Un soir l'abbé Prévost, en sortant de chez M. le curé de Saint-Firmin,

tomba de toute sa hauteur sur le seuil de la porte, frappé d'une attaque

d'apoplexie. Le curé sort et le prend par la tête afin de l'entraîner

chez lui. Mais il trouve une forte résistance, une résistance

invincible: c'était un moine qui tirait l'abbé Prévost par les

pieds.--Il est à moi! disait le curé.--Non, il n'est pas à vous! il est

à moi, disait le moine de Saint-Firmin: je l'aurai.--Vous ne l'aurez

pas, il m'appartient.--Vous en avez menti.--N'était-il pas moine?--Il ne

l'est plus.--On est toujours moine!--On est toujours abbé!--D'ailleurs

il était dans la rue.--C'est faux, il était sur le seuil de ma

porte.--Au plus fort donc!--Au plus fort donc!

Chacun tiraillait en sens contraire l'infortuné abbé Prévost, qui, pour

trancher la question dans l'intégrité de son libre arbitre, et rester à

son choix moine ou abbé, avait plus besoin d'être saigné à la jugulaire

que d'être tiré à deux prêtres. Il aurait pu en revenir peut-être: il

mourut ou fut tué dans ce double zèle pour avoir son corps.

Le curé triompha: les souliers seuls de l'abbé Prévost restèrent aux

mains du moine, qui courut, éperdu, cette relique à la main, raconter à

ses confrères ce qui venait d'arriver.

--Puisque nous ne l'avons pas eu vivant, il nous le faut mort. Tel fut

le cri général de la congrégation.

--Nous l'aurons mort! répéta le supérieur.

Et seul chargé de cette grande mission, il se rendit chez le curé de

Saint-Firmin, emportant sous sa robe quelque chose de volumineux.

Sans dire un mot, sans employer les argumens, repoussés avec perte, du

premier moine; sans recourir à la violence, le supérieur, étant entré

dans l'appartement où gisait, à côté du curé, le cadavre de l'abbé

Prévost, ouvrit sa robe, et en sortit un sac assez enflé, qu'il vida sur

le parquet. La vue d'une centaine d'écus qui couraient de droite et de

gauche éblouit le curé; il se précipita dessus avec voracité; et tandis

qu'il courait les ramasser sous les tables, sous les armoires, sous le

lit, dans les trous du plancher, le vigoureux supérieur jeta le corps de

l'abbé Prévost sur ses épaules, et l'emporta au monastère. La joie y

fut immense. Depuis quarante ans on aspirait à ce jour de triomphe; il

était arrivé.

L'abbé Prévost fut aussitôt dépouillé de ses habits laïques: on le

revêtit de la robe de moine. On fit à son corps toutes les cérémonies

usitées dans les couvens à la mort d'un frère. La cendre et le cilice ne

furent pas oubliés. Saint Benoît et saint Firmin rayonnèrent de cierges.

La cloche fit son devoir; on ne lésina sur aucun détail.

Le lendemain on l'enterra dans le cimetière du couvent, et sur la pierre

de sa tombe on se garda bien d'écrire ses titres nombreux à la

postérité. On y grava seulement: _Ici repose frère Antoine-François

d'Exile Prévost, moine indigne de Saint-Firmin_.

Après ces deux histoires, le cadet de Chantilly se leva et me demanda si

je n'étais pas curieux de visiter le château de Chantilly, ou plutôt ce

qui reste de l'ancien château de ce nom. Je le suivis, et nous nous y

acheminâmes à pas lents.

Pendant le trajet j'ouvris un petit livre précieux de vétusté que

j'avais porté avec moi en venant à Chantilly; j'en fis tout haut la

lecture à mon compagnon. C'est sous ce titre qu'il parut en 1688: _La

Feste de Chantilly, contenant tout ce qui s'est passé pendant le séjour

que monseigneur le dauphin y a fait, avec une description exacte du

château et des fontaines_.

Par ce récit très-consciencieux, trop consciencieux souvent, d'une fête

donnée à un fils de France, on voit ce qu'était le vieux château de

Chantilly avant d'avoir été renversé par la révolution, et l'on a une

idée exacte de la vie intérieure des grands au dix-septième siècle.

«Monseigneur partit de Versailles le dimanche 22 d'aoust, et arriva dans

la forest de Chantilly par le chemin de Lusarche. M. le duc et M. le

prince de Conty le reçurent au bout de la forest, vers le milieu de la

vieille route. Comme c'estoit le lieu où monseigneur devoit chasser, M.

le prince y estoit pour lui faire commencer la chasse. Il prit ce

divertissement jusqu'à cinq heures du soir, et le plaisir qu'il y trouva

fut d'autant plus grand, qu'il vit s'élever quantité de perdreaux et de

faisandeaux. Ce fut le premier plaisir que monseigneur prit en

approchant de cette délicieuse maison de Chantilly. Il alla jusques au

lieu nommé _la Table_, qu'on dit estre justement au milieu de la forest,

toujours accompagné de M. le prince. La figure de ce lieu est ronde; il

a vingt-trois toises de diamètre et est partagé en douze routes qui ont

pour centre le point du milieu de cette place. Elles sont toutes bordées

de charmilles et ont chacune cinq toises de large et environ une lieue

de long. Dans le milieu de ce rond on avoit eu soin d'élever une

feuillée, dont la forme suivoit le mesme plan. Elle estoit de sept

toises et demie de diamètre, et élevée sur une estrade de cinq pieds de

haut. Cette feuillée estoit percée de douze portiques qui aboutissoient

à chacune des douze routes dont je viens de vous parler. La corniche

estoit saillante en dehors ainsi qu'au dedans. Tout le dôme, les

cintres, les pilastres et les appuis estoient recouverts de feuilles de

chesne. Des branches de genièvre formoient les balustrades. Tous les

portiques estoient ornez de gros festons de feuilles de chesne et de

bouquets de fleurs. La table où la collation fut servie estoit au milieu

de cet édifice. Une grande corbeille d'argent en occupoit le point du

milieu. Elle estoit soutenuë sur douze consoles à jour de vermeil doré

qui répondoient à chacune des douze arcades. Ces douzes consoles

estoient jointes les unes aux autres avec des guirlandes de fleurs, et

portoient chacune deux petites corbeilles d'argent remplies de fruits.

La grande du milieu l'estoit de fruits et de fleurs.

»On mit sur cette table le couvert de monseigneur, vis-à-vis le milieu

de la route qui va à Chantilly. Tout le pourtour de cette place, de

vingt-six toises de large, estoit de treillage de feuillée.

»Monseigneur entendit en arrivant un concert de timbales et de

trompettes qu'on avoit postez dans le bois. Ce prince trouva tout le

dedans du dôme vide, et la table servie de vingt-quatre bassins de rost

et de quatre plats d'entremets autour de chaque bassin, ce qui faisoit

six-vingts plats. Ce prince arriva dans l'instant qu'on venoit de poser

le dernier plat chaud sur la table. Comme il n'y avoit que le couvert de

monseigneur, il ordonna qu'on en mist d'autres, et la table en fust

aussitost garnie; mais on n'en mit point vis-à-vis de ce prince. M. le

prince, M. le duc et M. le prince de Conty furent placés à costé de

monseigneur, et les seigneurs de sa suite occupèrent le reste des

places. On releva les entremets chauds pour en mettre de froids. Je

n'entre point dans le détail des fruits et des confitures, cela iroit à

l'infiny. Je vous diray seulement que dans les flancs des corbeilles

ovales estoient de riches cuvettes remplies de toutes sortes de

liqueurs. Ces cuvettes estoient accompagnées de soucoupes garnies de

glaces et de quantité de verres à liqueur de différentes manières. Un

moment après que l'on eut servy le fruit, le bruit de guerre, formé par

les trompettes et par les timballes, cessa tout-à-coup, et dans le même

instant on entendit dans la route qui estoit vis-à-vis monseigneur une

harmonie de hautbois, de flûtes, de musettes et de divers autres

instrumens champestres. On l'écouta quelque temps sans voir rien

paroistre, et tout estoit si bien concerté qu'il n'y avoit pas une seule

personne dans la route, qui devoit estre remplie un instant après.

L'harmonie ayant diverty les oreilles pendant quelque temps, on aperçut

de loin le dieu Pan, qui estoit suivy par quatre-vingt-dix faunes,

sylvains, satyres et autres divinitez, qui ont accoutumé d'accompagner

ce dieu dans les bois.

»Toute cette troupe parut d'abord à un demy-quart de lieue de la table,

et on ne se mit en marche qu'après que monseigneur eut eu le temps de la

remarquer. Le dieu Pan, que l'on voyoit à la teste, estoit représenté

par M. de Lully, surintendant de la musique du roy, qui battoit la

mesure avec son thyrse. Il estoit suivy de vingt-quatre satyres et de

toutes les divinitez qui habitent les forests. On entendoit des hautbois

et plusieurs autres instrumens champestres, au son desquels se faisoit

la marche. Les danseurs, au nombre de vingt et un, qui avoient tous des

massues, estoient montés sur les épaules les uns des autres et formoient

des groupes surprenans. Ils estoient suivis de cinquante-un musiciens

qui portoient, chacun sur leur teste, une corbeille remplie de fruits

peints, représentant des fruits de bois, comme pignons, pommes de pin,

gourdes, et autres qui ne sont connus que parmy les satyres. Ils

tenoient chacun une branche de chesne. Quand chacun eut pris sa place,

les satyres firent une danse fort extraordinaire. Elle plut beaucoup à

monseigneur et receut de grands applaudissemens. Cette danse, qu'on

pourroit nommer un petit ballet, estant finie, les musiciens avancèrent

vers l'escalier, qu'ils montèrent sur deux lignes au son des instrumens,

et lorsqu'ils furent arrivez sur l'estrade, ils se séparèrent les uns à

droite et les autres à gauche, de manière qu'ils entourèrent la table.

Les hautbois parurent ensuite, et les danseurs montèrent ensemble.

Ceux-ci, s'estant pris par la main, dansèrent autour de monseigneur.

Pendant qu'on dansoit autour de la table, les musiciens descendirent par

un escalier qui estoit derrière monseigneur, et se rendirent dans une

allée que l'on voyoit à costé de celle par où tout ce divertissement

estoit venu. Ils y trouvèrent les piqueurs endormis avec leurs chiens.

On entendit alors toute la forest retentir du bruit de ces paroles:

/p

Debout! Lysiscas, holà! debout!

Pour la feste ordonnée

Il faut préparer tout!

p/

Les piqueurs se levèrent, et après avoir fait toutes les actions qui

pouvoient marquer qu'ils estoient profondément assoupis. On entendit

ensuite un grand bruit de cors, et dans cet instant un cerf ayant

traversé la route à la vue de monseigneur, ce prince s'écria comme

souhaitant d'avoir des chiens. Dans le mesme temps on vit paroistre une

meute que l'on découpla après le cerf. Monseigneur, voyant que les

chiens chassoient si bien, témoigna estre fasché de n'avoir des chevaux

que pour tirer au volant. En ce moment, on en vit paroistre d'autres,

sur quoy ce prince monta pour suivre la chasse avec tous les seigneurs

qui l'accompagnoient. Il courut le cerf, qui fut pris dans l'étang de

Cormeille, après l'avoir couru environ une heure.

»Cette chasse estant finie, monseigneur prit le chemin du chasteau et

dit qu'il avoit pris beaucoup de plaisir. Les airs estoient de M. Lully

le cadet, surintendant de la musique du roy, et toute la danse de M.

Pécourt, danseur ordinaire des ballets. Les habits des faunes et

sylvains estoient faits sur les dessins de M. Berrain, dessinateur

ordinaire du cabinet du roy, ainsi que toute la feuillée.

»Monseigneur arriva à Chantilly par l'une des grandes routes de la

forest, au bout de laquelle on trouve une grande demy-lune par laquelle

on entre dans une avant-cour qui n'est pas encore entièrement achevée;

elle est toute entourée d'eau, et située entre un étang nommé l'_étang

de Sylvie_ et le grand chasteau. On voit deux pavillons à droite et à

gauche du pont-levis. Cette demy-lune aboutit à un fer-à-cheval par

lequel on monte sur une grande terrasse, au milieu de laquelle est une

statuë équestre de bronze du dernier connestable de Montmorency. Cette

statuë se trouve vis-à-vis de l'entrée du grand chasteau. C'est un

édifice fort ancien et très-irrégulier, assis sur une roche, au milieu

de grosses sources qui forment un grand fossé. Cependant plusieurs

grosses tours ne laissent pas de le rendre très-agréable à la vuë. M. le

prince fait travailler présentement à rendre le dedans de la cour

régulier, et à donner au dehors une face toute nouvelle, soit par

l'ouverture de trois rangs de fenestres, et deux grands balcons qui

régneront tout autour du château, soit par les combles, qui seront tous

d'égale hauteur, et à la mansarde. A costé gauche du fer-à-cheval est un

grand logement détaché du chasteau, dont le rez-de-chaussée est à fleur

d'eau du grand fossé. C'est dans ce lieu où le logement de monseigneur

avoit esté marqué, de mesme que celui de madame la duchesse et de madame

la princesse de Conty, la douairière. Ce second chasteau avoit esté

autrefois basti par M. de Montmorency, et on l'appeloit la

_Capitainerie_. Les ornemens de dehors sont des pilastres d'ordre

corinthien. Ils composent la porte d'entrée de la cour et la façade du

costé du petit parterre. Tout le retour est soutenu d'un grand balcon en

manière de fausse braye. Le logement d'en bas du petit chasteau est

composé de deux appartemens dont la salle est commune à l'un et à

l'autre. Cette salle est ornée de tableaux représentant les plus belles

maisons de campagne de Paris. Toutes les pièces des deux appartemens

auxquels elle sert de communication sont ornées d'autres tableaux

représentant diverses fables de l'antiquité; en sorte que l'une des

chambres fait voir l'histoire de Vénus, une autre celle de Diane, une

autre celle de Flore, une autre celle de Bacchus, et une autre celle de

Mars.

»Toutes ces chambres, qui sont percées en enfilade, règnent le long du

balcon en fausse braye dont on a parlé, et aboutissent à un grand salon

en retour. Tout cet espace est remply de diverses fables curieuses, de

bustes avec leurs gaines et de meubles très-singuliers. Outre cela, il y

avoit plusieurs tables pour toutes sortes de jeux. De ce logement,

lorsqu'on a passé par un vestibule qui est ouvert par deux grandes

arcades du costé de la cour et du petit parterre, on monte dans

l'appartement qui est au-dessus et qui se trouve situé en plain-pied au

rez-de-chaussée de la cour du grand chasteau, auquel il est joint par

un pont qui traverse le grand fossé. Cet appartement est composé d'un

grand salon qui n'est pas encore entièrement fait. De ce salon, on entre

dans une grande antichambre après laquelle il y a un cabinet, dont la

vue donne d'un costé sur les jardins et de l'autre sur une grande

pelouse qui borde la forest. Après ce cabinet, on en trouve deux autres

de moindre grandeur. L'un donne entrée dans une galerie qui est percée

du costé de la forest. On voit dans cette galerie des tableaux

représentant, chacun par ordre des temps, une campagne de feu monsieur

le prince. La principale action de la campagne, soit siége ou bataille,

peinte en grand, occupe le milieu du tableau. Les autres actions de la

mesme campagne sont peintes en petit tout autour dans des cartouches. Le

premier tableau représente la campagne de 1643, c'est-à-dire la bataille

de Rocroy. Dans le second tableau est représentée la campagne faite en

Allemagne en 1644. Les combats donnés devant Fribourg, les cinquième et

dixième aoust, sont peints dans le milieu, avec les retranchemens de

l'armée bavaroise qui furent forcez par celle que commandoit feu M. le

prince, alors duc d'Anghien. Dans un grand cartouche, au bas est le plan

de Philipsbourg; dans les six cartouches qui sont au costé droit du

tableau sont représentez Oppenhein, Beingen, Lichtnau, Dourlach,

Mayence et Landau. Dans les six du côté gauche, on voit Worms, Spire,

Creustzenach, Bacharach, Neustad et Baden. Au troisième tableau, qui

représente la campagne de 1645, est la bataille de Norlinguen, donnée le

3 aoust, entre l'armée du roy, commandée par M. le prince, et celle de

l'empereur. Le quatrième tableau fait voir la campagne de 1646; au

milieu est la ville de Dunkerque, et à droite et à gauche on voit

d'autres actions qui regardent le siége de la mesme ville. Les autres

campagnes doivent estre peintes sur d'autres tableaux pareils dont les

places sont marquées dans la mesme galerie, mais qui ne sont pas encore

dessinez.

»Tout cet appartement estoit éclairé par un nombre infiny de lustres et

de girandoles de cristal. Lorsqu'on eut soupé, monseigneur tint

appartement. Après vous avoir fait une description des deux chasteaux,

je crois vous devoir parler, non pas de toutes les beautez des jardins,

car je ne vous en entretiendray qu'à mesure que je vous parleray des

promenades qu'y fit monseigneur, mais de ce qu'ils offrent à la vue de

ceux qui sont dans les appartemens. En arrivant sur la terrasse, où je

vous ay dit qu'estoit la figure du grand connestable de Montmorency, on

découvre un grand escalier, au bas duquel est un grand rondeau, et au

milieu de ce rondeau une gerbe de plusieurs tuyaux. Au-delà de ce

rondeau on découvre un grand parterre séparé en deux parties par la

croisée du grand canal. Il y a cinq grandes pièces d'eau dans l'une et

l'autre partie, et chacune de ces pièces d'eau a un jet d'eau. Ces deux

parties sont soutenues d'une grande allée d'ormes en terrasse avec des

ifs et des piceas entre deux. Au-delà du grand canal est un demy-rond

qui ferme la croisée, et dont il s'élève insensiblement jusqu'au haut de

la coste une espèce de fer-à-cheval qu'on appelle _Vertugadin_.

»Le lundy, monseigneur alla courir le loup aux environs d'un village

appelé la Chapelle; et au retour de la chasse, ce prince entra dans son

appartement, d'où il sortit quelque temps après pour prendre après le

plaisir de la promenade.

»Il traversa le petit parterre, et, ayant passé le grand fossé sur un

pont de bois, il trouva à sa gauche un grand parterre, enfermé, d'un

costé du fossé, de l'orangerie, et de l'autre d'une galerie et d'un

canal. Ce parterre est entouré d'orangers parfaitement beaux.

»On y voit cinq pièces d'eau avec leurs jets. Celle du milieu a pour

pied l'Hydre, dont chaque teste vomit une quantité prodigieuse d'eau. On

y voit aussi la fontaine des Grenouilles; elle est située dans un

triangle au-dessous de la terrasse du grand fossé du chasteau. Entre

cette terrasse, le canal du Dragon, et le petit bois de Chantilly, qui

est à costé du parterre de l'orangerie. Le Dragon est une manière

d'animal marin qui paroist sortir de dessous la terrasse du fossé. Il

vomit l'eau de la décharge de ce fossé dans une coquille, qui retombe

dans un canal qui est le long d'un des costez de la pièce où est la

fontaine des Grenouilles. On descend dans le parterre par un escalier de

quatre ou cinq grandes marches fort grandes et fort belles. Aux deux

costez de cet escalier sont des nappes d'eau perpétuelles, grandes,

belles et bien fournies, qui tombent dans de grands bassins quarrez,

avec des bouillons et bruits d'eau. Dans ce mesme parterre sont quatre

grands piceas, dont le moindre a plus de soixante pieds de haut. Du

costé du canal, l'allée est garnie de platanes, dont le plus vieux a

plus de cent cinquante ans. Cet arbre est fort rare en France; sa

feuille est à peu près comme celle de vigne, et il se dépouille tous les

ans de son écorce. De ce parterre, monseigneur entra dans une isle par

un grand portique de treillage. A costé de cette isle on en voit une

autre plus petite. Elles sont partagées par trois canaux. La grande est

ornée de plusieurs allées, de grandes palissades, de deux grosses

fontaines enfermées dans des portiques, et de plusieurs ornemens de

treillage d'un dessin très-agréable et d'une propreté surprenante.

L'extrémité de l'isle est revestue de pierre de taille. On y voit douze

jets d'eau qui sortent d'autant de bassins, au-dessous desquels est une

cascade de toute la longueur de la pointe de l'isle et des deux canaux.

On trouve dans la petite isle des allées de grands aunes, des

palissades, un treillage en demi-rond, et une fontaine dans le milieu.

Deux dragons de bronze semblent y combattre; il y en a un renversé qui

pousse un grand jet d'eau, et l'autre en dégorge en abondance sur ce

premier. Vis-à-vis de cette fontaine et à la pointe de la mesme isle,

est un appartement de treillage composé de quatre pièces. Ces quatre

pièces se trouvent sur un terrain qui a en face la vue du canal, à

droite la prairie, et à gauche des jardins.

A l'issue de la promenade, monseigneur alla voir l'opéra, que

monseigneur le prince avoit fait faire exprès, son altesse sérénissime

ne voulant point donner de divertissement qui eût esté déjà vu. Le lieu

mesme fut construit pour ce seul spectacle, et M. le prince ayant choisi

l'orangerie de Chantilly, qui règne tout le long du parterre avec une

terrasse magnifique, dit à M. Berrain d'y construire, non seulement un

théâtre, mais aussi une salle magnifique. L'orangerie a soixante-dix

toises de long et vingt-sept pieds de large. M. Berrain la divisa en

trois parties, séparées par des portiques d'architecture, sans y

comprendre le vestibule par où l'on y entre, et duquel on voyoit cette

longue étendue éclairée de deux rangs de lustres. Il seroit difficile de

trouver rien de plus magnifique et, dont les ornements fussent plus

diversifiez. Plus on approchoit, plus on voyoit que la magnificence

alloit toujours en augmentant; la dernière salle estant infiniment plus

riche que la première, et le théâtre encore davantage.

»Le vestibule estoit orné de grands arbres qui cintroient et cachoient

toute la voûte. Les pieds de ces arbres estoient dans une seule caisse

qui régnoit tout autour du vestibule et qui estoit peinte en porcelaine

et ornée des chiffres de monseigneur, avec des attributs de ce prince.

On pouvoit prendre ce vestibule pour une très-belle allée. Ce vestibule

estoit éclairé de plusieurs lustres; ce qui, parmi la verdure des

autres, produisoit un effet très-réjouissant. On se sentoit excité à

passer outre à travers un superbe portique, sous lequel il falloit

passer pour entrer dans la pièce suivante. Il servoit d'ouverture à une

galerie de seize toises de long sur vingt-six pieds de haut. Entre les

lambris et la corniche, on voyoit une très-belle tapisserie toute d'une

mesme suite et qui est nommée _tapisserie de Vénus_. Et au bout de cette

galerie on montoit trois marches pour entrer dans la troisième pièce,

qui estoit la salle de l'opéra; elle avoit cent quarante-deux pieds de

long, en y comprenant le théâtre et l'orchestre. L'ordre de son

architecture, ainsi que celuy de la façade du théâtre, estoit ionique

composé. Entre les pilastres, des deux costez du théâtre, estoient deux

grandes figures de ronde bosse, chacune de six pieds de haut: l'une

représentoit la poésie, et l'autre la musique. Ce fut sur ce théâtre que

l'on représenta l'opéra. Les vers n'en pouvoient estre que beaux,

puisqu'ils estoient de M. Leclerc, de l'Académie françoise. Ils avoient

été mis en musique par M. Lorenzany, maistre de chapelle de la feue

reyne, dont les ouvrages sont fort estimez, et M. Pecour avoit fait les

entrées qui composoient les divertissements, hors deux qui estoient de

M. Lestang. Cet opéra, intitulé _Orontée_, fut chanté par l'Académie de

la musique de Paris, et il y avoit outre cela trois des meilleurs

musiciens de la musique du roy.

»L'ouverture du théâtre se fit par la représentation d'une grande et

belle forest, que la diversité des arbres et des routes faisoit

paroistre fort spacieuse. Lorsqu'on eut levé la toile, on vit le dieu

Pan dans le fond de cette forest. Toute sa suite, sylvains, satyres et

faunes, estoient en groupes en divers endroits. Il commença le prologue.

Comme tous les vers qu'on y chanta regardent le roi et monseigneur le

dauphin, je ne veux pas vous priver de la satisfaction que vous aurez à

les lire. Voici ceux qui furent chantez d'abord par le dieu Pan.

C'estoit M. Moreau qui faisoit ce personnage.

/p

J'ai veu tous les règnes des roi

Célèbres par leurs exploits,

Et dans mon souvenir j'en conservois la gloire;

Mais depuis que Louis s'est fait voir à mes yeux,

Tous ces mortels sortent de ma mémoire,

Et je ne mets que luy dans le rang de nos dieux.

p/

»Pan eut à peine achevé ces vers qu'une troupe de driades et

d'hamadriades se fit voir. Voicy ce que chanta une des driades:

/p

O gloire incomparable

De Louis!

Les siècles seront éblouis

A l'éclat admirable

De ses faits inouis!

p/

»La décoration du premier acte représentoit le temple de Vénus.

* * * * *

»L'opéra finit par une feste galante que fit une troupe d'Égyptiens

pour se réjouir d'une aventure qui leur donnoit un roy si digne de

l'estre.

»Monseigneur marqua, avec l'honnesteté qui luy est ordinaire, qu'il

s'estoit beaucoup diverty à cet opéra.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 5 / 18 段