les nobles créatures savent donner à la résignation le beau nom
de contentement. Les grandes âmes se résignent avec une sainte
joie. Dans l'amertume du doute, au milieu du mal universel, sous
le ciel vide, elles savent garder intactes les antiques vertus
des fidèles. Elles croient, elles veulent croire. La charité du
genre humain les échauffe. C'est peu encore. Elles conservent
pieusement cette vertu que la théologie chrétienne mettait dans
sa sagesse au-dessus de toutes les autres, parce qu'elle les
suppose ou les remplace: l'espérance. Espérons, non point en
l'humanité qui, malgré d'augustes efforts, n'a pas détruit le mal
en ce monde, espérons dans ces êtres inconcevables qui sortiront
un jour de l'homme, comme l'homme est sorti de la brute. Saluons
ces génies futurs. Espérons en cette universelle angoisse dont
le transformisme est la loi matérielle. Cette angoisse féconde,
nous la sentons croître en nous; elle nous fait marcher vers un
but inévitable et divin.
*
* *
Les vieillards tiennent beaucoup trop à leurs idées. C'est
pourquoi les naturels des îles Fidji tuent leurs parents quand
ils sont vieux. Ils facilitent ainsi l'évolution, tandis que
nous en retardons la marche en faisant des académies.
*
* *
L'ennui des poètes est un ennui doré, ne les plaignez pas trop;
ceux qui chantent savent charmer leur désespoir; il n'est telle
magie que la magie des mots. Les poètes se consolent, comme les
enfants, avec des images.
*
* *
En amour, il faut aux hommes des formes et des couleurs; ils
veulent des images. Les femmes ne veulent que des sensations.
Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles. Et si vous
pensez a la lampe de Psyché, à la goutte d'huile, je vous dirai
que Psyché n'est pas la femme, Psyché est l'âme. Ce n'est pas la
même chose. C'est même le contraire. Psyché était curieuse de
voir, et les femmes ne sont curieuses que de sentir. Psych
cherchait l'inconnu. Quand les femmes cherchent, ce n'est pas
l'inconnu qu'elles cherchent. Elles veulent retrouver, voil
tout, retrouver leur rêve ou leur souvenir, la sensation pure.
Si elles avaient des yeux, comment parviendrait-on à s'expliquer
leurs amours?
*
* *
_A Édouard Rod._
SUR LES COUVENTS DE FEMMES
Il est pénible de voir une jeune fille mourir volontairement au
monde. Le couvent effraye tout ce qui n'y entre pas. Au milieu
du XIVe siècle de l'ère chrétienne, une jeune Romaine nommée
Blésilla fit dans un monastère de tels jeûnes qu'elle en mourut.
Le peuple furieux, suivit le cercueil en criant: «Chassons,
chassons de la ville cette détestable race des moines! Pourquoi
ne les lapide-t-on pas? Pourquoi ne les jette-t-on pas dans la
rivière?» Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand
exalta, par la bouche du père Aubry, les filles qui ont
«sanctifié leur beauté aux chefs-d'oeuvre de la pénitence et
mutilé cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des
douleurs», l'abbé Morellet, qui était un vieux philosophe,
entendit avec impatience ces louanges de la vie cénobitique et
s'écria: «Si ce n'est pas là du fanatisme, je demande à l'auteur
de me donner sa définition!» Que nous enseignent ces
interminables querelles, sinon que la vie religieuse fait peur
la nature et que cependant elle a des raisons d'être et de durer?
Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces
raisons. Elles sont profondes et touchent aux plus grands
mystères de la nature humaine. Le cloître a été pris d'assaut et
renversé. Ses ruines désertes se sont repeuplées. Certaines
âmes y vont par une pente naturelle; ce sont des âmes
claustrales. Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles
quittent le monde et descendent avec joie dans le silence et la
paix. Plusieurs sont nées lasses; elles n'ont point de
curiosité. Elles se traînent inertes et sans désir. Ne sachant
ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une
moindre vie et comme une moindre mort. D'autres sont amenées au
cloître par des raisons détournées. Elles ne prévoyaient pas le
but. Innocentes blessées, une déception précoce, un deuil secret
du coeur, leur a gâté l'univers. Leur vie ne portera point de
fruits; le froid en a séché la fleur. Elles ont eu trop tôt le
sentiment du mal universel. Elles se cachent pour pleurer.
Elles veulent qu'on les oublie. Elles veulent oublier... Ou
plutôt, elles aiment leur douleur et elles la mettent à l'abri
des hommes et des choses. Il en est d'autres enfin qu'attire au
couvent le zèle du sacrifice et qui veulent se donner tout
entières, dans un abandon plus grand encore que celui de l'amour.
Celles-là, plus rares, sont les vraies épouses de Jésus-Christ.
L'Église leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de
colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de la Reine
des Vierges, la couronne d'étoiles et le trône de candeur. Mais
prenons garde de renchérir sur les théologiens. Aux époques de
foi, on ne s'échauffait guère sur les vertus mystiques des
religieuses. Je ne parle pas du peuple, à qui les nonnes ont
toujours été suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux.
Je parle du clergé séculier, dont les jugements étaient fort
mélangés. N'oublions pas que la poésie des cloîtres date de
Chateaubriand et de Montalembert.
Il faut aussi considérer que les communautés diffèrent tout
fait selon les temps et les pays et qu'on ne peut les réunir
toutes dans un même jugement. Le couvent fut longtemps en
Occident la ferme, l'école, l'hôpital et la bibliothèque. Il y
eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour
conserver l'ignorance. Il y en eut pour le travail comme pour
l'oisiveté.
J'ai visité, il y a quelques années, la montagne sur laquelle
sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, éleva au milieu du XIIe
siècle un monastère dont la mémoire est restée dans l'âme du
peuple alsacien. Cette fille forte chercha et trouva les moyens
d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient
alors les pauvres gens. Aidée par d'habiles collaboratrices et
servie par des serfs nombreux, elle défricha, cultiva les terres,
éleva des bestiaux, mit les récoltes à l'abri des pillards. Elle
fut prévoyante pour les imprévoyants. Elle enseigna la sobriét
aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne
économie à tous. Est-il possible de découvrir une ressemblance
entra ces vierges robustes et pures des temps barbares, ces
royales métayères, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient
des mouches pour aller à l'office et parfumaient de poudre à la
maréchale les lèvres des abbés qui leur baisaient les doigts?
Et même alors, même en ces jours de scandale, quand la noblesse
jetait dans les abbayes des cadettes révoltées, il y avait de
bonnes âmes sous les grilles des maisons conventuelles. J'ai
surpris les secrets de l'une d'elles. Qu'elle me pardonne!
C'est l'an passé, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais.
Je trouvai un vieux manuel de confession à l'usage des
religieuses. Une inscription mise sur le titre, à main reposée,
m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait à soeur Anne, religieuse
soumise à la règle des Feuillantines. Il était rédigé en
français et avait ceci de remarquable que chaque péché était
imprimé sur une petite fiche collée au feuillet par le bord
seulement. Pendant l'examen de conscience, dans la chapelle, la
pénitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses
fautes graves ou légères. Il lui suffisait de corner la petite
bande portant mention d'un péché qu'elle avait commis. Et dans
le confessionnal, aidée de son livre, qu'elle suivait de corne en
corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier quelque manquement
aux commandements de Dieu ou à ceux de l'Église.
Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami
Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y étaient marquées d'un
pli unique. C'étaient les coulpes extraordinaires de soeur Anne.
D'autres avaient été cornées bien des fois et les angles du
papier étaient tout usés. C'étaient là les péchés mignons de
soeur Anne.
Comment en douter? Le livre n'avait pas servi depuis la
dispersion des religieuses en 1790. Il était encore plein des
pieuses images et des prières historiées que la bonne fille avait
glissées entre les pages.
Je connus de la sorte l'âme de soeur Anne. Je n'y trouvai que
des péchés innocents s'il en fut, et j'ai grand espoir que soeur
Anne est assise aujourd'hui à la droite du Père. Jamais coeur
plus pur n'a battu sous la robe blanche des Feuillantines. Je me
figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se
promenant à pas lents entre les carrés de choux du jardin
conventuel, et marquant sans trouble, de son doigt blanc, sur le
livre, ses péchés aussi réguliers que sa vie: paroles vaines,
distractions dans les assemblées, distractions aux offices,
désobéissances légères et sensualité dans les repas. Ce dernier
trait me touche jusqu'aux larmes. Soeur Anne mangeait avec
sensualité des racines cuites à l'eau. Elle n'était point
triste. Elle ne doutait point. Elle ne tenta jamais Dieu. Ces
péchés-là n'ont point de corne dans le petit livre. Religieuse,
elle avait le coeur monastique. Sa destinée était conforme à sa
nature. Voilà le secret de la sagesse de soeur Anne.
Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne
aujourd'hui dans les couvents de femmes. J'aurais plusieurs
reproches à faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que
je ne les aime pas beaucoup. Quant aux religieuses, je crois
qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur
monastique, dans lequel abondent les grâces de leur état.
Et pourquoi sans cela seraient-elles entrées an couvent?
Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetées par l'orgueil et
l'avarice de leur famille. Elles prennent le voile parce qu'il
leur convient de le prendre. Elles le quitteraient s'il leur
plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent. Les
dragons philosophes, qu'on voit forçant les clôtures dans les
vaudevilles de la Révolution, avaient vite fait d'invoquer la
nature et de marier les nonnes. La nature est plus vaste que ne
croient les dragons philosophes; elle réunit le sensualisme et
l'ascétisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut
bien que le monstre soit aimable, puisqu'il est aimé et qu'il ne
dévore plus que des victimes volontaires. Le couvent a ses
charmes. La chapelle, avec ses vases dorés et ses roses en
papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et
éclairée par une lumière pâle et mystérieuse comme le clair de
lune, les chants et l'encens et la voix du prêtre, voilà les
premières séductions du cloître; elles l'emportent quelquefois
sur celles du monde.
C'est que ces choses ont une âme et qu'elles contiennent toute la
somme de poésie accessible à certaines natures. Sédentaire et
faite pour une vie discrète, humble, cachée, la femme se trouve
tout d'abord à son aise au couvent. L'atmosphère en est tiède,
un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les délices d'une
lente asphyxie. On y goûte un demi-sommeil. On y perd la
pensée. C'est un grand débarras. En échange, on y gagne la
certitude. N'est-ce pas, au point de vue pratique, une
excellente affaire? Je compte pour peu les titres d'épouse
mystique de Jésus, de vase d'élection et de colombe immaculée.
On n'a guère d'exaltation dans les communautés. Les vertus y
vont leur petit train. Tout, jusqu'au sentiment du divin, y
garde un prudent terre-à-terre. Pas d'envolée. Le
spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matérialise autant qu'il
peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communément. La
grande affaire de la vie y est si bien divisée en une suite de
petites affaires que l'exactitude supplée à tout. Rien ne rompt
jamais la trame égale de l'existence. Le devoir y est très
simple. La règle le trace. Il y a là de quoi satisfaire les
âmes timides, douces et obéissantes. Une telle vie tue
l'imagination et non pas la gaieté. Il est rare de rencontrer
l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une
religieuse. A l'heure qu'il est, on chercherait vainement dans
les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia
Carraciolo, victimes révoltées, respirant avec ivresse à travers
les grilles du cloître les parfums de la nature et du monde. On
n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte Thérèse ou une
sainte Catherine de Sienne. L'âge héroïque des couvents est
jamais passé. L'ardeur mystique s'éteint. Les causes qui
jetaient tant d'hommes et de femmes dans les monastères
n'existent plus. Aux temps de violence, quand l'homme, mal
assuré de goûter les fruits de son travail, se réveillait sans
cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie, quand la vie
était un cauchemar, les plus douces âmes s'en allaient rêver du
ciel dans des maisons qui s'élevaient comme de grands navires
au-dessus des flots de la haine et du mal. Ces temps ne sont
plus. Le monde est devenu à peu près supportable. On y reste
plus volontiers. Mais ceux qui le trouvent encore trop rude et
trop peu sûr sont libres, après tout, de s'en retirer.
L'Assemblée constituante avait eu tort de le contester, et nous
avons eu raison de l'admettre en principe.
J'ai l'honneur de connaître la supérieure d'une communauté dont
la maison-mère est à Paris. C'est une femme de bien et qui
m'inspire un sincère respect. Elle me contait, il y a peu de
temps, les derniers moments d'une de ses religieuses, que j'avais
connue dans le monde rieuse et jolie, et qui était allée
s'éteindre de phtisie au couvent.
«Elle a fait une sainte mort, me dit la supérieure. Elle se
levait de son lit tous les jours de sa longue maladie, et deux
soeurs converses la portaient à la chapelle. Elle y priait
encore le matin de sa délivrance. Un cierge allumé devant
l'image de saint Joseph s'égouttait sur le parquet. Elle donna
l'ordre à une des soeurs converses de redresser ce cierge. Puis
elle se renversa en arrière, poussa un grand soupir et entra en
agonie. On l'administra. Elle ne put témoigner que par le
mouvement de ses yeux de la piété avec laquelle elle recevait les
sacrements des morts.
Ce petit récit me fut fait avec une admirable simplicité. La
mort est l'acte le plus important de la vie religieuse. Mais
l'existence cénobitique y prépare si bien qu'il ne reste pas plus
à faire en ce moment-là qu'en tout autre. On redresse un cierge
qui s'égouttait et l'on meurt. Il n'en fallait pas plus pour
compléter une sainteté minutieuse.
*
* *
DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT
AVEC UN FANTÔME
SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET
Dans le silence de la nuit, j'écrivais, j'écrivais depuis
longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la lampe,
l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en
étages sur les quatre faces du cabinet de travail. Le feu
mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres
vapeurs du tabac épaississaient l'air; devant moi, dans une
coupe, sur un monceau de cendres, une dernière cigarette élevait
tout droit sa mince fumée bleue. Et les ténèbres de cette
chambre étaient mystérieuses, parce qu'on y sentait confusément
l'âme de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre
mes doigts et je songeais à des choses très anciennes, quand de
la fumée de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique,
sortit un personnage étrange: ses cheveux bouclés, ses yeux longs
et luisants, son nez busqué, ses lèvres épaisses, sa barbe noire,
frisée à la mode assyrienne, son teint de bronze clair,
l'expression de ruse et de sensualité cruelle empreinte sur son
visage, les formes trapues de son corps et ses riches vêtements
révélaient un de ces Asiatiques appelés barbares par les
Hellènes. Il était coiffé d'un bonnet bleu fait comme une tête
de poisson et semé d'étoiles. Il portait une robe pourpre,
brodée de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de
l'autre des tablettes. Je ne me troublai point à sa vue. Que
des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus
naturel. Où se montreraient les ombres des morts, sinon au
milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai
l'étranger à s'asseoir. Il n'en fit rien.
--Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'étais pas là, je
vous prie. Je suis venu regarder ce que vous écriviez sur ce
mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en
aucune façon des idées que vous pouvez exprimer. Mais les
caractères que vous tracez m'intéressent infiniment. En dépit
des altérations qu'elles ont subies en vingt-huit siècles
d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point
étrangères. Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait
_beth_, c'est-à-dire maison. Voici l'L, que nous nommions
_lamed_, parce qu'il était en forme d'aiguillon. Ce G vient de
notre _gimel_, au cou de chameau, et cet A, sort de notre
_aleph_, en tête de boeuf. Quant au D que je vois là, il
représenterait aussi fidèlement que le _daleth_, qui lui a donn
naissance, l'entrée triangulaire de la tente plantée dans le
sable du désert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les
contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez
altéré le _daleth_ ainsi que toutes les lettres de mon alphabet.
Mais je ne vous le reproche pas. C'était pour aller plus vite.
Le temps est précieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des
dents d'éléphant et des plumes d'autruche. La vie est courte.
Il faut, sans perdre un moment, négocier et naviguer, afin de
gagner des richesses, pour vieillir heureux et respecté.
--Monsieur, lui dis-je, à votre aspect comme à vos discours, je
vous reconnais pour un vieux Phénicien.
Il me répondit simplement:
--Je suis Cadmus, l'ombre de Cadmus.
--En ce cas, répliquai-je, vous n'existez pas proprement. Tous
êtes mythique et allégorique. Car il est impossible de donner
créance à tout ce que les Grecs ont dit de vous. Ils content que
vous avez tué, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la
gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arraché les dents du
monstre vous les avez semées dans la terre où elles se changèrent
en hommes. Ce sont des contes, et vous-même, monsieur, vous êtes
fabuleux.
--Que je le sois devenu dans la suite des âges, il se peut, et
que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mêlé des
fables à ma mémoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je
ne me suis jamais inquiété de ce qu'on penserait de moi après ma
mort; mes craintes et mes espérances n'allaient point au delà de
cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je
connaisse encore aujourd'hui. Car je n'appelle pas vivre flotter
comme une vaine ombre dans la poussière des bibliothèques et
apparaître vaguement à M. Ernest Renan ou à M. Philippe Berger.
Et cet état de fantôme me semble d'autant plus triste que j'ai
mené, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux
remplie. Je ne m'amusais point à semer dans les champs béotiens
des dents de serpent, à moins que ces dents ne fussent les haines
et l'envie que faisaient naître dans l'âme des pâtres du Cythéron
ma richesse et ma puissance. J'ai navigué toute ma vie. Dans
mon vaisseau noir, qui portait à sa proue un nain rouge et
monstrueux, gardien de mes trésors, observant les sept Cabires
qui voguent par le ciel en leur barque étincelante, guidant ma
route sur cette étoile immobile que les Grecs nommaient, à cause
de moi, la Phénicienne, j'ai sillonné toutes les mers et abord
tous les rivages; je suis allé chercher l'or de la Colchide,
l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse;
j'ai pris en Bétique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la
cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru
sous les brumes de l'Océan jusqu'à l'île sombre des Bretons, dont
je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'étain que
les Égyptiens, les Hellènes et les Italiotes m'achetèrent au
poids de l'or. La Méditerranée était alors mon lac. J'ai fond
sur ses côtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et
cette fameuse Thèbes n'est qu'une citadelle où je gardais de
l'or. J'ai trouvé en Grèce des sauvages armés de bois de cerf et
de pierres éclatées. Je leur ai donné le bronze, et c'est par
moi qu'ils ont connu tous les arts.
On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret
blessante, je lui répondis sans amitié:
--Oh! vous étiez un négociant actif et intelligent. Mais vous
n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez,
l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une côte de
la Grèce ou des îles, vous aviez soin d'étaler sur le rivage des
parures et de riches étoffes, et si les filles de la côte,
conduites par un invincible attrait, venaient seules, à l'insu de
leurs parents, contempler les choses désirées, vos marins
enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils
les jetaient, liées et frémissantes, dans le fond de vos
vaisseaux, à la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi,
vous et les vôtres, volé la jeune Io, fille du roi Inachos, pour
la vendre en Egypte?
--C'est bien probable. Ce roi Inachos était le chef d'une petite
tribu sauvage. Sa fille était blanche, avec des traits fins et
purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisés
ont été les mêmes de tout temps.
--Il est vrai; mais vos Phéniciens ont commis des vols inouïs
dans le monde. Ils n'ont pas craint de dérober des sarcophages
et de dépouiller les hypogées égyptiens pour enrichir leurs
nécropoles de Gébal.