une lettre où elle décrit une réception que préparait le grand Condé à
Louis XIV. Cependant elle en vaut la peine. «On croit que monsieur le
prince n'en sera pas quitte pour 40,000 écus; il faut quatre repas, il y
aura vingt-cinq tables servies à cinq services, sans compter une
infinité d'autres qui surviendront. Il y aura pour 1,000 écus de
jonquilles: jugez du reste à proportion.»
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Cette noble hospitalité fut dignement récompensée. Lorsque les malheurs
de l'exil poussèrent le prince de Condé, d'émigration en émigration,
jusqu'en Russie, Paul Ier se souvint de l'accueil fait au comte du
Nord. L'hôtel de Tzernichef fut décoré à la française et dans le goût de
Chantilly. Les domestiques furent habillés à la livrée du prince, et sur
la porte de l'hôtel était écrit en lettres d'or: HÔTEL DE CONDÉ.
ÉCOUEN.
La ruine des châteaux n'est pas l'oeuvre exclusive de la révolution de
89. Il n'est ni vrai ni juste d'attribuer à la colère seule du peuple
une tâche d'anéantissement mûrement méditée, poursuivie sans
interruption, pendant trois siècles, par la monarchie, en lutte corps à
corps avec la féodalité. Quand le peuple souverain brûla les
ponts-levis, il y avait long-temps que les rois avaient nivelé les
bastions. Richelieu ouvrit la brèche à Robespierre. Bien avant la
révolution, il n'était pas plus dans les moeurs d'élever des
habitations fortifiées qu'il n'entrait dans la constitution politique du
royaume de les souffrir. La reddition des châteaux suivit la soumission
des provinces.
Ceux, en très-petit nombre, qui furent ravagés par une population dont
le droit de représailles ne peut pas plus être approuvé que contesté;
ceux, en plus grand nombre, que la bande noire a passés au crible pour
les convertir en plâtre, les uns et les autres, à quelques grandes
exceptions près, n'étaient que des résidences seigneuriales, sans âge,
sans époque, sans caractère dans leur architecture. La corruption de
l'époque antérieure à la révolution les avait déjà avilis du nom frivole
de _folies_, avant que la mine de l'entrepreneur à la toise ne les eût
jetés sur l'herbe. Après tout, les châteaux démolis ne furent pas volés
par la bande noire, comme ceux qui les lui ont vendus voudraient nous le
faire croire, mais achetés à beaux deniers comptans par elle: il y eut
contrat entre l'histoire et les maîtres maçons. Ceux qui vendirent au
tombereau les palais de leurs aïeux, et à la livre les plombs du
cercueil de leurs pères, n'auraient pas tiré le même avantage de leurs
titres de seigneurie. La bande noire préféra avec raison les pierres aux
titres. A beaucoup d'égards, il n'y a de sincèrement regrettable que
quelques fades plafonds, que quelques tapisseries fanées des Gobelins,
et peut-être encore quelques parcs où les lapins abondaient déjà plus
que les cerfs.
Les châteaux-forts, les seuls, je présume, dont nos regrets se soucient,
furent démolis par la suprême bande noire des rois Louis XI, Henri IV,
Louis XIII et Louis XIV, et surtout par l'implacable révolutionnaire
Richelieu, qui tua la tortue dans l'écaille, le seigneur dans la
seigneurie. S'il lui plut d'en laisser quelques-uns pour modèles, ou
plutôt comme exemples, au sommet de quelque montagne aiguë, entre deux
gorges, au confluent d'une rivière, ceux-là existent encore; la
révolution les a respectés. Il faut donc établir une foule de
distinctions nécessaires entre les constructions féodales et les maisons
seigneuriales, toutes faussement confondues aujourd'hui sous le nom de
châteaux.
De ce que, durant toute l'ère féodale, les nobles méprisèrent, avec un
instinct parfait de leur conservation, le séjour des capitales et des
villes, mortel à l'inégalité, il y aurait erreur de croire que tout
grand vassal fût un rebelle, toute retraite écartée un château-fort. Nos
préjugés nous ont fait prendre des habitudes domestiques pour des
précautions de résistance, pour des prétentions de souveraineté. Ce
qu'on a lu là-dessus ne vaut guère mieux que ce qui a été imaginé. Pour
un haut baron qui bâtissait sur la montagne et arborait la désobéissance
à sa grosse tour, il existait des milliers de seigneurs qui, fidèles à
la couronne, suivant leur roi à la guerre, accompagnant leur reine au
conseil, ne s'entouraient de fossés que par tradition, ne se
retranchaient derrière des murs de douze pieds d'épaisseur que par une
routine de maçonnerie, et n'avaient des bastions, de doubles enceintes
et des donjons, que pour obéir à la beauté de la symétrie. Tout seigneur
avait sa terre, chaque terre son château. Est-ce que pour cela les
châteaux en plaine ont jamais été des ouvrages de défense? Aussi
sont-ils restés les plus nombreux sur le sol. La révolution de 89 les a
détroussés, parce qu'ils étaient riches; mais qu'avait-elle besoin de
les abattre?
En voyant la persistance de mes prédilections pour un passé où j'ai
transporté quelques-unes de mes études, il me sera peut-être demandé un
jour par les uns si je regrette l'édifice féodal, dont je me plais à
ramasser les dernières pierres, avant que la machine à vapeur les ait
broyées; et par les autres, à cause de beaucoup de critiques mêlées à
beaucoup de regrets, si, semblable aux architectes de la bande noire, je
recherche les châteaux derrière les bois qui les cachent, au-delà des
fossés qui les protégent, dans la seule intention de les miner à la
base, de faire de ma plume un levier démolisseur.
Mon enthousiasme n'est pas si aveugle, mon scepticisme si cruel. J'aime
le passé de toute la foi que j'ai au présent. De désespoir de jamais
comprendre l'histoire telle que les professeurs nous l'ont broyée, j'ai
essayé de la lire au front des vieux monumens, patiemment, à pied, à
petites journées, en courant les bois, en m'ouvrant un chemin dans la
poussière des plaines, en m'asseyant sur les bornes de la route, en face
de quelques vieilles grilles tordues et rouillées, dernières dents d'un
beau manoir détruit.
Montez avec moi par l'escalier creusé à vif dans le roc, à la tourelle
d'un de nos vieux manoirs, pour distinguer de là avec les yeux du passé
et à la distance d'une flèche, d'abord, çà et là, rares, clair-semées,
et de chaume, quelques huttes de bergers, quelques huttes de pêcheurs;
semence invisible d'une colonie à naître, bourgeon douteux d'une
civilisation fermée. Voyez l'enfant sauvage et nu grandir, la cabane
s'adosser à la cabane, la hutte à la hutte, et la famille à la rue,
celle-ci s'allongeant, celle-là s'augmentant; voyez l'une partir de la
grande avenue du château, l'autre se grouper, faible et nécessiteuse,
sous la large main protectrice du seigneur. Suivez d'un regard attentif
la parenté qui s'éparpille, la famille dont le vent jette le grain
partout, dans les limites et en dehors, séparée sans jamais se perdre;
car elle se retrouve au puits commun, à la fontaine qu'on enclave, au
four banal; mieux encore au monastère, où l'on prie pour le maître qui
protége le four, le puits et la fontaine; car le monastère est bâti; il
est debout. On voit de loin les tourelles du château; de loin on entend
la cloche du monastère. C'est un attrait pour qu'on vienne; c'est un
motif pour qu'on n'approche pas: hospitalité pour les bons, menace pour
les mauvais. Nous en sommes déjà aux relations de voisinage, aux
défiances de la guerre; et tout a procédé de là, remarquez bien: du
château et du monastère. Ce sont les deux plus vieilles pierres de la
fondation française. Partez de là et revenez-y, vous ne vous égarerez
jamais: l'histoire est à terre.
Le bourg s'entoure de murs: c'est pour résister; d'eau: c'est pour se
défendre. Nous avons donc déjà des murs et des fossés. Le sujet de la
guerre, la position du bourg nous l'indique: c'est une rivière que les
deux populations qu'elle divise se disputent; c'est une route où chacune
d'elles prétend seule avoir le droit de passer; un lac dont la pêche est
contestée; c'est un bois dont chacun veut la coupe et le gibier. De là
des prétentions fondées sur des origines obscures, la tradition; de là
des coutumes grossières, berceau du droit; de là des habitudes de vivre,
l'histoire des moeurs. Avec les différences qui leur sont propres,
tenez compte de ces mille traditions, de ces mille coutumes, et vous
aurez réuni toutes les pièces éparses de l'armure solide que portait le
géant de la féodalité quand il couvrait la France.
Mais les époques de guerre sont passées; le château reste encore debout
pour vous dire ses jours de magnificence, à l'abri de la royauté qui le
protége; ses embellissemens, et parallèlement ceux des villes vassales.
Si le château a sa belle avenue, c'est pour la joindre au pavé de la
ville. Les largesses du seigneur balancent sa souveraineté. Sa
générosité demande grâce pour sa puissance. Déjà la ville a ses
priviléges; le paysan a son champ. Le privilége, c'est de ne pas suivre
le seigneur à la guerre. Peut-être le paysan empêchera-t-il bientôt le
seigneur de chasser dans son champ. Voyez: l'histoire n'a pas changé de
place, tout est sous vos yeux; autrefois le seigneur gouvernait depuis
l'endroit où nous sommes jusqu'à l'horizon,--tout un pays;--puis, il ne
fut plus maître que jusqu'à cette colline,--traqué pour Louis
XI;--puis, que jusqu'à ce moulin, puis, que jusqu'au bout de son
bois,--limé jusqu'à la chair par Richelieu;--puis, que jusqu'à sa
grille, puis, que jusqu'à sa porte; puis il ne fut plus maître de
lui-même, et on le coupa en deux. Les châteaux nous disent cela, et
voilà pourquoi il faut les aimer, ou plutôt les étudier. On s'exhausse
sur eux comme un nageur sur un rocher élevé, afin de plonger plus
profondément dans les eaux du passé.
Quand, parti de Paris, on a couru quatre lieues vers le nord, en
laissant Saint-Denis derrière soi, on est dans le bourg d'Écouen, au
pied du château de ce nom. D'où vient ce nom d'Écouen et quand fut bâti
ce château? c'est ce que madame Dutocq ne saurait vous apprendre. Madame
Dutocq n'est pas une autorité historique, mais l'aubergiste de
l'endroit. Nous justifierons plus loin le rapprochement que nous
établissons ici entre le château d'Écouen et madame Dutocq; qu'il
suffise d'abord au lecteur de savoir que l'hôtel de cette dame est le
meilleur pied-à-terre pour les voyageurs qui relaient, allant vers le
nord. Il est non seulement le meilleur, mais le plus cher. Sans crime on
pourrait oublier Écouen sur la carte de France; mais on serait
inexcusable de ne pas consacrer quelques lignes à madame Dutocq sur
l'album de voyage. Dès cinq heures du matin, son hôtel devient un
caravansérail, aux Orientaux près, qu'on ne voit pas souvent à Écouen.
Des postillons rouges et camards fument sur la porte de l'hôtel, des
postillons camards et rouges enfourchent leurs chevaux et retournent en
sifflant à leur relais; des Anglaises, le voile vert abaissé sur les
yeux, languissent de faim dans la salle à manger, tandis que leurs
domestiques entourent d'un blocus continental tous les beefsteakes de la
cuisine, transformée en toutes sortes d'établissemens, en boucherie ici,
en cabaret plus loin.--Du porc frais à monsieur!--Du bordeaux à mylord!
Les Anglais se font appeler mylords sur les grands chemins; ils paient
en conséquence. Cette cuisine mémorable, toute ruisselante d'affamés,
semble se multiplier sous les mille destinations qu'on lui impose. Et
toujours de nouveaux venus qui demandent des poulets et des oeufs. Où
la France puise-t-elle tant d'oeufs et de poulets? d'où Écouen en
particulier les tire-t-il?
Depuis trente-huit ans madame Dutocq est là, à cette place, parée d'un
gracieux battant-l'oeil le matin, en habit habillé à deux heures; en
robe de soie feuille-morte quand la nuit vient, quand les broches
s'éteignent et que la basse-cour est tranquille de tous les chapons qui
sont allés dans un monde meilleur. La révolution a passé, l'empire, la
restauration, les deux restaurations, les deux empires, et madame
Dutocq ne s'est pas plus émue au canon du 18 brumaire qu'au canon de
Sacken; elle n'a participé à ces transfigurations politiques que par
quelques altérations que la prudence l'a obligée de faire subir à sa
carte du jour: au lieu de côtelettes à la Soubise, elle appela la même
partie de l'animal, dans les jours de terreur, côtelettes à la
_Couthon_; aux poulets à la Marengo, elle donna à l'époque moins
héroïque de la restauration le nom de _volatile à la Condé_. Hors cela,
rien pour elle n'est changé à la France, qu'elle peut toujours croire
gouvernée par Louis XV, dont elle rappelle les beaux jours par son
costume, par son intarissable conversation musquée, par ses souvenirs,
fontaine de petites anecdotes roses, grises, tendres; par sa figure au
pastel et son nez de la régence; ce nez seul qui l'eût compromise
pendant la révolution et l'eût forcée d'émigrer.
Et c'eût été dommage: car madame Dutocq n'est pas uniquement une femme
remarquable parce que, depuis trente-huit ans, elle abreuve et
reconforte les voyageurs, mais elle est précieuse à consulter, et voici
où je voulais en venir, en ce qu'elle est une des rares personnes
capables de fournir quelques renseignemens sur le château d'Écouen, dont
elle a connu la splendeur et les vicissitudes sous les Condé et la
république, sous le directoire et l'empire, et enfin sous la
restauration, qui le rendit aux Condé.
Madame Dutocq ne vous parlera pas des Montmorency, ni ne vous dira que
c'est à Anne le connétable qu'on doit le château d'Écouen, ou plutôt la
restauration de ce bâtiment par Bullant; mais elle vous racontera une
foule de petits faits dont elle a été témoin, et au milieu desquels elle
s'est, fort innocemment quelquefois, trouvée actrice. Essayez de
l'interroger.
Madame Dutocq, votre vin rouge est délicieux.
--Ne m'en parlez pas; il date des vélites: cela nous reporte loin.
--Des vélites romains, madame Dutocq?
--Des vélites de l'empereur Napoléon, en 1805. Huit cents hommes
superbes par chaque bataillon. Les grenadiers de ce corps étaient
cantonnés à Fontainebleau, les chasseurs à Écouen. De beaux jeunes gens,
verts comme un brin. Le plus âgé n'avait pas vingt ans.
--Vous n'aviez guère alors que trente et quelques années, madame
Dutocq?--Un bel âge pour être hôtesse!
--Et qui appartenaient aux meilleures familles; il fallait voir: tous,
comme portait le réglement, sachant lire, écrire, calculer, servant au
gouvernement une rente annuelle de 300 francs.
--Vous vous les rappelez parfaitement?
--Comme s'ils avaient dîné hier ici, où ils prenaient tous leurs repas:
le coeur sur la main, la main percée, ces braves jeunes gens! Avec
vingt-trois sous par jour ils ne pouvaient pas faire un grand festin,
mais je leur aurais livré ma basse-cour sur leur bonne mine. Gracieux
comme des gardes-françaises: habit bleu, revers blancs, gilet, pantalon
de la même couleur, guêtres noires, bonnet à poil.
--Ils étaient donc logés dans le voisinage, pour venir manger chez vous?
--Voisinage! Je crois bien; au château d'Écouen même, où Napoléon les
faisait élever pour les incorporer dans la garde impériale. Et quel
ordre! quelle propreté! monsieur, levés à cinq heures du matin, couchés
à neuf heures le soir, comme de belles filles.--On y va!--C'est une
chaise qui s'arrête.--On y va!
Madame Dutocq disparaît un instant; on jette une bûche de plus au feu;
on entend les cris d'un poulet qu'on égorge, le bruit des oeufs qui
tombent dans la poêle. C'est décidément un mylord qui arrive.
Madame Dutocq rentre dans la salle.
--Comme je vous disais, on les habillait de blanc tous les dimanches;
chaque section avait une ceinture de couleur différente et obéissait à
une sous-maîtresse.
--Permettez, madame Dutocq; on habillait, dites-vous, les vélites de
blanc, et de jeunes militaires obéissaient à une sous-maîtresse!
--Est-ce que nous n'en étions pas sur le pensionnat de madame Campan,
monsieur?
--Mais du tout, madame, nous discourions sur les vélites.
Madame Dutocq, riant:
--Pardon! je confondais deux époques; celle où Écouen était une école
militaire, et celle où il devint le pensionnat de madame Campan. Mylord
a brouillé mes souvenirs. C'est un mylord qui vient de descendre.
--Ils n'avaient presque pas de moustaches, avaient la taille fine,
toujours la plaisanterie sur les lèvres.
--Vous ne parlez plus des élèves de madame Campan.
--C'était une excellente dame madame Campan, qui avait vécu à la cour du
feu roi, et avait voulu s'enfermer dans la prison du Temple avec
Marie-Antoinette, à la mémoire de laquelle elle est toujours restée
fidèle.
Madame Dutocq s'attendrit.
Je respecte sa douleur.
--Madame! madame!
--Qu'y a-t-il?
--Mylord veut du vin.
--Quel vin?
--Une bouteille de bordeaux.
--Donnez-lui du cachet sombre.
--Et une bouteille de vieux beaune.
--Cachet sombre.
Madame Dutocq cherche à renouer son récit.
--Nous en étions d'abord aux vélites; et s'il vous plaisait.....
--Ils prenaient leurs repas ici. Je m'aperçus au bout d'un certain temps
que la dépense allait grand train. Il n'y avait pas de bon sens à cela.
Figurez-vous des adolescens qui s'étaient mis sur le pied de se traiter
alternativement; il en résultait des comptes à faire pâlir un mylord: 60
francs, 80 francs!
--Au bout d'un certain temps vous vous en aperçûtes.
--Et songez que, fils des meilleures maisons, ces jeunes gens m'étaient
personnellement recommandés par leurs parens. Un jour j'entrai au
dessert, et je leur dis, la carte à payer d'une main et le champagne de
l'autre: Messieurs, c'est le dernier repas que vous prenez chez moi, si
vous ne me jurez pas d'accepter la proposition que je vais vous
soumettre.
Tous se levèrent avec respect et jurèrent.
--Et quelle était cette proposition, madame Dutocq?
--Que chacun paierait son écot; que désormais aucun d'eux ne régalerait
les autres.
--A combien s'élevait la carte ce jour-là?
--A 90 francs.--C'était affreux!
--Et vous rabattîtes?....
--Rien.--C'était une leçon que je leur donnais.
Je compris la leçon des vélites, payai mon écot sans rien rabattre à
madame Dutocq, admirant la sagacité des parens qui recommandent leurs
enfans aux aubergistes. Je sortis.
Je gravis le sentier stratégique, ouvert dans le roc, qui serpente
jusqu'au pied des fossés, et qui isole sur une hauteur le château
d'Écouen. Avec le temps, l'industrie a flanqué ce chemin de défense de
petites maisons villageoises, et de magasins où se vendent les épiceries
pour la consommation locale, la poudre du roi et le tabac de la régie.
Puissans Montmorency! hauts barons! là où vous attendaient autrefois,
sur deux haies, des hommes d'armes immobiles, espèce d'escalier de fer,
par où vous passiez pour vous rendre à votre manoir, il n'y a plus que
les chandelles de bois de l'épicier, le petit plat à barbe du
perruquier, et la carotte rouge des contributions indirectes. La fin
des plus belles choses de ce monde est triste, et ce serait à ne pas se
consoler, si, par un regard jeté en arrière, on ne découvrait, au fond
du passé, toute la misère des origines.
L'origine des Montmorency, personne ne l'ignore, a devancé de beaucoup
la fondation du château d'Écouen, bâti au XVe siècle sur
l'emplacement d'un autre château d'une date perdue, relevé par Anne le
connétable, pendant le règne de François Ier. Ils habitaient, plus
loin, le bourg de leur nom, véritable berceau de leur famille, et qui a
dû être, il faut bien le croire, une ville autrefois importante,
puisqu'il est dit dans les chroniques que les Anglais, en 1356, après la
bataille de Poitiers, firent le siége de Montmorency, prirent le château
et le brûlèrent.
On explique les violences exercées par les Anglais sur les terres des
Montmorency par la fraternité de bonne et de mauvaise fortune qui liait
ces derniers à la cause des rois de France. On sait aussi que, par la
mauvaise délimitation de leurs propriétés, ils étaient continuellement
en collision avec les puissans abbés de Saint-Denis. A l'époque où le
nom de cette famille se cachait derrière celui de Bouchard, pour
l'éclipser plus tard et l'effacer complétement, la tradition place de
naïves anecdotes, toutes ayant trait aux prétentions réciproques de
l'abbaye de Saint-Denis et de ses redoutables voisins. Mais elles
pèchent par beaucoup d'obscurité. Par un temps de brouillard il y a
moins de ténèbres amassées autour de la flèche de Saint-Denis qu'il ne
s'en trouve, lorsqu'on remonte les temps, à la surface des événemens
dont cette flèche est la vénérable soeur en âge.
Si cette belle flèche avait une voix, comme au temps des fées, elle vous
dirait, sous sa responsabilité, comment le noble Bouchard, dont les
descendans épurés furent des Montmorency, avait choisi pour théâtre de
ses excursions ce plateau montueux qui part de Saint-Denis et se
circonscrit entre les buttes de Champlâtreux et l'Ile-Adam. Bouchard
n'avait pas encore de château seigneurial avec ponts, fossés et
tourelles; pas de palais, si ce n'est celui du ciel, où ses collatéraux
devaient loger un jour une parente divine, protectrice spéciale de leur
famille. Cette parente, on le sait, fut tout simplement la sainte
Vierge, mère de Dieu, cousine des Montmorency; excellente cousine qui,
priant, un jour d'été, l'un de ses cousins de se couvrir devant elle, en
obtint pour réponse:--Ma cousine, c'est par commodité.
Bouchard, malgré sa céleste parenté future, ne croyait ni à Dieu ni à
diable; ce qui ne l'empêchait pas d'être un hardi détrousseur de
grandes routes. La nuit venue, il endossait sur ses membres velus une
casaque couleur d'écorce d'arbre, s'armait d'une lance ou d'un bâton;
et, placé à la Patte-d'Oie de Saint-Denis, limite qu'il ne franchissait
jamais, à cause de certaines précautions de l'abbé du monastère, ou bien
en embuscade sur le chemin de Beaumont ou de Senlis, il guettait le
chariot de vivres se dirigeant vers Paris, la mule opulente de l'homme
d'église; à défaut, le simple piéton, pour peu qu'il eût une allure
aisée; la villageoise, pour peu qu'elle fût jolie.
L'erreur topographique serait des plus graves si l'on se figurait le
terrain parcouru par le sire de Bouchard tel qu'il ne fut que des
siècles après, coupé de larges routes ombragées d'ormes, peuplé de jolis
hameaux, dont les noms sont aussi frais que leur paysage: Pierrefitte,
cellier vineux des moines de Saint-Denis, Sarcelles, Villiers-le-Bel,
Épinay, Sannois, Eaubonne; terrain couronné par Montmorency, la ville
des cerises; la cerise! royauté que le temps ne lui a pas enlevée, après
avoir abattu le formidable château de ses ducs.
Bouchard ne voulait être ordinairement accompagné de personne pour mener
à bien ses entreprises, que sauvaient d'une qualification injurieuse des
prétextes de guerre; il allait seul à travers des lacs dont celui
d'Enghien n'est plus qu'une goutte oubliée, par des bois pleins de loups
qui semblaient le connaître, ou le long de la Seine, dont les flots
solitaires ne réfléchissaient que de rustiques cabanes de bûcherons.
Vainqueur, il entraînait sa proie dans sa demeure, et là il la
dépouillait jusqu'à la dernière plume, ce que constatent les chroniques.
Elles racontent des merveilles du musée de rapines qu'il s'était
composé, grâce à ses représailles de guerre envers les abbés de
Saint-Denis. Il faut croire que la poésie de la tradition aura exagéré
l'amour de la collection chez le redoutable Bouchard. Il avait, assure
la chronique, des chambres pleines de soutanes d'abbés, ce qu'il
appelait plaisamment son concile; des greniers encombrés de selles de
chevaux, le long desquels il aimait à se promener, comme dans un jardin
de cuir et dans le Panthéon de sa gloire. Il avait encore des salles
comblées de cornes de boeufs, élevées en trophées, en pyramides; des
cornes de boeufs qu'il avait volés; mais sa plus riche, sa plus
étincelante, sa plus ambitieuse pièce, sa salle du trône, était celle
dite des _fers à cheval_. Aux quatre murs de cette salle étaient cloués
du haut en bas, de long en large, des milliers de fers à cheval, rangés
avec symétrie, autre souvenir de ses guet-apens nocturnes. Bouchard
avait ainsi déroulé autour de lui une suite d'images mémoratives de ses
conquêtes.