saint-Denis. A l'époque où le

nom de cette famille se cachait derrière celui de Bouchard, pour

l'éclipser plus tard et l'effacer complétement, la tradition place de

naïves anecdotes, toutes ayant trait aux prétentions réciproques de

l'abbaye de Saint-Denis et de ses redoutables voisins. Mais elles

pèchent par beaucoup d'obscurité. Par un temps de brouillard il y a

moins de ténèbres amassées autour de la flèche de Saint-Denis qu'il ne

s'en trouve, lorsqu'on remonte les temps, à la surface des événemens

dont cette flèche est la vénérable soeur en âge.

Si cette belle flèche avait une voix, comme au temps des fées, elle vous

dirait, sous sa responsabilité, comment le noble Bouchard, dont les

descendans épurés furent des Montmorency, avait choisi pour théâtre de

ses excursions ce plateau montueux qui part de Saint-Denis et se

circonscrit entre les buttes de Champlâtreux et l'Ile-Adam. Bouchard

n'avait pas encore de château seigneurial avec ponts, fossés et

tourelles; pas de palais, si ce n'est celui du ciel, où ses collatéraux

devaient loger un jour une parente divine, protectrice spéciale de leur

famille. Cette parente, on le sait, fut tout simplement la sainte

Vierge, mère de Dieu, cousine des Montmorency; excellente cousine qui,

priant, un jour d'été, l'un de ses cousins de se couvrir devant elle, en

obtint pour réponse:--Ma cousine, c'est par commodité.

Bouchard, malgré sa céleste parenté future, ne croyait ni à Dieu ni à

diable; ce qui ne l'empêchait pas d'être un hardi détrousseur de

grandes routes. La nuit venue, il endossait sur ses membres velus une

casaque couleur d'écorce d'arbre, s'armait d'une lance ou d'un bâton;

et, placé à la Patte-d'Oie de Saint-Denis, limite qu'il ne franchissait

jamais, à cause de certaines précautions de l'abbé du monastère, ou bien

en embuscade sur le chemin de Beaumont ou de Senlis, il guettait le

chariot de vivres se dirigeant vers Paris, la mule opulente de l'homme

d'église; à défaut, le simple piéton, pour peu qu'il eût une allure

aisée; la villageoise, pour peu qu'elle fût jolie.

L'erreur topographique serait des plus graves si l'on se figurait le

terrain parcouru par le sire de Bouchard tel qu'il ne fut que des

siècles après, coupé de larges routes ombragées d'ormes, peuplé de jolis

hameaux, dont les noms sont aussi frais que leur paysage: Pierrefitte,

cellier vineux des moines de Saint-Denis, Sarcelles, Villiers-le-Bel,

Épinay, Sannois, Eaubonne; terrain couronné par Montmorency, la ville

des cerises; la cerise! royauté que le temps ne lui a pas enlevée, après

avoir abattu le formidable château de ses ducs.

Bouchard ne voulait être ordinairement accompagné de personne pour mener

à bien ses entreprises, que sauvaient d'une qualification injurieuse des

prétextes de guerre; il allait seul à travers des lacs dont celui

d'Enghien n'est plus qu'une goutte oubliée, par des bois pleins de loups

qui semblaient le connaître, ou le long de la Seine, dont les flots

solitaires ne réfléchissaient que de rustiques cabanes de bûcherons.

Vainqueur, il entraînait sa proie dans sa demeure, et là il la

dépouillait jusqu'à la dernière plume, ce que constatent les chroniques.

Elles racontent des merveilles du musée de rapines qu'il s'était

composé, grâce à ses représailles de guerre envers les abbés de

Saint-Denis. Il faut croire que la poésie de la tradition aura exagéré

l'amour de la collection chez le redoutable Bouchard. Il avait, assure

la chronique, des chambres pleines de soutanes d'abbés, ce qu'il

appelait plaisamment son concile; des greniers encombrés de selles de

chevaux, le long desquels il aimait à se promener, comme dans un jardin

de cuir et dans le Panthéon de sa gloire. Il avait encore des salles

comblées de cornes de boeufs, élevées en trophées, en pyramides; des

cornes de boeufs qu'il avait volés; mais sa plus riche, sa plus

étincelante, sa plus ambitieuse pièce, sa salle du trône, était celle

dite des _fers à cheval_. Aux quatre murs de cette salle étaient cloués

du haut en bas, de long en large, des milliers de fers à cheval, rangés

avec symétrie, autre souvenir de ses guet-apens nocturnes. Bouchard

avait ainsi déroulé autour de lui une suite d'images mémoratives de ses

conquêtes.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 9 / 18 段