--De bonne foi, monsieur, sont-ce là des reproches à faire à un

homme très ancien, à celui que Sophocle appelait déjà l'antique

Cadmus? Il y a cinq minutes à peine que nous causons ensemble

dans votre cabinet et vous oubliez tout à fait que je suis votre

aîné de vingt-huit siècles. Reconnaissez en moi, cher monsieur,

un vieux Chananéen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques

caisses de momies et quelques filles de sauvages volées en Egypte

ou en Grèce. Admirez plutôt la force de mon intelligence et la

beauté de mon industrie. Je vous ai parlé de mes navires. Je

pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen

l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les

épices, en Ethiopie l'ivoire et l'ébène. Mais mon activité ne

s'exerçait pas seulement dans l'échange et le négoce. J'étais un

manufacturier habile, alors que le monde autour de moi

sommeillait dans la barbarie. Métallurgiste, teinturier,

verrier, joaillier, j'exerçais mon génie dans ces arts du feu, si

merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que

j'ai ciselées et admirez le goût délicat du vieux bijoutier de

Chanaan! Et je n'étais pas moins admirable dans les travaux

agricoles. De cette étroite bande de terre resserrée entre le

Liban et la mer, j'ai fait un jardin délicieux. On y retrouve

encore les citernes que j'ai creusées. Un de vos maîtres a dit:

«Seul l'homme de Chanaan pouvait bâtir des pressoirs pour

l'éternité.» Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer

tous les peuples méditerranéens de l'âge de pierre à l'âge de

bronze. J'ai appris à vos Grecs les principes de tous les arts.

En échange du blé, du vin et des peaux de bête qu'ils

m'apportaient, je leur ai donné des coupes où se baisaient des

colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiées depuis, en

les arrangeant à leur goût. Enfin, je leur ai donné un alphabet

sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni même préciser leurs

pensées que vous admirez. Voilà ce qu'a fait le vieux Cadmus.

Il l'a fait non par la charité du genre humain ni par désir d'une

vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit

tangible et certain. Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie

de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur

une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant des

danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Cadmus

ne croit ni à la bonté ni à la vertu. Il sait que les hommes

sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux

sont pires. Il les craint; il s'efforce de les apaiser par des

sacrifices sanglants. Il ne les aime point. Il n'aime que

lui-même. Je me peins tel que je suis. Mais considérez que, si

je n'avais pas recherché les violents plaisirs des sens, je

n'aurais pas travaillé pour m'enrichir, je n'aurais pas invent

les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui. Et puisqu'enfin,

cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand,

vous êtes scribe et faites des écritures à la manière des Grecs,

vous devriez m'honorer à l'égal d'un dieu, moi, à qui vous devez

l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne

l'ai créé que pour la commodité de mon commerce et sans prévoir

le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples

littéraires. Il me fallait un système de notation simple et

rapide. Je l'eusse volontiers pris à mes voisins, ayant

l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne

me pique pas d'originalité, ma langue est celle des sémites; ma

sculpture est tantôt égyptienne et tantôt babylonienne. Si

j'avais eu une bonne écriture sous la main, je ne me serais pas

mis en frais d'invention sur cette matière. Mais ni les

hiéroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les

connaître, Hittites ou Heléens***, ni l'écriture sacrée des

Egyptiens ne répondaient à mes besoins. C'étaient là des

écritures compliquées et lentes, mieux faites pour s'étendre sur

les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur

les tablettes d'un négociant. Même abrégée et cursive,

l'écriture des scribes égyptiens gardait encore, de son type

premier, la lourdeur, l'embarras et l'indécision. Le système

tout entier était mauvais. L'hiéroglyphe simplifié restait

encore l'hiéroglyphe, c'est-à-dire quelque chose de terriblement

confus. Vous savez comment les Égyptiens mêlaient dans leurs

hiéroglyphes, tant parfaits qu'abrégés, les signes représentant

des idées aux signes représentant des sons. Par un coup de

génie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis

les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres,

c'est-à-dire des signes correspondant chacun à un son unique, et

fournissant par leur association prompte et facile le moyen de

peindre fidèlement tous les sons! N'était-ce point ingénieux?

--Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne

croyez. Et nous vous devons un présent inestimable. Car sans

l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style,

partant point de pensée un peu délicate, point d'abstractions,

point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer

Pascal écrivant les _Provinciales_ en caractères cunéiformes que

de croire que le Zeus d'Olympie a été sculpté par un phoque.

Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien

est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et

parfait de la pensée, et l'histoire de ses transformations est

intimement liée à celle du développement de l'esprit humain.

Votre invention est infiniment belle et précieuse, encore

qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songé aux voyelles, et ce

sont les Grecs ingénieux qui les ont trouvées. Leur part en ce

monde était de porter toutes choses à la perfection.

--Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise

habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en êtes

peut-être aperçu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la

gorge.

--Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la

vierge Io, puisque enfin son père Inachos n'était qu'un chef de

sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la

pointe du silex. Je lui pardonnerais même d'avoir fait connaître

aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des

Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce

et au monde le plus précieux des talismans, les vingt-deux

lettres de l'alphabet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont

sortis tous les alphabets de l'univers. Il n'est point de pensée

sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre

alphabet, divin Cadmus, sont sorties les écritures grecques et

italiotes, qui ont donné naissance à toutes les écritures

européennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les

écritures sémitiques, depuis l'araméen et l'hébreu jusqu'au

syriaque et à l'arabe. Et ce même alphabet phénicien est le père

des alphabets hymiarite et éthiopien et de tous les alphabets du

centre de l'Asie, zend et pehlvi, et même de l'alphabet indien,

qui a donné naissance au devanâgari et à tous les alphabets de

l'Asie méridionale. Quelle fortune! Quel succès universel! Il

n'y a pas, à l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre

une seule écriture qui ne dérive de l'écriture cadméenne.

Quiconque en ce monde écrit un mot est tributaire des vieux

marchands chananéens. A cette pensée, je suis tenté de vous

rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis

comment reconnaître la faveur que vous m'avez faite en passant

une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus,

inventeur de l'alphabet.

--Cher monsieur, modérez votre enthousiasme. Je suis assez

content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui

puisse vous flatter particulièrement. Je m'ennuie à mort depuis

que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni étain, ni poudre

d'or, ni dents d'éléphant et que, sur cette terre où M. Stanley

suit de loin mon exemple, je suis réduit à converser, de temps

autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien

s'intéresser à moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et

tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la

richesse et la puissance.

Il dit et disparut. Mon feu s'était éteint, la fraîcheur de la

nuit commençait à me saisir et j'avais très mal à la tête.

*

* *

Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des

vaudevillistes à l'endroit des doctoresses. Si une femme a la

vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous

d'avoir suivi sa voie? Comment blâmer cette noble et douce et

sage Sophie Germain qui, aux soins du ménage et de la famille,

préféra les méditations silencieuses de l'algèbre et de la

métaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion,

ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de

vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de

vouloir interdire à toutes les hautes spéculations de la pensée?

Et, à un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas,

dans certains cas, pour une femme, une ressource précieuse?

Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut,

devons-nous blâmer les jeunes filles qui se vouent

l'enseignement, malgré l'ineptie cruelle des programmes et la

justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux

femmes une exquise habileté à soigner les malades, puisqu'elles

furent de tout temps des consolatrices et des guérisseuses,

puisqu'elles fournissent à la société des infirmières et des

sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de

l'apprentissage nécessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs

études médicales et s'accroissent ainsi en dignité et en

autorité?

Il ne faut point se laisser emporter par la haine des précieuses

et des pédantes. Il est de fait que rien n'est odieux comme une

pédante. Pour ce qui est des précieuses, il faudrait distinguer.

Le bel air ne messied pas toujours, et un certain goût de bien

dire ne gâte pas une femme. Si madame de Lafayette est une

précieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haïrai

point les précieuses. Toute affectation est détestable, celle du

torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrément

vivre dans la société que rêvait Proudhon, où toutes les femmes

seraient cuisinières et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit

moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer

un livre que de jouer la comédie, mais une femme qui sait écrire

aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa

vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand

il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'âge

des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas

mieux que les hommes, elles écrivent autrement et laissent

traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part,

je suis très reconnaissant à madame de Caylus et à madame de

Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles.

Ce serait la moins philosophique des idées que de se figurer la

science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille

comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une

puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de

vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est

très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître. La

science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin

comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a

voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec

l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature.

On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis

dans la tête de longues nomenclatures d'histoire, de géographie

et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification.

Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur

faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le

patriotisme bourgeois élevèrent comme les Babels de la

cuistrerie.

On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand

tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diversité des

fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et

comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un

médecin! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment,

elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On

s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux

personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la

théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par

exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était

intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font

les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi

folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en

caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez

puissants, si on les prononçait jamais, pour éteindre le soleil

et réduire la terre en poudre.

On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent

aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne

parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent

ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés

de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des

ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes

têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre

méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science,

marquez-en les résultats par quelques exemples frappants. Soyez

des généralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien

votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits

auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue

vulgaire et commune à tous, un petit, nombre de faits qui

frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre

parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas

d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la

curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez

point. Mettez-y l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par

l'endroit où ils sont inflammables.

Et si l'étincelle s'éteint, si certaines intelligences restent

obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées. Il y aura

toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les

natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées.

Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la

plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur

demande tout autre chose que des idées générales et des

connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on

donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation.

*

* *

SUR LE MIRACLE

Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas

été démontré. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler

une instruction plus complète. La vérité c'est que le miracle ne

saurait être constaté ni aujourd'hui ni demain, parce que

constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion

prématurée. Un instinct profond nous dit que tout ce que la

nature renferme dans son sein est conforme à ses lois ou connues

ou mystérieuses. Mais, quand bien même il ferait taire son

pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: «Tel fait est au

delà des frontières de la nature». Nos explorations ne

pousseront jamais jusque-là. Et, s'il est de l'essence du

miracle d'échapper à la connaissance, tout dogme qui l'atteste

invoque un témoin insaisissable, qui se dérobera jusqu'à la fin

des siècles. Le miracle est une conception enfantine qui ne peut

subsister dès que l'esprit commence à se faire une représentation

systématique de la nature. La sagesse grecque n'en supportait

point l'idée. Hippocrate disait, en parlant de l'épilepsie: «Ce

mal est nommé divin; mais toutes les maladies sont divines et

viennent également des dieux». Il parlait en philosophe

naturaliste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce

qui me fâche surtout, c'est qu'on dise: «Nous ne croyons pas aux

miracles, parce que aucun n'est prouvé.

Étant à Lourdes, au mois d'août, je visitai la grotte o

d'innombrables béquilles étaient suspendues, en signe de

guérison. Mon compagnon me montra du doigt ces trophées

d'infirmerie et murmura à mon oreille:

--Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.

C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de

bois n'aurait pas plus de valeur qu'une béquille. Si un

observateur d'un esprit vraiment scientifique était appel

constater que la jambe coupée d'un homme s'est reconstituée

subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point:

«Voilà un miracle!» Il dirait: «Une observation jusqu'à présent

unique tend à faire croire qu'en des circonstances encore

indéterminées les tissus d'une jambe humaine ont la propriété de

se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des

écrevisses et la queue des lézards, mais beaucoup plus

rapidement. C'est là un fait de nature en contradiction

apparente avec plusieurs autres faits de nature. Celle

contradiction résulte de notre ignorance, et nous voyons

clairement que la physiologie des animaux est à refaire, ou, pour

mieux dire, qu'elle n'a jamais été faite. Il n'y a guère plus de

deux cents ans que nous avons une idée de la circulation du sang.

Il y a un siècle à peine que nous savons ce que c'est que de

respirer.

Il y aurait, j'en conviens, quelque fermeté à parler de la sorte.

Mais le savant ne doit s'étonner de rien. Disons que,

d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais été mis à pareille épreuve et

que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guérisons

miraculeuses que les médecins ont pu constater s'accordent toutes

très bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sépultures des

saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que

sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles

de rémission instantanée. Mais vit-on un mort ressusciter, le

miracle ne serait prouvé que si nous savions ce que c'est que la

vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.

On nous définit le miracle: une dérogation aux lois de la nature.

Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y

déroge?

--Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?

--Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne

saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons

aucune, puisqu'elles s'enchaînent.

--Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces séries de

rapports que nous avons surpris.

--Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique.

D'ailleurs, c'est précisément les séries qui nous apparaissent

comme les plus fixes et les mieux déterminées que le miracle

interrompt le moins. Le miracle n'entreprend rien, par exemple,

contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours

des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse

calculée. Il se joue volontiers, au contraire, dans les ténèbres

de la pathologie interne et se plaît surtout aux maladies

nerveuses. Mais ne mêlons point une question de fait à la

question de principe. En principe, le savant est inhabile

constater un fait surnaturel. Cette constatation suppose une

connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et

n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que

je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guérison

miraculeuse d'un aveugle, qu'à plus forte raison je n'en crois

pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'étaient pas

oculistes. Le miracle est par définition méconnaissable et

inconnaissable.

Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en

contradiction avec l'ordre universel, c'est-à-dire avec l'inconnu

divin. Dieu même ne le pourrait qu'en établissant une pitoyable

distinction entre les manifestations générales et les

manifestations particulières de son activité, en reconnaissant

qu'il fait de temps en temps des retouches timides à son oeuvre,

et en laissant échapper cet aveu humiliant que la lourde machine

qu'il a montée a besoin à toute heure, pour marcher cahin-caha,

d'un coup de main du fabricant.

La science est habile, au contraire, à ramener aux données de la

science positive des faits qui semblaient s'en écarter. Elle

réussit parfois très heureusement à expliquer par des causes

physiques certains phénomènes qui passèrent longtemps pour

merveilleux. Des guérisons de la moelle furent constatées sur le

tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces

guérisons n'étonnent plus depuis qu'on sait que l'hystérie simula

parfois les lésions de la moelle épinière.

Qu'une étoile nouvelle ait apparu à ces personnages mystérieux

que l'Évangile appelle les Mages (je suppose le fait

historiquement établi), c'était, certes, un miracle pour les

astrologues du moyen âge, qui croyaient que le firmament, clou

d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle ou

fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui

savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par

la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une étoile

s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant

un mois, puis s'éteindre.

Cette étoile n'annonçait point le Messie; elle attestait

seulement qu'à une distance infinie de nous une conflagration

effroyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait

autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de

ce désastre céleste était en chemin depuis cinq siècles, et

peut-être depuis plus longtemps.

On connaît le miracle de Bolsène, immortalisé par une des

_Stanze_ de Raphaël. Un prêtre incrédule célébrait la messe;

l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de

sang. Les Académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort

embarrassées d'expliquer un fait si étrange. On n'est même pas

tenté de le nier depuis la découverte d'un champignon

microscopique dont les colonies, établies dans la farine ou dans

la pâte, ont l'aspect du sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé,

pensant avec raison que c'étaient là les taches rouges de

l'hostie de Bolsène, appela le champignon _micrococcus

prodigiosus_.

Il y aura toujours un champignon, une étoile ou une maladie que

la science humaine ne connaîtra pas, et c'est pour cela qu'elle

devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout

miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de

Bolsène, comme de l'étoile des Mages, comme du paralytique guéri:

Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la

nature et par conséquent naturel.

*

* *

CHÂTEAUX DE CARTES

Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se

démontre par le raisonnement. Zénon d'Elée a démontré que la

flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le

contraire, bien qu'à vrai dire ce soit plus malaisé. Car le

raisonnement s'étonne devant l'évidence, et l'on peut dire que

tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une

argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que

l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. Il faut bien que les

hommes aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils

ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le

sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour,

à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les

religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier

de leurs mauvais penchants et de leurs méchantes actions, ce qui

est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus

instinctives sont généralement celles où ils réussissent le

mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation

de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes

philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs,

sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères

de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les

opinions ont été soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder,

c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas

se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La

raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par

divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se

voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies

dont les auteurs, exaltés par la solitude ont méprisé le

consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât

très bien, cette docte caïnite qui, jugeant la création mauvaise,

enseignait aux fidèles à offenser les lois physique et morales du

monde, sur l'exemple des criminels et préférablement

l'imitation de Caïn et Judas. Elle raisonnait bien, pourtant sa

morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se

trouve an fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un

guide plus sur que le raisonnement et qu'il faut écouter le

coeur.

En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter

plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit

qu'il faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre:

l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion,

le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilité et

l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière

d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils

seront beaux, et il s'en trouva d'admirables. Tu n'en croiras

pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais

d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que

dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit

les fausser. On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable

peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal.

L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en

l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique.

Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie.

L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de

M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophétie. Quand la

biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions

d'années, un pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera

l'affaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera

loisible de créer sur des bases solides une science esthétique.

Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes

de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà,

non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un

rouge sombre et fuligineux à demi couverte de scories opaques, et

les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins

soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans

les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de

s'abîmer dans les glaces éternelles.

Le Jardin d'Épicure · 第 5 / 8 段