universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est
vrai, favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un
préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence
spontanée. Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que
personne n'examine. On les reçoit comme un fardeau précieux,
qu'on passe à d'autres sans y regarder. Croyez-vous vraiment
qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous
donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques
français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage
contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre?
N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères
au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit
d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet
esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop
d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine
notre sens esthétique. Sans lui les opinions seraient en matière
d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par
lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv
d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand
nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne
font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni
caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout
dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les
ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un
jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début
gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après
être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord
est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en
pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un
seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission
au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent
pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans
divers journaux, y fut raillée avec beaucoup de verve et excita
la gaieté de lecteurs très lettrés.--«Où ces militaires,
demandait-on, étaient-ils allés cherchée des phrases si baroques
et si ridicules?» Ils les avaient prises pourtant dans un très
beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du
plus beau temps. Messieurs les officiers avaient tiré le texte
de leur dictée de cette éclatante description de la France par
laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son
_Histoire_ et qui en est un des morceaux les plus estimés. «_En
latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et
de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon,
leur vigne amère du nord, etc., etc._» J'ai vu des connaisseurs
rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux
capitaine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand
zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être
admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit
signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme.
Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être lou
aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des sublimités
qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait par
exemple sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une
mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des
«raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains, Les rhapsodies
d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie
des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian
semblait l'égal d'Homère quand on le croyait ancien. On le
méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.
Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en
donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde.
Dans un même livre ils approuvent des choses contraires qui ne
peuvent s'y trouver ensemble. Ce serait un ouvrage bien
intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une
des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, _Hamlet_, la
_Divine Comédie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme
aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y
découvrons de bonne foi. Au xviie siècle, on louait Homère
d'avoir observé les règles de l'épopée. «Soyez assuré, disait
Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que le mot
est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules. Les
nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans,
car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles
qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est
pas en matière de littérature une seule opinion qu'on ne combatte
aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les
disputes des joueurs de flûte? Faut-il donc ne faire ni
esthétique ni critique? Je ne dis pas cela. Mais il faut savoir
que c'est un art et y mettre la passion et l'agrément sans
lesquels il n'y a point d'art.
*
* *
_A Monsieur L. Bourdeau._
AUX CHAMPS-ÉLYSÉES
Je fus tout à coup emporté dans de muettes ténèbres au milieu
desquelles paraissaient vaguement des formes inconnues qui me
remplissaient d'horreur. Mes yeux s'accoutumant peu à peu
l'obscurité, je distinguai, au bord d'un fleuve qui roulait des
eaux lourdes, l'ombre effrayante d'un homme coiffé d'un bonnet
asiatique et portant une rame sur l'épaule. Je reconnus
l'ingénieux Ulysse. De ses joues creuses pendait une barbe
décolorée. Je l'entendis soupirer d'une voix éteinte:
«J'ai faim. Je ne vois plus clair et mon âme est comme une
lourde fumée errant dans les ténèbres. Qui me fera boire du sang
noir, pour qu'il me souvienne encore de mes navires peints de
vermillon, de ma femme irréprochable et de ma mère?
En entendant ce discours, je compris que j'étais transporté dans
les Enfers. Je tâchai de m'y diriger de mon mieux, d'après les
descriptions des poètes, et je m'acheminai vers une prairie o
luisait une faible et douce lumière. Après une demi-heure de
marche, je rencontrai des ombres qui, assemblées sur un champ
d'asphodèles, discouraient ensemble. Il s'y trouvait des âmes de
tous les temps et de tous les pays, et j'y reconnus de grands
philosophes mêlés à de pauvres sauvages. Caché dans l'ombre d'un
myrte, j'écoutai leur conversation. J'entendis d'abord Pyrrhon
demander, avec un air de douceur, les mains sur sa bêche comme un
bon jardinier:
--Qu'est-ce que l'âme?
Les ombres qui l'entouraient répondirent presque à la fois.
Le divin Platon dit avec subtilité:
--L'âme est triple. Nous avons une âme très grossière dans le
ventre, une âme affectueuse dans la poitrine et une âme
raisonnable dans la tète. L'âme est immortelle. Les femmes
n'ont que deux âmes. Il leur manque la raisonnable.
Un père du concile de Mâcon lui répondit:
--Platon, vous parlez comme un idolâtre. Le concile de Mâcon,
la majorité des voix, accorda, en 585, une âme immortelle à la
femme. D'ailleurs, la femme est un homme, puisque Jésus-Christ,
né d'une vierge, est appelé dans l'Évangile le fils de l'Homme.
Aristote haussa les épaules et répondit à son maître Platon, avec
une respectueuse fermeté:
--A mon compte, ô Platon, je trouve cinq âmes chez l'homme et
chez les animaux: 1e la nutritive; 2e la sensitive; 3e la
motrice; 4e l'appétitive; 5e la raisonnable. L'âme est la forme
du corps. Elle le fait périr en périssant elle-même.
Les opinions s'opposaient les unes aux autres.
ORIGÈNE.
L'¨âme est matérielle et figurée.
SAINT AUGUSTIN.
L'âme est incorporelle et immortelle.
HEGEL
L'âme est un phénomène contingent.
SCHOPENHAUER.
L'âme est une manifestation temporaire de la volonté.
UN POLYNÉSIEN.
L'âme est un souffle, et quand je me suis vu sur le point
d'expirer, je me suis pincé le nez pour retenir mon âme dans mon
corps. Mais je n'ai pas serré avec assez de force. Et je suis
mort.
UNE FLORIDIENNE
Moi je mourus en couches. On mit sur mes lèvres la main de mon
petit enfant pour qu'il y retint le souffle de sa mère. Mais il
était trop tard, mon âme glissa entre les doigts du pauvre
innocent.
DESCARTES.
J'ai établi solidement que l'âme était spirituelle. Quant
savoir ce qu'elle devient, je m'en rapporte à M. Digby, qui en a
traité.
LAMETTRIE.
Où est ce M. Digby? Qu'on nous l'amène!
MINOS.
Messieurs, je le ferai rechercher soigneusement dans tous les
Enfers.
LE GRAND ALBERT.
Il y a trente arguments contre l'immortalité de l'âme et
trente-six pour, soit une majorité de six arguments en faveur de
l'affirmative.
BAS-DE-CUIR.
L'esprit d'un chef courageux ne meurt point, ni sa hache ni sa
pipe.
LE RABBIN MAIMONIDE.
Il est écrit: «Le méchant sera détruit et il ne restera rien de
lui.
SAINT AUGUSTIN.
Tu te trompes, rabbin Maimonide. Il est écrit: «Les maudits
iront au feu éternel.
ORIGÈNE.
Oui, Maimonide se trompe. Le méchant ne sera pas détruit, mais
il sera diminué; il deviendra tout petit et même imperceptible.
C'est ce qu'il faut entendre des damnés. Et les âmes saintes
s'abîment en Dieu.
JEAN SCOTT.
La mort fait rentrer les êtres en Dieu comme un son qui
s'évanouit dans l'air.
BOSSUET.
Origène et Jean Scott tiennent ici des discours tous dégouttants
des poisons de l'erreur. Ce qui est dit aux livres saints des
tourments de l'enfer doit être entendu au sens précis et
littéral. Toujours vivants et toujours mourants, immortels pour
leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour
supporter, les damnés gémiront éternellement sur des lits de
flammes, outrés de furieuses et irrémédiables douleurs.
SAINT-AUGUSTIN.
Oui, ces vérités doivent être prises au sens littéral. C'est la
vraie chair des damnés qui souffrira dans les siècles des
siècles. Les enfants morts sitôt le jour ou dans le ventre de
leur mère ne seront point exemptés de ces supplices. Ainsi le
veut la justice divine. Si l'on a peine à croire que des corps
plongés dans les flammes ne s'y consument jamais, c'est un pur
effet de l'ignorance, et parce qu'on ne sait pas qu'il y a des
chairs qui sa conservent dans le feu. Telles sont celles du
faisan. J'en fis l'expérience à Hippone, où mon cuisinier, ayant
apprêté un de ces oiseaux m'en servit une moitié. Au bout de
quinze jours, je redemandai l'autre moitié, qui se trouva encore
bonne à manger. Par quoi il apparut que le feu l'avait conservée
comme il conservera les corps des damnés.
SUMANGALA.
Tout ce que je viens d'entendre est noir des ténèbres de
l'occident. La vérité est que les âmes passent dans divers corps
avant de parvenir au bienheureux nirvana qui met fin à tous les
maux de l'être. Gautama traversa cinq cent cinquante
incarnations avant de devenir Bouddha; il fut roi, esclave,
singe, éléphant, corbeau, grenouille, platane, etc.
L'ECCLÉSIASTE.
Les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal. Comme
l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres
respirent de même, et l'homme n'a rien de plus que la bête.
TACITE.
Ce discours est concevable dans la bouche d'un juif, façonné à la
servitude. Pour moi, je parlerai en romain: L'âme des grands
citoyens n'est point périssable. Voilà ce qu'il est permis de
croire. Mais on offense la majesté des dieux en supposant qu'ils
accordent l'immortalité aux âmes des esclaves et des affranchis.
CICÉRON.
Hélas! mon fils, tout ce qu'on dit des enfers est un tissu de
mensonges. Je me demande si moi-même je suis immortel, autrement
que par la mémoire de mon consulat qui durera toujours.
SOCRATE.
Pour moi, je crois à l'immortalité de l'âme. C'est un beau
risque à courir, une espérance dont il faut s'enchanter soi-même.
VICTOR COUSIN.
Cher Socrate, l'immortalité de l'âme, que j'ai démontrée avec
éloquence, est principalement une nécessité morale. Car la vertu
est un beau sujet de rhétorique et si l'âme n'est pas immortelle
la vertu ne sera pas récompensée. Et Dieu ne serait pas Dieu
s'il ne prenait pas soin de mes sujets de discours français.
SÉNÈQUE.
Sont-ce là les maximes d'un sage? Considère, philosophe des
Gaules, que la récompense des bonnes actions, c'est de les avoir
faites, et qu'aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors
d'elle-même.
PLATON.
Il est pourtant des peines et des récompenses divines. À la
mort, l'âme du méchant va habiter le corps d'un animal inférieur,
cheval, hippopotame ou femme. L'âme du sage se mêle au choeur
des dieux.
PAPINIEN.
Platon prétend que dans la vie future la justice des dieux
corrige la justice humaine. Il est bon, au contraire, que les
individus qui furent frappés sur la terre de châtiment qu'ils ne
méritaient pas et qui leur furent infligés par des magistrats
sujets à l'erreur, mais réguliers et prononçant en toute
compétence, continuent de subir leurs peines dans les Enfers; la
justice humaine y est intéressée et ce serait l'affaiblir que de
proclamer que ses arrêts peuvent être cassés par la sagesse
divine.
UN ESQUIMAU.
Dieu est très bon pour les riches et très méchant pour les
pauvres, C'est donc qu'il aime les riches et qu'il n'aime pas les
pauvres. Et puisqu'il aime les riches il les recevra dans le
paradis, et puisqu'il n'aime pas les pauvres il les mettra en
enfer.
UN BOUDDHISTE CHINOIS.
Sachez que tout homme a deux âmes, l'une bonne qui se réunira
Dieu, l'autre mauvaise, qui sera tourmentée.
LE VIEILLARD DE TARENTE.
0 sages, répondez à un vieillard ami des jardins: Les animaux
ont-ils une âme?
DESCARTES ET MALEBRANCHE.
Non pas. Ce sont des machines.
ARISTOTE.
Ils sont des animaux et ont une âme
comme nous. Cette âme est en rapport
avec leurs organes.
ÉPICURE.
0 Aristote, pour leur bonheur, cette âme est comme la nôtre,
périssable et sujette à la mort. Chères ombres, attendez
patiemment dans ces jardins le temps où vous perdrez tout à fait,
avec la volonté cruelle de vivre, la vie elle-même et ses
misères. Reposez-vous par avance dans la paix que rien ne
trouble.
PYRRHON.
Qu'est-ce que la vie?
CLAUDE BERNARD.
La vie, c'est la mort.
--Qu'est-ce que la mort? demanda encore Pyrrhon.
Personne ne lui répondit, et la troupe des ombres s'éloigna sans
bruit comme une nuée chassée par le vent.
Je me croyais seul dans la prairie d'asphodèles, quand je
reconnus Ménippe à son air de gaieté cynique.
--Comment, lui dis-je, ces morts, ô Ménippe, parlent-ils de la
mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se
montrent-ils aussi incertains des destinées humaines que s'ils
étaient encore sur la terre?
--C'est sans doute, me répondit Ménippe, qu'ils demeurent encore
humains et mortels en quelque manière. Quand ils seront entrés
dans l'immortalité, ils ne parleront ni ne penseront plus. Il
seront semblables aux dieux.
*
* *
_A Monsieur Horace de Landau,_
ARISTE ET POLYPHILE
OU LE LANGAGE MÉTAPHYSIQUE
ARISTE.
Bonjour, Polyphile. Quel est ce livre où vous semblez plong
tout entier?
POLYPHILE.
C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits
ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle.
Il fait le tour des systèmes à partir des vieux Eléates jusques
aux derniers éclectiques, et il aboutit à M. Lachelier. J'en lus
d'abord la table des matières; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou
environ, je tombai sur la phrase que voici: _L'âme possède Dieu
dans la mesure où elle participe de l'absolu._
ARISTE.
Tout donne à croire que cette pensée fait partie d'une
argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon sens à la
considérer isolément.
POLYPHILE.
Aussi ne pris-je point garde à ce qu'elle pouvait signifier. Je
ne cherchai pas à découvrir ce qu'elle contenait de vérité. Je
m'attachai uniquement à la forme verbale, qui n'est pas
singulière, sans doute, ni étrange en aucune façon et qui n'offre
à un connaisseur tel que vous rien, je pense, de précieux ou de
rare. Du moins peut-on dire qu'elle est métaphysique. Et c'est
à quoi je songeais quand vous êtes venu.
ARISTE.
Pouvez-vous me communiquer les réflexions que j'ai malheureusement
interrompues?
POLYPHILE.
Ce n'était qu'une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens,
quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui
passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et
des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime
et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur
leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la
République, ils disent: «Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni
d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps
et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un
prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment.» Ils ont
raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit, les
mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce
qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y
gagnent.
ARISTE.
Mais comment, Polyphile, découvrirez-vous à première vue ce qui
assurera dans l'avenir le gain ou la perte?
POLYPHILE.
Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait décent de nous servir ici
de la balance où le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels
et ses ducats. Observons d'abord que le remouleur spirituel a
beaucoup passé à la meule les verbes posséder et participer, qui
se trouvent dans la phrase du petit Manuel, où ils luisent tous
dégagés de leur impureté première.
ARISTE.
En effet, Polyphile, on ne leur a rien laissé de contingent.
POLYPHILE.
Et l'on a poli de même le mot _absolu_ qui finit la phrase.
Quand vous êtes entré je faisais deux petites réflexions
l'endroit de ce mot d'_absolu_. La première est que les
métaphysiciens montrèrent de tout temps une sensible préférence
pour les termes négatifs comme _non-être_, _in-tangible_,
_in-conscient_. Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils
s'étendent sur l'_in-fini_ et sur l'_in-défini_, ou s'attachent
l'_in-connaissable_. En trois pages de Hegel, prises au hasard,
dans sa _Phénoménologie_, sur vingt-six mots, sujets de phrases
considérables, j'ai trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept
termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se
trouvait pas détruit à l'avance par quelque préfixe d'esprit
contrariant. Je ne prétends pas que la proportion se maintienne
dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple
vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut être vérifiée
aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des
métaphysiciens ou, pour mieux dire, des «métataphysiciens», car
c'est une merveille à joindre aux autres que votre science ait
elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les
livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont
après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que
ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter
dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous êtes hors nature.
ARISTE.
Poursuivez une idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez
sans cesse de l'une à l'autre, j'aurai peine à vous suivre.
POLYPHILE.
Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs
d'idées vers les termes qui expriment la négation d'une
affirmation. Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par
elle-même rien de bizarre ni de fantasque. Ce n'est point chez
eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins
naturels des âmes abstrayantes. Les _ab_, les _in_, les _non_
agissent plus énergiquement encore que la meule. Ils vous
effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai
dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens
dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force
mystérieuse et sacrée, comme on voit dans _absolu_, qui est
beaucoup plus que _solu_. _Absolutus_, c'est l'ampleur
patricienne de _solutus_, et un grand témoignage de la majest
latine.
Voilà ma première remarque. La seconde est que les sages qui,
comme vous, Ariste, parlent métaphysique, prennent soin d'effacer
de préférence les termes dont l'effigie avait déjà perdu avant
eux sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi,
gens du commun, il arrive de limer les mots et de les défigurer
peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des
métaphysiciens.
ARISTE.
Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous
ne soyez pas tenté plus tard de prétendre que les opérations
métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, légitimes, et en
quelque sorte nécessaires. Mais poursuivez.
POLYPHILE.
J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de
bouche en bouche dans la suite des générations prennent du poli,
et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez
point, Ariste, que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent
volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu
frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la
besogne. Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur
des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps
immémorial, toute trace d'effigie. La phrase du petit _Manuel_
en contient jusqu'à deux de cette sorte.
ARISTE.
Vous voulez parler, je suis sûr, des mots _Dieu_ et _âme_.
POLYPHILE.
C'est vous qui les avez nommés, Ariste. Ces deux mots-là,
frottés durant des siècles, n'ont plus trace de figure. Avant la
métaphysique, ils étaient déjà parfaitement métaphysiciés. Jugez
vous-même si l'abstracteur de profession peut laisser échapper
ces sortes de mots, qui semblent apprêtés pour son usage, et qui
le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillés
sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct
philosophique.
Enfin, pour le cas où ils croient penser ce qui n'avait point ét
pensé et concevoir ce qui n'avait point été conçu, les
philosophes frappent des mots. Ceux-là, certes, sortent du
balancier lisses comme des jetons. Mais il a bien fallu employer
à leur fabrication le vieux métal commun. Et cela, comme le
reste, est à considérer.
ARISTE.
Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que
les métaphysiciens parlent une langue composée de termes les uns
empruntés au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait,
ou de plus général, ou de plus négatif, les autres créés
artificiellement avec des éléments empruntés au langage vulgaire.
Où voulez-vous en venir?
POLYPHILE.
Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain
furent frappés à l'origine d'une figure matérielle et que tous
représentèrent dans leur nouveauté quelque image sensible. Il
n'est point de terme qui primitivement n'ait été le signe d'un
objet appartenant à ce monde des formes et des couleurs, des sons
et des odeurs et de toutes les illusions où les sens sont amusés
impitoyablement.
C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on
exprima les premières idées morales. Le vocabulaire des hommes
naquit sensuel et cette sensualité est si bien attachée à sa
nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le
sentiment commun a prêté par la suite un vague spirituel, et
jusque dans les dénominations fabriquées par l'art des
métaphysiciens pour exprimer l'abstraction à sa plus haute
puissance. Celles-là même n'échappent pas au matérialisme fatal
du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine
l'antique imagerie de la parole humaine.
ARISTE.
J'en conviens.
POLYPHILE.
Tous ces mots, ou défigurés par l'usage ou polis ou même forgés
en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous
représenter leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des
réactifs qui font paraître sur le papyrus ou sur le parchemin
l'encre effacée. C'est à l'aide de ces réactifs qu'on lit les
palimpsestes.
Si l'on appliquait un procédé analogue aux écrits des
métaphysiciens, si l'on mettait en lumière le sens primitif et
concret qui demeure invisible et présent sous le sens abstrait et
nouveau, on trouverait des idées bien étranges et parfois
peut-être instructives.
Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la
couleur, la vie première aux mots qui composent la phrase de mon
petit _Manuel_:
_L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de
l'absolu,_
En cette tentative, la grammaire comparée nous portera le même
secours que le réactif chimique offre aux déchiffreurs de
palimpsestes. Elle nous fera voir le sens que présentait cette
dizaine de mots, non point sans doute à l'origine du langage, qui
se perd dans les ombres du passé, mais du moins à une époque bien
antérieure à tout souvenir historique.