de la veille dans ses anciennes attributions, attendit, selon l'usage,
que ses vassaux et vavassaux vinssent, en inauguration de son retour,
tirer chacun un coup de fusil au milieu de la cour, et mettre un genou
en terre sur le perron, et que personne ne parut. Personne ne lui
apporta, précédé de ces deux signes de joie et de respect, ou la poule
grasse ou la mesure de grain, le sac de noix ou le sac de farine, la
branche d'arbre ou la poignée de terre, la caille ou le brochet,
symboles parlans de ses droits sur les basses-cours, les moulins, les
vergers, les champs, les étangs, le ciel, la terre et l'eau. La cour fut
vide, le perron désert, et les immenses échos du château ne lui
apportèrent que le bruit suspect du cor, célébrant quelque chasse dont
le gibier ne lui reviendrait pas. Alors sa douleur fut grande. Il y a
dans le coeur des vieillards des douleurs qui font désirer la mort:
désir terrible, car ils n'ont qu'à parler!
En soupirant, en fermant les croisées de la cour, il se dit: «Peut-être
se sont-ils trompés sur le jour et sur l'heure; vingt-six ans d'absence
n'habituent pas nos vassaux à l'exactitude. Je ferai replacer la grosse
cloche du château.»
Il rentra; il pleurait.
Vers le soir, quand les habitans de Chantilly et des environs eurent
retrouvé l'instant d'intermède à leurs travaux, heure de loisir
délicieusement remplie par des promenades sur la plus belle pelouse du
monde, sans excepter la terrasse de Saint-Germain, ils se dirigèrent
vers le château pour rendre leur visite au prince.
Sa pauvre tête n'y tint plus de joie; il avait retrouvé ses vassaux, ses
valets le lui avaient annoncé. Il se lève précipitamment pour voir ses
vassaux; ses vassaux sont là! «Vite, mon costume de cérémonie; monsieur
le gentilhomme, mon épée d'acier! vous, monsieur, mon ceinturon,
l'auriez-vous laissé à Munich!--Hâtez-vous, messieurs.--Bien! l'autre
manche!--Fixez donc mieux cette boucle. Ah! l'émigration vous a gâté la
main aussi, messieurs! on dirait que vous n'avez été de service que dans
les cours du Nord au quinzième siècle. Allons donc! ce sont mes vassaux
qui attendent. Les pauvres gens, comme ils ont dû souffrir pendant
vingt-six ans! que je vais les trouver changés, vieillis, misérables.
Mettez de l'or dans cette poche, beaucoup d'or dans celle-ci!--Il est
temps de me rendre à leurs désirs.--Messieurs, devancez-moi!--Ces
pauvres vassaux!»
Bon prince! au lieu de pauvres serfs en guêtres déchirées, en pantalons
brûlés par la boue, à la figure livide, il aperçoit la population la
plus éclatante de santé et de luxe. C'est l'élégance de Paris et la
fraîcheur de la campagne.
«Où donc ces pauvres vassaux ont-ils pris tant de beau drap bleu, tant
de linge blanc? de malheureuses vassales tant de soie et de plumes
blanches!»
Il savait bien, M. le prince, qu'on fabriquait la dentelle à Chantilly;
mais il ignorait qu'on la portât à Chantilly, et si bien, et avec tant
de grâce. Autrefois la dentelle allait toute à la cour.
Il ne reconnaissait plus le passé dans ces visages, dans ces riantes
figures, et d'hommes et d'enfans, et de femmes, qui semblaient dire par
tradition: _Bonjour, monseigneur_, et au fond:
«Qu'est-ce donc qu'un seigneur?»
Il aurait bien voulu questionner ses gentilshommes; mais ses
gentilshommes n'en savaient pas plus que lui. Ils étaient à Londres
quand il était à Coblentz. Une émigration n'en sait pas plus que
l'autre. Que faire?
Enfin, plus courageuse que les autres, une dame s'approche la première,
vassale de vingt ans, belle et parée à ravir; elle monte le perron;
monseigneur tend la main pour qu'on la lui baise; pour toute réponse à
ce geste suranné de grandeur et de féodalité, on lui pose une autre main
plus blanche à la hauteur des lèvres. Vengeance de femme! Monseigneur
baisa la main à la vassale, et la conduisit jusqu'au salon. Monseigneur
venait de consacrer la révolution malgré lui: c'était grave!--mais il
ajouta mentalement: «Vingt-six ans d'absence changent bien des choses,
et les vassales surtout!»
A l'intérieur il se passa aussi des scènes fort curieuses. La foule y
pénétra, non comme jadis avec cette stupide curiosité de vilains, mais
avec cette décence que donnent la dignité personnelle et la conscience
de son rang. Il y avait du silence et de l'amour comme dans un temple;
la voix seule de monseigneur le prince de Condé dominait; il fut même
obligé de la modérer. En Allemagne il parlait un peu haut.
«Vous, monsieur, dit-il en s'adressant au plus âgé de la foule, me
reconnaissez-vous? ma mémoire n'est pas aussi généreuse à votre égard.
Votre nom?»
Ce nom fut dit.
Et le prince ajouta: «C'est cela! ancien palefrenier de mes jumens
poulinières. Ai-je raison?»
Il y avait du triomphe dans le succès de mémoire du prince, et un dépit
calme dans la personne interrogée, qui répondit avec une fermeté
respectueuse:
--Oui, monseigneur! votre ancien palefrenier, mais depuis blessé à Lodi.
Voyez ma tête et cette croix! Depuis, amputé du bras gauche à Salanieh
en Égypte; aujourd'hui rentier à Chantilly.
Le prince s'inclina.
Il passa à un autre.
--Et vous, monsieur, votre nom!--Tout juste! Votre père était bûcheron
de la partie de mes forêts de Mortefontaine; c'était un grand
braconnier, Dieu lui pardonne!
--Monseigneur, ce bois m'appartient aujourd'hui; et j'offre à votre
honneur de lui rendre les lapins tués par mon père.
--Ce bois vous appartient!
Le prince déroba une larme. C'est dans le bois de Mortefontaine que fut
coupé le bâton de maréchal du grand Condé; ce bâton qui alla avec la
grande voix de Condé tomber dans les lignes de Fribourg, et qui en
revint avec la victoire.
--Merci de votre offre, monsieur; je ne chasse que sur mes terres.
--Et vous, dit-il à un troisième, vous ressemblez beaucoup à
Jean-Pierre; seriez-vous parent de Jean-Pierre, ancien employé à mes
carrières de Creil?
--Monseigneur, je suis son petit-fils. Mon père acheta ces carrières de
la commune; j'en ai hérité de mon père. Aujourd'hui, avec les pierres et
la chaux de ces carrières, j'ai bâti une manufacture qui fait vivre le
pays.
Après un moment d'émotion le prince répondit:
--C'est bien fait; je vous reconnais pour le véritable seigneur de
l'endroit, vous m'avez remplacé dignement.
Le pas était franchi, et monseigneur de Condé continua avec moins
d'amertume son interrogatoire.
--Et vous?
--Moi, monseigneur, je me rappelle avoir vu ici de belles fêtes, car
j'étais votre piqueur.
--Vous pouvez l'être encore, mon ami.
--Monseigneur, c'est impossible.
--Pourquoi cela?
--Parce que vous m'avez fait pendre.
--Pendre!
--Oui, monseigneur, j'ai été condamné à être pendu par votre conseil des
chasses, pour avoir tué un chevreuil le jour de la Saint-Hubert.
--Nous te ferons avoir tes lettres de grâce.
--Monseigneur, je les ai déjà obtenues.
--Et de qui?
--De moi-même. Je suis président dans le canton; et je viens au nom de
la cour vous offrir ses complimens bien sincères pour votre heureux
retour.
--J'accepte avec reconnaissance les voeux de la cour,--par l'organe de
mon piq...--je veux dire de son président. Diable! monsieur, comme
vingt-six ans d'absence changent une commune!
Un autre, prévenant les questions du prince, s'avança et dit:
--Monseigneur, j'avais acheté à l'état une de vos propriétés du côté de
Coye; je viens vous en remettre les titres.
--Monsieur, votre honnêteté...
--Les voilà. Il y a vingt-six ans que j'attends le moment de vous les
restituer.
--Que puis-je faire pour reconnaître tant de probité?
--Rien monseigneur. Cette propriété était intrinsèquement de peu de
valeur; mes huit enfans et moi l'avons si bien cultivée qu'elle rapporte
aujourd'hui 30,000 francs; ce qui représente un capital de 500,000,
somme que j'enverrai toucher à votre trésorier. Monseigneur ne prend pas
les titres?
--Gardez-les, gardez-les, reprit vivement le prince.
Enfin, découragé dans ses tentatives, le prince de Condé comprit, en
dépit de ses plus chères illusions, qu'il ne lui restait plus de tant de
puissance et d'autorité du passé que le rang de propriétaire éligible à
Chantilly. Ses immenses bois, domaines et forêts étaient tellement
réduits, que plus tard, et à l'abri du despotisme de Louis XVIII, il
exerça pour les ravoir des vexations sans nombre sur les légitimes
acquéreurs. Enfin son mobilier seigneurial était si pauvre à son retour
qu'on fut obligé d'emprunter au voisin un bonnet de coton pour le
coucher de monseigneur, qui avait cru probablement retrouver encore son
bonnet, après vingt-six ans d'émigration.
Et le cadet reprit:
--C'est dans cette église dont la cloche me rappelle à ma demeure que
reposent les coeurs de sept Condés, et sous ce pilier qu'un enfant
peut cacher avec sa tête... ils sont sept là dedans qui ont rempli le
monde de leur nom illustre.
En 1793, les patriotes de Chantilly, voulant imiter ceux qui avaient
dévalisé les caveaux de Saint Denis, s'emparèrent des sept coeurs et
de leurs boîtes d'argent, gardèrent patriotiquement les sept boîtes, et
jetèrent, comme de la viande à vautours, ces nobles coeurs par-dessus
le mur d'un jardin contigu à l'église, où ils avaient été déposés il y
avait à peine deux ans.
On assure qu'un sieur Petit, les ayant retrouvés, les garda
soigneusement jusqu'en 1815, époque à laquelle, enfermés de nouveau dans
une autre enveloppe d'argent, ils ont été scellés à la même place.
La nuit descendait, et pour un centenaire la fraîcheur de la forêt
devenait d'instant en instant plus vive et plus pénétrante.
--C'est peut-être mon dernier soleil, me dit-il, mais il est beau! aussi
beau que celui qui brilla sur le château le jour où je vis fouler cette
pelouse, aujourd'hui veuve de tant de beaux équipages, par le comte du
Nord, plus tard Paul Ier, empereur de toutes les Russies.
--Encore cette histoire, lui dis-je; car, sans vous qui me la racontera?
Il s'appuya sur moi et parla:
--Le comte du Nord voyageait en Europe; il vint en France, à Paris. A la
cour on lui parla de Chantilly: il voulut le voir. Le prince de Condé
retrouvait dans ces momens de réception toute la munificence de ses
aïeux. Il reçut le royal étranger comme l'eût fait le grand Condé après
la bataille de Rocroy; comme l'eût fait Louis XIV au grand Condé, avec
des lauriers dans la main.
La réception fut majestueuse: elle parut froide. C'était calculé:
l'ennui de la première journée avait été prévu. Après le dîner, après la
promenade, après le jeu, il y avait encore de l'ennui, comme pendant le
jeu, la promenade et le dîner.
Alors monsieur le prince proposa au comte du Nord, pour passer plus
agréablement le reste de la soirée, une partie de chasse dans sa forêt.
Cette invitation, faite à dix heures de la nuit et d'un ton sérieux,
étonna beaucoup le prince, qui se la fit répéter, et qui n'y adhéra que
sous forme de plaisanterie, n'imaginant pas qu'il fût possible de courre
le sanglier et le cerf au milieu de l'obscurité.
Aussitôt, à un signal donné par le prince, les chevaux, tout sellés,
tout bridés, sont conduits dans la cour des écuries, les chiens réunis
en groupe, les piqueurs rassemblés; gentilshommes, valets, coureurs,
tout met le pied à l'étrier. Le cor sonne; les princes de Condé et le
comte du Nord s'élancent sur leurs chevaux; quelques dames osent suivre
ces aventureux chasseurs.
La soirée est belle; la lune rayonne sur les magnifiques bois de Sylvie;
la pelouse, vaste lac de gazon, jette son parfum fade à la nuit; on la
foule quelque temps en silence. Il y a de l'étonnement dans ces chiens
et dans ces chevaux éveillés au milieu de leur sommeil pour obéir à
l'impérieuse voix de la chasse, à l'heure où tout dort, jusqu'aux
arbres. Ils cherchent leur soleil et leur rosée si fraîche du matin et
ces masses sonores d'air, qui répètent, avec la pureté du cristal, les
aboiemens, les hennissemens, les fanfares; ils ne comprennent pas pour
quel étrange courre on a réuni leurs meutes. Humbles, comme tous les
animaux le sont la nuit, les chevaux battent le gazon d'un galop
douteux; les chiens, l'oreille basse et le museau en quête, ne savent où
chercher leur piste, sous un ciel sans vent connu, plein d'exhalaisons
où ne se mêle aucune trace de gibier. Le gibier dort, le sanglier dans
ses joncs sauvages et ses mares, le cerf sous les charmes immobiles,
sous les oiseaux immobiles, sous un ciel immobile. La grande ame de la
forêt, avec toutes ses agitations et ses intelligences, repose.
Et les chasseurs ont déjà passé la grille du château; ils sont deux
cents; maîtres et valets. C'est la grande route du connétable. Le cor
retentit.
Une lumière brille, deux lumières, vingt lumières, mille; on y voit à
vingt pas, à une lieue, à droite, à gauche, partout; mille sinuosités,
trente ou quarante lieues de lignes courbes s'embrasent; les lumières y
ruissellent comme des fleuves; les routes qui s'entrecoupent, étroites
et rapides, s'illuminent aussi et vont comme une flèche jusqu'à ce
qu'elles rencontrent une étoile, une table, un carrefour qui les fasse
tourner ou jaillir en nouvelles routes de feu, pour plus loin, après
avoir encore couru, être brisées de nouveau jusqu'aux limites
indéterminées du bois, de carrefour en carrefour, de poteau en poteau,
de rond-point en rond-point. Le jour n'a pas cet éclat. Sur le feuillage
ou sous le feuillage, les mêmes tremblemens de lumière; les mêmes
gouttes de clarté sur les branches intermédiaires, comme à midi, l'été;
et à ce jour factice, les oiseaux s'éveillent, battent des ailes, et
chantent; les chiens ont retrouvé leurs voix, les chevaux leurs pas.
Dans les fourrés, le cerf remue; dans sa bauge le sanglier grogne.
Toutes les harmonies s'éveillent sans l'ordre de Dieu. En avant les
chevaux, les chiens et les hommes! en avant les limiers, qui débusquent
le cerf, trompent toutes ses allures, qui saisissent dans l'air le cri
qu'il y a jeté, sur la terre le souffle qu'il y a répandu, dans l'eau la
trace qu'il y a laissée, qui vont, qui bondissent, qui nagent, avec
cette rectitude de volonté dont la pensée s'épouvante! En avant donc les
chiens! puisqu'il est midi! qu'on va sonner la curée! Il est midi, le
ciel est rempli d'étoiles.
Ce fut une magnifique surprise pour M. le comte du Nord que cette forêt,
qui contient près de huit mille arpens, illuminée comme un palais le
jour de la naissance d'un souverain. Ce fut aussi dans cet instant que,
se tournant avec sa grâce française, monsieur le comte dit au plus âgé
des princes: «Jusqu'à présent les rois m'ont reçu en ami; aujourd'hui
Condé me reçoit en roi.»
Le prestige de cette illumination était dû à des torches de résine
portées par les vassaux de monseigneur. De dix pas en dix pas un paysan
à la livrée du prince était le chandelier immobile d'une torche.
Sans parler des allées, contre-allées, qu'on se place seulement à _la
Table_, principal carrefour de la forêt, et l'on sera le centre de douze
routes, dont la moindre n'a pas moins d'une lieue d'étendue: qu'on
calcule maintenant la population de vassaux attachés à la maison du
prince. Il était impossible d'afficher avec plus de délicatesse et
d'éclat, aux yeux de l'illustre étranger, en l'honneur de qui la fête
était donnée, la richesse féodale de la maison. Pauvres vassaux! diront
quelques-uns.--Ils se sont vengés. Il resta une torche de cette fête;
avec celle-là on brûla bien des châteaux, et avec le manche on chassa de
son socle de canons et de boulets la statue du connétable de
Montmorency.
--Continuons la fête.
Les cerfs de la forêt, à ce midi sans aurore, reconnurent leur ennemi,
l'homme, et s'élancèrent dans les allées par troupeaux, croyant à la
réalité du jour. C'était vraiment grand et digne d'un prince que ce
spectacle d'animaux courant sur une ligne de feu, entre d'immobiles
flambeaux, surtout lorsqu'ils apparaissaient au fond de la perspective,
alors qu'on ne distinguait plus que leur bois, et que les torches
semblaient des étincelles.--C'était vraiment grand et beau! Le bruit du
cor dans une nuit semblable, où le plaisir avait l'aspect du désastre,
la joie le caractère de l'effroi, la fête celui d'un incendie.
Le cerf fut débusqué; alors un spectacle toujours neuf, toujours
admirable à la clarté du jour, emprunta de la clarté des flambeaux un
aspect difficile à décrire. Chevaux, chiens et chasseurs dérobent en
courant, à ce bariolage de couleurs, tranchées de vert sombre et de
fumée de résine alternativement, des ombres fortes ou effacées par les
lumières. Obligé de parcourir sans déviation la ligne de feu qui brûle
ses deux prunelles, le cerf renverse, tantôt à droite, tantôt à gauche,
six hommes ou six flambeaux, peu importe. Les vassaux se rapprochent, et
la symétrie n'a pas à souffrir. Pauvre cerf! comme il va malgré les
chiens pendus en grappe à ses flancs, malgré les chevaux, autres chiens
plus forts, qui hennissent, malgré les hommes, autres chiens qui
parlent! Il devance ces chiens, ces hommes, ces chevaux, le vent, la
pensée; mais il ne peut devancer ce qui est immobile et qui ne finit
pas, des hommes debout, des torches enflammées. Il sait le carrefour du
Connétable; il y pense; il y est; c'est une lieue. Il en franchit d'un
bond la table de pierre de cinquante couverts; autour de la table encore
du feu. Il sait le carrefour de l'Abreuvoir; il y est; il est déjà plus
loin, il a encore vu du feu. Alors sa vitesse n'est plus un élan, c'est
un vol; ses quatre jambes pliées sous le ventre, sa tête disparue dans
la ligne allongée de son corps, entièrement masquée par le massacre de
son bois, il parcourt les espaces avant de les avoir conçus; les espaces
ne sont plus que des êtres de raison; les hommes et les arbres sont des
lignes noires, les torches une ligne rouge, lui une pensée. Il ne doit
plus compter ni sur l'air ni sur la terre; la terre et l'air sont
peuplés de bruits qui sonnent sa mort. Aux étangs! aux étangs! Il y en a
cinq au milieu de la forêt. A des heures plus douces, et quand la lune
les éclairait, il y est venu avec les faons et les biches y boire et s'y
rafraîchir.
Aux étangs! il y court.
Les étangs, magnifiques pièces d'eau, qu'une étroite chaussée divise, et
qui semblent, lorsque le soleil les éclaire, une rosace de cristal, dont
le château de la reine Blanche, qui les domine, est le médaillon
gothique.
Aux étangs, les chiens ont devancé le cerf, et là comme ailleurs la
fatale illumination des torches l'attend. Rien n'est beau comme les
étangs pourpres des flammes qui les cernent, réfléchissant les étoiles
immobiles et la fumée qui court à leur surface. Le cerf y plonge, et le
bruit de sa chute se perd au milieu du bruit des chevaux et des hommes
qui arrivent, des chiens qui sont arrivés. Ce fut un moment dont le
souvenir ne se perdra pas, celui où les princes et leur innombrable
suite, penchés curieusement sur leurs chevaux, à la lueur de ce lac,
alors véritable miroir ardent, furent témoins de la prise et de la mort
du cerf. Tout était rouge; eaux, ciel, château, cavaliers, dames,
chasseurs, chevaux, chiens; auprès et au loin tout était rouge.
On déchira le cerf; les chiens eurent le morceau d'élite; des dames de
la cour rirent comme des folles; le cerf pleura. Cette fête coûta
prodigieusement; mais monseigneur le comte du Nord avait eu une chasse
au flambeau.
Au château le souper attendait le retour des chasseurs. Ils furent reçus
sous une tente parée d'emblèmes analogues à la fête: des bois de cerf
soutenaient les rideaux et les draperies. Au dessert, quand les
prestiges du cuisinier et de l'échanson, deux emplois où les premiers
mérites se sont toujours mis en relief dans la maison des Condé, témoin
Vatel, eurent achevé d'éblouir l'imagination septentrionale de l'auguste
étranger, le prince se leva et dit au comte du Nord: «Où monsieur le
comte croit-il être?--Je crois être, répond celui-ci, dans le château de
Condé, le plus noblement hospitalier des princes, et dans son plus riche
appartement.»
Les rideaux s'écartent, les deux côtés du pavillon s'ouvrent, et le
comte du Nord, à son inexprimable étonnement, se trouve au centre des
écuries du château. Trois cents chevaux, chacun dans sa stalle, ceux-ci
hennissant, ceux-ci courbés sur l'avoine, ceux-là perdant la sueur sous
l'éponge, ceux-là frappant les dalles, tous sous la main d'un
domestique, complètent cette surprenante perspective.
C'était en effet une bizarre idée du prince d'avoir traité un futur
souverain dans les écuries du château. Mais personne n'ignore, et nous
l'avons dit plus haut, que les écuries du château de Chantilly sont une
des merveilles architecturales de la France. Aussi, lorsqu'en 1814, au
retour des princes dans leurs propriétés, une délicate précaution
voulait leur éviter d'abord la vue de leur château démantelé par la
bande noire, le prince de Condé se hâta de demander à son introducteur:
«A-t-on respecté les écuries?--Oui, monseigneur.--Maintenant,
ajouta-t-il avec joie, vous pouvez tout m'apprendre.»
Il était nuit, nous étions à la porte de l'hôpital de Chantilly; le
centenaire me dit adieu.
NOTES.
Page 94, ligne 18.
Il y a évidemment ici double emploi de la même histoire, ou anachronisme
dans la mémoire du centenaire. L'événement est vrai; mais il arriva au
duc de Bourbon, le dernier du nom, et non pas au prince de Bourbon fils
du grand Condé, à moins qu'il ne soit arrivé à tous les deux. Dans une
Vie de Louis-Joseph de Condé, imprimée en 1790, il est parlé de la
séduction exercée, avec résultat d'un garçon, sur une blanchisseuse de
Chantilly par le duc de Bourbon. Le prince de Condé aurait exigé de son
fils les mêmes indemnités que le grand Condé, et il aurait obtenu la
même obéissance. Nous nous serions gardés pourtant de citer cette
histoire pleine de calomnies envers les princes, si le fait qu'on y
trouve ne nous avait été garanti par la tradition du pays. La
blanchisseuse et son fils existent encore.
Page 97, ligne 11.
Il était sujet à l'apoplexie. On sait les circonstances qui
accompagnèrent un même accident dont il fut surpris chez Fontenelle.
L'abbé et le philosophe discutaient paisiblement sur le système
planétaire, lorsque le cuisinier de la maison se présenta avec une
magnifique botte d'asperges, fruit nouveau de la saison. Prévost voulait
les manger à la sauce, Fontenelle à l'huile. La dispute s'échauffait
déjà entre les deux savans, lorsque le cuisinier les mit d'accord en
promettant d'accommoder la moitié de la botte à la sauce, l'autre moitié
à l'huile. Arrangement convenu. Les asperges allaient leur train.
Prévost est tout-à-coup renversé par une attaque d'apoplexie. Fontenelle
se lève; on croit qu'il va chercher un flacon de mélisse; il se
précipite à l'office et s'écrie d'un ton triomphant: Chef! toutes à
l'huile.
Page 99, ligne 16.
Cette histoire m'a été textuellement confirmée par une personne dont le
témoignage ne sera pas mis en doute, par l'ancien curé de Saint-Firmin
lui-même, l'ami de l'abbé Prévost. C'est donc peut-être à tort qu'on lit
dans la _Biographie universelle_ que «Prévot, le 23 novembre 1763, comme
il traversait la forêt de Chantilly, une apoplexie soudaine le renversa
au pied d'un arbre».
Page 142, ligne 1.
Le grand Condé écrivait déjà à son père en 1635: «J'ai entretenu, il est
vrai, plus de chiens que le besoin ou le plaisir de la chasse n'en
demandait. Vous pardonnerez cette faute à ma première ardeur pour cet
amusement. Je me suis défait de tous mes chiens, excepté de neuf.»
Page 156, ligne 26.
Chantilly est le lieu de la France où l'on fabrique le mieux la
dentelle.
Page 159, ligne 23.
Un acte à peu près semblable de générosité et de désintéressement eut
lieu au retour des Bourbons. Le prince Alexandre Berthier vint rendre à
Louis XVIII les titres du domaine de Grosbois. Après les avoir gardés
vingt-quatre heures, le roi les rendit au prince paraphés et légalisés
de sa propre main.
Page 169, ligne 16.
Le dernier des Condés a fait restaurer cette miniature gothique. A ses
ordres, des maçons parisiens ont enlevé le moulin, ont exhaussé les deux
tours, regratté la façade. C'est aujourd'hui aussi joli qu'une maison de
la Chaussée d'Antin, avec logement de portier.
Page 171, ligne 6.