dans l'âme desquels l'esprit d'association s'était divinisé; dont le
génie, tout de zèle, d'activité, de piété tolérante, de courage et
d'ambition, tempéré par le sage emploi des richesses, aurait conçu, à
diverses époques de la société, et selon ses besoins, la Ligue
Anséatique ou la compagnie des Indes. Neuf gentilshommes fondent cet
ordre au milieu de la poussière d'un grand chemin; nobles, braves,
pieux, ils défendent les avenues de la cité sainte; ils en écartent les
pierres au pied des pèlerins, et les Arabes aux convois des croisés.
Soldats le jour, garde-malades la nuit, ils se servent de la même main
pour brandir la lance et pour porter le breuvage au blessé. Un pape
remarque leur piété, et aussitôt il leur jette un manteau blanc sur les
épaules et leur peint une croix rouge à l'endroit du coeur. Désormais
les Turcomans les verront de plus loin; leur dévouement sera plus en
péril. Que leur importe? la jeune et meilleure noblesse d'Europe se
rallie à leur discipline; un premier baron d'Aragon leur donne la cité
de Borgia, avec ses tours crénelées et ses fossés pleins d'eau; et saint
Bernard dit d'eux: _A l'approche du combat, ils s'arment de foi au
dedans et de fer au dehors_. Quand Saladin chasse de Jérusalem les
premiers croisés, dont la ville sainte était la conquête, les Templiers
retournent en Europe sur des chameaux chargés d'or, fruit de
quatre-vingt-huit ans de legs pieux, de donations et de bénéfices de
leurs commanderies. Ces richesses, immenses à la vérité pour l'époque,
paraissent si légitimement acquises au grand maître, qu'il court les
déposer à Paris, dans leur maison du Temple. L'oeil louche de
Philippe-le-Bel suit le convoi à travers les rues. Qui tuerait les
possesseurs, pense le roi, aurait le trésor: pour les tuer, il faut leur
trouver des crimes. D'abord on les dépopularisera en publiant partout
que la gloire du siége de Rhodes appartient aux chevaliers de
Saint-Jean, où, du reste, les chevaliers du Temple n'ont pas été appelés
à combattre. Ensuite on dira qu'ils _boivent beaucoup_! Comme si
l'ivrognerie pouvait être un des statuts d'un ordre quelconque. Enfin on
les torturera; le crime se trouvera de lui-même dans les souffrances.
«Le pape ordonna qu'on lui amenât le grand maître, les grands prieurs,
et les principaux commandeurs de France, d'outre-mer, de Normandie,
d'Aquitaine et de Poitou. Nous avons ordonné, dit-il dans une autre de
ses bulles, qu'on les traduisît à Poitiers; mais quelques-uns d'eux
étant demeurés à Chinon en Touraine, en sorte qu'ils ne pouvaient aller
à cheval, ni être amenés en quelque manière que ce fût, nous avons
commis pour cette information les cardinaux, etc.»
Ce bon pape ignorait que lorsqu'on broie les genoux aux hommes, ils ne
marchent plus d'ordinaire. Torturés à Chinon, le grand maître et les
commandeurs n'avaient guère la force d'aller à Poitiers pour y être
condamnés, et de Poitiers à Paris pour y être brûlés.
Ce bon Clément V était presque aussi simple que Philippe-le-Bel, qui se
laissa mourir quarante jours après le supplice de Jacques Molay. A quoi
pensait-il donc?
Chinon est la vaste toile du XIVe siècle, que j'engage à conserver
pour le Musée nouveau.
Il existe en France une province qu'on n'admirera jamais assez: parfumée
comme l'Italie, fleurie comme les rives du Guadalquivir, et belle en
outre de sa physionomie particulière; toute française, ayant toujours
été française, contrairement à nos provinces du nord, abâtardies par le
contact allemand, et à nos provinces du midi, qui ont vécu en
concubinage avec les Maures, les Espagnols et tous les peuples qui en
ont voulu. Cette province, pure, chaste, brave et loyale, c'est la
Touraine. La France historique est là. L'Auvergne est l'Auvergne; le
Languedoc n'est que le Languedoc, mais la Touraine est la France; et le
fleuve le plus national pour nous, c'est la Loire, qui arrose la
Touraine.
Dès lors on doit moins s'étonner de la quantité de monumens enfermés
dans les départemens qui ont pris le nom et les dérivations du nom de la
Loire. A chaque pas que l'on fait dans ce pays d'enchantement on
découvre un tableau dont une rivière est la bordure, ou un ovale
tranquille qui réfléchit dans ses profondeurs liquides un château, ses
tourelles, ses bois ou ses eaux jaillissantes. Il était naturel que là
où vivait de préférence la royauté, où elle établit si long-temps sa
cour, vinssent se grouper les hautes fortunes, les distinctions de race
et de mérite, et qu'elles y élevassent des palais grands comme elles.
Penché sur un coteau qui descend vers la Loire, le château d'Ussé
prolonge l'ombre de ses gigantesques murailles sur les claires eaux de
l'Indre. Il regarde Tours et Saumur à travers le rideau sombre de forêts
dont il est entouré. Mais le murmure des fontaines qui écument à ses
pieds, les mille voix harmonieuses des oiseaux et du vent, concert
éternel suspendu sur deux rives jalouses de le balancer, n'ont retenu
aucun souvenir de ses premiers jours de splendeur. Si l'architecture
d'Ussé remonte au Xe siècle, aucun fait ne colore cette date sans
relief et n'autorise à placer ce château sur une ligne historique aussi
haute. Grâce au nom que porte la plus grosse tour, la tour Gauville, il
est permis à la tradition de croire que ce nom était celui d'un ancien
seigneur, maître de cette superbe résidence. Ussé d'ailleurs
embarrasserait beaucoup le collecteur de monumens, obligé de le classer
dans le musée archéologique où il méritait d'obtenir une place, et une
des premières par ses dimensions, encore plus que par les événemens dont
il fut témoin. Tous les Gelduin de Saumur, premier et deuxième du nom,
seigneurs d'Ussé, tous les Jacques d'Espinay, possesseurs du château,
depuis la fin du XVe siècle jusqu'à la fin du XVIe, fondateurs de
chapelle et de collégiale, tous les sires de Rieux seigneurs de
Rochefort et d'Ancenis, tous les Bernin de Valentinay, sauf celui qui
s'anoblit une seconde fois en épousant Jeanne-Françoise, fille aînée du
maréchal de Vauban, n'excitent, ni ensemble ni isolément, le moindre
intérêt historique. Sans Vauban, qui dans ses rudes loisirs le nuança
d'une teinte militaire assez peu en rapport du reste avec les travaux
primitifs, le château d'Ussé désespérerait par sa nullité. C'est le roi
fainéant des châteaux, et un roi fainéant sans maire du palais. Heureux
les peuples, s'écrie Montesquieu, dont l'histoire se réduit à quelques
pages! Heureux les peuples, sans doute; mais les historiens?
Désespérés comme nous et avant nous, ce qui nous console un peu, de
n'avoir rien à remarquer dans le château d'Ussé, quelques chroniqueurs
ont imaginé, après des recherches louables, de faire passer dans ces
murs si vides d'intérêt les aventures de la _dame aux belles cousines_
et du _petit Jehan de Saintré_. Nous souhaiterions bien, pour notre
part, que l'enfant d'honneur du roi Jean de France, et fils aîné au
seigneur de Saintré en Touraine, très-gracieux jouvencel, sur qui à la
parfin s'arrêta l'amour de la dame aux belles cousines, un jour où il
regardait bas en la cour les joueux de paulmes jouer; nous
souhaiterions bien que cet enfant, piteusement empêché durant quatre
jours pour dire à la dame des belles cousines, qui il aimait, eût vécu
dans le château d'Ussé; car nous rappellerions, pour animer un peu ces
pierres mortes, comment le gracieux Jehan de Saintré, devenu le
chevalier de la dame, en reçut pour première et gentille instruction,
ces commandemens-ci: «Je veuil et commande, que tous les matins quant
vous leverez, et tous les soirs quant vous coucherez, vous vous seigniez
en faisant le signe de la croix bien parfaitement.» Ajoutant: «Mon amy,
je vous donne cette bourse telle qu'elle est, et douze escuz qui sont
dedans. Si veuil que les couleurs dont elle est faite et les lettres
entrelacées, doresnavant pour l'amour de moy, vous porterez et les douze
escuz vous les employez en pourpoint de damas ou de satin cramoysi et
deux paires de fines chausses, les unes de fine écarlate et les autres
de fine brunette de Sainct-Lo.» Et chacun sait, sans qu'il soit besoin
de le dire, comment de cadeaux brodés en sages conseils, de chausses
d'écarlate en tendres soupirs, cet amour de velours et de satin, entre
le mignon Saintré et la blanche dame aux belles cousines, dura d'abord
trois ans. Après quoi il fut dit à Jehan: «Ores quant je voudray parler
à vous ou vous à moy, nous ferons nos deux seignaulx ainsi que est dit;
et lors viendrez, et ouvrerez l'huys de mon préau, quant vous verrez que
je m'en seray par nuict retournée en ma chambre; et veez-cy la clef. Et
là parlerons et deviserons ensemble à nos plaisirs et lyesses.» Et
l'enfant et la dame devisèrent tant dans cette chambre, «qu'elle en le
baisant très-doulcement, lui dit: Je vous ai fait nommer escuyer
tranchant du roi, et vous baille cent soixante escuz pour avoir un
cheval et aultres choses nécessaires. Puis lui et elle se dirent: Adieu,
mon espoir! et adieu, ma dame!»
Que le château d'Ussé jaillirait plein de jeunesse et de fraîcheur du
fond de ces ténèbres, si nous retrouvions la chambre où la dame aux
belles cousines, ayant à ses pieds le joli Saintré, lui parla ainsi en
plorant sur ses beaux cheveux: «Vous allez combattre; mais, mon amy,
vous estes jeune d'aage, et si n'êtes pas des plus grands ne puissans de
corps, pour ce ne devez nuls douter; car il est advenu que souvent le
plus faible a desconfit le plus fort; à ce métier les gens combattent et
Dieu donne la victoire à qui luy playt. Lors print congé d'elle et pour
ung amoureux baiser, dix, quinze ou vingt rendus et à Dieu soyez!»
Ensuite, du haut des tourelles, debout auprès de la dame aux belles
cousines, nous poursuivrions notre jouvencel aux passes d'armes de
Perpignan, où il parut en présence de toute la cour, «sur un très-bel
et fringant destrier, qui à son chief portait ung chauffrain d'acier à
trois grands plumes à façon d'austrusse, et à ses trois couleurs
très-richement brodées.» Vainqueur à la hache et à la lance, Saintré
soupe avec le roi et quitte l'Espagne pour rentrer en France chargé
d'honneurs et de présens. «Le roi envoya deux beaulx genetz de
l'Andeloisie, une très-belle coupe et une aiguière d'or, trente marcs de
tasses bien dorées et cinquante marcs de vaisselle de cuisine bien
belle. Don Frederich de Lune lui envoya douze très-belles et grosses
arbalettes d'acier et douze brigandines; et messire Arnault de Pareilles
lui envoya ung More noir très-richement habillé, armé tout à la
morisque; et messire François de Moncade une très-belle espée garnie
d'or tout esmaillée de blanc, et encore ung Turcq, sa femme et ses
enfans, très-grands ouvriers de fil d'or et de soye. Des aultres dames
et damoyselles de la court n'y eut celle qui ne luy donnast chemises
brodées d'or et de soye, arcandolle à gants brodez; mist oyselletz de
Chippre et tant d'autres odorifiques odeurs.»
Qui ne connaît la triste mésaventure amoureuse du pauvre et valeureux
Saintré, à son retour en France, et comment il fut supplanté pendant son
absence, dans le coeur de la dame aux belles cousines, par Damp
Abbez? Saintré se vengea. Il prit la dame par le toupet de son atour et
haulsa la paulme pour lui donner une couple de soufflets; mais à ce coup
se retint, se contentant de percer de sa dague la langue et les deux
joues de Damp Abbez (de monsieur l'abbé).
Il ne manque à cette histoire que le degré d'authenticité nécessaire
pour faire sortir de l'insignifiance de sa première époque le magnifique
château d'Ussé, histoire ravissante de détails de moeurs, délicate et
nette comme les dessins gravés autour d'un beau verre de cristal, et
jugée trop sévèrement, selon nous, par le chroniqueur de la Touraine J.
L. Chalmel. «Quoique Saintré, écrit-il, fût effectivement né sur la rive
opposée de la Loire, nous ignorons comment on prétendrait chercher
quelque air de vérité dans des faits entièrement fabuleux.» Un peintre,
M. Noël, répond au _comment_ inflexible de l'historien, en faisant
observer qu'Ussé pourrait bien avoir été le château des seigneurs de
Saintré, et Turpenay, abbaye voisine, celle où s'était retirée, après sa
si grave infidélité, la dame des belles cousines, à cause du rôle que la
famille des Saintré avait joué en Touraine, et des exploits bien réels
de Jehan de Saintré, accomplis à côté du maréchal de Boucicaut.
Nous ne déciderons pas entre tous ces témoignages, et nous ne verrons
d'historiquement vrai à rattacher à ce château que le séjour de Vauban,
dont la fille, nous l'avons déjà dit plus haut, épousa Bernin de
Valentinay, contrôleur-général des finances.
Le nom de Vauban est si sonore à nommer, même après celui de Louis XIV,
il arme si soudainement l'esprit de fortifications, de redoutes, de
ponts, de créneaux, que l'imagination la moins prompte admet sans peine
pour Ussé la nécessité d'un ameublement analogue au caractère de l'homme
qui l'habita. Les superbes terrasses aplanies par lui attendent des
canons. A défaut d'une place chronologique précise, Ussé recevrait une
destination toute militaire; l'armure serait complète. Dehors les
bastions, les pièces de siége, les redoutes; dedans, les armes
portatives de toutes les époques; les cottes de mailles des chevaliers
seraient appendues au mur, à côté des épées de Fontenoy et des carabines
de Friedland. Ce serait un modèle de la France telle qu'elle s'est
trouvée armée au dedans et au dehors, depuis le roi Jean jusqu'au roi
Louis-Philippe. Nous avons blâmé l'entassement; mais on ferait une
exception en faveur d'Ussé, dont la destination nouvelle répondrait à ce
qu'il a tout à la fois d'incertain, de redoutable, d'antique et de
moderne.
Le château d'Ussé est aujourd'hui la propriété de M. le duc de _Duras_,
qui le laisse tomber en ruines.
De tout travail un peu creusé naissent de petits bénéfices de hasard
dont la propriété n'est à personne; ils appartiennent à la bêche au bout
de laquelle ils se sont rencontrés. A force d'assister par la pensée aux
transmigrations des châteaux, une observation est née pour nous. C'est
que bien avant la fin du règne de Louis XIV les grandes propriétés
seigneuriales étaient passées sans secousse, par l'unique effet de
l'oscillation des fortunes privées, des familles titrées aux familles
d'argent. Law, l'agiotage, la dépravation de la régence ont pu être
surabondamment des causes auxiliaires de ce déplacement; mais évidemment
pour nous la vraie cause est plus haut. J'ai remarqué, ou peut-être me
suis-je souvenu d'une remarque faite par d'autres, que, depuis plus de
six cents ans, les châteaux avaient été acquis, dans une proportion d'un
sur trois, par des contrôleurs-généraux, des financiers et des
banquiers, titres de professions ou de charges analogues selon les
temps. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples entre de fort
nombreux, le château de Semblançay, bâti en 993, par Foulques de Nerra,
pour tenir la ville de Tours en respect, devint, sous François Ier,
la propriété de Jacques Fournie de Beaune, surintendant des finances de
ce monarque. On n'apprendra à personne que ce Fournier de Beaune fut ce
seigneur de Semblançay, moins connu par les crimes de malversation dont
il fut accusé et puni que par les vers si spirituels de Marot sur le
lieutenant Maillart menant Semblançay à Montfaucon.
Chenonceaux fut aussi vendu par Jean de Marques, vers la fin du XVe
siècle, à Thomas Boyer, maire de Tours et _général des finances_ de
Normandie. Si un fils de ce général des finances eut le bon goût de
faire hommage de ce château à la duchesse de Valentinois, un Condé fut
dans la nécessité moins délicate de le céder de nouveau à prix d'argent
à M. Dupin, ancien fermier-général. Voilà deux financiers possesseurs de
Chenonceaux. Ussé, comme on l'a vu, passa pareillement, à la fin du
XVIIe siècle, à Louis Bertin de Valentinay, contrôleur-général de la
maison du roi. Bouret, on le sait, fut le délicieux pavillon qu'avait
bâti le financier de ce nom au bord de la Seine; Maintenon eut pour
fondateur Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII;
Brunoy revient aux Montmartel, famille de financiers, et Vaux à Fouquet,
surintendant des finances sous Louis XIV.
De nos jours, deux des plus remarquables châteaux historiques,
Petit-Bourg et Maisons, appartiennent à deux banquiers, MM. Aguado et
Laffitte; et le plus remarquable de tous, le château de Mello, celui où
naquit la Jacquerie, appartient également à un banquier, M. Sellière.
Il me sera facile d'assigner quelque jour, lorsque j'aurai obtenu des
relevés plus généraux, le petit nombre d'années qui doit s'écouler pour
que tous les châteaux historiques de la France soient exclusivement
possédés par des banquiers. Je répète que cette substitution des
familles d'argent aux familles de race date depuis plus de six siècles.
Ne voulant ni restreindre dans des limites forcées, ni trop distendre le
cercle de nos excursions archéologiques, afin de rester le plus possible
dans les conditions de notre musée, qui doit toujours avoir Paris à son
centre, nous nous sommes avancés jusques aux bords de la Loire, points
extrêmes de nos plus longs rayonnemens. Entre le château de Versailles
et le château de Clisson il n'y a guère plus d'un jour de distance.
Quand des chemins de fer existeront dans cette direction, on ne mettra
pas plus de huit heures (qui osera se plaindre d'un tel sacrifice de
temps?) pour aller de la demeure de Louis XIV au manoir crénelé des ducs
de Bretagne.
A six lieues de Tours, sur la grande route d'Angers, le Xe siècle
bâtit, sous les ordres de Foulques de Nerra, un château de Langeais,
uniquement destiné à couper toute communication entre Tours et les
localités circonvoisines. Sur les ruines de ce château, Pierre de
Brosse, fils d'un sergent à masse de saint Louis, ministre et favori de
Philippe-le-Hardi, en éleva un autre du même nom; et c'est celui qui
existe encore aujourd'hui. Ces réédifications, pour le dire en passant,
ont plus souvent eu lieu pour les constructions militaires que pour les
simples résidences seigneuriales. La raison de cette différence est
facile à fournir. D'une utilité reconnue, l'existence des châteaux forts
se perpétuait à force de soins durant les guerres, et comme les guerres
étaient continuelles, ils étaient toujours entretenus. Tel château fort
a été reconstruit jusqu'à six fois.
Il importerait peu de restituer au château de Langeais l'antique
splendeur de ces premiers âges, si l'on n'avait à le peupler que du
stérile souvenir de la fatale prospérité de ce Pierre de Brosse, pendu à
Montfaucon, comme le furent plus tard, revêtus du même emploi que lui,
Enguerrand de Marigny et Semblançay; sa disgrâce est des plus communes.
Jusqu'à Louis XIV, presque tous les contrôleurs des finances ont été
pendus. Sous Louis XIV, les moeurs s'améliorant, ils ne furent plus
qu'exilés. Personne n'ignore que Pierre de Brosse fut condamné au gibet
pour avoir inspiré au roi Philippe-le-Hardi l'idée que la reine Marie
de Brabant pouvait avoir empoisonné le jeune prince Louis, né d'un autre
lit. Un homme sans naissance, qui avait eu le génie de devenir ministre,
de barbier qu'il était auparavant, n'aurait pas imaginé une intrigue
aussi périlleuse dans le but assez mesquin de se venger de la fade Marie
de Brabant, qui lui avait, dit-on, résisté. Je crois peu aux ministres
amoureux des reines; mais, en revanche, je crois beaucoup aux dangers
des ministres, accusés et jugés par des évêques, des béguines et des
rois qui croient aux béguines. Au reste, l'amour pour les reines a
toujours été l'accusation de commande sous laquelle la plupart des
ministres des trois races ont succombé. Avant de les pendre haut et
court, on les disait amoureux. Les Français sont toujours galans.
Représentant la magnifique fin du XVe siècle, Langeais nous dirait le
mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, ou plutôt le mariage de
la Bretagne et de la France; superbe alliance qui n'assura pas d'abord à
cette dernière la possession d'un duché irrévocablement soumis, mais qui
lui permit de le considérer désormais comme une propriété légitime à
défendre et non comme une usurpation à soutenir par l'épée. On
introduirait au château de Langeais le luxe massif de la maison d'Anne
de Bretagne, cette duchesse deux fois reine de France, dont la cour
passait pour la plus somptueuse d'Europe. Langeais préciserait alors
l'époque commémorative de l'union la plus avantageuse qu'ait contractée
la France pour s'agrandir et pour terminer les agressions de ces ducs de
Bretagne, dont le château de Clisson, que nous avons déjà rappelé,
attesterait les prétentions violentes et les cruautés sans nombre;
sauvages ducs! chiens hargneux dont l'Anglais se faisait précéder quand
il voulait entrer en France par la porte de la trahison; espèces de rois
de France, plus la férocité, moins la couronne.
Au XVIIe siècle le château de Langeais passa au marquis d'Effiat,
père de ce Cinq-Mars, aussi mauvais favori que mauvais conspirateur.
Quoique les rois de France aient bien moins de combats à livrer depuis
la réunion des provinces de l'ouest à la couronne, le royaume n'est pas
encore aussi tranquille qu'il le sera dans deux siècles, vienne
Richelieu. Les châteaux sont soumis, mais les châtelains, non; c'est la
conquête, mais ce n'est pas encore la paix. Une espèce de compromis
tacite se fait entre la féodalité encore menaçante et la royauté toute
gênée dans sa victoire. S'il ne s'élève plus autant de ces châteaux qui
enserraient des bourgs dans leurs vastes ailes déployées, ceux qui
avaient vomi la rébellion du haut de leurs tours ne sont pas encore
tombés. Les nouveaux qui seront bâtis pendant cette trêve transitoire
participeront de cette double circonspection. Rien n'y manque: ni les
triples fossés, ni les ponts-levis, ni les tours; rien, si ce n'est une
taille proportionnée à leurs prétentions. On dirait que la peur les a
rabougris en leur laissant leurs formes offensives; petits bastions,
petites oubliettes, petits fossés. Ce sont des géans nains.
Savigny annonce déjà cet amaigrissement étrange. C'est une miniature du
terrible, un abrégé de l'imposant. Qui connaît Savigny? Personne.
Savigny n'est pourtant ni en Bretagne ni en Auvergne; il est à quatre
lieues de Paris, entre les deux grandes routes de Lyon et d'Orléans. On
l'appelle _Savigny-sur-Orge_, pour le distinguer de dix ou douze autres
Savigny aussi peu connus.
Restauré à la fin du XVe siècle, et peut-être un peu trop restauré
depuis, Savigny est un arrière-petit-fils d'un château qui était sur le
même emplacement trois siècles auparavant. L'époque qu'il symboliserait
le mieux, parmi d'autres avec le caractère desquelles il ne serait pas
en désaccord, serait la Ligue, temps de guerre civile, dont le foyer, on
a beau l'étendre avec complaisance, fut Paris et exclusivement ses
environs. La Ligue et la Fronde sont deux émeutes parisiennes; si la
première fut un peu moins locale, parce qu'elle touchait à la
successibilité de la couronne, la seconde n'eut pas même une ondulation
sensible jusqu'à Orléans.
Nous raconterons un jour la retraite d'Agnès Sorel et de Charles VII
dans le château de Savigny, doux pèlerinage dont le souvenir est
constaté par le nom de _Beauté_ que légua la dame de ce gracieux surnom
à une commune voisine. La Balue et Louis XI l'ont habité; l'un y rêva
ses évêchés qui lui furent si funestes et dont _il perdit la vue_, selon
la chanson; l'autre la cage de fer où il logerait un jour monseigneur le
cardinal. Les royalistes l'enlevèrent aux ligueurs en 1592. Quatre
royalistes le prirent pendant que le chef des ligueurs passait ses
chausses. Nous tenons en réserve, pour le présenter ailleurs sous des
proportions moins raccourcies, un autre événement dont Savigny fut
témoin, et non moins propre à prouver la justesse de cette observation
plus haut émise, que les châteaux devenaient de plus en plus, la
monarchie se raffermissant, la parodie de ce qu'ils avaient été jadis,
malgré les menaces de leurs fortifications matamores.
Savigny est aujourd'hui à l'héritière d'un des plus beaux noms de
l'empire, à Mme la maréchale Davoust, princesse d'Eckmülh.
Avant de terminer notre course, nommons quelques-uns des principaux
châteaux, fine fleur de la renaissance, élevés pendant les trois siècles
féconds dont se compose la durée du cycle dynastique des Valois. Les
mieux conservés, les plus propres à être classés dans notre musée comme
type d'un âge écoulé, sont _Pierrefonds_ (Oise); _Villebon_ et
_Maintenon_ (Eure-et-Loir); _Vigny_ et _Rambouillet_[C] (Seine-et-Oise);
_Chambord_ (Loir-et-Cher); _Valençay_ (Indre); _Chenonceaux_
(Indre-et-Loire); _Mesnières_ (Seine-Inférieure); enfin _Dampierre_,
_Écouen_ et _Nantouillet_ (Seine-et-Oise).
Des ruines au milieu d'une forêt, de la solitude, de vieux chênes, des
démolitions abandonnées, 1390 pour date, c'est-à-dire un souvenir de
malheur pour la France, et de beaucoup de malheurs, car avec Charles VI
régnaient le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne, deux assassins tués
l'un par le parti de l'autre; tel est Pierrefonds bâti par le duc
d'Orléans, frère de Charles VI, sur un des points élevés de la forêt de
Compiègne.