A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, à tort

ou à raison, prétendent avoir le plus innové sont ceux-là mêmes

qui repoussent les nouveautés avec le plus de colère ou de

dégoût. C'est là le tour ordinaire de l'esprit humain, et

l'histoire de la Réforme en a fait paraître des exemples

tragiques. On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour

échapper au bûcher, du fond de sa retraite dénonçait au bourreau

ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin,

et l'on sait que l'intolérance des révolutionnaires n'est pas

médiocre. J'ai connu jadis un vieux sénateur de la République

qui, dans sa jeunesse, avait conspiré avec toutes les sociétés

secrètes contre Charles X, fomenté soixante émeutes sous le

gouvernement de Juillet, tramé, déjà vieux, des complots pour

renverser l'Empire et pris sa large part de trois révolutions.

C'était un vieillard paisible, qui gardait dans les débats des

assemblées une douceur souriante. Il semblait que rien ne dût

troubler désormais son repos, acheté par tant de fatigues. Il ne

respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant,

je le vis indigné. Un feu qu'on croyait depuis longtemps éteint

brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenêtre du palais

un monôme d'étudiants qui déroulait sa queue dans le jardin du

Luxembourg. La vue de cette innocente émeute lui inspirait une

sorte de fureur.

--Un tel désordre sur la voie publique! s'écria-t-il d'une voix

étranglée par la colère et l'épouvante.

Et il appelait la police.

C'était un brave homme. Mais, après avoir fait des émeutes, il

en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des révolutions ne

souffrent pas qu'on en veuille faire après eux. Semblablement,

les vieux poètes qui ont marqué dans quelque changement poétique

ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes. Il

est pénible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie

continuer après soi et de se sentir noyé dans l'écoulement des

choses. Poète, sénateur ou cordonnier, on se résigne mal

n'être pas la fin définitive des mondes et la raison suprême de

l'univers.

*

* *

On peut dire que, la plupart du temps, les poètes ne connaissent

pas les lois scientifiques auxquelles ils obéissent quand ils

font des vers excellents. En matière de prosodie, ils s'en

tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naïf. Il serait

bien peu intelligent de les en blâmer. En art comme en amour,

l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumière

importune. Bien que la beauté rélève de la géométrie, c'est par

le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes

délicates.

Les poètes sont heureux: une part de leur force est dans leur

ignorance même. Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop

vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grâce avec leur

innocence et, comme les poissons tirés hors de l'eau, ils se

débattent vainement dans les régions arides de la théorie.

*

* *

C'est une grande niaiserie que le «connais-toi toi-même» de la

philosophie grecque. Nous ne connaîtrons jamais ni nous ni

autrui. Il s'agit bien de cela! Créer le monde est moins

impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupçon.

Il se peut que l'intelligence nous serve un jour à fabriquer un

univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire

un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer

rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir

juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres. Elle

s'emploie proprement à ces jeux, plus compliqués que la marelle

ou les échecs, qu'on appelle métaphysique, éthique, esthétique.

Mais où elle sert le mieux et donne le plus d'agrément, c'est

saisir ça et là quelque saillie ou clarté des choses et à en

jouir, sans gâter cette joie innocente par esprit de système et

manie de juger.

*

* *

Vous dites que l'état méditatif est la cause de tous nos maux.

Pour croire cet état si funeste il en faut beaucoup exagérer la

grandeur et la puissance. En réalité, l'intelligence usurpe bien

moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments

naturels, même chez les hommes dont l'intelligence a le plus de

force et qui sont égoïstes, avares et sensuels comme les autres

hommes. On ne verra jamais un physiologiste soumettre au

raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa

respiration. Dans la civilisation la plus savante, les

opérations auxquelles l'homme se livre avec une méthode

philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au

regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent

seuls; et nous réagissons si peu contre les mouvements réflexes

que je n'ose pas dire qu'il y a dans les sociétés humaines un

état intellectuel en opposition avec l'état de nature.

A tout considérer, un métaphysicien ne diffère pas du reste des

hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie. Et

qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec

des mots; cela seul est sensuel et ramène à la nature. Songez-y,

un métaphysicien n'a, pour constituer le système du monde, que le

cri perfectionné des singes et des chiens. Ce qu'il appelle

spéculation profonde et méthode transcendante, c'est de mettre

bout à bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopées qui

criaient la faim, la peur et l'amour dans les forêts primitives

et auxquelles se sont attachées peu à peu des significations

qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relâchées.

N'ayez pas peur que cette suite de petits cris éteints et

affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne

trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre. Dans

la nuit où nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis

que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.

*

* *

_A Gabriel Séailles._

Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible. C'est le

flatter, je crois, que de lui accorder quelque excellence, fût-ce

celle du mal. Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est

peu de chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien

exactement sur les conditions de la vie à la surface des planètes

même les plus voisines de la nôtre. Nous savons seulement que

Vénus et Mars ressemblent beaucoup à la terre. Cette seule

ressemblance nous permet de croire que le mal y règne comme ici

et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire.

Nous n'avons aucune raison de supposer que la vie est meilleure

la surface des mondes géants, Jupiter, Saturne, Uranus et

Neptune, qui glissent en silence dans des espaces où le soleil

commence d'épuiser sa chaleur et sa lumière. Qui sait ce que

sont les êtres sur ces globes enveloppés de nuées épaisses et

rapides? Nous ne pouvons nous empêcher de penser, par analogie,

que notre système solaire tout entier est une géhenne où l'animal

naît pour la souffrance et pour la mort. Et il ne nous reste pas

l'illusion de concevoir que les étoiles éclairent des planètes

plus heureuses. Les étoiles ressemblent trop à notre soleil. La

science a décomposé le faible rayon qu'elles mettent des années,

des siècles à nous envoyer; l'analyse de leur lumière nous a fait

connaître que les substances qui brûlent à leur surface sont

celles-là même qui s'agitent sur la sphère de l'astre qui, depuis

qu'il est des hommes, éclaire et réchauffe leurs misères, leurs

folies, leurs douleurs. Cette analogie suffirait seule à me

dégoûter de l'univers.

L'unité de sa composition chimique me fait assez pressentir la

monotonie rigoureuse des états d'âme et de chair qui se

produisent dans son inconcevable étendue et je crains

raisonnablement que tous les êtres pensants ne soient aussi

misérables dans le monde de Sirius et dans le système d'Altaïr

qu'ils le sont, à notre connaissance, sur la terre.--Mais,

dites-vous, tout cela n'est pas l'univers.--J'en ai bien aussi

quelque soupçon, et je sens que ces immensités ne sont rien et

qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque chose n'est pas ce

que nous voyons.

Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue

de l'univers est purement l'effet du cauchemar de ce mauvais

sommeil qui est la vie. Et c'est cela le pis. Car il est clair

que nous ne pouvons rien savoir, que tout nous trompe, et que la

nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre

imbécillité.

*

* *

_A Paul Hervieu._

Je suis persuadé que l'humanité a de tout temps la même somme de

folie et de bêtise à dépenser. C'est un capital qui doit

fructifier d'une manière ou d'une autre. La question est de

savoir si, après tout, les insanités consacrées par le temps ne

constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse

faire de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s'en aller

quelque vieille erreur, je songe à l'erreur nouvelle qui viendra

la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera

pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre. A tout bien

considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les

nouveaux: le temps, en les usant, les a polis et rendus presque

innocents.

*

* *

Ceux qui ont le sentiment et le goût de l'action font, dans les

desseins les mieux concertés, la part de la fortune, sachant que

toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le

jeu enseignent ces calculs de probabilités qui font saisir les

chances sans s'user à les attendre toutes.

*

* *

Quand on dit que la vie est bonne et quand on dit qu'elle est

mauvaise, on dit une chose qui n'a point de sens. Il faut dire

qu'elle est bonne et mauvaise à la fois, car c'est par elle, et

par elle seule, que nous avons l'idée du bon et du mauvais. La

vérité est que la vie est délicieuse, horrible, charmante,

affreuse, douce, amère, et qu'elle est tout. Il en est d'elle

comme de l'arlequin du bon Florian: l'un la voit rouge, l'autre

la voit bleue, et tous les deux la voient comme elle est,

puisqu'elle est rouge et bleue et de toutes les couleurs. Voil

de quoi nous mettre tous d'accord et réconcilier les philosophes

qui se déchirent entre eux. Mais nous sommes ainsi faits que

nous voulons forcer les autres a sentir et à penser comme nous et

que nous ne permettons pas à notre voisin d'être gai quand nous

sommes tristes.

*

* *

Le mal est nécessaire. S'il n'existait pas, le bien n'existerait

pas non plus. Le mal est l'unique raison d'être du bien. Que

serait le courage loin du péril et la pitié sans la douleur?

Que deviendraient le dévouement et le sacrifice an milieu du

bonheur universel? Peut-on concevoir la vertu sans le vice,

l'amour sans la haine, la beauté sans la laideur? C'est grâce au

mal et à la souffrance que la terre peut être habitée et que la

vie vaut la peine d'être vécue. Aussi ne faut-il pas trop se

plaindre du diable. C'est un grand artiste et un grand savant;

il a fabriqué pour le moins la moitié du monde. Et cette moiti

est si bien emboîtée dans l'autre qu'il est impossible d'entamer

la première sans causer du même coup un semblable dommage à la

seconde. À chaque vice qu'on détruit correspondait une vertu qui

périt avec lui. J'ai eu le plaisir de voir un jour, à une foire

de village, la vie du grand Saint-Antoine représentée par des

marionnettes. C'est un spectacle qui passe en philosophie les

tragédies de Shakespeare et les drames de M. d'Ennery, Oh!

qu'on apprécie bien là tout ensemble la grâce de Dieu et celle du

diable!

Le théâtre représente une solitude affreuse, mais qui sera

bientôt peuplée d'anges et de démons. L'action, en se déroulant,

imprime dans les coeurs une terrible impression de fatalité, qui

résulte de l'intervention symétrique des démons et des anges,

ainsi que de l'allure des personnages, qui sont conduits par des

fils que tient une main invisible. Pourtant, quand, après avoir

fait sa prière, le grand Saint-Antoine, encore agenouillé soulève

son front devenu calleux comme le genou des chameaux, pour avoir

été longtemps prosterné sur la pierre, et, levant ses yeux brûlés

de larmes, voit devant lui la reine de Saba, qui les bras

ouverts, lui sourit dans sa robe d'or, on frémit, on tremble

qu'il ne succombe, on suit avec angoisse le spectacle de son

trouble et de sa détresse.

Nous nous reconnaissons tous en lui et, quand il a triomphé, nous

nous associons tous à son triomphe. C'est celui de l'humanit

tout entière dans sa lutte éternelle. Saint-Antoine n'est un

grand saint que parce qu'il a résisté à la reine de Saba. Or, il

faut bien le reconnaître, en lui envoyant cette belle dame qui

cache son pied fourchu sous une longue robe brodée de perles, le

diable fit une besogne nécessaire à la sainteté de l'ermite.

Ainsi le spectacle des marionnettes m'a confirmé dans cette idée

que le mal est indispensable au bien et le diable nécessaire à la

beauté morale du monde.

*

* *

J'ai trouvé chez des savants la candeur des enfants, et l'on voit

tous les jours des ignorants qui se croient l'axe du monde.

Hélas! chacun de nous se voit le centre de l'univers. C'est la

commune illusion. Le balayeur de la rue n'y échappe pas. Elle

lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de

lui la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la

terre. Peut-être cette erreur est-elle un peu ébranlée chez

celui qui a beaucoup médité. L'humilité rare chez les doctes,

l'est encore plus chez les ignares.

*

* *

Une théorie philosophique du monde ressemble au monde comme une

sphère sur laquelle on tracerait seulement les degrés de

longitude et de latitude ressemblerait à la terre. La

métaphysique a cela d'admirable qu'elle ôte au monde tout ce

qu'il a et qu'elle lui donne ce qu'il n'avait pas, travail

merveilleux sans doute, et jeu plus beau, plus illustre

incomparablement que les dames et que les échecs, mais, à tout

prendre, de même nature. Le monde pensé se réduit à des lignes

géométriques dont l'arrangement amuse. Un système comme celui de

Kant ou de Hegel ne diffère pas essentiellement de ces

_réussites_ par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes,

l'ennui de vivre.

*

* *

Peut-on, me dis-je, en lisant ce livre, nous charmer ainsi, non

point avec des formes et des couleurs, comme fait la nature en

ses bons moments, qui sont rares, mais avec de petits signes

empruntés au langage! Ces signes éveillent en nous des images

divines. C'est là le miracle! Un beau vers est comme un archet

promené sur nos fibres sonores. Ce ne sont pas ses pensées, ce

sont les nôtres que la poète fait chanter en nous. Quand il nous

parla d'une femme qu'il aime, ce sont nos amours et nos douleurs

qu'il éveille délicieusement en notre âme. Il est un évocateur.

Quand nous le comprenons, nous sommes aussi poètes que lui. Nous

avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun

de nos poètes que personne ne connaît, et qui périra à jamais

avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien.

Et croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous

parlaient d'autre chose que de nous? Quel heureux malentendu!

Les meilleurs d'entre eux sont des égoïstes. Ils ne pensent qu'

eux. Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons

que nous. Les poètes nous aident à aimer: ils ne servent qu'

cela, Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse.

Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est

plus vain que de les louer: la mieux aimée sera toujours la plus

belle. Quant à faire confesser au public que celle qu'on a

choisie est incomparable, cela est plutôt d'un chevalier errant

que d'un homme sage.

*

* *

Je ne sais si, comme la théologie l'enseigne, la vie est une

épreuve; en tout cas, ce n'est pas une épreuve à laquelle nous

soyons soumis volontairement. Les conditions n'en sont pas

réglées avec une clarté suffisant. Enfin elle n'est point égale

pour tous. Qu'est-ce que l'épreuve de la vie pour les enfants

qui meurent sitôt nés, pour les idiots et les fous? Voilà des

objections auxquelles on a déjà répondu.--On y répond toujours,

et il faut que la réponse ne soit pas très bonne, pour qu'on soit

obligé de la fuire tant de fois. La vie n'a pas l'air d'une

salle d'examen. Elle ressemble plutôt à un vaste atelier de

poterie où l'on fabrique toutes sortes de vases pour des

destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule,

sont rejetés comme de vils tessons sans avoir jamais servi. Les

autres ne sont employés qu'à des usages absurdes ou dégoûtants.

Ces pots, c'est nous.

*

* *

_À Pierre Véber._

La destinée du Judas de Kerioth nous plonge dans un abîme

d'étonnement. Car enfin cet homme est venu pour accomplir les

prophéties; il fallait qu'il vendit le fils de Dieu pour trente

deniers. Et le baiser du traître est, comme la lance et les

clous vénérés, un des instruments nécessaires de la Passion.

Sans Judas, le mystère ne s'accomplissait point et le genre

humain n'était point sauvé. Et pourtant c'est une opinion

constante parmi les théologiens que Judas est damné. Ils la

fondent sur cette parole du Christ: «Il eût mieux valu pour lui

n'être pas né». Cette idée que Judas a perdu son âme en

travaillant au salut du monde a tourmenté plusieurs chrétiens

mystiques et entre autres l'abbé Oegger, premier vicaire de la

cathédrale de Paris. Ce prêtre, qui avait l'ame pleine de pitié,

ne pouvait tolérer l'idée que Judas souffrait dans l'enfer les

tourments éternels. Il y songeait sans cesse et son trouble

croissait dans ses perpétuelles méditations, il en vint à penser

que le rachat de cette malheureuse âme intéressait la miséricorde

divine et qu'en dépit de la parole obscure de l'Évangile et de la

tradition de l'Église, l'homme de Kerioth devait être sauvé. Ses

doutes lui étaient insupportables; il voulut en être éclairci.

Une nuit, comme il ne pouvait dormir, il se leva et entra par la

sacristie dans l'église déserte où les lampes perpétuelles

brûlaient sous d'épaisses ténèbres. Là, s'étant prosterné au

pied du maître autel, il lit cette prière:

«Mon Dieu, Dieu de clémence et d'amour, s'il est vrai que tu as

reçu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est

vrai, comme je l'espère et le veux croire, que Judas Iscarioth

est assis à ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il

m'annonce lui-même le chef-d'oeuvre de ta miséricorde.

» Et toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles et que je vénère

parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de

nous laisser le ciel, bouc émissaire des traîtres et des infâmes,

à Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la

miséricorde et de l'amour!

Après avoir fait cette prière, le prêtre prosterné sentit deux

mains se poser sur sa tête comme celles de l'évêque le jour de

l'ordination. Le lendemain, il annonçait sa vocation

l'archevêque.--«Je suis lui dit-il, prêtre de la Miséricorde,

selon l'ordre de Judas, _secundnm ordinem Judas_.

Et, dès ce jour même, M. Oegger alla prêcher par le monde

l'évangile de la pitié infinie, au nom de Judas racheté. Son

apostolat s'enfonça dans la misère et dans la folie. M. Oegger

devint swedenborgien et mourut à Munich. C'est le dernier et le

plus doux des caînites.

*

* *

M. Aristide, qui est grand chasseur à tir et à courre, a sauv

une nitée de chardonnerets frais éclos dans un rosier, sous sa

fenêtre. Un chat grimpait dans le rosier. Il est bon, dans

l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats

sont faits pour détruire les souris ou pour recevoir du plomb

dans les côtes. M. Aristide prit son revolver et tira sur le

chat. On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvés et

leur ennemi puni. Mais il en est de ce coup de revolver comme de

toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand

on y regarde de trop près. Car, si l'on y réfléchit, ce chat,

qui était un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme

lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait

point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui. C'est

une illusion bien naturelle. Le coup de revolver lui apprit un

peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux

qui piaillent dans les rosiers. Quel être ne se croit pas la fin

de l'univers et n'agit pas comme s'il l'était? C'est la

condition même de la vie. Chacun de nous pense que le monde

aboutit à lui. Quand je parle de nous, je n'oublie pas les

bêtes. Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprême o

tendait la nature. Nos voisins, comme le revolver de

M. Aristide, ne manquent point de nous détromper un jour ou

l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un

microbe, un grain de sable.

*

* *

Tout ce qui ne vaut que par la nouveauté du tour et par un

certain goût d'art vieillit vite. La mode artiste passe comme

toutes les autres modes. Il en est des phrases affrétées et qui

veulent être neuves comme des robes qui sortent de chez les

grands couturiers: elles ne durent qu'une saison. A Rome, au

déclin de l'art, les statues des impératrices étaient coiffées

la dernière mode. Ces coiffures devenaient bientôt ridicules; il

fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de

marbre. Il conviendrait qu'un style peigné comme ces statues fût

recoiffés tous les ans. Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o

nous vivons très vite, les écoles littéraires ne subsistent que

peu d'années, et parfois que peu de mois. Je sais des jeunes

gens dont le style date déjà de deux ou trois générations, et

semble archaïque. C'est sans doute l'effet de ce progrès

merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les

sociétés étonnées. Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de

fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une écriture

artiste. Mais depuis le téléphone, la littérature, qui dépend

des moeurs, renouvelle ses formules avec une rapidit

décourageante. Nous dirons donc avec M. Ludovic Halévy que la

forme simple est la seule faite pour traverser paisiblement, non

pas les siècles ce qui est trop dire, mais les années.

La seule difficulté est de définir la forme simple, et il faut,

convenir que cette difficulté est grande.

La nature, telle du moins que nous pouvons la connaître et dans

les milieux appropriés à la vie, ne nous présente rien de simple,

et l'art ne peut prétendre à plus de simplicité que la nature.

Pourtant nous nous entendons assez bien, quand nous disons que

tel style est simple et que tel autre ne l'est pas.

Je dirai donc, que, s'il n'y a pas proprement de style simple, il

y a des styles qui paraissent simples, et que c'est précisément

ceux-là que semblent attachés la jeunesse et la durée. Il ne

reste plus qu'à rechercher d'où leur vient cette apparence

heureuse. Et l'on pensera sans doute qu'ils la doivent, non pas

à ce qu'ils sont moins riches que les autres en éléments divers,

mais bien à ce qu'ils forment un ensemble où toutes les parties

sont si bien fondues qu'on ne les distingue plus. Un bon style,

enfin, est comme ce rayon de lumière qui entre par ma fenêtre au

moment où j'écris et qui doit sa clarté pure à l'union intime des

sept couleurs dont il est composé. Le style simple est semblable

à la clarté blanche. Il est complexe mais il n'y parait pas. Ce

n'est là qu'une image, et l'on sait le peu que valent les images

quand ce n'est pas un poète qui les assemble. Mais j'ai voulu

donner à entendre que, dans le langage, la simplicité belle et

désirable n'est qu'une apparence et qu'elle résulte uniquement du

bon ordre et de l'économie souveraine des parties du discours.

*

* *

Ne pouvant concevoir la beauté indépendante du temps et de

l'espace, je ne commence à me plaire aux oeuvres de l'esprit

qu'au moment où j'en découvre les attaches avec la vie, et c'est

le point de jointure qui m'attire. Les grossières poteries

d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'_Iliade_ et je goûte mieux

la _Divine Comédie_ pour ce que je sais de la vie florentine au

xiiie siècle. C'est l'homme, et l'homme seulement, que je cherche

dans l'artiste. Le poème le plus beau est-il autre chose qu'une

relique? Goethe a dit une parole profonde: «Les seules oeuvres

durables sont des oeuvres de circonstance.» Mais il n'y a, à tout

prendre, que des oeuvres de circonstance, car toutes dépendent du

lieu et du moment où elles furent créées. On ne peut les

comprendre ni les aimer d'un amour intelligent, si l'on ne

connaît le lieu, le temps et les circonstances de leur origine.

C'est le fait d'une imbécillité orgueilleuse de croire qu'on a

produit une oeuvre qui se suffit à elle-même. La plus haute n'a

de prix que pour ses rapports avec la vie. Mieux je saisis ces

rapports, plus je m'intéresse à l'oeuvre.

*

* *

Le Jardin d'Épicure · 第 2 / 8 段