leur signification aryenne. _Absolu_ se laisse décomposer en ses
éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et
clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le
souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il
reçoit en ce qui est tout délié._
ARISTE.
Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences
tirer de cela?
POLYPHILE.
Il y a du moins celle-ci que les métaphysiciens construisent
leurs systèmes avec les débris méconnaissables des signes par
lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et
leurs craintes.
ARISTE.
Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.
POLYPHILE.
Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet
d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures
extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont
passé du particulier au général, du concret à l'abstrait;
comment, par exemple, _âme_ qui était le souffle chaud du corps a
changé d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point
d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci qui souffle n'a pas
de souffle»; et comment encore le même nom a été donn
successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la
cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes,
des fortunes merveilleuses qui m'effraient.
En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire
naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les
modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme
ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les
significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière
terrible sur l'espèce de réalité que ces mots expriment.
ARISTE.
Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un
mot, dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient
avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _âme_ ou _esprit_ a
été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables
entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie
et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée
métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les
infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette
entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots
couverts et avec inquiétude.
POLYPHILE.
Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les
difficultés que je soulève. Tout mot est l'image d'une image, le
signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que
c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et
d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt
l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des
cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières
subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a
broyés.
ARISTE.
Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que le langage
métaphysique était tout entier poli et comme passé à la meule?
Et qu'entendiez-vous par là, sinon que les termes y sont
dépouillés et abstraits? Et cette meule dont vous parliez,
qu'est-elle, sinon la définition qu'on leur donne? Vous oubliez
à présent que, dans l'exposé de toute doctrine métaphysique les
termes sont exactement définis, et que, abstraits par définition,
ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception
antérieure.
POLYPHILE.
Oui, vous définissez les mots par d'autres mots. En sont-ils
moins des mots humains, c'est-à-dire de vieux cris de désir ou
d'épouvante, jetés par des malheureux devant les ombres et les
lumières qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancêtres
des forêts et des cavernes, nous sommes enfermés dans nos sens
qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le
découvrent, et c'est un reflet de nous-mêmes qu'ils nous
renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les émotions de
notre ignorance que la voix du sauvage, ses bégaiements un peu
mieux articulés et ses hurlements adoucis. Ariste, voilà tout le
langage humain.
ARISTE.
Si vous le méprisez chez le philosophe, méprisez-le donc dans le
reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes
emploient de même un vocabulaire qui commença de se former dans
les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque
pas d'exactitude. Et les mathématiciens qui, comme nous,
spéculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait,
comme la nôtre, être ramenée au concret, puisque c'est une langue
humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de
matérialiser un axiome de géométrie ou une formule algébrique.
Mais vous ne détruirez pas pour cela l'idéal qui y est. Vous
montreriez, au contraire, en l'ôtant, qu'il y avait été mis.
POLYPHILE.
Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent
dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et
dans les sciences mathématiques, l'exactitude du vocabulaire
dépend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le
phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas.
Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous
approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique,
la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La
signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet
sensible qu'il représente pour que toute autre exactitude ne soit
pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées
que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que
leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens
commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans
la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois
installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures
qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il
courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son
objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse
confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre
spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes
des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont
extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles
constituent une philosophie physique. Il en résulte que les
vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes,
peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais
les dégager entièrement, laisse paraître qu'elles sont toutes en
elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans
la nature des choses; elle est précisément dans les catégories du
nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste
l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin,
pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables.
Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette
abstraction a dans la nature sa représentation concrète. C'est,
si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de
rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le
mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan,
et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement
intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de
même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat
visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet
d'une spéculation sur la nature sensible, comme dans la
mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de
l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul
intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a
l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en
tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole.
Si ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes,
elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence,
elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition
à celui-ci, dont je dirai seulement qu'à votre sens, il n'est pas
absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur
affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est
sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas
intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors,
le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant
pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un
l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde.
Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait
rien de la chose.
Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots
absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas.
Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils
jouent le rôle de l'abstrait, comme un comédien représente le
fantôme, dans _Hamlet_.
ARISTE.
Vous mettez des difficultés où il n'y en eut jamais. A mesure
que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, décomposé, et, comme
vous disiez tout à l'heure, distillé la nature pour en tirer
l'essence, il a de même abstrait, décomposé, distillé des mots,
afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes.
D'où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet.
POLYPHILE.
Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects,
que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le
concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut
pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont
maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les
enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour
en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce
sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit
abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les
tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre
et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées
que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions
pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si
elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu
qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne
peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire,
c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot
concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt
signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence
perdue.
ARISTE.
Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot,
l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe
par terre.
POLYPHILE.
Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique
et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses
professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était
l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet
homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez,
Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que
l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut
être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le
symbole, et, pour mieux dire, l'allégorie. Le signe marque
l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole
tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le représente.
Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par
lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans
la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots _âme_,
_Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.
«_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de
l'absolu._
Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on
a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et
leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par
force de nature? L'image y est réduite au schéma. Mais le
schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité,
substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:
«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don
qu'il reçoit en ce qui est tout délié (_ou _subtil)_», d'où nous
tirons sans peine: «_Celui dont le souffle est un signe de vie,
l'homme, prendra place_ (sans doute après que le souffle sera
exhalé) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette
place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée_ (par
les démons, j'imagine) _d'étendre ce souffle chaud, cette petite
âme invisible, à travers l'espace libre_ (le bleu du ciel,
probablement).
Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique,
que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas
d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois
qui régissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que
nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui
était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était
métaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste:
toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une
allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient
échapper au monde des apparences, sont contraints de vivre
perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent
les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de
fables. Ils font de la mythologie blanche.
ARISTE.
Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez
raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos
arguments.
*
* *
_A Teodor de Wyzewa._
LE PRIEUR
Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les
ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un
ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit
descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de
terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous
assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table
boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les
grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et fraîches.
La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers
qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et
douce passait sur nos têtes avec des nuages d'un g*** pâle.
Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles
de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le
front sourcilleux:
--Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien
gardée qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez
naguère contredit, à la deuxième page d'un journal, un prophète
assez ami des hommes pour enseigner que la science et
l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la
citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophète,
si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente
et même aimable, il suffit de renoncer à la pensée et à la
connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une
aveugle et douce charité. Sages préceptes, maximes salutaires,
qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre
en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art
et l'esprit avec esprit, c'est se condamner à ne vaincre que pour
l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami,
que je ne suis pas tombé dans cette pitoyable contradiction et
que j'ai renoncé à penser et à écrire dès que j'ai reconnu que la
pensée est mauvaise et l'écriture funeste. Cette sagesse m'est
venue, vous le savez, en 1882, après la publication d'un petit
livre de philosophie qui m'avait coûté mille peines et que les
philosophes méprisèrent parce qu'il était écrit avec élégance.
J'y démontrais que le monde est inintelligible, et je me fâchai
quand on me répondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je
voulus alors défendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne
parvins pas à en retrouver le sens exact. Je m'aperçus que
j'étais aussi obscur que les plus grands métaphysiciens et qu'on
me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration
qu'ils inspirent. C'est ce qui me détacha tout à fait des
spéculations transcendantes. Je me tournai vers les sciences
d'observation et j'étudiai la physiologie. Les principes en sont
assez stables depuis une trentaine d'années. Ils consistent
fixer proprement une grenouille avec des épingles sur une planche
de liège et à l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui
est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette
méthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la
vie pour découvrir le secret profond des êtres. Je sentis la
vanité de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle
infiniment petite des phénomènes, surprend des rapports trop peu
nombreux pour former un système soutenable. Je pensai un moment
me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrêta. Il
n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera
plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vécut et mourut
comme un saint et porta l'habit du bon saint François, n'aurait
pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que
sa découverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a
la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et
qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du
Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je
frissonnai quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser
dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs où ils
avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que
la civilisation, comme on la nomme, ne fût une barbarie savante
et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile
d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit
pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du
village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent
pour la ville une terre trop morcelée, qui ne peut plus les
nourrir.
On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs,
reconstituera la grande propriété, et nous verrons peut-être le
petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit
commerçant tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce
qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour six
mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier
de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y
passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur
l'herbe, les fusées blanches de la carotte sauvage. Cela vaut
mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer
un nouveau type de torpilleur.
» Quand la nuit est belle, si je ne dors
pas, je regarde les étoiles, qui me font
plaisir à voir depuis que j'ai oublié leurs
noms. Je ne reçois personne, je ne pense
à rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer
dans ma retraite ni de vous en écarter.
» Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du
tabac. Mais je ne vous cache pas qu'il m'est encore plus
agréable de donner à mon chien, à mes lapins et à mes pigeons le
pain quotidien, qui répare leurs forces, dont ils ne se serviront
pas mal à propos pour écrire des romans qui troublent les coeurs
ou des traités de physiologie qui empoisonnent l'existence.
A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux
d'un bleu pâle, apporta des oeufs et une bouteille de vin gris.
Je demandai à mon ami Jeun s'il haïssait les arts et les lettres
à l'égal des sciences.
--Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une puérilité qui
désarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les peintres, les
sculpteurs barbouillent des images et font des poupées. Voil
tout! Il n'y aurait pas grand mal à cela. Il faudrait même
savoir gré aux poètes de n'employer les mots qu'après les avoir
dépouillés de toute signification si les malheureux qui se
livrent à cet amusement ne le prenaient point au sérieux et s'ils
n'y dévouaient point odieusement égoïstes, irritables, jaloux,
envieux, maniaques et déments. Ils attachent à ces niaiseries
des idées de gloire. Ce qui prouve leur délire. Car de toutes
les illusions qui peuvent naître dans un cerveau malade, la
gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce
qui me fait pitié. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon
les chansons des aïeux; les bergers, assis au penchant des
collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines
de buis, et les ménagères pétrissent, pour les fêtes religieuses,
des pains en forme de colombes. Ce sont là des arts innocents,
que l'orgueil n'empoisonna pas. Ils sont faciles et
proportionnés à la faiblesse humaine. Au contraire, les arts des
villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.
» Mais ce qui afflige, enlaidit et déforme excessivement les
hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets
auxquels ils sont disproportionnés et altère les conditions
véritables de leur commerce avec la nature. Elle les excite
comprendre, quand il est évident qu'un animal est fait pour
sentir et ne pas comprendre; elle développe le cerveau, qui est
un organe inutile aux dépens des organes utiles, que nous avons
en commun avec les bêtes; elle nous détourne de la jouissance,
dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par
d'affreuses illusions, en nous représentant des monstres qui
n'existent que par elle; elle crée notre petitesse en mesurant
les astres, la brièveté de la vie en évaluant l'âge de la terre,
notre infirmité en nous faisant soupçonner ce que nous ne pouvons
ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse
à l'inconnaissable et notre misère en multipliant nos curiosités
sans les satisfaire.
» Je ne parle que de ses spéculations pures. Quand elle passe
l'application, elle n'invente que des appareils de torture et des
machines dans lesquelles les malheureux humains sont suppliciés.
Visitez quelque cité industrielle ou descendez dans une mine, et
dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce que les
théologiens les plus féroces ont imaginé de l'enfer. Pourtant,
on doute, a la réflexion, si les produits de l'industrie ne sont
pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches
qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est
point le pire. J'ai connu des êtres de toutes les conditions: je
n'en ai point rencontré de si misérables qu'une femme du monde,
jeune et jolie, qui dépense, à Paris, chaque année, cinquante
mille francs pour ses robes. C'est un état qui conduit à la
névrose incurable.
La belle fille aux yeux clairs nous versa le café avec un air de
stupidité heureuse.
Mon ami Jean me la désigna du bout de sa pipe qu'il venait de
bourrer:
--Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du
pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de
paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est
heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science
et la civilisation qui ont créé le mal moral avec le mal
physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, étant presque
aussi stupide. Ne pensant à rien, je ne me tourmente plus.
N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas
même mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais
pas calculer les conséquences. De la sorte, je suis parfaitement
tranquille.
--A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quiétude. Vous
n'avez pas supprimé assez complètement en vous la connaissance,
la pensée et l'action pour goûter une paix légitime. Prenez-y
garde: Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une
découverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce
qu'elles sont incalculables. Mais la pensée la plus simple,
l'acte le plus instinctif a aussi des conséquences incalculables.
Vous faites bien de l'honneur à l'intelligence, à la science et
l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le
filet des destinées. Les forces inconscientes en ferment aussi
plus d'une maille. Peut-on prévoir l'effet d'un petit caillou
qui tombe d'une montagne? Cet effet peut être plus considérable
pour le sort de l'humanité que la publication du _Novum Organum_
ou que la découverte de l'électricité.