tant d'intérêt à entendre une confession absolument sincère! Et
depuis qu'il y a des hommes rien de pareil n'a encore ét
entendu. Aucun n'a tout dit, pas même cet ardent Augustin, plus
occupé de confondre les manichéens que de mettre son âme à nu,
non pas même ce pauvre grand Rousseau que sa folie portait à se
calomnier lui-même.
*
* *
Les influences secrètes du jour et de l'air, ces mille
souffrances émanant de toute la nature, sont la rançon des êtres
sensuels, enclins à chercher leur joie dans les formes et dans
les couleurs.
*
* *
L'intolérance est de tous les temps. Il n'est point de religion
qui n'ait eu ses fanatiques. Nous sommes tous enclins
l'adoration. Tout nous semble excellent dans ce que nous aimons,
et cela nous fâche quand on nous montre le défaut de nos idoles.
Les hommes ont grand'peine à mettre un peu de critique dans les
sources de leurs croyances et dans l'origine de leur foi. Aussi
bien, si l'on regardait trop aux principes, on ne croirait
jamais.
*
* *
Beaucoup de gens, aujourd'hui, sont persuadés que nous sommes
parvenus à l'arrière-fin des civilisations et qu'après nous le
monde périra. Ils sont millénaires comme les saints des premiers
âges chrétiens; mais ce sont des millénaires raisonnables, au
goût du jour. C'est, peut-être, une sorte de consolation de se
dire que l'univers ne nous survivra pas.
Pour ma part, je ne découvre dans l'humanité aucun signe de
déclin. J'ai beau entendre parler de la décadence. Je n'y crois
pas. Je ne crois pas même que nous soyons parvenus au plus haut
point de civilisation. Je crois que l'évolution de l'humanit
est extrêmement lente et que les différences qui se produisent
d'un siècle à l'autre dans les moeurs sont, à les bien mesurer,
plus petites qu'on ne s'imagine. Mais elles nous frappent. Et
les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pères,
nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L'homme
a le génie de l'imitation. Il n'invente guère. Il y a, en
psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous
attache au vieux sol. Théophile Gautier, qui était à sa façon un
philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse,
remarquait, non sans mélancolie, que les hommes n'étaient pas
même parvenus à inventer un huitième péché capital. Ce matin, en
passant dans la rue, j'ai vu des maçons qui bâtissaient une
maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de
Thèbes et de Ninive. J'ai vu des mariés qui sortaient de
l'église pour aller au cabaret, suivis de leur cortège, et qui
accomplissaient sans mélancolie les rites tant de fois
séculaires. J'ai rencontré un poète lyrique qui m'a récité ses
vers, qu'il croit immortels; et, pendant ce temps, des cavaliers
passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des
légionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des
guerriers homériques, d'où pendait encore, pour terrifier
l'ennemi, la crinière mouvante qui effraya l'enfant Astyanax dans
les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers
étaient des gardes républicains. À cette vue et songeant que les
boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux
temps d'Abraham et de Goudéa, j'ai murmuré la parole du Livre:
«Rien de nouveau sous le soleil». Et je ne m'étonnai plus de
subir des lois civiles qui étaient déjà vieilles quand César
Justinien en forma un corps vénérable.
*
* *
Une chose surtout donne de l'attrait
à la pensée des hommes: c'est l'inquiétude. Un esprit qui n'est
point anxieux m'irrite ou m'ennuie.
*
* *
Nous appelons dangereux ceux qui ont l'esprit fait autrement que
le nôtre et immoraux ceux qui n'ont point notre morale. Nous
appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions,
sans même nous inquiéter s'ils en ont d'autres.
*
* *
Auguste Comte est aujourd'hui mis à son rang, à coté de Descartes
et de Leibnitz. La partie de sa philosophie qui traite des
rapports des sciences entre elles et de leur subordination, celle
encore où il dégage de l'amas des faits historiques une
constitution positive de la sociologie font désormais partie des
plus précieuses richesses de la pensée humaine. Au contraire, le
plan tracé par ce grand homme, à la fin de sa vie, en vue d'une
organisation nouvelle de la société, n'a trouvé aucune faveur en
dehors de l'Église positiviste: c'est la partie religieuse de
l'oeuvre. Auguste Comte la conçut sous l'influence d'un amour
mystique et chaste. Celle qui l'inspira, Clotilde de Vaux,
mourut un an après sa première rencontre avec le philosophe, qui
voua a la mémoire de cette jeune femme un culte continué par les
disciples fidèles. La religion d'Auguste Comte fut inspirée par
l'amour. Pourtant elle est triste et tyrannique. Tous les actes
de la vie et de la pensée y sont étroitement réglés. Elle donne
à l'existence une figure géométrique. Toute curiosité de
l'esprit y est sévèrement réprimée. Elle ne souffre que les
connaissances utiles et subordonne entièrement l'intelligence au
sentiment. Chose digne de remarque! Par cela même que cette
doctrine est fondée sur la science, elle suppose la science
définitivement constituée et, loin d'encourager les recherches
ultérieures, elle les déconseille et blâme même celles qui n'ont
pas pour objet le bien des hommes. Cela seul m'empêcherait
d'aller frapper, en habit blanc de néophyte, aux portes du temple
de la rue Monsieur-le-Prince. Bannir le caprice et la curiosité,
que cela est cruel! Ce dont je me plains, ce n'est pas que les
positivistes veuillent nous interdire toute recherche sur
l'essence, l'origine et la fin des choses. Je suis bien résign
à ne connaître jamais la cause des causes et la fin des fins. Il
y a beau temps que je lis les traités de métaphisique comme des
romans plus amusants que les autres, non plus véritables. Mais
ce qui rend le positivisme amer et désolant, c'est la sévérit
avec laquelle il interdit les sciences inutiles, qui sont les
plus aimables. Vivre sans elles serait-ce encore vivre? Il ne
nous laisse pas jouer en liberté avec les phénomènes et nous
enivrer des vaines apparences. Il condamne la folie délicieuse
d'explorer les profondeurs du ciel. Auguste Comte, qui professa
vingt ans l'astronomie, voulait borner l'étude de cette science
aux planètes visibles de notre système, les seuls corps,
disait-il, qui pussent avoir une influence appréciable sur le
Grand-Fétiche. C'est la terre qu'il appelait ainsi. Mais le
Grand-Fétiche ne serait plus habitable à certains esprits si la
vie y était réglée heure par heure et si l'on n'y pouvait faire
des choses inutiles, comme, par exemple, rêver aux étoiles
doubles.
*
* *
«Il faut que j'agisse puisque je vis,» dit l'homunculus sorti de
l'alambic du docteur Wagner. Et, dans le fait, vivre c'est agir.
Malheureusement, l'esprit spéculatif rend l'homme impropre
l'action. L'empire n'est pas à ceux qui veulent tout comprendre.
C'est une infirmité que de voir au delà du but prochain. Il n'y
a pas que les chevaux et les mulets à qui il faille des oeillères
pour marcher sans écart. Les philosophes s'arrêtent en route et
changent la course en promenade. L'histoire du petit
Chaperon-Rouge est une grande leçon aux hommes d'État qui portent
le petit pot de beurre et ne doivent pas savoir s'il est des
noisettes dans les sentiers du bois.
*
* *
Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu'il faut lui
donner pour témoins et pour juges l'Ironie et la Pitié, comme les
Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse
Nephtys. L'Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères;
l'une, en souriant, nous rend la vie aimable; l'autre, qui
pleure, nous la rend sacrée. L'Ironie que j'invoque n'est point
cruelle. Elle ne raille ni l'amour, ni la beauté. Elle est
douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c'est elle
qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sors, que
nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr.
*
* *
Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui
comme de l'univers. C'est ce qui plaît à la foule; elle demande
des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et
l'embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la
simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière,
mais seulement oui ou non.
*
* *
Les morts se prêtent aux réconciliations avec une extrême
facilité. C'est un bon instinct que de confondre dans la gloire
et dans l'amour les ouvriers qui, bien qu'ennemis, travaillèrent
en commun à quelque grande oeuvre morale ou sociale. La légende
opère ces réunions posthumes qui contentent tout un peuple. Elle
a des ressources merveilleuses pour mettre Pierre et Paul et tout
le monde d'accord.
Mais la légende de la Révolution a bien de la peine à se faire.
*
* *
Le goût des livres est vraiment un goût louable. On a raillé les
bibliophiles, et peut-être, après tout, prêtent-ils à la
raillerie; c'est le cas de tous les amoureux. Mais il faudrait
plutôt les envier puisqu'ils ont ornés leur vie d'une longue et
paisible volupté. On croit les confondre en disant qu'ils ne
lisent point leurs livres. Mais l'un d'eux a répondu sans
embarras: «Et vous, mangez-vous dans votre vieille faïence?» Que
peut-on faire de plus honnête que de mettre des livres dans une
armoire? Cela rappelle beaucoup, à la vérité, la tâche que se
donnent les enfants, quand ils font des tas de sable au bord de
la mer. Ils travaillent en vain, et tout ce qu'ils élèvent sera
ben tôt renversé. Sans doute, il en est ainsi des collections de
livres et de tableaux. Mais il n'en faut accuser que les
vicissitudes de l'existence et la brièveté de la vie. La mer
emporte les tas de sable, le commissaire-priseur disperse les
collections. Et pourtant on n'a rien de mieux à faire que des
tas de sable à dix ans et des collections à soixante. Rien ne
restera de tout ce que nous élevons, et l'amour des bibelots
n'est pas plus vain que tous les autres amours.
*
* *
Pour peu qu'on ait pratiqué les savants, on s'aperçoit qu'ils
sont les moins curieux des hommes. Étant, il y a quelques
années, dans une grande ville d'Europe que je ne nommerai pas, je
visitai les galeries d'histoire naturelle en compagnie d'un des
conservateurs qui me décrivait les zoolithes avec une extrême
complaisance. Il m'instruisit beaucoup jusqu'aux terrains
pliocènes. Mais, lorsque nous nous trouvâmes devant les premiers
vestiges de l'homme, il détourna la tête et répondit à mes
questions que ce n'était point sa vitrine. Je sentis mon
indiscrétion. Il ne faut jamais demander à un savant les secrets
de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine. Cela ne
l'intéresse point.
*
* *
Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus
ardents et les plus tendres. Il affaiblit l'admiration en lui
ôtant ses aliments naturels: la surprise et l'étonnement; il
anéantit l'amour et ses belles folies, il ébranle la foi et
l'espérance, il défleurit, il effeuille toutes les innocences.
Du moins, qu'il nous laisse la pitié, afin que nous ne soyons pas
enfermés dans la vieillesse comme dans un sépulcre.
C'est par la pitié qu'on demeure vraiment homme. Ne nous
changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux
mythes. Ayons pitié des faibles parce qu'ils souffrent la
persécution et des heureux de ce monde parce qu'il est écrit:
«Malheur à vous qui riez!» Prenons la bonne part, qui est de
souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lèvres et du
coeur, au malheureux, comme le chrétien à Marie: «_Fac me tecum
plangere._
*
* *
Ne craignons pas trop de prêter aux artistes d'autrefois un idéal
qu'ils n'eurent jamais. On n'admire point sans quelque illusion,
et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le créer en
soi-même à nouveau. Les mêmes oeuvres se reflètent diversement
dans les âmes qui les contemplent. Chaque génération d'hommes
cherche une émotion nouvelle devant les ouvrages des vieux
maîtres. Le spectateur le mieux doué est celui qui trouve, au
prix de quelque heureux contresens, l'émotion la plus pure et la
plus forte. Aussi l'humanité ne s'attache-t-elle guère avec
passion qu'aux oeuvres d'art ou de poésie dont quelques parties
sont obscures et susceptibles d'interprétations diverses.
*
* *
On annonce, on attend, on voit déjà de grands changements dans la
société. C'est l'éternelle erreur de l'esprit prophétique.
L'instabilité, sans doute, est la condition première de la vie;
tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et
presque à notre insu.
Tout progrès, le meilleur comme le pire, est lent et régulier.
Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais,
j'entends de prompts ou de soudains. Toutes les transformations
économiques s'opèrent avec la lenteur clémente des forces
naturelles. Bonnes ou mauvaises à notre sens, les choses sont
toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent.
Notre état social est reflet des états qui l'ont précédé, comme
il est la cause des états qui le suivront. Il tient des
premiers, comme les suivants tiendront de lui. Et cet
enchaînement fixe pour longtemps la persistance d'un même type;
cet ordre assure la tranquillité de la vie. Il est vrai qu'il ne
contente ni les esprits curieux de nouveautés, ni les coeurs
altérés de charité. Mais c'est l'ordre universel. Il faut s'y
soumettre. Ayons le zèle du coeur et les illusions nécessaires;
travaillons à ce que nous croyons utile et bon, mais non point
dans l'espoir d'un succès subit et merveilleux, non point au
milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les
apocalypses éblouissent et déçoivent. N'attendons point de
miracle. Résignons-nous a préparer, pour notre inperceptible
part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus.
*
* *
Il faut, dans la vie, faire la part du hasard. Le hasard, en
définitive, c'est Dieu.
*
* *
Les philosophies sont intéressantes seulement comme des monuments
psychiques propres a éclairer le savant sur les divers états qu'a
traversés l'esprit humain. Précieuses pour la connaissance de
l'homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui
n'est pas l'homme.
Les systèmes sont comme ces minces fils de platine qu'on met dans
les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties
égales. Ces fils sont utiles à l'observation exacte des astres,
mais ils sont de l'homme et non du ciel. Il est bon qu'il y ait
des fils de platine dans les lunettes. Mais il ne faut pas
oublier que c'est l'opticien qui les a mis.
*
* *
A dix-sept ans, je vis, un jour, Alfred de Vigny dans un cabinet
de lecture de la rue de l'Arcade. Je n'oublierai jamais qu'il
portait une épaisse cravate de satin noir attachée au cou par un
camée et sur laquelle se rabattait un col aux bords arrondis. Il
tenait à la main une mince canne de jonc à pomme d'or. J'étais
bien jeune, et pourtant il ne me parut pas vieux. Son visage
était paisible et doux. Ses cheveux décolorés, mais soyeux
encore et légers, tombaient en boucles sur ses joues rondes. Il
se tenait très droit, marchait à petits pas et parlait à voix
basse. Après son départ, je feuilletai avec une émotion
respectueuse le livre qu'il avait rapporté. C'était un tome de
la collection Petitot, les _Mémoires de La Noue_, je crois. J'y
trouvai un signet oublié, une étroite bande de papier sur
laquelle, de sa grande écriture allongée et pointue, qui
rappelait celle de madame de Sévigné, le poète avait tracé au
crayon un seul mot, un nom: _Bellérophon_. Héros fabuleux ou
navire historique, que signifiait ce nom? Vigny songeait-il, en
l'écrivant, à Napoléon trouvant les bornes des grandeurs de
chair, ou bien se disait-il: «Le cavalier mélancolique porté par
Pégase n'a point, quoi qu'en aient dit les Grecs, tué le monstre
terrible et charmant que, la sueur au front, la gorge brûlante et
les pieds en sang, nous poursuivons éperdument, la Chimère?
*
* *
La tristesse philosophique s'est plus d'une fois exprimée avec
une morne magnificence. Comme les croyants parvenus à un haut
degré de beauté morale goûtent les joies du renoncement, le
savant, persuadé que tout autour de nous n'est qu'apparence et
duperie, s'enivre de cette mélancolie philosophique et s'oublie
dans les délices d'un calme désespoir. Douleur profonde et
belle, que ceux qui l'ont goûtée n'échangeraient pas contre les
gaietés frivoles et les vaines espérances du vulgaire. Et les
contradicteurs qui, malgré la beauté esthétique de ces pensées,
les trouveraient funestes à l'homme et aux nations, suspendront
peut-être l'anathème quand on leur montrera la doctrine de
l'illusion universelle et de l'écoulement des choses unissant
l'âge d'or de la philosophie grecque avec Xénophane et se
perpétuant à travers l'humanité polie, dans les intelligences les
plus hautes, les plus sereines, les plus douces, un Démocrite, un
Épicure, un Gassendi.
*
* *
Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages.
Elle me disait tout à l'heure:
«On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en réalité,
parce que c'est trop loin ou parce que c'est passé. Mais ce
qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement. Et
les petits enfants ne doivent pas lire des livres. Il y a tant
de choses bonnes à voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les
montagnes, les rivières, les villes et les campagnes, la mer et
les bateaux, le ciel et les étoiles!
Je suis bien de son avis. Nous avons une heure à vivre, pourquoi
nous charger de tant de choses? Pourquoi tant apprendre, puisque
nous savons que nous ne saurons jamais rien? Nous vivons trop
dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons
à ce niais de Pline le Jeune qui étudiait un orateur grec pendant
que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes sous la
cendre.
*
* *
Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire?
La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce
qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un
fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est
notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son
caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se
divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en
faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment
complexe. L'historien présentera-t-il les faits dans leur
complexité? Cela est impossible. Il les représentera dénués de
presque toutes les particularités qui les constituent, par
conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent.
Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un
fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est
probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela
même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la
relation de ces faits et leur enchaînement? Et je suppose dans
tout ce que je dis là que l'historien a sous les yeux des
témoignages certains, tandis qu'en réalité on le trompe et qu'il
n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de
sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On
n'y réussit que par l'imagination.
*
* *
«C'est beau, un beau crime!» s'écria un jour J.-J. Weiss dans un
grand journal. Le mot fit scandale parmi les lecteurs
ordinaires. Je sais un digne homme de magistrat, un bon
vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur.
C'était un abonné de plus de trente années, et il était dans
l'âge où l'on n'aime pas à changer ses habitudes. Mais il
n'hésita pas à faire ce sacrifice à la morale professionnelle.
C'est, je crois, l'affaire Fualdès qui avait inspiré à J.-J.
Weiss une si généreuse admiration. Je ne veux scandaliser
personne. Je ne saurais. Il y faut une grâce audacieuse que je
n'ai point. Pourtant je confesse que le maître avait raison et
que c'est beau, un beau crime.
Les causes célèbres ont sur chacun de nous un attrait
irrésistible. Ce n'est pas trop de dire que le sang répandu est
pour moitié dans la poésie de l'humanité. Macbeth et Chopart dit
l'Aimable sont les rois de la scène. Le goût des légendes
scélérates est inné dans l'homme. Interrogez les petits enfants:
ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tué ses
femmes, son histoire en serait moins jolie. En face d'une
ténébreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit
étonnée.
Il s'étonne, parce que le crime est de soi-même étrange,
mystérieux et monstrueux; il s'intéresse, parce qu'il retrouve
dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur
lequel, bons ou mauvais, nous vivons tous. Le criminel semble
venu de très loin. Il nous rapporte une image épouvantable de
l'humanité des bois et des cavernes. Le génie des races
primitives revit en lui. Il garde des instincts qu'on croyait
perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore. Il est pouss
par des appétits qui sommeillent en nous autres. Il est encore
une bête et déjà un homme. De là l'admiration indignée qu'il
nous inspire. Le spectacle du crime est à la fois dramatique et
philosophique. Il est pittoresque aussi, il séduit par des
groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les
murs, quand tout dort, des haillons tragiques, des expressions de
visage dont le secret irrite. Rustique et rampant sur la terre
nourricière qu'il abreuve depuis tant de siècles, le crime
s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la
lune, aux terreurs éparses dans la nature, aux mélancolies des
champs et des rivières. Faubourien et caché dans la foule, il
prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un goût de
pourriture et des accents inouïs d'infamie. Dans le monde, je
veux dire dans la société bourgeoise, où il est rare, il
s'habille comme nous, il parle comme nous, et c'est peut-être
sons cette figure équivoque et vulgaire qu'il occupe le plus
fortement les imaginations. Le crime en habit noir est celui que
le peuple préfère.
*
* *
Le charme qui touche le plus les âmes est le charme du mystère.
Il n'y a pas de beauté sans voiles, et ce que nous préférons,
c'est encore l'inconnu. L'existence serait intolérable si l'on
ne rêvait jamais. Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idée
qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle.
Le réel nous sert à fabriquer tant bien que mal un peu d'idéal.
C'est peut-être sa plus grande utilité.
*
* *
«Cela est un signe du temps,» dit-on à chaque instant. Mais il
est très difficile de découvrir les vrais signes du temps. Il y
faut une connaissance du présent ainsi que du passé et une
philosophie générale que nous n'avons ni les uns ni les autres.
Il m'est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits
qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie
originale dans laquelle je me plaisais à discerner l'esprit de
cette époque. «Ceci, me disais-je, devait se produire
aujourd'hui et ne pouvait être autrefois. C'est un signe du
temps.» Or, j'ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des
circonstances analogues dans du vieux mémoires ou dans de
vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d'humanité qui
change moins qu'on ne croit. Nous différons très peu, en somme,
de nos grands-pères. Pour que nos goûts et nos sentiments se
transforment, il est nécessaire que les organes qui les
produisent se transforment eux-mêmes. C'est l'ouvrage des
siècles. Il faut des centaines et des milliers d'années pour
altérer sensiblement quelques-uns de nos caractères.
*
* *
Nous n'enfermons plus notre croyance dans les vieux dogmes. Pour
nous, le Verbe ne s'est pas révélé seulement sur la sainte
montagne dont parle l'Écriture. Le ciel des théologiens nous
apparaît désormais peuplé de vains fantômes. Nous savons que la
vie est brève, et, pour la prolonger, nous y mettons le souvenir
des temps qui ne sont plus. Nous n'espérons plus en
l'immortalité de la personne humaine; pour nous consoler de cette
croyance morte, nous n'avons que le rêve d'une autre immortalité,
insaisissable celle-là, éparse, qu'on ne peut goûter que par
avance, et qui, d'ailleurs, n'est promise qu'à bien peu d'entre
nous, l'immortalité des âmes dans la mémoire des hommes.
*
* *