_Âme, Dieu, mesure, posséder, participer,_ peuvent être ramenés

leur signification aryenne. _Absolu_ se laisse décomposer en ses

éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et

clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le

souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il

reçoit en ce qui est tout délié._

ARISTE.

Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences

tirer de cela?

POLYPHILE.

Il y a du moins celle-ci que les métaphysiciens construisent

leurs systèmes avec les débris méconnaissables des signes par

lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et

leurs craintes.

ARISTE.

Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.

POLYPHILE.

Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet

d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures

extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont

passé du particulier au général, du concret à l'abstrait;

comment, par exemple, _âme_ qui était le souffle chaud du corps a

changé d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point

d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci qui souffle n'a pas

de souffle»; et comment encore le même nom a été donn

successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la

cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes,

des fortunes merveilleuses qui m'effraient.

En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire

naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les

modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme

ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les

significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière

terrible sur l'espèce de réalité que ces mots expriment.

ARISTE.

Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un

mot, dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient

avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _âme_ ou _esprit_ a

été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables

entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie

et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée

métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les

infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette

entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots

couverts et avec inquiétude.

POLYPHILE.

Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les

difficultés que je soulève. Tout mot est l'image d'une image, le

signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que

c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et

d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt

l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des

cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières

subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a

broyés.

ARISTE.

Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que le langage

métaphysique était tout entier poli et comme passé à la meule?

Et qu'entendiez-vous par là, sinon que les termes y sont

dépouillés et abstraits? Et cette meule dont vous parliez,

qu'est-elle, sinon la définition qu'on leur donne? Vous oubliez

à présent que, dans l'exposé de toute doctrine métaphysique les

termes sont exactement définis, et que, abstraits par définition,

ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception

antérieure.

POLYPHILE.

Oui, vous définissez les mots par d'autres mots. En sont-ils

moins des mots humains, c'est-à-dire de vieux cris de désir ou

d'épouvante, jetés par des malheureux devant les ombres et les

lumières qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancêtres

des forêts et des cavernes, nous sommes enfermés dans nos sens

qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le

découvrent, et c'est un reflet de nous-mêmes qu'ils nous

renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les émotions de

notre ignorance que la voix du sauvage, ses bégaiements un peu

mieux articulés et ses hurlements adoucis. Ariste, voilà tout le

langage humain.

ARISTE.

Si vous le méprisez chez le philosophe, méprisez-le donc dans le

reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes

emploient de même un vocabulaire qui commença de se former dans

les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque

pas d'exactitude. Et les mathématiciens qui, comme nous,

spéculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait,

comme la nôtre, être ramenée au concret, puisque c'est une langue

humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de

matérialiser un axiome de géométrie ou une formule algébrique.

Mais vous ne détruirez pas pour cela l'idéal qui y est. Vous

montreriez, au contraire, en l'ôtant, qu'il y avait été mis.

POLYPHILE.

Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent

dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et

dans les sciences mathématiques, l'exactitude du vocabulaire

dépend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le

phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas.

Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous

approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique,

la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La

signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet

sensible qu'il représente pour que toute autre exactitude ne soit

pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées

que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que

leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens

commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans

la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois

installé dans le formulaire, n'a pas à nous révéler les aventures

qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il

courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son

objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse

confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre

spécule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien différentes

des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont

extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps; elles

constituent une philosophie physique. Il en résulte que les

vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes,

peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais

les dégager entièrement, laisse paraître qu'elles sont toutes en

elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans

la nature des choses; elle est précisément dans les catégories du

nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste

l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin,

pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables.

Si chaque terme concret y désigne une abstraction, cette

abstraction a dans la nature sa représentation concrète. C'est,

si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de

rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le

mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan,

et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement

intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de

même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat

visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet

d'une spéculation sur la nature sensible, comme dans la

mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de

l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul

intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a

l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en

tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole.

Si ces abstractions existent véritablement et par elles-mêmes,

elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence,

elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition

à celui-ci, dont je dirai seulement qu'à votre sens, il n'est pas

absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur

affaire et non la mienne. Il me suffit de connaître que l'un est

sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas

intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Dès lors,

le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant

pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un

l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde.

Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait

rien de la chose.

Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots

absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas.

Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils

jouent le rôle de l'abstrait, comme un comédien représente le

fantôme, dans _Hamlet_.

ARISTE.

Vous mettez des difficultés où il n'y en eut jamais. A mesure

que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, décomposé, et, comme

vous disiez tout à l'heure, distillé la nature pour en tirer

l'essence, il a de même abstrait, décomposé, distillé des mots,

afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes.

D'où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet.

POLYPHILE.

Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects,

que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le

concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut

pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont

maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les

enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour

en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce

sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit

abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les

tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre

et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées

que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions

pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si

elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu

qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne

peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire,

c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot

concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt

signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence

perdue.

ARISTE.

Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot,

l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe

par terre.

POLYPHILE.

Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique

et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses

professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était

l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet

homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez,

Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que

l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut

être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le

symbole, et, pour mieux dire, l'allégorie. Le signe marque

l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole

tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le représente.

Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par

lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans

la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots _âme_,

_Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.

«_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de

l'absolu._

Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on

a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et

leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par

force de nature? L'image y est réduite au schéma. Mais le

schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité,

substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:

«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don

qu'il reçoit en ce qui est tout délié (_ou _subtil)_», d'où nous

tirons sans peine: «_Celui dont le souffle est un signe de vie,

l'homme, prendra place_ (sans doute après que le souffle sera

exhalé) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette

place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée_ (par

les démons, j'imagine) _d'étendre ce souffle chaud, cette petite

âme invisible, à travers l'espace libre_ (le bleu du ciel,

probablement).

Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique,

que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas

d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois

qui régissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que

nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui

était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était

métaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste:

toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une

allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient

échapper au monde des apparences, sont contraints de vivre

perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent

les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de

fables. Ils font de la mythologie blanche.

ARISTE.

Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez

raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos

arguments.

*

* *

_A Teodor de Wyzewa._

LE PRIEUR

Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les

ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un

ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit

descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de

terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous

assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table

boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les

grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et fraîches.

La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers

qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et

douce passait sur nos têtes avec des nuages d'un g*** pâle.

Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles

de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le

front sourcilleux:

--Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien

gardée qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez

naguère contredit, à la deuxième page d'un journal, un prophète

assez ami des hommes pour enseigner que la science et

l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la

citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophète,

si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente

et même aimable, il suffit de renoncer à la pensée et à la

connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une

aveugle et douce charité. Sages préceptes, maximes salutaires,

qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre

en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art

et l'esprit avec esprit, c'est se condamner à ne vaincre que pour

l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami,

que je ne suis pas tombé dans cette pitoyable contradiction et

que j'ai renoncé à penser et à écrire dès que j'ai reconnu que la

pensée est mauvaise et l'écriture funeste. Cette sagesse m'est

venue, vous le savez, en 1882, après la publication d'un petit

livre de philosophie qui m'avait coûté mille peines et que les

philosophes méprisèrent parce qu'il était écrit avec élégance.

J'y démontrais que le monde est inintelligible, et je me fâchai

quand on me répondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je

voulus alors défendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne

parvins pas à en retrouver le sens exact. Je m'aperçus que

j'étais aussi obscur que les plus grands métaphysiciens et qu'on

me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration

qu'ils inspirent. C'est ce qui me détacha tout à fait des

spéculations transcendantes. Je me tournai vers les sciences

d'observation et j'étudiai la physiologie. Les principes en sont

assez stables depuis une trentaine d'années. Ils consistent

fixer proprement une grenouille avec des épingles sur une planche

de liège et à l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui

est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette

méthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la

vie pour découvrir le secret profond des êtres. Je sentis la

vanité de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle

infiniment petite des phénomènes, surprend des rapports trop peu

nombreux pour former un système soutenable. Je pensai un moment

me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrêta. Il

n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera

plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vécut et mourut

comme un saint et porta l'habit du bon saint François, n'aurait

pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que

sa découverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a

la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et

qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du

Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je

frissonnai quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser

dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs où ils

avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que

la civilisation, comme on la nomme, ne fût une barbarie savante

et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile

d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit

pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du

village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent

pour la ville une terre trop morcelée, qui ne peut plus les

nourrir.

On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs,

reconstituera la grande propriété, et nous verrons peut-être le

petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit

commerçant tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce

qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour six

mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier

de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y

passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur

l'herbe, les fusées blanches de la carotte sauvage. Cela vaut

mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer

un nouveau type de torpilleur.

» Quand la nuit est belle, si je ne dors

pas, je regarde les étoiles, qui me font

plaisir à voir depuis que j'ai oublié leurs

noms. Je ne reçois personne, je ne pense

à rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer

dans ma retraite ni de vous en écarter.

» Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du

tabac. Mais je ne vous cache pas qu'il m'est encore plus

agréable de donner à mon chien, à mes lapins et à mes pigeons le

pain quotidien, qui répare leurs forces, dont ils ne se serviront

pas mal à propos pour écrire des romans qui troublent les coeurs

ou des traités de physiologie qui empoisonnent l'existence.

A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux

d'un bleu pâle, apporta des oeufs et une bouteille de vin gris.

Je demandai à mon ami Jeun s'il haïssait les arts et les lettres

à l'égal des sciences.

--Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une puérilité qui

désarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les peintres, les

sculpteurs barbouillent des images et font des poupées. Voil

tout! Il n'y aurait pas grand mal à cela. Il faudrait même

savoir gré aux poètes de n'employer les mots qu'après les avoir

dépouillés de toute signification si les malheureux qui se

livrent à cet amusement ne le prenaient point au sérieux et s'ils

n'y dévouaient point odieusement égoïstes, irritables, jaloux,

envieux, maniaques et déments. Ils attachent à ces niaiseries

des idées de gloire. Ce qui prouve leur délire. Car de toutes

les illusions qui peuvent naître dans un cerveau malade, la

gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce

qui me fait pitié. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon

les chansons des aïeux; les bergers, assis au penchant des

collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines

de buis, et les ménagères pétrissent, pour les fêtes religieuses,

des pains en forme de colombes. Ce sont là des arts innocents,

que l'orgueil n'empoisonna pas. Ils sont faciles et

proportionnés à la faiblesse humaine. Au contraire, les arts des

villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.

» Mais ce qui afflige, enlaidit et déforme excessivement les

hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets

auxquels ils sont disproportionnés et altère les conditions

véritables de leur commerce avec la nature. Elle les excite

comprendre, quand il est évident qu'un animal est fait pour

sentir et ne pas comprendre; elle développe le cerveau, qui est

un organe inutile aux dépens des organes utiles, que nous avons

en commun avec les bêtes; elle nous détourne de la jouissance,

dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par

d'affreuses illusions, en nous représentant des monstres qui

n'existent que par elle; elle crée notre petitesse en mesurant

les astres, la brièveté de la vie en évaluant l'âge de la terre,

notre infirmité en nous faisant soupçonner ce que nous ne pouvons

ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse

à l'inconnaissable et notre misère en multipliant nos curiosités

sans les satisfaire.

» Je ne parle que de ses spéculations pures. Quand elle passe

l'application, elle n'invente que des appareils de torture et des

machines dans lesquelles les malheureux humains sont suppliciés.

Visitez quelque cité industrielle ou descendez dans une mine, et

dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce que les

théologiens les plus féroces ont imaginé de l'enfer. Pourtant,

on doute, a la réflexion, si les produits de l'industrie ne sont

pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches

qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est

point le pire. J'ai connu des êtres de toutes les conditions: je

n'en ai point rencontré de si misérables qu'une femme du monde,

jeune et jolie, qui dépense, à Paris, chaque année, cinquante

mille francs pour ses robes. C'est un état qui conduit à la

névrose incurable.

La belle fille aux yeux clairs nous versa le café avec un air de

stupidité heureuse.

Mon ami Jean me la désigna du bout de sa pipe qu'il venait de

bourrer:

--Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du

pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de

paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est

heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science

et la civilisation qui ont créé le mal moral avec le mal

physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, étant presque

aussi stupide. Ne pensant à rien, je ne me tourmente plus.

N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas

même mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais

pas calculer les conséquences. De la sorte, je suis parfaitement

tranquille.

--A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quiétude. Vous

n'avez pas supprimé assez complètement en vous la connaissance,

la pensée et l'action pour goûter une paix légitime. Prenez-y

garde: Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une

découverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce

qu'elles sont incalculables. Mais la pensée la plus simple,

l'acte le plus instinctif a aussi des conséquences incalculables.

Vous faites bien de l'honneur à l'intelligence, à la science et

l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le

filet des destinées. Les forces inconscientes en ferment aussi

plus d'une maille. Peut-on prévoir l'effet d'un petit caillou

qui tombe d'une montagne? Cet effet peut être plus considérable

pour le sort de l'humanité que la publication du _Novum Organum_

ou que la découverte de l'électricité.

Le Jardin d'Épicure · 第 7 / 8 段