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LES TOURELLES.
I
Romans du même Auteur:
LE NOTAIRE DE CHANTILLY, 2 vol. in-8. 15 fr.
LES MÉANDRES, 2 vol. in-8. 15
WASHINGTON LEVERT ET SOCRATE LEBLANC, 2 vol. in-8. 22 50
LE MÉDECIN DU PECQ, 3 vol. in-8. 15
Sous Presse:
LA CONJURATION DU SOULIER, roman historique, 2 vol. in-8.
UNE NUIT BLANCHE, 2 vol. in-8.
PARIS.--Imprimerie de Ve DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au
Marais
LES TOURELLES
HISTOIRE DES CHATEAUX DE FRANCE,
PAR
M. LÉON GOZLAN.
I
PARIS.
Dumont, Libraire-Éditeur, PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉRAIRE.
1839
LES CHATEAUX DE FRANCE.
INTRODUCTION.
Tant que durera en France l'esprit conservateur créé par la
Restauration, les vieux monumens qui nous restent seront respectés. Par
une conséquence immédiate de son retour systématique aux affections du
passé, la Restauration, en relevant la pierre de l'autel et en
restituant au trône la majesté antique, ne pouvait manquer de songer à
la réédification du temple et du palais. On interprétera, si l'on veut,
dans toutes les proportions du blâme et de l'éloge, la cause de ce
service intéressé rendu à la nation; il n'y aurait que de l'ingratitude
à en nier les résultats. Demanderions-nous jamais au désert de couvrir
de sable les pyramides, quand même il serait vrai que ce fût au
singulier caprice d'une courtisane égyptienne que nous devrions de les
admirer? Ne sommes-nous pas tout disposés au contraire à pardonner aux
flatteurs de Néron les statues, les temples, les arcs de triomphe que
leur bassesse lui a élevés? Quel est le système, quelle est d'ailleurs
l'opinion dont on tenterait de se faire, à cinquante ans de distance, le
défenseur officieux, qui durera autant que la pierre miliaire de la
grande route, que la borne grossière du coin de la rue? Pour notre part,
nous ne tairons pas que nous préférerions, si nous avions un choix à
faire, les âges de despotisme qui fondent, aux époques de liberté dont
il ne reste rien. Il est bien entendu que nous nous plaçons, en
raisonnant ainsi, sur un terrain d'où l'on ne découvre aucune question
d'intérêt social essentielle au bonheur de l'humanité, lequel passe
avant tout et n'admet aucune comparaison. Seulement on ose penser que si
les trois siècles de compression morale qui ont pesé sur Venise ont
compté plus de monumens en tout genre que n'en verront jamais peut-être
les siècles d'indépendance promis à New-York et à Philadelphie, le
souvenir de la postérité sera plus vif pour les siècles et pour le
peuple glorieux avec un peu moins de liberté, que pour les générations
libres avec beaucoup moins de gloire.
La Restauration cependant ne put exprimer qu'une tendance isolée en
tournant des regards exclusifs d'attachement vers les reliques du passé;
elle éveilla même beaucoup de préventions fâcheuses contre elle en
laissant trop croire au peuple qu'elle n'avait des élans rétrogrades que
parce qu'elle était mue par des doctrines surannées. Son bon vouloir
pour les arts faillit être pris en aversion à cause de cette solidarité
présumée entre sa conduite et ses principes; solidarité qu'elle ne
chercha pas assez peut-être à nier. Bientôt on imputa au zèle d'une
dévotion outrée, et fort peu en harmonie avec la tolérance d'une époque
qui n'avait jamais cessé d'être sceptique, les réparations faites aux
anciens édifices religieux du royaume. Ces réparations, il est vrai, ne
s'effectuèrent qu'à côté de la création simultanée d'une foule de
priviléges en faveur du clergé. N'y eût-il en cela qu'un tort
irréfléchi, il n'en fut pas moins tenu compte par l'opinion publique.
Heureusement que la littérature vint épouser une question si belle, la
dégager des caresses d'une protection qui l'étouffait, et la décider
dans le sens le moins hostile à l'esprit de liberté qui circulait alors.
Quand d'illustres poètes eurent élevé un cri unanime entre le trône et
le peuple pour demander grâce en faveur de nos vieilles cathédrales sur
le point de disparaître, tant la révolution les avait minées en y
trouant des clubs, l'opinion nationale, mieux invoquée, fut gagnée à la
cause de nos monumens; l'ode et l'élégie nouvelles achevèrent le miracle
de conservation. Ainsi la royauté, la religion et la littérature, comme
un triple lierre, s'enlacèrent pour cimenter des ruines et les raffermir
contre le pied de la barbarie qui les foulait.
Cette croisade forma une espèce d'esprit nouveau qui s'empara de la
jeunesse, de jour en jour moins attentive aux rauques déclamations du
jacobinisme expirant. Ceux qui ne voulurent pas entrer dans l'église à
la voix des missionnaires, à tort ou à raison affublés du titre de
jésuites, ceux-là du moins, sans être accusés de fanatisme, purent
entourer de leur adoration les merveilles extérieures des basiliques. A
défaut de ferveur, ils eurent de l'admiration à épancher, rachetés, par
la poésie, du péché de démolition, inventé et commis par leurs pères.
Du haut du trône et des classes intelligentes, le respect pour nos
vieilles pierres descendit chez les masses, qu'on ne remue, quoi qu'on
en dise, qu'avec le levier inflexible des principes, qui ne marchent
qu'avec le mot d'ordre, promptes à élever jusqu'aux nues des basiliques,
si la foi l'ordonne, avec un Jules II, aussi promptes à les démolir de
fond en comble avec un Carlostadt, si une doctrine iconoclaste les y
porte.
La _bande noire_ fut la dernière expression, le coup de grâce, de la
philosophie du XVIIIe siècle, redoutable expression qu'exagéra,
l'écume à la bouche, la révolution française, et à laquelle se rallia,
avec un sang-froid plus méprisable que l'emportement haineux de 93,
l'ignorante brutalité de l'empire. De déductions en déductions, la
philosophie avait renié Dieu et la hiérarchie humaine; c'était dur,
c'était sans doute faux, mais ce n'était que cela; la révolution
proscrivit le culte et trancha la tête aux possesseurs de châteaux;
c'était de la vengeance, quelque chose de sauvage, de cruel, mais du
moins était-ce de la force; l'Empire seul vendit sans aucun prétexte de
danger, sans l'excuse de l'athéisme, les pierres de taille des châteaux
aux plâtriers, le plomb aux marchands de gouttières, les forêts de
haute-futaie aux chantiers de construction; et ceci est du dernier vil.
Anéantir le passé, c'est faire de l'histoire; le vendre, c'est un métier
qui n'a pas encore reçu de nom dans un pays, dans le nôtre, où cependant
la langue du crime est la plus riche.
Je ne me contredis point ici avec les vues assez franchement exposées en
tête de l'histoire du château d'Écouen. La _bande noire_, je le
répéterai, ne démolit point les châteaux sans le consentement des
propriétaires; et, à cet égard, les propriétaires ont de longues
circonspections à observer; mais la _bande noire_ est coupable comme
exécutrice de la sentence de mort portée contre nos monumens. Elle
partage l'iniquité de l'arrêt. Quoique simples instrumens de la loi, les
bourreaux ne se réhabilitent jamais.
Les choses ont ainsi marché; la démolition s'est arrêtée; la halte est
consolante. Il s'agit maintenant d'entretenir et d'améliorer encore une
situation que seraient capables de changer un règne mauvais, une opinion
nouvelle, une mode peut-être. Sans doute les moyens de perpétuer
l'esprit de conservation qui règne ne sont ni nombreux ni faciles. Comme
je n'ai pas eu un choix aisé à faire parmi ceux qui se sont présentés en
petit nombre au bout de mes recherches, on me pardonnera de n'avoir pas
été plus heureux en m'arrêtant au moyen que je ne tarderai pas à
proposer.
Si l'on n'aimait pas les châteaux avant la révolution, ce n'était pas du
moins sans raisonner la haine qu'on leur portait. On haïssait
l'institution de la féodalité dans la forme matérielle qu'elle avait
adoptée. Quoique affaiblie, languissante, desséchée et méconnaissable,
la féodalité palpitait et vivait derrière son épais vêtement de pierre.
A force d'absorber en lui la vitalité redoutable de la souveraineté et
tous ses attributs,--le seigneur, le maître, le juge, le geôlier, le
bourreau,--le château était devenu un être animé, vivant, qu'on
découvrait de tous les points, du bout de la plaine, du haut de la
montagne ou du fond du vallon; debout hiver ou été; qu'avaient vu les
vieux, que verraient les jeunes. On naissait, on vivait, on mourait sous
son ombre et sous sa menace. Il planait sur la terre et sur l'existence.
Il était la clef de la ville et du bourg; il en était l'ornement et la
terreur. Sous le ciel rien n'était plus élevé et plus connu. La justice
n'était pas, comme de nos temps surchargés de lois, un livre
inintelligible; la punition n'était pas une menace problématique, cachée
dans les replis d'un homme vivant quelque part. La justice et la
punition, c'était cet amas de pierres anguleuses dressées et immobiles,
siégeant toujours en plein air; c'était le château. De là un respect
héréditaire, un effroi passé dans le sang de ceux qui en dépendaient, et
plus tard une horreur universelle pour tant d'obsession.
On explique dès lors le peu de cas que devaient faire de l'architecture
des châteaux des hommes qui les maudissaient ainsi avec tant de raison.
Il y avait peu de place dans leur coeur ulcéré pour une admiration
qu'il leur aurait fallu acheter par l'abandon de la vengeance. Les
voûtes d'une prison, quelque belle qu'en soit la coupe, touchent peu le
prisonnier qu'elles écrasent. Quand les châteaux furent désignés au
marteau, on crut moins abattre des pierres que frapper un monstre, un
géant, un fléau, un démon de dix siècles, ayant corps de rocher, bras de
fer noués en chaînes, tourelles percées pour yeux, pont rouge pour
langue, créneaux pour dents, fossés pour ceinture. Je n'exagère en rien.
On ne renversa pas les châteaux; non! le mot est impropre, on les tua.
Si un principe de haine abattit les châteaux, qu'un sentiment de
curiosité relève ceux qui ont échappé à l'extermination. On aime ou l'on
déteste les emblèmes à raison des souvenirs qu'ils éveillent. Emblèmes
de domination avant leur chute, depuis leur chute les châteaux ne sont
plus que des pierres mémoratives sur lesquelles le feu de la vengeance a
passé. Ce sont choses vaincues, curieuses et respectables à la fois, et
qui le deviendront d'année en année davantage, si l'on invite à les
connaître, à les parcourir, à les toucher. Le moyen de conserver les
châteaux est donc de faire de leur conservation une vanité nationale,
pareille à celle qui nous grandit à nos propres yeux quand nous parlons
du Louvre ou de la Colonne. Lorsque ce nouvel orgueil si justifiable et
si utile existera, la France se sera créé un motif de plus de s'aimer
dans sa dignité et dans ses richesses archéologiques; un motif de plus
pour accroître la sainte défiance où il lui est commandé de vivre sans
cesse en face de l'étranger. Plus le sol est aimé, plus on le défend;
plus il se distingue par sa valeur territoriale, plus on l'aime.
Retranchez de Paris la coupole du Panthéon, le dôme des Invalides, les
tours de Notre-Dame, le Louvre et la Bibliothèque royale, et vous ôtez à
la défense de Paris, dans l'hypothèse d'une invasion, plus de trente
mille combattans.
J'estime que les nombreux châteaux encore debout sur le sol de la France
ne méritent pas moins que les principaux monumens de Paris la faveur
d'être mis au rang des causes sacrées dont la patrie doit se souvenir
quand elle s'arme pour repousser l'ennemi. Est-ce que la perte du
château d'Amboise ou de Chenonceaux ne serait pas aussi vivement sentie
que la perte bien plus réparable d'un pont sur la Seine, fût-ce celui
d'Austerlitz ou d'Iéna? Quand je dis le château d'Amboise, n'est-ce pas
indifféremment que je le nomme entre d'innombrables résidences, telles
que le château d'Anet, le château de Saint-Germain-en-Laye, les châteaux
de Maisons, de Grosbois, de Chantilly, de Rosny, d'Écouen, de la
Roche-Guyon, d'Ancy-le-Franc, de Vaux, de Mouchy, de Savigny-sur-Orge,
de Rambouillet, etc.?
Il est sans doute très-méritoire de grouper sur un point les mille
espèces d'armes dont les hommes ont fait usage, pour s'entretuer,
depuis qu'ils vivent en société; de flatter le côté guerrier de leur
instinct par l'étalage éblouissant, complet et symétrique de tous les
instrumens de mort dont ils disposent, depuis la masse d'armes, la hache
au double tranchant, les armes d'hast, les espadons et les flamberges;
depuis l'arc sauvage, la flèche empoisonnée et l'arbalète grossière;
depuis la carabine à rouet et l'espingole jusqu'aux pistolets de luxe
montés sur ébène et diamans; depuis le canon jusqu'au mortier; depuis
l'armure pesante de Bayard jusqu'au sabre vaincu du dey d'Alger. C'est
très-louable. L'histoire de l'homme marche côte à côte avec l'histoire
de tout ce qu'il a façonné pour sa défense. Aucun essai des
civilisations violentes par lesquelles nous sommes passés, et dont nous
ne sommes pas encore sortis peut-être, n'est à dédaigner. Ne rejetons
rien; classons et comparons. Conservons d'abord. Mettre en regard les
oeuvres des siècles, c'est le seul moyen de juger le progrès; c'est
pouvoir être modeste ou fier avec raison pour son propre siècle. De
l'exactitude et de la confrontation des témoignages naît l'impartialité
de l'opinion. On est bien près d'être meilleur quand on se compare, sans
la contrainte du moraliste.
Les mêmes éloges sont dus à ceux qui rétablissent le mobilier du moyen
âge et des premiers temps de la renaissance, qui parcourent nos
provinces pour moissonner, à travers les vieilles villes moisies, les
maisons branlantes et les appartemens en ruine, des fauteuils et des
lits où le XIVe et le XVe siècle ont dormi; meubles morts, meubles
embaumés; chroniques de chêne où la rudesse et la naïveté des temps sont
écrites en sculptures franches comme le parler de nos aïeux. Les armures
de fer nous ont dit le guerrier; ces bahuts ciselés, ces tables torses,
ces siéges, ces habits, ces ornemens, nous diront le seigneur, l'homme
de justice, le bourgeois, l'homme d'église, l'évêque, l'abbé, le moine,
le manant, la grande dame et la paysanne. Radieuse résurrection! elle
nous fait revivre au milieu du passé, elle nous rend à nos familles
éteintes, elle trompe la destruction, elle nous vieillit par la pensée
en nous laissant notre âge, elle nous remplit de la sublime gravité de
la mort sans nous ôter les joies de la vie.
Cette intelligente patience, qui associe pièce à pièce les morceaux
épars des siècles brisés par l'action du temps, est la manifestation
évidente du besoin qu'a l'homme de se connaître tout entier, à travers
ses transformations. Sa vanité personnelle y est plus intéressée qu'il
ne croit. En récompense de l'immortalité qu'il ménage aux oeuvres des
races antérieures, il attend la perpétuité des siennes; il hérite et il
lègue dans un esprit d'égoïsme qui aspire à un but obscur. La solution
des problèmes de l'humanité lui échappe, mais il en arrange les chiffres
avec un infatigable zèle.
Et quand il a artificieusement échafaudé des armes, des cottes de
maille, des gantelets, des mitres, des casques et des brassarts, il fait
passer le souffle de l'histoire par la bouche sonore de son fantôme. Et
combien l'histoire semble alors une voix humaine, ainsi exprimée. Lire
Brantôme dans le cabinet de M. du Sommerard, n'est-ce pas comprendre
Brantôme comme si le personnage dont il est l'historien vous parlait
face à face? Ce vieux, ce raide, ce coloré, ce bavard, cet interminable
langage, affecté comme une flatterie de cour, libre au même instant
comme un propos de camp, parfumé à chaque période, italien par la pointe
de libertinage, gascon avant tout, espagnol par la redondance, français
par ses bouffées de vanterie; eh bien! ce langage devient la vérité même
au pied de cette armure de François Ier, le héros de Brantôme; devant
la longue épée de Pavie qu'empoigne une manchette brodée à mille points,
toute dentelée de festons; poignet aventureux, terrible et galant, qui
eût écrit le livre de Brantôme, si Brantôme ne l'eût décrit. Et comme ce
lit d'or et de brocart, à colonnettes évidées, bien soyeux, bien bas,
ouvert de tous côtés comme le coeur du grand roi, trône, siége et lit
à la fois, ajoute encore à la crudité de Brantôme nous montrant les
amours royales assises et couchées, et nous les disant effrontément par
leurs noms et par leurs qualités. Le lit est un commentaire naturel à la
phrase. Il complète le livre du sire de Bourdeille.
Que d'autres délicieuses révélations sur les moeurs privées ne nous
font pas ces menus trésors domestiques, chefs-d'oeuvre de l'industrie
de diverses époques; ces armoires aux innombrables tiroirs, ces tiroirs
peuplés de compartimens; ces dressoirs ployant sous les vaisselles,
témoignage des objets dont s'enorgueillissait l'opulente simplicité des
ménages; ces couteaux aux manches d'ébène, ciselés par l'adresse, aux
lames flexibles, affilées pour la dextérité des écuyers-tranchans; ces
gobelets dont la sobriété n'avait pas évasé le cristal, et tous ces
meubles qui portent, comme des médailles, l'empreinte des moeurs
régnantes et la date de la vie! La patience qui recueille, le goût qui
classe, vrai génie de la collection, semblent, on le voit, n'avoir rien
négligé pour remonter, pièce à pièce, et évoquer dans son ensemble la
vie matérielle d'autrefois. Et cependant, en s'établissant au milieu de
cette évocation, on éprouve un isolement incommensurable, dont le
coeur est tout d'abord surpris. Un lien manque, et l'on veut s'en
rendre compte. Qu'est-ce donc? aurait-on posé à une salle du XIVe
siècle des vitraux du XVIe? un anachronisme est-il tombé dans la
coupe de l'illusion? Non. Mais vous ne voyez donc pas que vos trésors
manquent de palais, que vous les avez amoncelés en plein air, comme les
peuplades errantes des caravanes entassent sur le sable les produits
qu'elles sont allées chercher, à travers mille périls, au loin, en
Perse, dans la Tartarie, dans la Chine, aux bords du pôle? Vous êtes
allés loin aussi; vous revenez du moyen âge: et vous jetez cela
pêle-mêle au soleil. Vous croyez bâtir, vous empilez. Votre temple n'est
qu'un bazar. On n'y ressent, une fois dedans, ni amour, ni respect, ni
plénitude de croyance surtout. Interrogez-vous, regardez bien. Vous
n'avez oublié que la maison, les quatre murs, la porte et les toits à
votre mobilier pour l'abriter et pour le contenir. Vous nous dites:
Voilà un évêque, sa tête a la mitre, sa main violette a le bâton
pastoral, son doigt a l'anneau. A merveille. Mais où est la maison
épiscopale? où est l'indivisibilité antique de la demeure et de l'homme?
Reste la cathédrale, répondrez-vous. Reste-t-elle? Soit! Mais voilà la
chaussure bourgeoise du XIVe siècle, le feutre, le pourpoint du
bourgeois. Où est la maison du bourgeois? le pignon aigu aimé des
hirondelles? Où sont les frêles tourelles, liées en gerbes autour de la
maison? les murs épais, les escaliers raides, les salles nues,
brumeuses, pleines de vent, de froid et d'écho, flanquées de bancs? où
sont les croisées dentelées, fleuries en rameaux de vignes; les
gouttières en saillie de plomb, faisant la grimace aux grimaces des
passans? Cela n'est plus, répondrez-vous en soupirant. D'autres ont le
courage d'ajouter: N'est-ce pas le destin des villes, et par conséquent
des maisons, de céder le terrain à d'autres maisons mieux appropriées
aux besoins nouveaux? On veut du jour, de l'air; on rentre les maisons,
on redresse les villes; on vit rapidement; on les aligne pour que la vie
suive le cours des ruisseaux et aille vite au torrent, à la mer, à
l'oubli. De là les villes larges, propres, éclairées et droites; mais de
là aussi plus de villes, excepté quelques-unes encore, de ces maîtresses
villes fortifiées, bardées de murs, et contournées, fuyant de la tête et
rentrant le flanc, comme font ceux qui assiégent; peu de ces villes qui
nous expliquent la violence des agressions par les témoignages de
résistance qui restent. Voyez ces villes. L'épaisseur de leurs murs dit
la crainte; leur hauteur, l'audace. Viennent les chroniqueurs: deux murs
étant donnés, on sait l'histoire. Vienne le fait; la preuve est acquise:
la voilà. Chaque pierre de la ville de Senlis est une lettre pavée de
l'histoire de la Ligue.
Toujours fier de vos conquêtes incomplètes sur la destruction et
l'oubli, vous ajoutez: voilà le baron; sa cotte de maille, son
pourpoint; voilà le seigneur et la tapisserie or et soie de ses
appartemens; ses fauteuils brodés à ses armes, ses meubles écaillés de
nacre et d'ébène, aux pieds fourchus de cerf, aux revêtemens de citron
où ramagent des oiseaux, ses tables de marbre façonnées en mosaïque;
voilà le seigneur sans doute, mais où est le château?
Est-ce que le château n'a pas été balayé comme l'abbaye, le monastère,
la ville antique et forte, le manoir et la tour? Le château aurait-il
été trouvé plus dur dans le mortier où l'on a tout pilé?
Sans passer d'un oeil sec sur des pertes nombreuses, il faut s'avouer
que le mal fait aux châteaux aurait pu être et plus grand et plus
irréparable. Impatiente et aveugle, la colère s'égare. Elle frappe
souvent à faux et s'ébrèche.--Intention de la Providence, ou lassitude
des démolisseurs, quelques-unes des plus caractéristiques demeures
féodales sont encore debout sur le sol de la France. Probablement elles
ne renfermaient pas, pour être vendues, les conditions nécessaires à un
marché avantageux. Beaucoup d'entre elles ont opposé une résistance
presque intelligente à la rage de la mine; elles se sont défendues. La
dépouille n'aurait pas valu l'assassinat. De guerre lasse, on les a
laissées vivre après les avoir mutilées au front et aux extrémités[A].
Eh bien! sauvez ces châteaux des derniers outrages qu'ils pourraient
recevoir encore à la hausse du plomb et de la pierre de taille. Ils sont
à vous, si vous le voulez. A cette mer profonde qu'on appelle budget
dans la langue politique enlevez quelques seaux d'or, et répandez-les
aux pieds des possesseurs indifférens de ces châteaux: ils prendront et
laisseront prendre. Nullement honteux pour eux, combien le marché sera
profitable pour nous, pour l'histoire, pour le pays! Constituez ensuite,
de ces châteaux, qui ne seront plus menacés, à chaque mort de chef de
famille, de la vente par licitation, autant de propriétés nationales.
Une fois au pays, le pays les entretiendra comme il achète et comme il
entretient, et je ne sais trop, je l'avoue, dans quelle affection
beaucoup trop érudite, beaucoup trop dispendieuse et fort peu
nationale, des tombeaux de granit venus de la Haute-Égypte à travers les
mers jusqu'à Paris, jusqu'au centre du Louvre. N'est-ce pas la nation
qui s'impose des privations, qui paie plus cher son vin, sa nourriture,
sa lumière, pour arracher à la bourgade de Luxor son obélisque noir, et
le placer au milieu d'une ville sans parenté de rang, de langue, de nom,
d'origine avec Luxor; un obélisque muet pour nous, comme nous serons
sourds pour lui; qui parlerait des Pharaons, quand le soleil
l'échaufferait, si Paris avait un soleil, aux sujets de Louis-Philippe
ou à ceux de ses fils; vol fait au désert, à l'antiquité, à la poésie, à
Dieu, qui inspire chaque chose pour chaque lieu, qui fait mûrir les
monumens comme les fruits pour un climat et non pour un autre. La statue
de Pierre-le-Grand, transportée de Saint-Pétersbourg sur la place Louis
XV, la cathédrale de Reims mise au centre d'une promenade du Mexique, la
colonne de la place Vendôme volée par des Arabes et vissée au milieu du
désert de Sahara, ne seraient pas de plus monstrueux accouplemens que
l'obélisque de Luxor et Paris.
N'y a-t-il aucune question d'étonnement à s'adresser lorsqu'on voit d'un
côté le soin qu'on prend de conserver les monumens romains dont nous
sommes restés en possession, et d'un autre côté l'indifférence où l'on
est à l'égard des monumens, autrement nationaux, en faveur desquels je
réclame? Certes, nous ne nous élevons pas contre l'attention
particulière dont les débris de l'époque romaine sont l'objet de la part
des inspecteurs officiels du gouvernement, mais nous désirerions
seulement que cette attention fût moins exclusive, moins partiale;
qu'elle se détournât un peu des ruines d'un temps sans doute à jamais
vénérable, mais, on en convient, un peu effacé dans nos affections, pour
se porter vers les restes d'une civilisation plus voisine de notre ère.
Il est bien de rattacher le respect pour l'antiquité aussi haut que
possible: ne repoussons même pas dans l'oubli ces énigmes de pierre dont
la vieille Gaule est semée, désespoir de l'érudition qui s'émousse à les
soulever. Que les dolmens de Carnac, que les menhirs, que les cromlechs
druïdiques occupent une place, la première, par ordre des temps, sur
l'échelle des monumens religieux et politiques, personne ne s'en
plaindra. Dans cette galerie pratiquée au coeur de la Gaule, qui ne
voudrait voir figurer également la Maison-Carrée de Nîmes et le Cirque,
les restes du palais Galien à Bordeaux, les belles portes de Saint-André
et d'Arroux à Autun[B], l'arc de triomphe et l'amphithéâtre de Saintes,
le gigantesque pont du Gard, l'élégant aquéduc de Jouy-les-Arches, la
pile de Cinq-Mars sur la Loire, épitaphe de l'Armorique? et ce château
de Lourdes, élevé roches sur roches par les Romains au milieu de la
chaîne des Pyrénées? Vincennes des aigles, tour à tour goth, vandale,
anglais, aux comtes de Bigorre, à ceux du Béarn, pierre éternelle, comme
ces diamans monstrueux qui ne quittent jamais la royauté, dot d'Henri
IV, prison d'état sous Napoléon. Mais n'avons-nous été que des colonies
romaines? Nous avons été aussi, si nous ne nous trompons, des communes
affranchies, des pays différemment gouvernés, partagés, dominés; nous
avons été découpés par le sabre de la conquête, en duchés, en comtés,
en seigneuries, en baronnies, en châtellenies, titres de possession
légitimes ou usurpés, taillés à vif dans le roc, dessinés sur le sol.
Je dis encore que la nation, et en cela je la blâme moins que je ne
divulgue son aveugle générosité, envoie chaque année des vaisseaux en
expéditions lointaines dont la plus économique ne coûte pas moins d'un
million. Et qu'arrive-t-il? Que ces vaisseaux, de retour au port,
rapportent à la nation deux plantes inconnues, deux papillons mal
décrits auparavant; deux plantes et deux papillons,--un million! Encore
si cette plante était la pomme de terre ou le thé!
Je conclus dès lors que la nation, si dépensière pour des raretés
problématiques, mais cependant, je l'avoue, difficiles à négliger dans
l'état de rivalité scientifique où vivent les peuples les uns à l'égard
des autres, peut également se sacrifier pour des acquisitions plus
personnelles au pays et bien plus en danger d'être perdues à tout
jamais, si on ne se hâte de les sauver.
Je ne demande pas qu'on achète tous les châteaux épars sur le
territoire; ce serait agir avec la prodigalité épicière des marchands de
bric-à-brac, et non avec le discernement exquis qu'il importerait de
rencontrer chez ceux qui seraient chargés de la délicate mission de
faire un choix. Le choix porterait sur les châteaux bien
caractéristiques d'une époque; parmi ceux-là on s'approprierait les
mieux conservés. Nous indiquerons bientôt ceux qui, à notre avis,
mériteraient d'être acquis à cette incomparable collection, destinée à
être l'unique dans le monde. Notre liste sera sans doute imparfaite,
mais nous demandons qu'on y voie seulement la gradation chronologique
qu'il serait utile d'établir entre les châteaux, afin que jalonnés par
époque ils marquassent la voie par où les événemens ont dû passer depuis
neuf ou dix siècles. Je trace avec le doigt sur le sable; les habiles
apporteront la science et l'équerre.
Dans ces châteaux, possessions immuables du pays, on introniserait tous
ces meubles entassés ailleurs sans raison et sans ordre. Leur place y
est marquée, comme le dattier a la sienne sous le soleil de l'équateur
et le saule au bord des fontaines. Ils seront là dans leur atmosphère,
dans leur meilleur jour, chez eux, en un mot: à château du XVe
siècle, portes, panneaux, fauteuils, tentures, tables, ornemens du
XVe siècle. Ainsi pour tous.--Pourquoi le tableau ici et la bordure
là-bas? pourquoi de deux regrets ne pas faire, lorsqu'on le peut en les
réunissant, une joie nouvelle?
Quel est, après la moralité qu'on en tire ou qu'il est imposé d'en
tirer, le but des études historiques? N'est-ce pas de ressusciter pour
l'intelligence l'édifice écroulé du monde, sa couleur et sa forme? Ainsi
considérée, l'histoire n'est-elle pas l'exhumation d'une statue, la
restauration d'un tableau? Quelle évidence plus grande n'a-t-elle pas
quand elle s'inféode avec ténacité sur la terre! Qu'elle se localise,
comme dans certaines peintures de Walter Scott, en se plaçant au bord
d'un fleuve, sur la pente de la montagne et à tel angle sous le soleil!
Ne sommes-nous pas heureux de n'avoir pas besoin de recourir aux efforts
toujours décevans de l'imagination, aux emprunts, rarement complets,
faits à l'érudition, pour bâtir notre grande cité féodale?
Elle existe; je vous la montre: elle est debout; la voilà. Aimeriez-vous
mieux qu'elle fût anéantie, pour avoir le triste avantage de la recréer
selon vos fictions? Vous faut-il de la mélancolie ou de la réalité? Être
de regret et de destruction, l'homme aurait-il besoin d'abattre pour
obéir à la nécessité de pleurer ensuite sur les ruines qu'il a faites?
On rattacherait d'abord à ce musée les plus vieux manoirs de la
monarchie, ceux qui lui furent d'abord une défense, puis une tyrannie,
semblables à ces anciens boucliers dont le milieu était un dard et avec
lesquels on tuait en se couvrant.
Prévoyant les difficultés que doit rencontrer notre projet auprès des
autres et de nous-même, nous sommes plutôt arrêté qu'effrayé par un
doute qui nous vient; ce doute le voici. Ce musée se composera-t-il de
châteaux placés dans un rayon de quelques lieues, tiré de Paris?
sera-t-il formé de maisons historiques à la portée des étrangers qui
visitent la capitale? ou bien, sans avoir égard à leur éloignement, à
leur dissémination, s'appropriera-t-on les châteaux placés à toutes les
distances, au centre de nos diverses provinces? Notre avis demeure
suspendu; car, si nous sommes sûr qu'il reste assez de châteaux sur le
sol de la France pour avoir une représentation fidèle du caractère de
chaque époque, depuis la fin de la seconde race jusqu'à nous, nous ne
sommes pas également convaincu qu'on arriverait au même résultat en ne
tenant compte que des châteaux bâtis dans la circonscription de
l'ancienne Ile-de-France ou peu en dehors. Cependant, si l'on se
confirmait dans la possibilité de concentrer les domaines seigneuriaux
autour de Paris, nous préférerions ce dernier parti au premier, parce
que les étrangers et les nationaux seraient plus facilement à portée de
satisfaire leur curiosité. Les chemins de fer trancheraient
victorieusement l'objection des distances. Dans le cas où il serait bien
démontré que cette collection monumentale n'est possible qu'en acceptant
les distances qu'elle oppose à sa réalisation, il faudrait subir
l'obstacle sans prétendre le vaincre. Alors on s'adresserait aux
sympathies locales, on mettrait sous les yeux des habitans de nos
provinces qu'il dépend d'eux de contribuer à l'exécution d'un projet qui
leur vaudrait un double honneur: celui de se montrer fidèles au souvenir
de leur origine de famille et celui de doter la France d'un
établissement national de plus.
On serait dans une grave erreur si l'on imaginait que les châteaux
royaux tombés dans le domaine de l'état et ceux appartenant en propre à
la couronne suffiraient, tels qu'ils sont, pour former notre collection.
Quand l'idée nous vint de les échelonner par ordre chronologique,
travail qui eût été des plus faciles, si même c'eût été là un travail,
notre premier soin, on le pense bien, fut d'examiner si chacun de ces
châteaux représentait fidèlement une époque, et si l'on était sûr d'en
avoir un pour chaque âge de la monarchie. Nos recherches ne furent pas
longues; le résultat des premières nous dispensa de les fortifier par
d'autres qui ne pouvaient avoir un meilleur sort. Nous eûmes la
conviction promptement acquise que les châteaux royaux, Fontainebleau,
Versailles, Rambouillet, Chambord, Saint-Germain, Saint-Cloud, etc.,
etc., n'avaient non seulement, pour la plupart, aucun caractère précis
d'antiquité, mais que les principaux d'entre eux réunissaient, par un
entassement successif de prodigalités royales, les physionomies
diverses, et nécessairement discordantes, de plusieurs règnes. Ayant
servi de maisons de splendeur à une ligne de rois jaloux de s'éclipser
les uns les autres par la magnificence de leurs constructions, ces
résidences avaient fini par être des monceaux d'architecture, des tas de
meubles, des marqueteries fatigantes de peintures, un tout dépourvu
d'unité et de sens. Fontainebleau peut à bon droit être cité comme le
type de ces incohérences, Fontainebleau appelé par un Anglais un
_rendez-vous de châteaux_. Maison de plaisance de nos rois dès le
XIIe siècle, simple pavillon de chasse sous Louis VII, Fontainebleau
s'agrandit sous Philippe-Auguste et fait les délices solitaires de saint
Louis, le plus mélancolique de nos rois, qui le nomme ses _déserts_.
Philippe-le-Bel y naît et y meurt; Charles V sème dans quelques vastes
salles de Fontainebleau les premiers volumes d'une collection qui
deviendra plus tard la Bibliothèque royale. Et chacun de ces rois, et
chacun de leurs successeurs, allonge ou élève la commune demeure, selon
qu'il en veut faire un pavillon, un rendez-vous de chasse, un chenil,
une bibliothèque ou un tombeau. François Ier ne peut en vouloir faire
qu'un palais. Primatice et Rosso dissimuleront par les peintures du
dedans les irrégularités du dehors. Paul Ponce enfouira, sous cette
montagne formée des pierres jetées par chaque roi en passant, les belles
fleurs, les figurations animées de son imagination exquise. Il peuplera
cette caverne de salamandres auprès desquelles étincelleront quelques
années plus tard les croissans de Henri II. Le désordre passe déjà de
l'architecture aux décors. Fontainebleau est comme l'écu d'une vieille
maison: plus elle contracte d'alliances, et plus cet écu se charge, se
compose, s'embrouille, s'obscurcit et devient inintelligible. De
l'Italie, pays de clinquans, les Médicis apportent à Fontainebleau le
luxueux mauvais goût des dorures. Épiciers couronnés de Florence, les
Médicis plaquent en feuilles aux murs et aux cymaises du château l'or
monnayé qu'ils ont gagné dans le commerce. Leur richesse déteint
partout. Fontainebleau peut se vendre au poids des sequins de Venise; il
est à vingt-trois carats. Meilleur chasseur qu'artiste, l'excellent
Henri IV avait collé de l'or sur les peintures de François Ier.
Arrive Louis XIV, qui empâte de la sculpture sur l'or, qui divinise le
mauvais goût de son aïeul, sauf à laisser à son arrière-petit-fils,
Louis XV, le soin de rentrer dans la bonne voie en ravivant les traces
effacées du Primatice par les camaïeux de Doyen, de Boucher et de
Vanloo. Voilà Fontainebleau Pompadour: la grisaille dévore l'or. Pour
achever ce pauvre palais, il n'y manque plus que la colonne toscane de
Napoléon. On l'y place. Après la colonne toscane il faut tirer
l'échelle.
L'historique de Fontainebleau s'applique également aux autres domaines
de la couronne, sans même excepter Saint-Germain-en-Laye, le moins
défiguré de tous en apparence par des additions successives; ni
Versailles, où éclate avec assez d'illusion l'unité majestueuse de Louis
XIV. Nous signalerons avec la précision la plus rigoureuse le vice
d'ensemble de ces diverses constructions; nous indiquerons les soudures
que toute l'habileté des artistes n'est point parvenue à effacer, quand
le tour de les décrire sera venu; en attendant, nous croyons avoir assez
fait pour démontrer que, si les châteaux royaux sont de magnifiques amas
de pierres, dignes d'être admirés comme pierres, ils ne sont, à tous les
égards, d'aucune valeur dans la balance de l'histoire, d'aucun prix
comme étude.
Nous rentrons dans la voie de notre sujet.
Nous n'en voudrons qu'à notre maladresse si l'on sent rompre dans la
main, à travers notre biographie lapidaire, le fil que nous avons tressé
d'histoire et de chronologie afin d'arriver à la compréhension de notre
projet. Cependant qu'on accueille nos réserves. Nos épisodes
intercalaires sont des lavis et non des peintures. Leur demander
l'intérêt qu'ils auraient peut-être sous une forme plus ample serait une
rigueur à laquelle nous ne sommes pas habitué; dans tous les cas, nous
doutons qu'une insistance plus laborieuse sur des points de simple
rappel fût avantageuse à la clarté de notre proposition.
La période romaine réclamerait encore les fortifications aujourd'hui
ruinées qui enveloppent la vieille ville de Provins, et principalement
la tour qui porte le nom de César. La nomenclature ne serait pas
complète si l'on omettait de mentionner ce que renferment de richesses
monumentales Aix, Arles et tant d'autres villes du midi de la France.
L'époque mérovingienne ne nous a rien légué. Occupés à se disputer la
terre qu'ils avaient usurpée, les Francs ne songeaient guère à la parer
de monumens. Peuple sans nationalité, ils tenaient moins à fixer le
souvenir de leurs conquêtes par des témoignages de marbre ou de bronze
qu'à anéantir les traces de civilisation de la Gaule vaincue. Au
surplus, comment les Mérovingiens, dénomination collective d'un peuple
et non particulière à une race des rois, auraient-ils été portés à bâtir
sur un sol dont rien n'assurait, même pour la plus faible durée de
temps, la possession et l'intégrité immobilières? Cinq partages d'états,
on le sait, eurent lieu sous les Mérovingiens, qui vécurent et
moururent, cela n'est pas douteux, dans les bâtimens romains, assez
beaux et assez spacieux pour des barbares. S'ils en brisèrent beaucoup,
on doit considérer que, pour l'homme qui n'est pas de moitié dans la
confidence d'un monument, dans l'inspiration religieuse ou politique qui
l'a élevé, un monument n'est qu'une pierre, et cette pierre insulte à la
nullité naturelle de son intelligence; il n'aura pas plus de respect
pour les livres. Aux yeux de celui qui n'en possède pas la clef, un
livre est une énigme décourageante, une ironie muette contre laquelle on
se venge pour l'avoir subie sans la mériter.
Quoique mieux assise sur le territoire mouvant dont elle dépouilla la
première race, la race dite carlovingienne ne nous a pas transmis de
preuves plus significatives de son occupation. On ne comparera sous
aucun rapport les invasions normandes dont elle eut à souffrir dans
quelques-unes de ses provinces au débordement de barbares que
Charlemagne, à son avénement, refoula à leur source. Charlemagne fut un
éclair dans la nuit, illuminant le monde entre les ténèbres qui
l'avaient précédé et les ténèbres qui le suivirent. Comme tous les
génies qui paraissent dans les temps stériles, il eut l'orgueil de ne
puiser qu'en lui-même les ressources de ses entreprises. La force lui
manqua; car la force en politique n'est que la durée; et Charlemagne ne
vécut pas assez. Géant dont les jours d'existence auraient dû se compter
par siècles, à sa mort, qui ne se fit pas plus attendre que celle d'un
autre homme, son empire descendit dans la tombe avec lui. Les marbres
d'Aix-la-Chapelle scellèrent sous un même couvercle et la boule du
monde, symbole de son pouvoir, et la main qui l'avait enfermée.
Il nous reste, de la domination des rois Visigoths, la forteresse qui
s'élève au point de jonction de la Sedelle et de la Creuse. Possédée par
Louis d'Aquitaine, un des enfans de Charlemagne, elle devint son
habitation d'hiver, et fut plus tard la résidence des comtes
héréditaires de la Marche, auxquels succèdèrent les apanagistes après la
réunion du comté de la Marche à la couronne. Ébranlé par Louis XI,
démantelé par Richelieu, le château de Crozant est assis au milieu de
la France, à la cime nébuleuse d'une montagne qu'entoure un pays désolé,
au-dessus du niveau bouillonnant de deux rivières, la Sedelle et la
Creuse.
A côté de ce formidable témoignage de la vigueur féodale, il faut placer
les tours de Coucy et de Montlhéry, gigantesques ruines arrivées jusqu'à
nous, et dont nous conseillons impérieusement la conservation. On
grouperait autour de ces deux pierres étagées de tant de souvenirs les
châteaux forts construits à la même époque. Viendraient ensuite les
châteaux à grand caractère bâtis sous la branche opulente des Valois et
sous celle des Bourbons.
Les deux tours de Coucy et de Montlhéry peuvent se comparer à ces pics
élevés qui ont dû voir sous eux les eaux du déluge sans en être couverts
ni renversés. Les guerres civiles qui lient la seconde race à la
troisième, et tous les troubles nés sous celle-ci, se sont rués comme de
l'écume et du sable aux pieds de ces deux tours; mais les hommes et
leurs machines de guerre, toutes puissantes qu'elles fussent, leur ont
causé moins de dommages que les oiseaux de proie. De leur bec de fer,
ils déchiquètent chaque jour ces Babel si lentes à s'écrouler. Coucy n'a
plus aucune marque des blessures que lui porta Thibault-le-Tricheur,
comte de Blois, ni de celles que lui firent si profondément, pour la
posséder et la baptiser de leur nom, les sires de Coucy; mais cette tour
s'émiette, bribe à bribe, sous la serre des corbeaux. Voilà à qui elle
est restée depuis ces terribles seigneurs dont chaque membre osait dire
en face du trône:
/p
«Je ne suis roy, ne prince, ne duc, ne comte aussy:
Je suis _le sire de Coucy_.»
p/
En 1400, le duc d'Orléans, frère de Charles VI, acquit la sirie de
Coucy. Son fils ayant succédé à Charles VIII sous le nom de Louis XII,
la terre de Coucy passa au domaine royal, dont elle ne fut détachée plus
tard que pour être constituée en apanage aux princes.
Sous la Fronde, le maréchal d'Estrées fit le siége du château de Coucy
sans parvenir à s'en rendre maître, malgré son vif désir de le remettre
au roi. Il rentra cependant dans l'obéissance quelques mois après;
Mazarin y envoya des ingénieurs avec ordre d'en ruiner la tour et de la
pulvériser. Grâce à un tremblement de terre arrivé en 1692, le ministre
économisa la moitié de sa poudre. La commotion souterraine fut si
violente, que les voûtes de la plupart des appartemens s'écroulèrent;
et quelles voûtes que celles du château de Coucy! et que la grosse tour
fut fendue comme une cloche de haut en bas. Mais toute fendue qu'elle
est, depuis près de deux siècles, la tour de Coucy est encore debout
pour un autre ministre ou pour un autre tremblement de terre.
Au bas de cette tour on heurte les débris de l'enceinte qui la
protégeait, et dont les murs ont dix-huit pieds d'épaisseur. Ces murs
étaient nommés la _chemise de la tour_. Le terrain, les ruines, la tour,
appartiennent à la maison régnante d'Orléans. Les abords des
fortifications de Coucy ont été déblayés et rendus accessibles aux
curieux autant que l'état des décombres l'a permis.
Coucy et Montlhéry, dont je parlerai plus loin, seraient, quelque point
où l'on se plaçât, les phares de cette navigation sur l'océan du passé.
Quel charme grave et consolateur, celui de voyager, non avec
l'imagination, privilége dont peu ont d'ordinaire la jouissance, mais
réellement et avec ses pieds, dans des espaces peuplés des souvenirs
matériels de la vie diverse, cent fois modifiée, cent fois bouleversée
de nos aïeux, les hommes de l'invasion! On irait de lieue en lieue, et
non de page en page, d'un bout de l'histoire de France à l'autre bout.
On partirait pour le douzième ou pour le quinzième siècle à son gré, au
lieu de parcourir des volumes dont le titre seulement ne demeure pas
dix jours dans la mémoire. Plus on travaillera pour les sens, tournés au
profit de l'étude, et plus on aura fait pour l'intelligence, chambre
noire, où tout s'affaiblissant, les couleurs et les contours
s'amincissent en pensée, et où, par conséquent, les pensées ne laissent
presque rien. Deux pouces de bronze de la colonne Vendôme ébranlent plus
durablement le cerveau que les vingt mille pages des _Victoires et
Conquêtes_. Le mot est l'impuissance de l'image. Et il n'y a que des
images pour le monde intellectuel. Dans la même journée, on pleurerait
avec Jacques II à Saint-Germain, on méditerait à Ruel dans le pavillon
de Richelieu, et on souperait à Luciennes dans les salons de madame
Dubarry; on entrerait dans son charmant boudoir qui a deux portes: l'une
par où un beau page rose lui dit discrètement:--Madame la duchesse, le
roi de France vous attend; voulez-vous lui donner votre coeur?--Et une
autre porte où parut le bourreau pour lui dire:--Femme Barry, la
guillotine t'attend;--veux-tu lui porter ta tête?
Si nous nous proposons d'apporter une soigneuse réserve dans le nombre
des monumens propres, selon nous, à former notre musée, et cela de peur
de surcharger une collection que rien ne nous assure devoir être
formée, soit sur le plan qui concevrait Paris comme le centre voisin de
tous les châteaux acquis à cette collection, soit sur le plan
indéterminé qui n'aurait pas recours à cette unité difficile, nous ne
disons pas impossible; si notre travail ainsi flottant se borne plutôt à
indiquer qu'à préciser les ressources que, dans l'une ou l'autre
adoption de plan, il serait loisible d'employer, nous saura-t-on gré de
mentionner les constructions féodales du nord, françaises par la
conquête seulement, dont l'Alsace est hérissée, depuis la plus haute
jusqu'à la plus basse crête des Vosges?
Quand la France conquit la Lorraine, la vie forte des possesseurs de ce
pays fécond et sauvage s'était perdue dans des luttes intestines, dans
des morcellemens dont l'empire avait profité, tantôt pour s'agrandir,
tantôt pour isoler et par suite affaiblir la part de souveraineté de
chaque prince feudataire. Fomentées par les évêques, ces étrangers à
tous les pays, les querelles locales n'avaient cessé de s'envenimer. Peu
à peu, toutes les ligues lorraines, autrefois si fertiles en grandes
choses, furent brisées à coups de hache sur leurs rochers. Les plus
formidables membres de ces associations, où la noblesse de race donnait
droit d'admission, mais où la valeur personnelle seule savait maintenir,
se réfugièrent sur des pics inaccessibles, au-dessus des nuages,
partout enfin d'où les pierres pouvaient rouler.
Ortemberg et Ramstein sont plutôt des blocs de granit percés de trous
que des demeures d'hommes. Charlemagne les a vus. Ce sont des géans en
sentinelle à l'entrée du Val-de-Villé; débris d'une civilisation
pétrifiée, ils sont là, comme les fossiles restés après le déluge; ils
font corps, ils forment ciment avec l'éternité. Pour Ramstein et
Ortemberg, trois siècles sont une date puérile, un souvenir d'hier.
Leurs murs nous parlent, comme d'une bataille récente, du meurtre des
vingt mille paysans révoltés en 1525, sous le duc Antoine de Lorraine,
dit le bon duc. Jusqu'à la révolution française, les chapelles annexées
autrefois à ces deux châteaux étaient pleines d'ossemens des pauvres
paysans. Aujourd'hui ces os sont dispersés dans les champs, les deux
châteaux sont abandonnés aux vautours, le duc est en oubli, mais la
Lorraine est libre! Lorrains, baisez la poussière de ces os; ces paysans
étaient vos pères, et ils vous ont faits libres.