»Le mardy, qui estoit la troisième journée, Monseigneur conclut se

donner le plaisir d'aller tirer dans le parc. Ce parc est d'une beauté

merveilleuse; on y voit des costeaux, des plaines, des bois, disposez

par la nature comme pour servir de retraite à toutes sortes de gibier.

Ou y trouve une ménagerie; on y voit un grand salon orné de peintures

représentant l'histoire d'Isis. Beaucoup de terrasses et de jardins

champêtres font l'ornement de cette maison, dont une des cours est

bordée de huit pavillons, tous séparez les uns des autres, et destinez à

loger les animaux rares que monsieur le prince a fait venir des pays

étrangers.

»Le prince, après avoir tiré toute la matinée dans ce parc, alla

l'après-dîner à la chasse du cerf.

»Le vendredy, Monseigneur alla à la chasse aux perdreaux. Il se promena

l'après-dîner; il traversa d'abord le parterre des orangers, et alla

ensuite dans la partie du jardin qui est du costé du village de

Chantilly. Il y entra par une grande porte qui est au milieu de la

galerie des Arts. Cette galerie s'appelle ainsi, parce qu'elle est

ornée de beaucoup de figures de cerfs au naturel, portant tous au col

l'écusson des armes de MM. de Montmorency, et des maisons avec

lesquelles ils avoient fait alliance.

»Monseigneur s'embarqua, avec tous les seigneurs de sa suite, pour aller

prendre le divertissement de la joûte sur l'eau, et pour voir tirer

l'oye. Les deux bâtimens sur lesquels Monseigneur s'embarqua avec ceux

de sa suite estoient ornez de leurs pavillons et tendelets, et conduits

par dix-huit habiles matelots. A mesure que Monseigneur avança, il

découvrit de nouvelles beautez. Après la faisanderie, on trouve un grand

jardin en terrasse, lequel finit de mesme que les jardins fruitiers qui

sont au-dessus, à un grand rond, d'où descend sur le canal une grande

allée, et ce qui la traverse va passer entre la teste et le corps de la

grande cascade, et se termine au pavillon de Mars. Toute cette partie

s'appelle le bois de _Lude_. Les arbres en sont parfaitement beaux et

les palissades très-unies. Voilà tous les objets qui parurent à

Monseigneur pendant le temps qu'il demeura sur le canal de la rivière.

Au sortir de ce lieu-là, son bateau entra dans un canal de traverse qui

porte ses eaux au pavillon de Manse. De ce canal on découvrit toute la

prairie qui va jusqu'à la chaussée de Gouvieux. Tous ces canaux et

toutes ces terrasses ont au moins onze à douze cents toises de long. De

là on vint dans une écluse à trois portes.

»Si-tost qu'on les eut ouvertes, on vit comme une mer qui auroit rompu

ses digues, se précipiter à grands flots roulant les uns sur les autres

avec un bruit effroyable. Les bateaux ayant esté élevez à la hauteur du

grand canal, on y entra au son des trompettes et des concerts de

plusieurs sortes d'instrumens, qui estoient au bord du canal et sur le

canal mesme, dans des bateaux.

»Le divertissement de la joûte et de l'oye estoit préparé dans le grand

canal. Ce paysage estoit tout rempli de peuples, de mesme que les bords

du grand canal. Quand ce divertissement fut finy, Monseigneur entra dans

un bâtiment tout doré, construit à la manière de ceux dont se sert le

roy de Siam, et que l'on nomme _balons_, dont sa majesté a fait présent

à monsieur le prince. Il y avoit des luths, des téorbes, des basses de

violes et des voix choisies dans la poupe de ce balon.

»Monseigneur eut le plaisir de voir pêcher. On prit plus de cinq cents

poissons d'un coup de filet. Ce prince retourna en carosse et y tint

appartement avant et après souper. Madame la Princesse et madame la

princesse de Conty arrivèrent ce jour-là à Chantilly entre minuit et une

heure.

»Le jeudy, qui estoit la cinquième journée, le prince ayant été averty

que madame la duchesse et madame la princesse de Conty la douairière

devoient partir de Versailles après le couché du roy, pour venir à

Chantilly, se prépara à les recevoir. Monseigneur voulut aller aussi

au-devant de ces princesses. Il partit à trois heures du matin. Elles

furent reçues au bruit des trompettes et des timballes. Elles

entendirent, peu de temps après, une harmonie champestre, et virent

paroistre environ vingt-quatre faunes et satyres sur des chevaux

caparaçonnez de feuillages.

»Monseigneur, qui s'estoit levé avant trois heures du matin, alla coure

le loup à Merlou, au lieu de se mettre au lit.

»Le sixième jour, qui estoit le vendredy, Monseigneur alla coure le cerf

avec les chiens de monsieur le duc de Mayne. On se rendit l'après-disnée

dans les belles routes de la forest. Je ne sçaurois m'empescher de vous

faire remarquer que ces routes sont toutes à perte de vue. Ce fut par

ces routes que l'on alla jusqu'à un étang qui est au milieu de cette

forest, et qui est appelé _l'étang de Comelle_. Cet étang peut avoir

environ un quart de lieue de long, sur un demi-quart de lieue de large.

Il est dans un fond. On avoit dressé une feuillée sur la chaussée, avec

des tentes au milieu pour y mettre les dames. On trouva sur l'étang des

bateaux couverts de leurs tendelets. A peine avoit-on achevé de

s'embarquer, qu'on entendit retentir de tous costez le son de plusieurs

troupes de hautbois et de trompettes, et, peu de temps après, un bruit

de cors et de chiens qui firent lancer dans l'étang, à plusieurs

reprises, un grand nombre de sangliers, de cerfs et de biches. Tous ceux

qui estoient dans ces bateaux prirent leur party pour les attaquer, les

uns avec des pieux, les uns avec des dards, et les autres avec des

épées. Cette chasse dura environ deux heures et causa beaucoup de

plaisir. On revint ensuite au chasteau, où il y eut appartement et

opéra.

»Le lendemain, Monseigneur alla à la chasse au loup dans la forest. Les

dames demeurèrent ce jour-là au chasteau, parce que le beau temps cessa.

Au retour de Monseigneur, il eut avec elles le divertissement d'un

concert dans l'appartement de madame la princesse de Conty. Les vers

estoient de M. du Boulay, secrétaire de M. le grand-prieur, et la

musique de la composition de M. de Lully, surintendant de la musique du

roy.

»Il y eut encore ce jour-là appartement et opéra, et ensuite

_media-noche_.

»Jamais on n'a vu tant de divertissemens dans un seul jour, et de tant

de différentes manières, qu'il y en eut le dimanche, qui estoit la

huitième journée. Ce jour là, après la messe, Monseigneur alla à la

chasse du cerf avec les chiens de M. le grand-prieur. Au retour de la

chasse, il se rendit avec ces dames dans la maison de Silvie, pour le

repas que M. le prince lui donnoit.

»Silvie est une espèce de petit chasteau qui n'est composé que d'un

appartement bas de quatre pièces seulement, percé en enfilade, et

aboutissant d'un costé aux allées champestres d'un grand bois qui est à

costé de la grande terrasse, vis-à-vis le vieux chasteau. On appelle

aussi ce bois le _bois de Silvie_. On dit que ce nom de Silvie luy a

esté donné par le fameux Théophile qui estoit attaché au service de M.

de Montmorency, et qui, lorsqu'ils estoient à Chantilly, passoit une

partie de son temps à resver agréablement et à faire des vers au bord

d'une fontaine toute simple et toute naturelle, pour une maîtresse qu'il

avoit appelée Silvie.

»On voit encore cette fontaine auprès de cette maison, et les petites

murailles d'appui qui l'environnent et qui en servent à des bancs de

marbre qui sont tout autour, sont ornez d'une infinité de vers galans

qui y ont esté écrits par ce poète amoureux. Ce fut dans cette maison

que monsieur le prince fit servir un retour de chasse à Monseigneur.

Après qu'on eut mangé les entremets, comme on croyoit qu'on alloit

servir le fruit, monsieur le prince dit à Monseigneur que, _s'il en

vouloit, il falloit qu'il se donnast la peine d'en aller chercher au

milieu du labyrinthe où le dessert estoit servy_. Monseigneur accepta la

proposition avec joye, et l'on se leva de table pour aller dans ce

labyrinthe; il est au milieu d'une partie de la forest. Dans cet espace,

enfermé du costé de la grande chute d'eau, on voit un fort beau jeu de

mail, et un de longue paume. Au-deçà est un grand manége, et à costé

sont les jeux de l'arquebuse et de l'arbalestre, avec de grands

portiques d'architecture. Voilà la situation du labyrinthe qui est si

remply de détours, qu'il est presque impossible de ne pas s'y égarer et

d'en trouver le milieu. On y doit trouver à l'entrée deux figures de

marbre que monsieur le prince fait faire à Rome; l'une représentant

Thésée qui entre dans le labyrinthe, et l'autre Ariane qui luy présente

le fil dont il doit se servir pour assurer son retour. Une figure de

minotaure, qui se fait aussi à Rome, doit estre au milieu. En d'autres

enfoncemens, on trouve des bancs de marbre avec des cartouches portez

sur des piédestaux. Sur chacun de ces cartouches est une énigme. En

voicy que l'on trouve dans ce beau lieu:

/p

«Si tu savois de quel endroit du monde

»On ne peut voir que trois aunes des cieux,

»Ce point de doctrine profonde

»T'élèveroit au rang des Dieux.

»Un bon vieux père a douze enfans,

»Les douze en ont plus de trois cens,

»Ces trois cens en ont plus de mille.

»Ceux cy sont blancs, ceux là sont noirs,

»Et par de mutuels devoirs

»Tous conservent l'accord à l'univers utile.»

p/

»Parmi tant d'énigmes, on n'a pas oublié celle du sphinx, qui est si

fameuse.

»Enfin, Monseigneur qui s'estoit rendu, désespérant de trouver ce qu'il

cherchoit, dit à monsieur le prince qu'il falloit le mettre dans le bon

chemin; ce que son altesse fit. Ils arrivèrent bientôt au centre de ce

labyrinthe qui représente une manière de grande salle découverte. Le

dessin de la salle représentoit un parterre, dont les compartimens

estoient formez par des corbeilles d'argent. Les versans et le tour de

la table estoient de feuillages. Le milieu en estoit occupé par un vase

de filigrane d'argent, d'où sortoit un oranger tout couvert de fleurs et

de fruits naturels. Il y avoit deux grands buffets qui estoient en face

de la table. Le premier estoit occupé par une couche de melons naturels.

Le second estoit garny de vingt-quatre couverts de porcelaine fine; le

reste estoit remply de gasteaux, et d'assiettes de grosses truffes,

derrière lesquelles estoient de très-belles porcelaines garnies de

fleurs. Monseigneur et ceux qui l'accompagnoient prirent beaucoup de

plaisir dans ce labyrinthe.

»L'après-dînée, Monseigneur alla tirer et trouva un nouveau

divertissement à son retour. Il estoit donné par le dieu Pan.

Vingt-quatre nymphes magnifiquement vestues estoient assises sur le

devant du théâtre. On voyoit ensuite quantité de bergers avec des habits

très-propres et convenables à leur caractère, et derrière ces bergers

paroîssoient les satyres, les faunes, les sylvains, les divinités des

bois. Tout ce grand divertissement commença par des passe-pieds, et les

airs avoient esté faits par M. Lorenzani, pour un opéra que M. le duc de

Nevers donna au roy à Fontainebleau.

»Il semble qu'après tous les divertissements qu'on avoit déjà eus, on ne

devoit plus attendre d'autres. Cependant il y en eut encore deux des

plus grands dont on ait oüy parler depuis long-temps; ce furent un feu

d'artifice et une illumination.

»Monseigneur sortit de la salle de l'opéra à neuf heures du soir, par la

galerie des Cerfs qui est au bout de l'orangerie. Il monta dans une

grande calèche avec toutes les dames. Il estoit conduit par monsieur le

prince. On fut surpris de voir tout le canal en feu. Lorsque

Monseigneur arriva dans cet endroit, d'où l'on peut découvrir le

château, il parut étonné ainsi que toute sa cour. C'estoit le grand

canal qui, estant illuminé, paroissoit comme s'il eust esté basty de

pierres précieuses éclairées par le soleil. Enfin l'on s'alla coucher,

l'esprit tout rempli de tant d'agréables idées qu'elles firent le sujet

des songes de la pluspart de ceux qui rêvèrent cette nuit-là.

»Le lendemain matin Monseigneur alla courre le cerf, revint dîner à

Chantilly, et alla l'après-dînée aux toiles, où il y avoit une

très-grande quantité de sangliers, biches, renards, lièvres et lapins.

»Enfin après avoir fait à monsieur le prince mille honnestetez qui

partoient du coeur, ce prince prit le chemin de Versailles. M. Berain

avoit esté chargé du soin de toute la feste, et MM. Camus et Brear

l'avoient esté de ce qui regardoit les tables.

»Je ne sçaurois trop vous entretenir de Chantilly, et pour vous en dire

encore un mot en gros, il est situé dans un vallon, au milieu de deux

forests, dont l'une est celle de Chantilly, et l'autre celle de Dalatre.

Les jardins ont au moins deux mille cinq cents toises de longueur

jusqu'à l'étang de Gouvieux, et il y a autant de navigation. Il ne faut

pas considérer seulement Chantilly par toutes ces choses; la postérité

le doit toujours regarder comme un lieu fort considérable, quand il ne

le seroit que parce qu'un grand prince, accablé du poids de ses

lauriers, a donné ses soins à une partie des embellissements qu'on y

voit, et y a passé les dernières années d'une vie féconde en miracles,

et dont tout ce qu'il y a d'historiens parleront avec éloge.»

Nous étions arrivés au château bâti sur les ruines de celui dont je

venais d'achever la description.

Des très-ordinaires appartemens qu'on vous fait parcourir, vous ne

garderiez le souvenir d'aucun sans un salon dont nous parlerons plus

loin, et sans une petite chambre de cinq ou six pieds carrés, haute en

proportion, toute grise et dorée, que désigne par ces mots votre

dogmatique cicérone: _Cabinet de Watteau, représentant les amours de

Louis XV avec madame Dubarry_. Passez sur l'anachronisme du cicérone.

Mort dans les premières années de la régence, comment Watteau aurait-il

représenté les amours de Louis XV, tout enfant, et de madame Dubarry,

encore à naître? On est ébloui d'abord du luxe de cette bonbonnière,

dont le parfum s'est envolé, car je n'ose vraiment lui donner le nom de

cabinet. Et en l'acceptant comme boudoir, eût-il été destiné à la

gracieuse Allart, à la folle Arnoult, à la voluptueuse Guimard, nulle

d'elle, renversée à l'asiatique sur le sofa, n'eût même, dans cette

attitude commode, empêché ses jolis pieds d'écorner les dorures, ou

d'estomper de ses talons rouges les caprices de Watteau.

Quelles amours du régent, et non de Louis XV, Watteau a-t-il eu

l'intention de parodier? C'est ce qu'il serait hasardeux de dire à

propos d'un prince qui commença de si bonne heure et finit assez tard.

Assurément je me tromperais d'une dynastie de courtisanes, et je me

perdrais dans la chronologie des cotillons. Pour éviter l'anachronisme,

seul tort dont je pourrais me rendre coupable envers la mémoire du

régent, qui n'a pas à souffrir du scandale, Dieu merci! je ne dirai donc

ni quelle est la femme ni quelle est l'intrigue qui ont fourni matière

au pinceau impertinent du peintre.

Non, je ne connais rien de neuf, de gracieux, de fou, sans préjudice des

rêveries de la laque chinoise et des extravagances bleues de nos vases

japonais, comme ce boudoir peint par Watteau. Six panneaux de bois à

filets et à moulures d'or tapissent le mur: et, du premier au dernier,

se déploient, comme sur les lames d'un éventail, le début et la fin

d'une passion royale. Asseyez-vous: c'est presqu'un roman à écouter.

Le premier panneau représente une guenon assise devant sa toilette. Deux

dames d'atours, guenons comme elle, épuisent tous leurs soins à la

parer. Une guenon lui fait les ongles, les lui polit, tient

respectueusement une patte dans sa patte, tandis que l'autre lui noue

une touffe de rubans. Rien n'est languissant comme les yeux de la grande

guenon, qu'on met dans tout son éclat pour recevoir son amant. Il faut

que le coup porte, que l'entrevue soit décisive. Son museau noir frémit

d'impatience, et son oeil jaune laisse lire le plaisir qu'il promet.

C'est la première scène du sofa dans le roman de ce nom. Heureux le

singe qui posera ses dents sur ce museau.

Si le peintre n'a voulu faire qu'une plaisanterie, il s'est trompé, il

en a rencontré quatre. Il a parodié le régent, la maîtresse du régent,

et Boucher, avec ses femmes à lèvres courbées en as de coeur, et

Vanloo avec son dessin étriqué. Et tout est également singe, griffes,

grimaces, dans les emblèmes, supports et allégorie des panneaux. Dans le

fond du sujet, courent, se balancent, folâtrent, se promènent,

batifolent dans l'air ou sur un cheveu ployé en escarpolette, des singes

bleus, verts, rouges, graves, narquois; les uns portant des fées en

palanquins, les autres traversant des fleuves pour aller cueillir une

rose au Bengale. C'est Callot qui a rêvé de l'Inde au lieu de l'enfer,

qui, avant de rêver et de peindre, a lu les _Voyages_ de Tavernier. Le

tout s'encadre dans deux singes indigos d'une proportion démesurée qui

déploient une ombrelle chinoise sur le tableau.

Au second panneau, la toilette de la guenon est achevée; elle roule dans

un magnifique traîneau, à côté du singe ducal. Il est impossible de ne

pas reconnaître un prince, au riche manteau écarlate bordé de loutre

qu'il porte, car il fait froid: le cocher singe a le museau surpris par

la bise. Enveloppée dans un chaperon de drap bleu, et cachant ses pattes

dans un manchon, la guenon ne se sent pas d'aise. Scudéry lui-même

serait bien embarrassé de dire à quel point on en est sur la carte de

Tendre.

A défaut, on serait tenté d'être réservé dans ses suppositions: car plus

loin on aperçoit le mammifère couronné poussant sur la glace, avec toute

l'anxiété d'un amant et la grâce d'un parfait cavalier, le traîneau où

s'épanouit sa femelle. Ici Crébillon seul lutterait d'esprit avec

Watteau. S'il eût peint, à coup sûr, il n'eût pas dit autre chose. Le

trait est délié, net, élancé, l'expression cavalière, la couleur

effrontée. Cette peinture-là est un pamphlet. Elle se lit.

Cette fois nos amoureux n'ont probablement plus rien à s'apprendre. Je

vois mes singes dans le troisième panneau, avec leurs figures allongées,

cherchant à se distraire dans les cartes. A leurs côtés une guenon de

bonne compagnie leur parle de la chronique galante qui préoccupe en ce

moment le peuple des sapajous.

L'impitoyable Watteau abuse de la permission. Il est vrai que, lorsqu'un

prince du sang commande un pareil tableau, le peintre aurait mauvaise

grâce à n'être pas aussi séditieux que possible dans l'exécution. Nous

avons vu le singe et la guenon en traîneau et au whist: voici maintenant

la guenon au bain. Sous la fine chemise de batiste se dessinent des

formes souples et paresseuses. Il y a toute la nonchalance de la

mollesse et de la volupté dans le mouvement de la patte de derrière, qui

laisse glisser la mule sur le parquet. Plus tard, le roman de Rousseau

donna beaucoup de vogue chez les femmes à l'abandon calculé de la mule

dans le suprême instant de la séduction. La guenon a deviné _la Nouvelle

Héloïse_.

Sortons du bain. Dans l'avant-dernier panneau, la passion expire. En

pet-en-l'air, en paniers, des mouches et du fard jusqu'à la gorge, la

guenon, sous le costume de bergère des Alpes, est à cueillir les

cerises. Elle fait valoir avec coquetterie le jeu de ses articulations

sur une échelle qui ploie. Ce panneau est le plus embarrassant à

expliquer. Comment dire la maîtresse qui a su captiver le régent, depuis

la saison des glaces jusqu'à la saison des cerises? Je n'en connais

point. Quoi qu'il en soit, c'est peut-être le dernier jour: le beau

singe n'arrive pas, l'ingrat! La guenon descend tristement, le museau

soucieux et tourné vers l'horizon. C'est la paraphrase de la fameuse

chanson du temps: _Attendez-moi sous l'orme_.

Il est enfin venu! Mais quelle froideur de part et d'autre! Dans le

dernier panneau, où on les voit presque dos à dos, à cheval, lui et elle

en costumes du matin exactement semblables, comme il est grave et

cérémonieux avec sa queue qui se trahit sous la soie, ses hauts talons

et la poudre! Elle, comme elle est triste, sous son tricorne, dans son

habit d'amazone! Adieu, mon singe! Adieu, ma guenon! semblent-ils se

dire. Les chevaux ont déjà fait leur conversion opposée: «Adieu, singe,

va manger la France! Adieu, guenon, va la corrompre!»

--Et le drame est fini.

Jamais caricatures publiées à Londres contre la cour de France, jamais

mémoires secrets imprimés à La Haye _aux dépens de la compagnie_, n'ont

poussé si loin que ce chef-d'oeuvre de Watteau le mépris pour l'alcôve

du régent. Il dut être composé dans ces momens de haine fréquente qui

s'élevaient entre Chantilly et les Tuileries. On sait que depuis Henri

IV l'impossibilité pour les Condés d'approcher du trône les avait rendus

la famille la plus sévèrement attentive aux moeurs de la cour. Les

Condés ont toujours été à la dynastie régnante ce que les protestans

furent aux catholiques: supérieurs, moins par vertu que par esprit

d'opposition.

«Le régent, dit Saint-Simon dans ses mémoires, était curieux de toutes

sortes d'arts et de sciences, et, avec infiniment d'esprit, avait eu

toute sa vie la faiblesse, si commune à la cour d'Henri II, que

Catherine de Médicis avait entre autres moeurs rapportée d'Italie. Il

avait tant qu'il avait pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu

parvenir, à ce qu'il m'a souvent dit, et à voir des choses

extraordinaires, et à savoir l'avenir.» (Tome 5, page 121.)

Dépouillons le fait, vrai ou faux, cité par Saint-Simon, de son

exagération, pour nous souvenir seulement des connaissances profondes

que le duc d'Orléans possédait en chimie. Ces connaissances, rares pour

le temps, plus rares chez un prince, commencèrent par le rendre ridicule

aux yeux de la cour, et faillirent plus tard, à la mort du dauphin, le

faire passer pour un empoisonneur de profession.

La seconde salle du château de Chantilly, peinte par Watteau, est une

allusion ironique aux goûts scientifiques du duc d'Orléans, goûts

présumés si meurtriers. Toujours sous les traits d'un singe,--les Condés

tenaient singulièrement à leur figure allégorique,--ce prince souffle

dans des fourneaux, distille des poisons, pèse des venins, et fait des

essais à la façon de la Brinvilliers. Aucun talent descriptif n'est

assez patient, assez riche, assez vrai, pour caractériser les trésors

d'invention mis en oeuvre par Watteau dans ces petites scènes, qui

sont l'origine et la source de la bonne caricature française.

Après avoir encore traversé deux ou trois salles dans le goût de celles

de Versailles, chamarrées d'arabesques d'or, sur les murs, aux plafonds,

sur le bois des croisées, sur le bois des portes, nous arrivâmes à la

salle des Victoires ou salle des Conquêtes. Inclinez-vous!--Plus bas

encore si vous êtes militaire. Ici sont toutes les batailles,

c'est-à-dire toutes les victoires du grand Condé.

Tout est pour le grand Condé: cent cinquante pas de toile couverte de

gloire! On y a mis jusqu'à sa rébellion contre la cour, jusqu'à sa

défaite à Lérida. Ceci est sublime, c'est plus encore, c'est chrétien.

En cela, Vandermeulen a été plus éloquent que Bossuet, car Bossuet n'a

pas osé parler de cette défaite le grand jour où il dit: «Je réserve au

troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix

qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.»

Il est à remarquer que tout ce qui frappe d'admiration, dans le château,

est moins, il faut l'avouer, le fruit d'un amour sincère pour les arts,

chez les Condés, que le résultat fortuit d'un heureux concours

d'artistes dans la confection du mobilier.

Et cela est si vrai que, si les Condés possèdent un monument

remarquable, ce n'est pas une chapelle, une statue, un tombeau: ce

monument est une écurie. Leur galerie est belle, mais elle n'est qu'une

suite d'événemens personnels à la maison; c'est un portrait de famille,

l'histoire à l'huile du grand Condé. Watteau est appelé pour servir une

vengeance de courtisans, pour couvrir d'une fresque scandaleuse les murs

d'un cabinet. Watteau laisse un chef-d'oeuvre: le château avait

simplement besoin de meubles et de tapisseries.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 6 / 18 段