Graduellement, tous ces châteaux enclavés dans la circonscription

actuelle du haut et bas Rhin, Girbaden, Dreystein (trois pierres ou

châteaux), Ringelstein, Hohenstein, étaient devenus des fiefs un peu

turbulens des évêques de Strasbourg. Du haut de leur cathédrale, ils

comptaient et surveillaient leurs bonnes tours alliées; ils promenaient

leur vue sur quarante lieues de châteaux forts, pressés comme des

mamelons sur les montagnes, l'un regardant l'autre, celui-ci faisant

retraite à celui-là, liés trois par trois souvent, comme Dreystein, ou

comme ces guerriers d'Ossian qui s'attachaient par le bras, afin de

n'être pas moins braves dans l'ombre les uns que les autres; quarante

lieues de châteaux! Enfin les bons évêques planaient sur un si grand

développement de murs que la science effrayée suppose que la longue

chaîne des Vosges était nouée de distance en distance, sur toute son

étendue, par des fortifications militaires antérieures à Attila. Chacun

de ces châteaux, dont les débris se sont durcis en rochers, était une

vertèbre de cette épine.

Ces innombrables châteaux forts ont été rongés par la mousse, par les

pluies, par les tempêtes; l'orage leur enlève chaque hiver des tours ou

des pans de murs de douze pieds d'épaisseur, et les roule comme des

galets jusqu'au fond des vallées. Beaucoup offrent de singuliers

tableaux de ruine. Quelques-uns ont des chênes au sommet de leurs tours.

Dans les appartemens du château de Spesbourg il a crû des pins.

D'autres, bâtis comme le château de Nideck, tout au bord d'une cascade

écumante, après avoir été brisés et défoncés par les eaux, laissent

depuis s'écouler le torrent par leurs portes et par leurs fenêtres.

Mais, nous le répétons, ces châteaux n'ayant de lien avec la France que

par la conquête du sol où ils s'appuient, leurs souvenirs sont pour nous

d'un faible intérêt national. Rien de ce qui s'y est passé ne peut être

un sujet de noble regret à ceux qui ne les ont même jamais entendu

nommer. Aucune pitié ne les soutenant, ils tomberont, si ce n'est

demain, ce sera dans mille ans; car ce qui cimente les monumens et les

rend impérissables, ce n'est pas la chaux, ce n'est pas le fer, ce sont

les croyances. Voilà l'ogive indestructible.

Il n'y avait pas de tours sans châteaux. Toutefois, qu'on ne croie pas

que tous les châteaux avaient pareillement une tour. Le droit d'en

élever était un privilége; la localité déterminait leur hauteur. Plus le

sol était uni, plus la tour s'allongeait sur de nombreux horizons, afin

d'en dominer autant que la vue, sans l'aide d'aucun instrument, pouvait

le permettre. Si, au contraire, la fortification portait sur la crête

d'une montagne, la tour, cessant d'être un observatoire pour devenir un

objet de défense, se réduisait à des proportions analogues à son

utilité. Beaucoup de causes modifiaient encore ces dispositions des

tours par rapport aux accidens du terrain. Quand elles étaient en

surplomb sur quelque rivière pour en défendre ou pour en protéger le

passage, ou sur quelque gorge de montagne, détroit de pierre, ouvrant

une communication entre deux pays, alors, comme celle du château de

Sainte-Marie, à l'entrée de la vallée de Bastan, dans les Pyrénées,

elles s'exhaussaient indéfiniment, malgré la base culminante de leurs

fondations. Si je répète que l'avantage d'avoir une ou plusieurs tours

était surbordonné au privilége préalable d'en élever, c'est pour ajouter

que ce privilége fut de règne en règne moins facilement concédé par les

rois. Avant Louis XI, ils avaient appris, à la sueur d'une rude

expérience, combien, en général, il était plus aisé d'empoisonner un

dauphin que de se rendre maître d'un baron révolté dans sa tour. Après

s'être emparé de celle de Montlhéry, Philippe Ier disait à son fils,

auquel il en donna la garde: «Mon fils, garde bien cette tour, qui tant

de fois m'a travaillé, et que je me suis presque tant envieilli à

combattre et assaillir.»

Montlhéry marquerait dans notre galerie le commencement du onzième

siècle, en attestant une illustration de plus de quatorze règnes. C'est

au pied de cette tour, si belle encore aujourd'hui dans sa décrépitude,

que se dénoua cette ligue de princes du sang formée contre Louis XI, et

dont les collisions si peu provoquées dans l'intérêt du peuple n'en

reçurent pas moins la dénomination mensongère de guerre _du bien

public_.

Cette bataille, livrée sous le regard de la tour de Montlhéry, fut pour

Louis XI l'occasion de montrer que sa haine n'était pas sans courage. Il

combattit, triompha, tomba de son cheval tué entre ses jambes, et fut

porté tout sanglant et tout victorieux dans un appartement de la tour.

Ce jour-là, il est sûr qu'il ne fit mourir personne de la main du

bourreau. Trois mille hommes étaient restés sur le champ de bataille de

Montlhéry. Le traité de Conflans termina cette dispute de bonne maison,

prélude sans importance de la lutte autrement formidable dans laquelle

entrèrent contre Richelieu les descendans de ces ducs révoltés. Il

fallut s'y prendre à deux fois pour tuer messieurs les grands vassaux.

Sous la Ligue, le château de Montlhéry fut détruit; mais la tour fut

respectée. Elle resta debout pour être mentionnée par Boileau dans le

poème du _Lutrin_. Boileau l'appelle _ennuyeuse_! il ne la voit ni

haute, ni vieille, ni respectable, ni tachée de sang royal, ni superbe

sous son beau ciel; le grand poète par la raison, mais si peu par

l'imagination, ne la considère que comme _ennuyeuse_. Au reste, Boileau,

Racine et Molière, en dehors de la poésie, n'ont pas le moindre

sentiment des arts de leur époque. Perrault et La Fontaine sont en cela

à mille pieds au-dessus d'eux. Molière, Corneille et Racine ne

distinguent pas plus un beau tableau de Lesueur de la gravure de leur

cuisinière qu'ils ne sentent la différence qu'il y a entre

l'architecture de l'hôtel de Cluny et l'architecture du Palais-Cardinal;

c'est bien en pure perte de temps que vous chercheriez dans leurs vers,

sous leurs pensées, dans leurs allures d'écrivains, à travers leurs

lettres familières même, là où les esprits les plus détachés du

mouvement contemporain trahissent leur communauté de vie avec le reste

des hommes, quelque indice de leur goût ou de leur connaissance soit en

peinture, soit en musique, soit en architecture. Boileau caractérise

avec la précision accoutumée de ses vers, par cette épithète

d'ennuyeuse, donnée à la tour de Montlhéry, l'indifférence dédaigneuse

des écrivains de son siècle en matière d'art.

En 1605, le sieur de _Bellejambe_ demanda à être autorisé à démolir les

derniers murs d'enceinte du château de Montlhéry, pour construire, avec

les pierres arrachées, sa maison de Bellejambe, une petite coquette de

maison où loger tous les _Bellejambe_, entre cour et jardin: ce qui fut

permis à M. de Bellejambe. Cependant, comme les _Bellejambe_ eussent été

fort embarrassés de tant de pierres monstrueuses, on pria les

_Bellejambe_ de ne pas faire un tuyau de cheminée de salon avec la tour

de Montlhéry. Ils eurent tout, excepté la tour.

La famille de Noailles possède aujourd'hui ce que le temps, les

_Bellejambe_ et les guerres ont laissé de la forteresse de Montlhéry.

Parmi les monumens qui nous restent de la première époque capétienne,

c'est-à-dire de l'an 987, date de l'avénement de Hugues-Capet, à l'an

1328, que s'éteignit cette branche et advint au trône celle des Valois,

nous n'indiquerons que les châteaux de _La Roche-Guyon_ (Seine-et-Oise),

de _Boissy-le-Châtel_ (Seine-et-Marne), de _Bruyères-le-Châtel_

(Seine-et-Oise), de _Clisson_ (Loire-Inférieure), de _Chinon_, d'_Ussé_

et de _Langeais_ (Indre-et-Loire), et de _Savigny_ (Seine-et-Oise).

Le dixième siècle aurait pour représentant le château de La Roche-Guyon,

_Rupes Widonis_, appelé d'abord tout simplement La Roche. Sa tour menace

encore sous elle les plaines des deux Vexins; tour qui grandit avec les

siècles, car plus les vallées qu'elle domine se creusent sous la bêche,

et plus elle plane sur les vallées. Cinq siècles voient alternativement

les Anglais et les Français occuper ce château, entrer et sortir par ses

portes, toujours après des siéges meurtriers. A la fatale époque pour la

France où Charles VI achevait de régner et de mourir, en proie à sa

sombre folie, à cette époque où le dauphin de France, après avoir juré

une amitié éternelle dans la plaine de Montiel au duc de Bourgogne,

méditait de le faire assassiner par du Châtel, à un mois de là, sur le

pont de Montereau,--le roi d'Angleterre, Henri V, envahissait pied à

pied la France, s'étalait sur ses provinces, et, s'approchant de Paris

par Gisors, Aumale, Gournay, Poissy, Saint-Germain et Chaumont, il

plaçait les comtes de Kent et de Huntington à La Roche-Guyon et au

château Gaillard. La masse colossale de la Roche-Guyon s'encadre à

merveille dans ces temps de déchiremens politiques, où les feudataires

de la couronne en étaient les plus mortels ennemis; où les ducs de

Bretagne, de Bourgogne et de Bourbon, désunis entre eux, étaient tantôt

pour les Anglais contre le roi, tantôt pour le roi contre les Anglais,

et jamais pour la France. L'histoire de la Roche-Guyon est aussi celle

d'un puissant feudataire; taillée dans le roc, sa tour est sous

l'hommage et ne veut pas relever.

Quelle époque! quelle époque! celle que cette tour rappelle à notre

honte et pour la gloire de cette vierge immortelle qui chassa l'Anglais.

Deux femmes sauvent la France, quand des ducs plus puissans que des rois

la déchirent, quand les plus braves épées se brisent ou se faussent par

la trahison dans les mains des La Hire, des Xaintrailles, des La

Trémouille; quand le roi de France, Charles VII, ne s'appelle plus que

_le roi de Bourges_, ou, plus méprisablement encore, le comte de

Ponthieu. Exilé de Paris, où règne Henri VI dans la personne du duc de

Bedford, le roi de France ne possède plus de ce beau royaume laissé par

Philippe-Auguste que le Languedoc, le Dauphiné et le Lyonnais, et il

dîne avec une queue de mouton dans la petite ville de Bourges. Ces deux

femmes libératrices sont, l'une la courtisane Agnès Sorel, l'autre la

vierge de Domremi, Jeanne d'Arc, un des plus vaillans hommes de guerre

que nous ayons eus. «Sire, dit la courtisane Agnès Sorel à Charles VII,

il m'a été prédit que je deviendrai la maîtresse du plus grand roi de

l'Europe: permettez que je vous quitte, pour me rendre auprès du roi

Henri d'Angleterre.» Et le roi de France se lève et s'arme. «Sire, vient

lui dire une autre jeune fille de dix-huit ans, suivez-moi: je prendrai

avec vous Orléans, et vous ferai sacrer roi de France à Reims.» Et

s'appuyant sur ces deux femmes, Charles VII, ou plutôt la France,

combat, triomphe et règne. Noble femme, cette Jeanne d'Arc, récompensée

par deux supplices, par le feu des Anglais et par le poème de Voltaire.

Cette vigoureuse participation des femmes aux luttes du quinzième

siècle se lie à l'histoire de beaucoup de châteaux. Éloignées du champ

des combats, les femmes avaient à défendre, en l'absence de leurs maris,

leurs droits et leurs possessions contre des ennemis vigilans, toujours

prêts à s'élancer sur le nid veuf du vautour. Pendant la guerre, elles

faisaient bonne garde au haut de la tour crénelée, et portaient les

clefs à la ceinture. Cette mission leur imprimait un caractère

particulier d'énergie et de patriotisme qui doublait la force du pays.

C'est ainsi que La Roche-Guyon a conservé le nom de trois femmes,

célèbres à différens titres. La première se signala par son attachement

à son mari, seigneur de La Roche, Guy premier du nom. Dans son style

nerveux et naïf, Montfaucon rapporte, dans ses _Monumens de la monarchie

française_, l'horrible assassinat de ce seigneur par son beau-père, et

les marques de douleur que lui donna sa femme. Quand l'ordre de notre

collection amènera l'histoire de ce château, nous extrairons plus

amplement de l'ouvrage de Montfaucon les détails de cette émouvante

scène de famille, tableau des plus fidèles de la sociabilité française

de l'époque, sociabilité qui puisait sa férocité de moeurs dans

l'indécision des droits de chacun. Partout où les lois laissent des

lacunes, il est rare que ce ne soit pas le crime qui se charge de les

combler. «Le sire du châtelet de La Roche-Guyon avoit nom Guy. Il avoit

un serouge (beau-père) qui Guillaume avoit nom. Il advint qu'il entra à

grand complot, et le traître regardoit par où il pust entrer à celui

Guyon. Sitôt, comme ils furent ens, si cachèrent leurs épées, et courut

celui Guillaume sur celui Guyon, et l'occit; et quand sa femme, qui

étoit tant prude femme et vaillante, veist ceci, se prit par les cheveux

comme esbaye, après courut à son mari, sans paour de mort, sur lui se

laissa cheoir, et le couvrit de soi-même contre les coups d'épée, et

commença en crier en telle sorte et manière:--_Occis-moi_, dit-elle,

_très-déloyal et meurtrier qui t'ai desservi, et laisse mon seigneur_.

Et les traîteurs la prindrent par les cheveux et l'arrachèrent de dessus

son mari, toute depiécée et déglaivée, et presque toute détranchée. Et

quand ils eurent ce fait, si cherchèrent partout céans s'ils ne

trouveroient plus nulli; lors leva la tête la pauvre dame, qui à une

part gisoit tout étendue; et quand elle connut son seigneur, qui jà

étoit mort et gisoit tout dépiécé parmi la salle, si efforça tant par

son amour qu'elle vint à lui et dépiécée comme elle étoit, toute

rampante à guise de serpent, et si sanglant comme il étoit, le commença

à baiser aussi, comme s'il fût tout vif, et, à ploureuse chanson, lui

commença à rendre son obsèque en telle manière:..... Tant en dit

seulement, et puis chet pâmée comme morte.»

La seconde femme dont le nom a mérité de durer autant que les éternelles

fondations de La Roche-Guyon, est la fille de Jean Bureau, chambellan du

roi de France, veuve de Guy VI, tué à la bataille d'Azincourt. Tandis

que Charles VI se laissait mépriser même au milieu de sa cour par les

princes du sang, les Anglais s'emparaient du royaume par la force, par

la ruse ou par la trahison. Le comte de Warwick assiégea la fille de

Jean Bureau dans le château de La Roche-Guyon; c'était en 1418. Sommée

de se rendre au roi Henri V, qui lui dit: «Prêtez-moi serment, et je

vous laisserai vos terres, seigneuries et meubles.--Non, répondit la

veuve de Guy VI, non, j'aime mieux tout perdre et m'en aller dénuée de

tous biens, moi et mes enfans, que moi mettre mes enfans ès-mains des

anciens ennemis de ce royaume, et délaisser ainsi mon souverain,

seigneur et roi.»

Comme un doux contraste à ces nobles fiertés de femme, il faut encore

rapporter la délicate conduite de la duchesse de Guercheville, belle

châtelaine de La Roche-Guyon, où Henri IV allait souvent se délasser du

poids des affaires. Un jour que le galant monarque insistait avec

beaucoup de chaleur auprès de la duchesse pour en obtenir une faveur

qu'on lui faisait moins soupirer à quelques lieues de là, à Mantes, où

furent tour à tour Gabrielle et Claudine de Beauvilliers, il reçut pour

réponse ces paroles bien sensées et bien dites:--«Non, sire, jamais; je

ne suis pas d'assez bonne maison pour être votre femme; mais je suis de

trop bonne maison pour être votre maîtresse.» A quoi on assure que le

roi répondit: «Eh bien! madame, puisque vous êtes véritablement dame

d'honneur, vous le serez de la reine.» Le roi tint parole à la duchesse,

qui allait coucher de l'autre côté de l'eau quand Henri IV venait passer

la nuit à La Roche-Guyon.

Est-ce que tout cela n'est pas de l'histoire, et de l'histoire

grandement nationale, prise au coeur du pays, intéressante pour ceux à

qui nos vieilles moeurs offrent un charme incomparable, et pour ceux

qui veulent savoir par quels efforts chaque pouce du sol français a été

conquis, possédé, fertilisé, agrandi, défendu, régi, civilisé? Les

châteaux sont les bornes militaires de la route des événemens.

Une grosse tour, de profonds et larges fossés, deux anciens bâtimens

autrefois liés à l'habitation principale, des ruines, des débris de

chapelle, tels sont les morceaux précieux de Boissy-le-Châtel, château

fort du onzième siècle. Boissy-le-Châtel offre quelque chose de plus

remarquable encore que l'ogive de ses ouvertures, preuves

incontestables de son âge, et que sa tour, sa chapelle et ses débris;

c'est un propriétaire qui n'a pas scié son château en trois traits, pour

vendre le onzième siècle au poids du plomb de gouttières. Homme de goût,

il a fait relever les parties de Boissy susceptibles d'être réparées, et

il a entouré d'un riant paysage ce grand aïeul de pierre.

Nous n'aurons pas de lacune entre le onzième et le douzième siècle, si

nous faisons succéder à _Boissy-le-Châtel_, _Bruyères-le-Châtel_, élevé

vers la fin du douzième siècle dans le voisinage d'Arpajon. Comme un

chevalier qui n'a pas perdu la vie dans un combat inégal, mais ses

armes, Bruyères-le-Châtel n'a plus autour de lui les fortifications dont

il était bardé jadis. Le château est resté debout sans sa cotte de

mailles, sa cuirasse et son casque: il est tout nu. Du haut d'un tertre

il regarde le village auquel il a donné son nom, et que Louis IX érigea

en baronnie en faveur de Jean de Poissy, vers 1260. Jusqu'à la

révolution, l'ameublement austère de la pièce occupée par le saint roi

avait été conservé avec une piété héréditaire par les divers possesseurs

du château. On y voyait quelques-unes des saintes reliques par lui

rapportées de la Palestine, cette terre si mortelle à sa croisade et à

son dévouement, des siéges de bois et la couchette au bord de laquelle

il avait l'habitude de s'asseoir après son repas, selon son candide

chroniqueur, le sire de Joinville. Quoique ces souvenirs aient disparu

dans la commotion révolutionnaire, on a encore quelque joie à visiter

cet appartement, dont les ornemens n'ont pas été grattés par les griffes

du tigre. Le chiffre de saint Louis s'y voit encore.

Voici une autre large assise historique à étayer pour s'élever à

l'intelligence exacte du treizième et du quatorzième siècle. L'herbe et

le sable la cachent; mais ôtez le sable et l'herbe, et le formidable

château de Clisson montera dans la nue. Clisson a vu les croisades; les

murailles, les tours et les fortifications sarrazines de Saint-Jean

d'Acre et de Damiette ont servi de modèle à ses tours et à ses

murailles. L'architecture orientale, transportée en France à la suite

des croisades, est la conquête la moins contestée de ces pieuses

migrations.

Derrière ces murs de seize pieds d'épaisseur, il y eut bien des

trahisons tressées à des douleurs et à des fêtes. Là vinrent, pensèrent

et agirent Philippe-Auguste, Louis IX, Blanche de Castille sa mère,

Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier, la reine Éléonore et

Charles IX.--Que de siéges expirèrent de découragement au pied de ces

murs de granit aiguisés comme des tranchans de hache, s'offrant de

profil à l'attaque, s'effaçant aux flèches comme aux boulets, sabrant

l'air à angles droits!

Olivier Ier, sire de Clisson, le fit bâtir sur l'emplacement de celui

qu'avaient occupé ses ancêtres; lequel n'avait été que la réédification

d'un autre château fort, érigé dans le Bas-Empire et dévasté par les

invasions normandes entre le neuvième et le dixième siècle.

Clisson, c'est un labyrinthe dans un autre labyrinthe, dans un pays de

forêts, de rivières et de marais; c'est un serpent qui se replie trois

ou quatre fois sur lui-même, et dont la tête finit par ne plus trouver

la queue. Il n'avait qu'une porte, comme l'enfer; mais des souterrains

sans nombre, double enceinte de murailles, cuirasse de pierre sur

cuirasse de pierre, triple fossé; après un pont un autre pont, après un

second un troisième; des voûtes sombres et des passages éclairés

suspendus entre deux précipices; et après ces noirs fossés, ces poternes

béantes, ces herses, ces ponts-levis, après ce fer et ce granit, il

étreignait un duc de Bretagne incrusté au coeur de ce noyau.

Par la fatale intervention des Anglais dans les guerres des ducs de

Bretagne avec les familles puissantes de cette contrée, on s'explique

l'influence qu'ils eurent plus tard en France. Quand ce n'étaient pas

les uns qui appelaient les Anglais à trancher le noeud de quelque

sanglante prétention, c'étaient les autres; et les uns et les autres ne

prévoyaient pas le mal qu'ils préparaient à Charles VII et à ses

successeurs par ces alliances funestes. Jean IV, duc de Bretagne,

introduit les Anglais en France pour combattre Clisson et lui prendre

son château; Clisson, de son côté, se met au service du roi de France,

Charles V, qui le nomme connétable et l'aide à repousser Jean IV et les

Anglais. Et voilà deux grands rois, deux grands peuples, acharnés l'un

contre l'autre pour une mauvaise querelle de fief, pour un tas de pierre

arrondi en baronnie. Naisse vite Anne! Anne, la noble Bretonne, qui mit

la Bretagne dans le lit de la France!

Confisqué par Jean V, duc de Bretagne, le château de Clisson fut détaché

de la famille de ce nom pour être donné soixante ans après par le duc

François II à François d'Avaugour, son fils naturel. Il passa, par

extinction de race, au prince Rohan de Soubise, puis au domaine de

l'état en 1791, enfin à la caisse d'amortissement, qui le vendit en

1807.--La caisse d'amortissement, c'est le ministère de la bande noire.

Chinon est en ruines! La première mention historique qu'on en trouve

date du siége que soutint ce château en 462, contre Agidius Afranius,

général romain. Chinon résista: jusqu'à la défaite d'Alaric, il demeura

en la possession des Visigoths; Clovis le recueillit comme un butin de

la victoire. Charles-le-Simple mort, il passa à Thibault-le-Vieux, comte

de Blois et de Tours, regardé comme le véritable fondateur du château de

Chinon par les additions considérables qu'il y fit. Les ruines actuelles

sont celles du Chinon rebâti par le comte de Blois; l'archéologie et

l'histoire étant d'accord sur l'authenticité de cette date de

reconstruction du château, plus certaine de beaucoup que toutes les

dates antérieures, nous avons dû nous en servir comme d'un point de

départ incontestable, et placer Chinon sous la race capétienne. En 1096,

le pape Urbain II y rendit la liberté à Godefroy-le-Barbu, que son frère

Foulques-le-Rechin y retenait prisonnier depuis vingt ans; car il

n'était de si beau château qui n'eût sa prison, ses chaînes de fer, ses

souterrains pavés de pointes et ses oubliettes. Ceci désenchante

l'imagination; pourtant on admettra la funeste opportunité de ces

destinations, si on n'a pas oublié, comme je l'ai dit plus haut, que le

château renfermait tout le système social rémunérateur et pénitentiaire.

Quand il n'y avait ni maisons de détention, ni bagnes, il fallait bien

que la justice eût ses lieux de punition: les prisons étaient dans les

souterrains des châteaux.

Chinon fut le tombeau d'Henri II, roi d'Angleterre, qui en avait hérité

des comtes d'Anjou, ses ancêtres. Il y mourut de tristesse. Mourir de

tristesse dans un château sur la Loire! il faut être roi.

Mais la plus grave illustration du château de Chinon est sans contredit

celle qu'il a reçue du séjour du grand maître du Temple, Jacques Molay,

et des chevaliers de cet ordre. Ils y furent interrogés sur les

prétendus crimes dont on les accusait par les cardinaux Béranger,

Étienne et Landulphe, d'après le commandement de Philippe-le-Bel et le

consentement un peu forcé du pape Clément V.--On voit encore les salles

voûtées où s'entama ce procès mystérieux, qui eut pour accusateur un

roi, pour témoin un roi, pour juge un roi. Et toujours le même roi:

Philippe-le-Bel!

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I · 第 2 / 18 段