trois parties, dont deux destinées à retracer l'ordre de la bataille et
l'engagement; le troisième, à offrir, dans six médaillons qui tournent
en collier autour du tableau, la configuration des villes voisines du
champ de bataille, les places conquises ou à conquérir durant la
campagne, enfin la carte du pays. C'est un singulier effet pour
l'oeil que ce singulier mélange de lignes géographiques, de cours de
fleuves, de plans stratégiques, dépourvus de perspective, au milieu, à
côté et tout autour des groupes animés de Vandermeulen; naïveté qui
confirme notre opinion émise plus haut sur le goût des Condés, qui se
souciaient fort peu de l'art, qui ne tenaient qu'à s'entourer de
portraits de famille.
Aucune histoire du grand Condé, aucune histoire du temps, peut-être, ne
donne, comme ces tableaux, déjà mentionnés avec exactitude dans la
_Feste de Chantilly_, une idée aussi complète de la manière d'échelonner
autrefois une armée, des costumes, des cavaliers et des fantassins, en
un mot, de la science militaire d'alors, où la guerre consistait à
opposer homme à homme, cheval à cheval, canon à canon, où l'on avait des
tentes de velours, où l'on prenait des quartiers d'hiver, où enfin l'art
de se battre n'était que l'art de jouer aux échecs; si bien qu'un siége
était levé ou repris sans qu'il y eût souvent un coup de fusil tiré de
part ni d'autre. Dans les considérations stratégiques de castramétation,
les Commentaires de César et un passage de Polybe avaient plus de poids
que les boulets. L'art poétique commandait avec le grand Condé sur le
Rhin.
Outre les belles et larges notions historiques qu'on puise dans l'examen
de ces tableaux, l'esprit est émerveillé du dessin et de la couleur que
Vandermeulen a prodigués aux différentes batailles. Malgré le vif
éblouissant de l'outre-mer et la dégradation de quelques teintes, notre
époque ne peut citer aucun peintre aussi consciencieux dans ses effets,
aussi local pour la couleur. Vernet ne fait pas mieux les chevaux;
Petitot n'a pas mieux réussi dans la miniature. De près et de loin,
Vandermeulen est un grand peintre.
En continuant la revue des appartements, je fus frappé du contraste de
la salle des Victoires du grand Condé avec les salles consacrées à
rappeler les victoires de ses descendants. L'une déroule, sous le
pinceau de Vandermeulen, les plus beaux faits d'armes du grand règne;
les autres n'offrent que des bois de cerfs, très-artistement empilés, et
portant chacun la date de leur prise de possession. Il y a là de
l'illustration pour sept ou huit Condés au moins et de quoi faire quatre
mille manches de couteaux.
--Vous ne sauriez croire, monsieur, me dit le cadet de Chantilly, qui
n'avait pas osé interrompre mon admiration, quelle passion ont toujours
eue les Condés pour la chasse. La plupart en sont morts; quelques-uns en
ont été ridicules.
A la Saint-Hubert, illustre et vénéré patron des chasseurs, on célébrait
ici la messe des chiens, afin d'attirer sur eux, sur les chiens,
l'adresse et le flair, si nécessaires au meurtre du gibier. Cette
chronique, monsieur, n'est pas une impiété: c'est un fait. La chapelle
était parée comme aux grands jours; c'était fête au chenil. Des fleurs
étaient répandues sur les saintes dalles, des fleurs jonchaient le
chenil. Vous que le rapprochement offense, vous n'apprendrez pas sans
étonnement que le chenil du château de Chantilly est composé d'une aile
entière de la seconde cour circulaire.
A la Saint-Hubert donc, selon l'antique usage, et avant même les
Montmorency, le plus vieux gentilhomme, monté sur le plus vieux cheval,
suivi du plus vieux chien, accompagné du plus vieux piqueur, ouvrait la
marche religieuse des chiens se rendant à la messe.
Il est inutile de dire que ce jour-là le peigne, la brosse et l'éponge
donnaient au poil tout le lustre de l'étiquette, et que les queues et
les oreilles adoptaient la forme la plus grave, la plus analogue à la
sainteté de la cérémonie. Les remontrances et l'eau de savon venaient à
bout des plus rebelles. A défaut, la diète pour les uns, un excellent
déjeuner pour les autres, répondaient de la décence de tous.
L'hypocrisie se glissait parfois dans la tenue de quelques-uns; mais il
faut bien pardonner ce vice, surtout lorsqu'on l'exige.
Dans l'ordre du cortége du chenil à la chapelle:
Venaient d'abord les grands dignitaires du chenil, le ban et
l'arrière-ban des bouledogues d'Allemagne, à la tête ronde, aux oreilles
coupées, au collier hérissé de pointes de fer. Chanoines de l'ordre.
Suivaient les bouledogues d'Angleterre, joufflus et ridés, grande
espèce. Aumôniers.
Suivaient les grands lévriers à poil ras, aux jambes peureuses, au
ventre affamé, au museau de fouine;--enfans de choeur; les grands
lévriers à poil long, métis du grand lévrier et de l'épagneul: bon
oeil, pas d'odorat, moitié de courtisans;
Suivis des lévriers de la moyenne espèce.
En sixième ordre, et perdant beaucoup à cause du voisinage des lévriers,
arrivaient pesamment, comme des présidens de cour de cassation, la
députation des braques: grande gravité d'oreilles.
Puis les limiers, chiens muets, ressemblant aux braques comme les
huissiers aux présidens: oreilles plus épaisses, courte queue.
Puis les bassets, originaires de la Flandre et de l'Artois, la terreur
des blaireaux, et qui répondent au cri de _coule, coule, bassets!_
Puis les chiens couchans d'Espagne, qui chassent du haut nez, et
_piquent la sonnette_.
Puis encore des lévriers charnaigres, qui bondissent; des lévriers
harpés, sans ventre; des lévriers nobles, au râble large; des lévriers
gigotés, aux os éloignés; des lévriers nobles, de longue encolure; des
lévriers oeuvrés, au palais noir.
Après se pressaient les chiens courans de race royale ou chiens
français; les chiens de race commune, baubis et bigles.
Enfin, vaste état-major du chenil, on voyait les chiens allans, les
chiens trouvans, les chiens batteurs, les chiens babillards, les chiens
menteurs, les chiens vicieux, les chiens sages, les chiens de tête et
d'entreprise, les chiens corneaux, clabauds; les chiens de change,
armés, belle gorge, butés.
Et après tout, la populace des chiens, les mâtins sans origine connue,
dont la vaste nomenclature aurait fait reculer la plume patiemment
éloquente de Buffon.
Introduits, dans le même ordre, au centre de la chapelle, on les
arrangeait de front, d'après l'âge ou le mérite, devant le tableau de
saint Hubert, exposé sur le maître-autel; saint Hubert, je l'ai déjà
dit, patron des chasseurs et des chiens; personnage qui répond à saint
Donin, patron des chasseurs italiens, et à saint Denis, patron des
chasseurs provençaux.
Et quand les chiens avaient pris leur place, aussi respectueusement que
possible, l'aumônier du château commençait le sacrifice de la messe,
sous l'invocation de saint Hubert.
Rien n'était omis dans la liturgie. Il n'y a pas encore eu de Luther
parmi les animaux.
Et quand le sacrifice, sous les deux espèces, était consommé, l'aumônier
montait en chaire, et prononçait le panégyrique du grand saint dont on
allait fêter la journée. Malheur au bouledogue qui eût bâillé à
l'exorde! malheur au lévrier charnaigre qui eût dormi sur ses pattes au
second point!
Cette cérémonie religieuse, que nous nous serions bien gardés
d'imaginer, n'était pas plus une impiété pour ceux qui s'y prêtaient
qu'elle n'en doit être une pour nous, qui la rapportons avec la même
innocence d'esprit. Elle avait d'ailleurs un but: c'était de prier le
ciel d'éloigner des chiens la gale, le flux de sang, les vers, le mal
d'oreille, les crevasses, les morsures de serpens, les piqûres de
plantes vénéneuses, les blessures du sanglier, et surtout la rage.
Il est vrai que, sans être casuiste profond, on reconnaissait dans cette
sollicitude religieuse pour les chiens moins le désir abstrait de leur
conservation que celui de ne pas perdre des animaux dont quelques-uns ne
s'élevaient pas à moins de cent louis d'or. Je parle de ceux qui, par un
soin particulier des gardes, n'avaient jamais compromis leur nationalité
danoise, ou anglaise, ou royale, avec une nationalité de basse-cour,
quelle que fût l'ardeur de la saison, quel que fût le charme
irrésistible de la séduction. Aussi les chiens et les chiennes nobles
ainsi conservés étaient enregistrés, à leur naissance, à l'état civil du
chenil; leur accouplement y était inscrit, leur mort également. C'était
là leur livre de noblesse, leur livre d'or; quelques-uns même ont eu
leurs poètes et leur Panthéon. La Deshoulières ne les oubliait pas dans
ses tragédies. Les curieux qu'un doux loisir amènera à Chantilly verront
dans le cabinet d'histoire naturelle du château un chien sous verre. Le
votif animal est exposé, non en souvenir de sa grâce ou de sa force, il
est très-laid et très-chétif, mais en mémoire d'un service éminent qu'il
rendit à son maître. Un chasseur allait être blessé par un sanglier; le
chien se jeta entre son maître et l'animal furieux. Dans la lutte, le
chien et le sanglier moururent; le chasseur fut sauvé. C'était
monseigneur le prince de Condé, le grand Condé! ce trait-là n'est pas
dans son histoire. Bossuet le funèbre, qui était fils d'un vacher,
n'aurait pas dû oublier ce chien dans son oraison.
Cette puérilité d'aristocratie s'étendait partout, les carpes des étangs
avaient aussi leur âge connu, les cerfs et les chiens leur parchemin;
jusqu'aux arbres, jusqu'aux tilleuls! les tilleuls ont leur extrait de
naissance au château. Il est étonnant que les chênes n'aient pas été
faits ducs, et les hêtres marquis.
Je n'ai pas le courage de rire de cette manie de tout anoblir, quand je
songe aux révolutions qui ont passé sur les châteaux et qui les ont
guillotinés aussi bien que leurs possesseurs. Il va sans dire que les
maîtres ont dû souffrir l'exil et la mort. Les révolutions ne sont pas
faites pour s'attendrir; elles sont faites pour marcher. Mais les
pierres? on les a pilées; les vases de marbre de Médicis? on les a
broyés; on a jeté de la boue dans les étangs; on a scié les arbres
séculaires des Montmorency jusqu'à la racine. En juillet 1830, par une
manière étrange d'entendre le respect dû à la propriété, des hommes
venus de Paris ont tué en quelques jours tout le gibier de la forêt de
Chantilly. Cerfs, biches, daims, sangliers ont été assommés, jetés dans
des charrettes et ramenés à la capitale. Le chevreuil s'est vendu quatre
sous la livre à la Vallée; et il y a en France des inspecteurs des eaux
et forêts payés 20,000 fr. par an.
Aussi, pendant une excursion d'un mois à travers la forêt, j'ai vu pour
tout gibier un papillon blanc.
Quant aux chiens, et pour y revenir une dernière fois, voici quelle a
été leur affreuse destinée. A la mort du dernier des Condés, ils ont été
vendus par lots à des bouchers de Poissy; quelques-uns aux écorcheurs de
Montfaucon.--Eux qui avaient jadis une messe en musique!
* * * * *
Après avoir écouté l'histoire d'une fête donnée à Chantilly, sous le
Grand Condé, à un fils de Louis XIV, il ne sera pas sans intérêt pour
vous, dis-je à mon compagnon, d'apprendre comment, un siècle après, un
descendant du même Condé fut traité dans son propre château, au retour
d'une campagne heureusement terminée. Un siècle d'intervalle a
singulièrement changé les moeurs des propriétaires féodaux du palais
de Chantilly, quoiqu'on soit encore à vingt-six ans de distance de la
grande révolution. Entre les rangs de la noblesse, la bourgeoisie s'est
glissée. Elle est aussi de la fête: elle a son couvert à table, et sa
place au bal.
Assis tous deux dans l'une des salles du château, nous lûmes, mon
compagnon et moi, la relation fidèle que je transcris.
LE TRIOMPHE DE CHANTILLY,
Ou Lettre de M. QUIN à M^{***} sur les fêtes qu'on y a données depuis
trois mois.
Ces fêtes furent données à l'occasion de la jonction qu'opéra le corps
d'armée du prince de Condé, avec celui de (1762?) Hesse.
Il y eut deux fêtes, celle du 26 septembre et celle du 27 novembre
suivant.
Celle du 26 septembre est ainsi racontée; il est dit d'abord que les
ordonnateurs furent: M. de Belleval, ancien capitaine au régiment de
Bretagne, lieutenant de la capitainerie royale d'Halate, gouverneur et
capitaine des chasses de Chantilly; et M. Peyrard, principal concierge
du château, versé dans le goût des grandes fêtes et de leurs
décorations, par un long usage sous S.A.S. feu monseigneur le duc.
«La journée du 26 septembre fut ouverte par une décharge de vingt-quatre
pièces de canon du château, le _Te Deum_, à cinq heures du soir, chanté
dans l'élégante église de Chantilly, conformément au mandement de M.
l'évêque de Senlis, par la musique de la cathédrale, avec une affluence
de spectateurs de tous les rangs, invités, ou rassemblés par leur
curiosité de toutes les parties du canton.
»Les personnes de distinction reçues d'abord avec toutes les grâces
possibles chez M. de Belleval, par madame de Franclieu, sa fille; les
dames conduites à l'église par autant d'hommes, entre deux haies des
gardes-chasse de S.A.S. en uniforme, placées et rangées avec le plus
grand ordre, furent prises après le _Te Deum_ dans les carrosses du
prince pour être menées au palais d'Oronthée, qui était décoré d'une
grande quantité de lustres et de lumières pour le bal.
»Pendant le _Te Deum_ on fit plusieurs décharges d'artillerie et de
mousqueterie.
»Sur les dix heures, la compagnie se rendit au château, d'où elle vit
tirer un feu d'artifice sur le beau fossé qui borde le petit château,
avec continuelle musique dans les îles et plusieurs barques revêtues de
lanternes coloriées, qui voltigeaient régulièrement dans toutes les
parties du fossé.
»Accès ouvert à tous les étrangers qui ont voulu se faire connaître par
leurs noms.
»Dans une des salles du château, un souper splendide, de plus de
quatre-vingts couverts, pour les dames de distinction, entre lesquelles
on comptait madame la princesse de Robec, madame la duchesse de Rohan,
et MM. d'Estissac, qui étaient venus de Liancourt pour prendre part au
divertissement; les dames étaient servies par les messieurs, et dans une
autre salle il y avait une table pour les hommes, qui n'avaient pu
manger avec les dames; deux autres tables, l'une de deux cents couverts
dans l'Orangerie, pour les bourgeois de Chantilly et des environs, et
l'autre de cent couverts dans le pavillon des étuves, qui termine la
galerie des cerfs, pour l'équipage de S.A.S. et toute sa livrée.
»Décharge de l'artillerie, fanfares, harmonie de tous les instrumens
pendant les santés.
»Après le souper, un second feu d'artifice pour servir de couronnement
au dessert.
»Trois bals ensuite: l'un pour les personnes de distinction dans le
grand salon du palais d'Oronthée; le second dans le petit salon du même
palais, pour la bourgeoisie, et le troisième dans la galerie des cerfs,
pour le peuple, à qui on distribua une abondance de vins et de toutes
sortes de vivres.»
La seconde fête, à laquelle assista le prince en personne, honneur qu'il
ne put faire à la première, étant encore à l'armée, eut lieu le 27
novembre. Quoique le prince eût désiré rentrer sans faste dans son
château, il fut reçu de la manière qu'on va voir. Le même historiographe
poursuit:
«Rien n'est impossible au zèle. M. de Belleval et M. Peyrard se
consultent, ils ne sont pas effrayés de se trouver resserrés dans
l'espace d'un seul jour. Ils imaginent une fête moitié militaire et
moitié champêtre, pour laquelle il faut convenir qu'entre tous les lieux
du monde Chantilly a les plus riches et les plus promptes ressources.
Ils veulent aussi qu'elle paraisse un peu littéraire: M. l'abbé Prévost,
qui passe une partie de l'année dans le canton, attaché à sa retraite
par la beauté du séjour, par le plan de ses études (il compose
actuellement l'histoire de la maison de Condé et de Conty), et sans
aucun doute encore plus par les témoignages particuliers dont S.A.S.
l'honore, est prié de le complimenter à son arrivée; il accepte avec
empressement l'honorable invitation.
»La révolution ordinaire des vingt-quatre heures amène le samedi, et le
soleil du matin annonce un beau jour. Vers neuf heures, S.A.S. arrive au
pont de Chaumontel, où recommencent proprement ses domaines, à deux
lieues de Chantilly. Elle était dans une voiture légère accompagnée de
M. le comte de Montrevel, de M. le marquis d'Amézague et de M. le
marquis de la Vaupalière, tous en habit de chasse, de l'ancienne livrée
de ce bon roi de Navarre, chamarrée d'argent comme on le sait, pour le
prince et les chasseurs du cortége. Le premier objet sur lequel tombent
ses yeux est une cavalerie leste, composée des principaux officiers de
ses chasses, M. de Belleval, capitaine, messieurs Toudouze, de la
Martinière, et Gapart, lieutenans, M. Manoury, inspecteur, etc., et d'un
gros de ses vassaux, ou de voisins distingués, qui se présentent en
belle ordonnance pour lui rendre les premiers hommages du canton. Son
altesse les reçoit d'un air obligeant, traverse la plaine, prend l'allée
qu'on nomme des Princes, qui le rend à l'ancienne et noble route du
Connétable. Elle ne fait qu'un vol, jusqu'aux _Lions_. Au moment qu'elle
y paraît, vingt-quatre pièces de gros canon, disposées sur la grande
pelouse du vaste et magnifique édifice des écuries, font entendre leur
tonnerre, pendant qu'une foule de peuple, répandue des deux côtés de la
route, perce l'air de ses acclamations et du cri mille fois redoublé de
_vive le roi et son Altesse!_
»Le prince continue d'avancer, passe la grille, entre dans l'esplanade
qui forme l'avant-cour du château. Il y trouve tous les habitans
notables de Chantilly et des paroisses circonvoisines rangés en deux
haies pour le recevoir, et les deux haies prolongées jusqu'à l'entrepont
pour les gardes à pied et à cheval, tant de sa livrée que de celle de la
capitainerie.
»L'entrée et toute la longueur du pont étaient décorées de pilastres
d'ifs, représentant des palmiers dont les branches entrelacées formaient
de chaque côté cinq arcades. Dans les deux arcades du milieu étaient des
trophées d'armes, sur des piédestaux de marbre blanc; et les milieux des
huit autres arcades étaient remplis par de grandes caisses de lauriers.
La porte d'entrée du château était ornée de deux grands palmiers
soutenant un ample cartouche aux armes de S.A.S., entouré de drapeaux
étrangers, d'instrumens militaires et de palmes, surmonté d'une couronne
de lauriers; au-dessous du cartouche était un ruban en festons, sur
lequel on lisait: _Vivat, vivat Condæus!_
»Son altesse trouva dans la cour, auprès des degrés de la salle à
manger, un grand nombre d'officiers militaires, tous décorés de la croix
de Saint-Louis, quantité d'honnêtes gens de tous les ordres, invités de
la ville et des châteaux voisins, le clergé de Chantilly et les
chapelains du château, plusieurs dames et les jeunes filles du bourg
vêtues en petites nymphes, pour la partie champêtre de la fête. Elle
descendit de sa voiture, elle reçut la respectueuse révérence de toute
l'assemblée, et l'honora de la sienne avec un air admirable de noblesse
et de bonté, en passant dans la salle à manger. Aussitôt la cour du
château fut environnée de gardes en haie, et le milieu fut occupé par
la vénerie, dormant des fanfares; l'artillerie de la pelouse avait fait
une seconde décharge, pendant que S. A. entrait au château.
»L'honorable compagnie l'ayant suivie dans la salle, on attendit
l'orateur. Il manquait dans l'assemblée; on le cherche, il paraît
quelques momens après, mais essoufflé de sa marche. Sa demeure étant à
quelque distance du château, il avait été trompé par la vitesse du
prince. Il perce la foule déjà fort grossie, il se présente, et
n'espérant plus de pouvoir se faire entendre, il exprime
respectueusement ses intentions et son regret. S. A. répondit
obligeamment qu'elle ne le tenait pas quitte, et qu'elle désirait par
écrit ce que les circonstances ne permettaient plus de prononcer. Ce
désir était un ordre auquel il s'empressa d'obéir.
»Comme la fête supposait un compliment, je le donne tel qu'il fut remis
le lendemain à S. A.
»L'abbé Prévost aurait donc fait ouvrir l'assemblée en cercle, au milieu
duquel il se serait placé, et il aurait dit:
»Monseigneur....... nous le voyons luire enfin, ce jour si lent pour
l'impatience de nos désirs, si doux pour notre respectueuse et vive
tendresse; ce cher et cet heureux jour qui rend votre altesse
sérénissime à nos voeux. L'éclat de votre glorieuse campagne a fait
notre admiration, sans doute, mais souvent aussi, trop souvent, le sujet
de nos alarmes pour la sûreté de votre précieuse vie. Grâces à nos plus
heureux destins, elle est échappée à tous les dangers auxquels votre
valeur ne l'a que trop exposée! Qu'il soit permis, monseigneur, à nous,
habitans de votre Chantilly, à nous, vos heureux sujets, dont le bonheur
est attaché à la conservation du meilleur et du plus aimable des
maîtres, de nous livrer aujourd'hui tout entiers à ce tendre sentiment!
L'avenir amènera d'autres jours, où des circonstances plus tranquilles
et des mouvemens de coeur moins tumultueux nous permettront de
célébrer à loisir vos glorieux exploits et vos talens militaires; ces
talens reconnus, décidés, pour le grand art des héros, déjà porté à sa
plus haute perfection dans cette auguste race; ces talens, plus glorieux
que vos exploits mêmes, puisqu'au jugement des arbitres de la gloire,
vos exploits en sont le fruit. Aujourd'hui, monseigneur, nous ne
connaissons pas d'autre bien, d'autre joie, nous ne sommes capables de
sentir que l'inexprimable satisfaction de vous revoir.
»Là le vieil orateur, qui se piquait autrefois de chanter, aurait
entonné gaîment deux ou trois couplets de sa façon, c'est-à-dire
très-mauvais (car la nature me l'a pas fait poète), mais vrais et
naïfs, sur l'air d'un vieux noël qui est la gaîté même.
»Les voici:
/p
S'étonne-t-on qu'on danse
Dans l'heureux Chantilly?
De nos voeux pour la France
L'augure est accompli:
Une double victoire,
En cinq jours deux combats[D];
C'est marcher à grands pas.
Au héros de sa race
Brûlant de ressembler,
Valeur, prudence, audace,
Condé sait rassembler.
Dans son lustre sixième[E],
A grand'peine effleuré,
C'est un héros lui-même
Fait pour être adoré.
Aussi tout rend hommage
A ses brillans progrès;
Mais c'est notre avantage
De l'adorer de près;
Quand chacun, au passage,
Va, court le regarder,
Chantilly, ton partage
Est de le posséder.
p/
»Le déjeuner, qui suivit immédiatement, se fit à la vue de toute
l'assemblée, et fut animé par une conversation aimable et légère, mais
souvent interrompue par l'artillerie et les fanfares. Enfin l'ardeur de
la chasse fit descendre S. A. dans la cour, où elle était attendue par
un autre spectacle fort convenable au goût de la fête; c'étaient tous
ses chiens amenés par leurs valets et précédés des piqueurs. On observa
qu'après avoir reçu les caresses du prince, ils demeurèrent attentifs à
le regarder avec un murmure extraordinaire d'ardeur et d'impatience.
»Le prince monte à cheval et force successivement deux cerfs dans
l'espace de trois heures, faible mais heureuse représentation de sa
valeur et de son activité dans la dernière campagne.
»Vous devez, monsieur, cette petite relation au chagrin que j'ai eu de
voir la fête du 26 septembre demeurée sans écrivain. La crainte que
celle-ci n'eût le même sort m'en a fait suivre toutes les circonstances,
pour me hâter de les recueillir. Tout autre, sans doute, l'aurait fait
avec plus d'esprit et d'agrément, personne avec plus d'exactitude et de
vérité. Je connais d'ailleurs à quoi je suis borné par l'emploi
d'inspecteur-général des jardins de S. A. sérénissime.
»J'ai l'honneur, monsieur, d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
/*
»QUIN.
*/
»A Chantilly, ce 20 décembre 1762.»
--Vous auriez tort de croire pourtant, me dit le cadet de Chantilly, que
les princes de Condé n'ont ici passé le temps qu'à la chasse; ils ont
enrichi ce pays, qui n'était qu'un village avant eux. Ces jolies
habitations, si uniformément encadrées de jardins, sont des concessions
de terrain faites par le château. Rien n'existerait sans la munificence
de cette famille, une de celles que la révolution française a le plus
maltraitées. Lorsque le prince Louis-Joseph de Condé, père du prince de
Bourbon qui vient de mourir, revit Chantilly après vingt-cinq ans
d'exil, il fut bien étonné des changemens arrivés pendant son absence.
--Avez-vous retenu quelques-unes des impressions qu'il éprouva?