--Ce n'était un acte ni bien original, ni bien réfléchi, ni,

coup sûr, d'ordre scientifique que celui auquel Alexandre ou

Napoléon dut de naître. Toutefois des millions de destinées en

furent traversées. Sait-on jamais la valeur et le véritable sens

de ce que l'on fait? Il y a dans _les Mille et une Nuits_ un

conte auquel je ne puis me défendre d'attacher une signification

philosophique. C'est l'histoire de ce marchand arabe qui, au

retour d'un pèlerinage à la Mecque, s'assied au bord, d'une

fontaine pour manger des dattes, dont il jette les noyaux en

l'air. Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un Génie. Le

pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand

on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. Il n'avait

pas assez médité sur les conséquences possibles de toute action.

Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne

frappons pas, comme fit ce marchand, un génie de l'air? À votre

place je ne serais pas tranquille. Qui vous dit, mon ami, que

votre repos dans ce prieuré couvert de lierre et de saxifrages

n'est pas un acte d'une importance plus grande pour l'humanit

que les découvertes de tous les savants, et d'un effet

véritablement désastreux dans l'avenir?

--Ce n'est pas probable.

--Ce n'est pas impossible. Vous menez une vie singulière. Vous

tenez des propos étranges qui peuvent être recueillis et publiés.

Il n'en faudrait pas plus, dans certaines circonstances, pour

devenir, malgré vous, et même à votre insu, le fondateur d'une

religion qui serait embrassée par des millions d'hommes, qu'elle

rendrait malheureux et méchants et qui massacreraient en votre

nom des milliers d'autres hommes.

--Il faudrait donc mourir pour être innocent et tranquille?

--Prenez-y garde encore: mourir, c'est accomplir un acte d'une

portée incalculable.

FIN

Le Jardin d'Épicure · 第 8 / 8 段