la France, à la faveur des querelles des ducs avec les barons, et des
comtes avec les rois.
Les règnes suivans, jusqu'à Henri III, n'offrent rien pour l'histoire de
cette forteresse. François Ier la fit réparer avant qu'elle ne
tombât, vers la fin du XVIe siècle, aux mains des ligueurs, qui en
donnèrent le commandement à Rieux, ce capitaine si célèbre par les
brigandages dont il épouvanta la contrée.
Si le goût de François Ier éclate quelque part avec cette prodigalité
dont on s'étonne, c'est assurément dans les châteaux tout pleins de ses
amours, de ses intrigues, de ses magnificences, de ses chiffres et des
travaux de ses artistes. François Ier justifie sa haute renommée par
là bien plus encore que par ses prétendus encouragemens donnés aux
lettres. Trop souvent confondu avec Léon X, François Ier fut le père
des châteaux et non le père des lettres.
Rieux fut pendu devant l'Hôtel-de-Ville de Compiègne; mais le château de
Pierrefonds ne se rendit que sous Louis XIII, cédant enfin à l'attaque
d'une armée de quatorze mille hommes d'infanterie, commandés par Charles
de Valois, qui s'en rendit maître après six jours de tranchée. On
essaya de le démanteler l'année suivante, on ne le put; ses murailles
furent trouvées si dures, qu'on se contenta de les entailler et de les
réduire à l'état où elles sont aujourd'hui. Ces fortifications de
révolte sont les plus complètes que nous possédions de ce temps-là.
Elles appartiennent à la famille régnante d'Orléans.
Après tant de demeures martelées par la sape, noircies par l'incendie,
crevassées par les boulets, il est consolant de reposer le regard sur le
paisible _Villebon_, retraite de Sully.
Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII, jeta les
fondemens du joli château de Maintenon; ses successeurs le vendirent à
cette Françoise d'Aubigné, dont la destinée fut plus merveilleuse encore
que celle de Louis XIV. Après la mort de Mme de Maintenon, la terre
passa à sa nièce, qui la transmit, par alliance, à la famille de
Noailles, dans laquelle elle se trouve encore de nos jours.
On rattacherait à ce groupe de pierres inoffensives, dont les échos
dorés n'éveillent que des noms de rois amoureux, de maîtresses de rois
et de ministres pacifiques, Vigny, beau château bâti par le cardinal
d'Amboise. Avant la révolution, il appartenait au prince de Soubise, qui
l'avait cédé à Mme de Guémenée. Il passa à la famille de Rohan en
1822; il est aujourd'hui à MM. Decher et Lefèvre, qui l'ont fait réparer
avec beaucoup de goût.
Rambouillet n'était au XIVe siècle qu'une seigneurie possédée par la
famille d'Argennes, dont les membres prirent, sous Louis XIII, le titre
de marquis de Rambouillet. En 1706, cette famille le céda au comte de
Toulouse, prince légitimé, pour qui cette terre fut érigée en
duché-pairie. On montre encore dans la grosse tour la chambre où mourut
François Ier, en 1547, à l'âge de cinquante deux ans.
Si nous passons plus rapidement sur ces résidences que sur celles d'un
âge plus éloigné, dont il a été fait mention au commencement de cet
avant-propos, c'est que nous supposons le lecteur assez versé dans notre
histoire pour les apprécier comme nous; et c'est aussi parce que leur
état de conservation n'imposerait pas de grands sacrifices à l'état,
s'il en devenait possesseur, que nous nous bornerons à les classer,
plutôt qu'à en détailler le mérite incontesté.
Ne suffit-il pas de nommer Chambord, Valençay et Chenonceaux, pour
présenter à l'esprit trois palais connus de tout le monde, et que toute
nation s'honorerait de posséder, quand même elle aurait déjà
Saint-Cloud, Fontainebleau et Versailles?
Mesnières soutient le parallèle avec Chenonceaux; même ordonnance, même
grand goût. Le propriétaire de Mesnières, M. le marquis de Biancourt,
est mort dernièrement; c'était un homme épris d'un véritable amour de
l'art, et qui avait restauré, pierre à pierre, dans son vieux style et
sa naïveté première, ce château, perle inestimable de la renaissance.
Dans le voisinage de Chevreuse est Dampierre, château possédé autrefois
par le cardinal de Lorraine et embelli par le duc de Luynes, dans la
famille duquel il passa pour n'en plus sortir. Mansard l'a caractérisé
par la forme particulière de quelques additions de maçonnerie assez
estimées.
Nous n'osons renvoyer le lecteur à notre histoire du château d'Écouen,
pour lui rappeler les principales scènes dont cette demeure des
Montmorency fut le théâtre. D'ailleurs Écouen sort de notre cadre,
puisqu'il fait partie des domaines royaux, à la physionomie
insaisissable et sans type, et n'a besoin, au surplus, pour être à
l'abri de la démolition, que de rester sous la protection conservatrice
du jeune prince héritier des Condé.
Quoique aussi dégradé et vermoulu que le cardinal Duprat, qui y finit
ses jours détestés, le château de Nantouillet mérite une place dans
notre musée à côté des plus gracieux monumens conçus sous le règne de
François Ier.
Si le goût admettait comme type l'architecture qui ne se recommande que
par l'excès des proportions ou que par le mélange de toutes les
architectures, sans avoir le charme sérieux d'aucune, s'il acceptait
cette architecture, ni brune et musculeuse comme celle des temps moyens,
ni blonde comme celle de la renaissance, architecture sans nom, née
entre Louis XIII et Louis XIV, comme une fronde, comme une guerre
civile, il faudrait ne pas omettre ici, avant de fermer les portes de
notre musée: _Grosbois_, _Ormesson_, _Maisons-sur-Seine_,
_Vaux-le-Praslin_ et quelques autres châteaux d'une illustration plus
digne de l'indiscrétion des mémoires que de la gravité de l'histoire.
Un duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, construisit _Grosbois_
vers la fin du XVIe siècle: c'était magnifiquement loger une
disgrâce. Achille de Harlay donna à cette propriété, qui ressemble à une
maison royale autant qu'un fils naturel ressemble à un fils légitime,
des développemens considérables. L'étendue du parc de Grosbois égale
celle du bois de Boulogne.
On prétend que Henri IV fit bâtir, à Amboïle, le château d'_Ormesson_
pour Mlle de Senteny, dont il était amoureux. La tradition s'appuie
sur ce qu'on y vit long-temps le portrait de cette favorite. Pour
l'honneur de la demoiselle, je trouve la tradition fort peu fondée, si
elle n'a pas d'autre base. Quoi qu'il en soit, la construction
d'Ormesson ne peut remonter beaucoup au-delà du règne de ce prince, car
la brique y domine. Amboïle, voisin de la capitale, a pris depuis près
de deux siècles le nom de la famille d'Ormesson, à qui cette terre
appartient encore de nos jours.
Maisons-sur-Seine est à M. Laffitte. Ce fut le surintendant des finances
René de Longueil qui fut chargé de sa construction; il fut acheté, je ne
sais plus à quelle époque, par M. Laffitte, banquier, qui l'a loué,
depuis plusieurs années, à un autre banquier, qui ne laisse voir ce
château à personne. Il y aurait une puérile affectation à insister sur
cette triple occupation de Maisons-sur-Seine par trois banquiers, si
notre opinion que tous les châteaux vont tôt ou tard aux gens de finance
n'était raffermie par le poids de cette observation même.
Bâti au sortir de la minorité turbulente de Louis XIV, au moment de la
splendeur naissante de la monarchie, le château de Vaux marque le
dernier passage de la construction militaire et défensive à la
construction pleinement courtisane et soumise. Les quatre tourelles qui
faisaient jadis la garde de toute propriété ont disparu. A quoi bon voir
de haut et au loin? Toute terre appartient au roi: au roi seul la
consigne générale du pays. La défense et l'attaque sont son affaire. Il
n'y a plus qu'un château en France dont l'existence soit souveraine,
c'est le Louvre. Vaux accepte cette domination, et déguise son
abaissement sous un luxe qui en adoucit l'humiliation; en échange de sa
soumission, l'indulgence royale lui permet d'inutiles fossés, un
pont-levis de quelques pouces, un gouvernement avec droit de haute et
basse justice, pourvu que ce droit ne soit jamais exercé, et une pièce
de canon, à la condition expresse de ne jamais érailler son beau
cylindre de fer par l'intromission du boulet. Au seigneur le canon, au
roi les boulets empilés sous la sauve-garde du grand-maître de
l'artillerie de France. Soyez seigneur de Vaux, vicomte de Belle-Isle,
Nicolas Fouquet, mais que votre seigneurie soit un pied-à-terre de cour
et non un titre de puissance. Mettez toute votre gloire, réduisez toute
votre autorité, appliquez tout votre or à n'être qu'un rayon du soleil
qui vous a fécondé. Que tout soit fait en vue de la majesté royale;
effacez-vous derrière son éclat.
Et c'est ce que ne comprit pas assez Fouquet. Si tout, dans son
château, est vraiment trop réduit pour un roi, tout en réalité y est
trop brillant pour un vicomte. Vaux attend toujours Louis XIV, quoiqu'il
ne soit préparé que pour le recevoir un jour et une nuit. C'est là le
caractère de cette résidence, modèle assez fidèlement conservé, en tout
cas très-facile à rétablir, de toutes les résidences limitrophes de la
période de Louis XIII et de celle de Louis XIV.
Vaux, qui fut le rêve le plus brillant de l'homme le plus brillant du
grand siècle; Vaux, où se trouvèrent un jour la mère de Louis XIV, Louis
XIV, Henriette d'Angleterre et mademoiselle de La Vallière, création si
belle et si pure, que les siècles lui laisseront son nom de demoiselle,
comme une éternelle couronne; Vaux, qui rendit Louis XIV jaloux;
jalousie terrible qui tarit en une nuit les eaux de ce palais, éteignit
les mille lampes de sa fête, fit jaunir les feuilles des bosquets et
blanchir les cheveux de Fouquet; Vaux est aujourd'hui gardé par un chien
de Terre-Neuve.
CHANTILLY.
Qui ne connaît pas Chantilly n'a rien vu de ce qui constituait autrefois
le goût des courtisans. Je ne crois pas que Versailles et Saint-Germain
attestent, dans leur disposition architecturale, un caractère plus
précis de moeurs et d'époque. Le château de Chantilly, celui qui a été
bâti sur les ruines et avec les débris de l'ancien château de ce nom,
est une succession visible d'imitations: c'est la copie en petit de
toutes les résidences royales. Ainsi Saint-Cloud a sa pièce d'eau,
Chantilly a la sienne; Versailles son grand escalier de marbre,
Chantilly son grand escalier, de pierre, il est vrai. Une belle forêt
entoure Saint-Germain, on a placé Chantilly dans une forêt. Les
proportions sont moins fortes, mais la ressemblance s'y trouve. Cette
vanité d'avoir, depuis le grand Condé, et peut-être depuis les
Montmorency, absolument comme la cour, même étalage, même faste
domestique, de rivaliser avec elle et de l'emporter parfois sur elle en
magnificence, a souvent éveillé la susceptibilité de l'étiquette royale.
Blessés secrètement dans leur amour-propre, c'est peut-être à cause de
ce luxe qu'ils ne pouvaient empêcher que Louis XIV et Louis XV n'ont que
rarement honoré de leur présence la demeure des princes de Condé.
Quoi qu'il en puisse être, aujourd'hui que toutes ces gloires sont
mortes, qu'il n'y a sérieusement plus de cour ni de courtisans, de grand
roi à Versailles ou à Trianon, de grand prince à Chantilly, Chantilly
n'est pas moins un lieu admirable de repos et de grandeur. On y respire
une oisiveté noble, une paresse de héros. Les sens n'ont qu'à s'ouvrir.
Tout y est paysage, lacs, gazons, solitude et parfums. Comment Le Sage
a-t-il fait pour mourir au beau milieu de la forêt de Chantilly?
C'est sous les beaux tilleuls de cette forêt que je fus abordé par un
vieillard appuyé sur un bâton blanc; un vieillard comme il n'en existe
pas dans Paris, où personne ne veut être vieux; un de ces véritables
vieillards, tels que Fénelon aimait à les peindre dans son _Télémaque_:
chevelure blanche, front pur de toutes rides, corps légèrement voûté,
mais fort, comme ces acquéducs dont quelques arches seules ont cédé: ils
datent des Romains.
--Monsieur aime à relire ce nom gravé sur ce beau chêne? me dit-il.
--C'est celui de Santeuil; j'ai plaisir à le retrouver ici.
--Je l'ai presque connu, M. Santeuil.
--Vous avez presque connu M. Santeuil! Je n'ai jamais vu d'aussi vieux
rentier que vous, monsieur, car vous êtes rentier: il n'y a à Chantilly
que des rentiers et des tilleuls.
--Vous êtes étranger, je le vois à votre méprise. Mon habit devrait vous
apprendre que je suis cadet.
--Cadet?
--Oui, pensionnaire de l'hôpital de Chantilly fondé par le grand
Condé;--sa grande ame soit en paix!--où l'on n'entre qu'à soixante ans.
Il y a trente ans que je suis cadet. C'est le titre qu'on donne aux
pensionnaires.
--Vous avez quatre-vingt-dix ans!
--Je vous ai dit d'abord que j'ai presque connu M. Santeuil, dont vous
lisiez le nom sur ce chêne, car il m'en a été souvent parlé par un
pensionnaire qui mourut quelques mois après mon entrée dans
l'établissement; et ce pensionnaire avait cent ans. Il avait vu M.
Santeuil.
Nous nous assîmes au pied du chêne de Santeuil:
--M. Santeuil, comme vous devez le savoir, me dit-il, a composé de fort
beaux vers latins sur toutes les merveilles du château de Chantilly. Il
en a fait sur le bois de Sylvie, sur le labyrinthe, sur ces jets d'eau
qui, selon M. Bénigne de Bossuet, _ne se taisaient ni jour ni nuit_; sur
les parterres, sur les statues. Ah! c'était un grand homme, M. Santeuil!
Un jour que mademoiselle de Clermont lui avait jeté un verre d'eau au
visage, Santeuil s'était retiré dans les profondeurs du bois de Sylvie
pour méditer une vengeance à sa façon, c'est-à-dire une épigramme à la
manière de Martial. Selon son habitude, il avait chassé avec ses pieds,
dans sa marche poétique et précipitée, toutes les feuilles sèches,
toutes les branches tombées. Les oiseaux étaient partis épouvantés à sa
voix rauque et bruyante. Déjà il avait jeté dans les haies son chapeau,
sa canne et ses gants; il avait défait son pourpoint, son
haut-de-chausses, les boucles de sa chaussure, il n'avait plus qu'à
déchirer sa chemise; la muse se révélait. Santeuil ne composait pas
différemment. Au milieu d'une strophe, et suant comme s'il fût revenu de
la moisson, il aperçoit, debout contre un arbre, la figure pensive, une
jeune et belle fille qui le regardait. Le poète était chaste et
d'ailleurs élevé aux belles manières de cour. Tant bien que mal, il noua
en rougissant tout ce qu'il avait dénoué, et s'approcha de la jeune
fille. De près il la trouva encore mieux que de loin. Il reconnut même
qu'elle avait la peau blanche et le visage ovale. Les visages ovales
étaient alors en vogue. C'est tout ce qu'il vit, et ce fut assez pour
lui faire oublier ce jour-là le verre d'eau de mademoiselle de Clermont
et l'épigramme latine, et Martial. En très-bon français, et avec
beaucoup d'emphase, il exprima son admiration, et finit, d'enchantement
en enchantement, de métaphore en métaphore, par avouer à la belle
inconnue qu'elle était la muse qu'il cherchait, puisqu'il l'avait
rencontrée en un tel moment et sous les ombrages de Sylvie. Un
pentamètre expira sur ses lèvres.
--C'est vous que je cherche aussi, monsieur Santeuil, lui dit
Rose;--c'était le nom de la jeune fille.--Venez demain, au point du
jour, au carrefour de Diane, j'ai à m'entretenir avec vous.
Elle disparut.
Le soir au château Santeuil fut fort soucieux. Pour la première fois de
sa vie, on n'eut de lui au dessert ni distique ni épigramme. C'était
presque manquer de dessert. Mademoiselle de Clermont fut tentée de lui
jeter une carafe au lieu d'un verre d'eau à la tête, tant il fut
maussade.
Sa nuit fut très-agitée; on vit de la lumière dans son appartement
jusqu'au jour, circonstance remarquable dans les habitudes du poète,
dont le sommeil précoce sonnait ordinairement le couvre-feu à neuf
heures, que ce fût Bossuet ou Molière, Boileau ou Racine qui tînt le dé
de la conversation.
S'il y eut combat livré entre le caractère de Santeuil et la bonne
fortune qui lui arrivait, il dut se terminer au grand avantage de
l'amour-propre, car les garde-plaines le virent traversant la pelouse, à
une heure où on n'y trouve encore que des lapins et de la rosée, en
costume recherché, gants frais, linge éclatant.
Rose l'avait devancé au rendez-vous. Quelle joie pour l'amant et pour le
poète! Il lui vint dans l'imagination mille comparaisons ravissantes;
mais il aurait fallu les exprimer en latin, et de ce temps-là les
blanchisseuses de Chantilly n'étaient pas très-fortes sur le latin. Il
déshonora ce qu'il éprouvait en le traduisant en prose et en français.
--Ce que vous me dites, monsieur, doit être fort beau; mais je crois
que vous vous êtes trompé sur l'objet qui me fait vous attirer ici,
répliqua Rose. Je suis trop honnête fille pour vous laisser plus
long-temps dans l'erreur.
--Que me voulez-vous donc? reprit le poète déjà singulièrement
désappointé par cette réception.
--Je voudrais...
--Parlez!...
--Sortir du mauvais pas où je me trouve engagée bien innocemment, je
vous jure.
--Auriez-vous un amant?
--C'est pis que cela, monsieur.
Santeuil commençait à s'apercevoir que l'air du matin ne vaut rien pour
la santé.
--En auriez-vous deux, quatre, six?
--Ne vous fâchez pas, monsieur, je n'en ai qu'un; mais il ne s'agit pas
d'amant à cette heure.
--Et de quoi, mademoiselle?
--Il s'agit d'enfant.
--Diable!
--Oui, monsieur Santeuil, je suis grosse de neuf mois, et je suis bien
étonnée que cela ne vous ait pas tout de suite donné dans l'oeil.
--O Santeuil, se dit Santeuil, tu as pris pour une muse une
blanchisseuse grosse de neuf mois! Dorénavant tu regarderas les muses
jusqu'à la ceinture.--Après, mademoiselle? je puis tout entendre
maintenant.
--Eh bien! je voulais vous prier de parler au prince, vous qui êtes son
ami, monsieur Santeuil, afin qu'il ne me renvoyât pas pour ma faute.
--Hum!
--Ah!...
--Qu'avez-vous donc, mademoiselle?
--Ah! soutenez-moi, je vous prie. Une douleur, une terrible douleur!
ici, là, au côté.... Mon Dieu! c'est l'effet de cette entrevue, de
l'émotion... Que vais-je devenir? Il y a bien loin d'ici au château...
Vous n'êtes pas médecin, vous, monsieur Santeuil?...
--Mademoiselle, cette plaisanterie...
--Oh! mon Dieu, une autre dans les épaules... Savez-vous, monsieur, si
c'est la bonne?... Dites-moi si c'est la bonne...
--Je ne suis pas accoucheur, et je vais vous laisser...
--Me laisser! quelle cruauté!... lorsque dans un instant...
--Ah! le sot rôle que je joue ici!
--N'est-ce pas que vous me promettez de me justifier auprès de monsieur
le prince?...
--Tout ce que vous voudrez, mais n'accouchez pas ici... c'est moi qui
vous en prie, attendez encore dix minutes.... Venez, courons au
château; mais, par pitié pour moi, je serais la fable de Chantilly! Au
non du ciel! n'accouchez pas, n'accouchez pas... Appuyez-vous sur moi,
ne craignez pas. Tenez, je serai le parrain de votre enfant; mais
n'accouchez pas.
--C'est beaucoup d'honneur!... Mais, monsieur, je ne puis plus
marcher.... je ne le puis plus!... Oh! c'est la grande douleur, c'est la
dernière... N'est-ce pas, monsieur, c'est la dernière?
--Du diable si je le sais!... Tenez, accouchez, n'accouchez pas, restez
ou venez; moi, je pars.
--Dieu vous en tiendra compte, monsieur, de me laisser dans cet
état.--Allez, partez.
Rose tomba sur l'herbe.
Santeuil croyait en Dieu: il eut pitié de Rose évanouie. Il courut au
château, où il mit tout en rumeur, demanda un médecin, lui raconta sa
mésaventure, et se rendit en toute hâte avec lui auprès de la patiente,
qui n'avait pas attendu le médecin.
C'était un gros garçon.
Inutile de dire si l'on tympanisa Santeuil. Les dames rougissaient en le
regardant, les gentilshommes avaient de sanglantes allusions, les pages
firent gorge-chaude de l'aventure, jusqu'aux livrées qui trouvaient
qu'il était messéant aux gens de qualité de chasser sur les terres des
domestiques. Santeuil n'y tint plus: il voulut d'abord se battre avec
toute la maison du prince; ensuite il composa avec les moins acharnés;
enfin il descendit à la prière pour réhabiliter son innocence. Il prit
les pages chacun à part, et, avec les armes de la persuasion, il essaya
de leur faire avouer qu'un d'eux devait être forcément l'auteur de la
séduction exercée sur la blanchisseuse. Les pages nièrent, et nul ne
tint à honneur d'obliger le désolé Santeuil.
Enfin, quand le scandale déborda, le grand Condé jugea à propos de le
faire cesser.
--Monsieur, dit-il à son fils le prince de Bourbon, vous avez séduit la
blanchisseuse du château: vous allez lui donner 30,000 liv. de dot, la
marier à votre palefrenier, et reconnaître d'avance son fils pour votre
louvetier, quoi qu'il en advienne.
Santeuil respira.
Cette histoire est inconnue, reprit le centenaire avec cette assurance
de vieillard toujours sûr d'être écouté; mais elle ne l'est pas plus que
celle de monsieur l'abbé Prévost, dont il n'est pas impossible, après
tout, que vous ayez entendu parler dans le monde.
--Est-ce l'abbé Prévost, l'auteur de l'_Histoire des Voyages_ et de
_Cléveland_?
--Lui-même. Dans sa jeunesse, et à la suite d'un mouvement irréfléchi
d'abnégation, l'abbé Prévost s'était fait recevoir moine à
Saint-Firmin; caractère théologiquement indélébile, mais dont il
n'aimait guère à se prévaloir, comme si le repentir eût suivi presque
aussitôt la détermination. Soit que déjà la société du temps ne
respectât plus beaucoup les ordres monastiques, soit que lui-même eût
honte d'avoir cherché sa place ailleurs que dans l'humilité religieuse à
laquelle il s'était d'abord voué, par pudeur pour lui ou par respect
humain, l'abbé Prévost n'osa jamais avouer dans sa vie qu'il était moine
et de la règle de saint Benoît. Mais son ordre le savait. C'était un
sujet dont il fallait tirer parti; comme gloire ou comme scandale,
l'abbé Prévost appartenait à l'ordre. Il eut beau s'effacer derrière un
renom littéraire, se perdre dans le tourbillon du monde, se brouiller
avec le ciel, on gardait soigneusement, et avec toute la haine lente des
cloîtres, dans le monastère de Saint-Firmin, son nom inscrit sur le
livre d'affiliation et sa discipline pendue au clou. A l'office du soir
on l'appelait trois fois par son nom. A la prière du matin, le portier
faisait la simagrée de l'éveiller par ces mots répétés dans la longueur
des corridors: _Frère Antoine-François Prévost, les matines!_ Si des
étrangers visitaient le monastère, on dirigeait leur attention sur la
stalle du réfectoire où se lisait gravé dans le chêne le nom européen de
l'abbé Prévost; par une raillerie presque chrétienne, on le citait
comme le frère le plus humble aux offices, le plus strict sur les
macérations. Bien des années s'écoulèrent, et la tradition maligne des
moines ne se perdit point. Les jeunes la reçurent des vieux. Elle serait
allée jusqu'à la fin du monde si les moines avaient dû aller jusque là,
et surtout l'abbé Prévost. Mais l'abbé Prévost vieillissait; il sentit
le besoin de respirer l'air natal. Ses médecins lui conseillèrent de
revoir Saint-Firmin. Lui, qui ne se souvenait plus d'avoir été moine une
pauvre fois dans sa vie, qui même avait oublié qu'à défaut il était
resté abbé, n'imagina aucun inconvénient à revoir Saint-Firmin. Les
moines apprirent bientôt son retour: les moines se réjouirent. Pour les
vieux c'était une vengeance à accomplir, pour les jeunes une légitime à
toucher. Ce fut fête au monastère. On secoua la discipline, on brossa la
haire, on cria de plus fort: _Frère Antoine-François Prévost_,
descendez! Les matines sont sonnées, frère Prévost. Voilà l'office de
minuit! Frère Prévost, c'est aujourd'hui jeûne. Frère Prévost, par ci;
frère Prévost, par là. On eût dit qu'il était le seul moine de l'ordre.
Au dehors on le guetta comme une proie.
Et l'excellent abbé Prévost ne songeait pas seulement à faire une visite
simple de politesse au monastère. Au fond il n'aimait plus les moines,
il ne lisait guère que des romans anglais et le _Mercure de France_: son
seul ami était un curé plus jeune que lui de quelque vingtaine d'années,
chez lequel il allait boire et jouer. Probablement Prévost ignorait même
l'existence du monastère de Saint-Firmin.