La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'

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Anatole France

Le Jardin D'Épicure

Nous avons peine à nous figurer l'état d'esprit d'un homme

d'autrefois qui croyait fermement que la terre était le centre du

monde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Il

sentait sous ses pieds s'agiter les damnés dans les flammes, et

peut-être avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la

fumée sulfureuse de l'enfer, s'échappant par quelque fissure de

rocher. En levant la tête, il contemplait les douze sphères,

celle des éléments, qui renferme l'air et le feu, puis les

sphères de la Lune, de Mercure, de Vénus, que visita Dante, le

vendredi saint de l'année 1300, puis celles du Soleil, de Mars,

de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel

les étoiles étaient suspendues comme des lampes. La pensée

prolongeant cette contemplation, il découvrait par delà, avec les

yeux de l'esprit, le neuvième ciel où des saints furent ravis, le

_primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'Empyrée, séjour des

bienheureux vers lequel, après la mort, deux anges vêtus de blanc

(il en avait la ferme espérance) porteraient comme un petit

enfant son âme lavée par le baptême et parfumée par l'huile des

derniers sacrements. En ce temps-là, Dieu n'avait pas d'autres

enfants que les hommes, et toute sa création était aménagée d'une

façon à la fois puérile et poétique, comme une immense

cathédrale. Ainsi conçu, l'univers était si simple, qu'on le

représentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement,

dans certaines grandes horloges machinées et peintes.

C'en est fait des douze cieux et des planètes sous lesquelles on

naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La voûte

solide du firmament est brisée. Notre oeil et notre pensée se

plongent dans les abîmes infinis du ciel. Au delà des planètes,

nous découvrons, non plus l'Empyrée des élus et des anges, mais

cent millions de soleils roulant, escortés de leur cortège

d'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette

infinité de mondes, notre soleil à nous n'est qu'une bulle de gaz

et la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite et

s'étonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient

de l'étoile polaire était en chemin depuis un demi-siècle et que

pourtant cette belle étoile est notre voisine et qu'elle est,

avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre

soleil. Il est des étoiles que nous voyons encore dans le champ

du télescope et qui sont peut-être éteintes depuis trois mille

ans.

Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en naît, il en meurt

sans cesse. Et la création, toujours imparfaite, se poursuit

dans d'incessantes métamorphoses. Les étoiles s'éteignent sans

que nous puissions dire si ces filles de lumière, en mourant

ainsi, ne commencent point comme planètes une existence féconde,

et si les planètes elles-mêmes ne se dissolvent pas pour

redevenir des étoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pas

plus de repos dans les espaces célestes que sur la terre, et que

la loi du travail et de l'effort régit l'infinité des mondes.

Il y a des étoiles qui se sont éteintes sous nos yeux, d'autres

vacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux,

qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'éternel que

l'éternel écoulement des choses.

Que la vie organique soit répandue dans tous les univers, c'est

ce dont il est difficile de douter, à moins pourtant que la vie

organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu

déplorablement dans la goutte de boue où nous sommes.

Mais on croira plutôt que la vie s'est produite sur les planètes

de notre système, soeurs de la terre et filles comme elle du

soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez

analogues à celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous

les formes animale et végétale. Un bolide nous est venu du ciel,

contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de grâce,

il faudrait que les anges, qui apportèrent à sainte Dorothée des

fleurs du Paradis, revinssent avec leurs célestes guirlandes.

Mars selon toute apparence est habitable pour des espèces d'êtres

comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est

probable qu'étant habitable, il est habité. Tenez pour assur

qu'on s'y entre-dévore à l'heure qu'il est.

L'unité de composition des étoiles est maintenant établie par

l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut penser que les

causes qui ont fait sortir la vie de notre nébuleuse l'engendrent

dans toutes les autres. Quand nous disons la vie, nous entendons

l'activité de la substance organisée, dans les conditions où nous

voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la

vie se produise aussi dans des milieux différents, à des

températures très hautes ou très basses, sous des formes

inconcevables. Il se peut même qu'elle se produise sous une

forme éthérée, tout près de nous, dans notre atmosphère, et que

nous soyons ainsi entourés d'anges, que nous ne pourrons jamais

connaître, parce que la connaissance suppose un rapport, et que

d'eux à nous il ne saurait en exister aucun.

Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints à des

milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un

globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un

insecte imperceptible, éclos dans un monde dont nous ne pouvons

concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-même, en

proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussière. Il

n'est pas absurde non plus de supposer que des siècles de pensée

et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute

dans un atome. Les choses en elles-mêmes ne sont ni grandes ni

petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l

une idée tout humaine. S'il était tout à coup réduit à la

dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs

proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce

changement. La polaire, renfermée avec nous dans la noisette,

mettrait, comme par le passé, cinquante ans à nous envoyer sa

lumière. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosée

de la même quantité de larmes et de sang qui l'abreuve

aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des

étoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesuré.

*

* *

Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un

péché. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il

montre combien elle est dangereuse. Il répète avec

l'_Ecclésiaste_: «Les bras de la femme sont semblables aux filets

des chasseurs, _laqueus venatorum_.» Il nous avertit de ne point

mettre notre espoir en elle: «Ne vous appuyez point sur un roseau

qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute

chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des

champs.» Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain:

«Toute malice est petite, comparée à la malice de la femme.

_Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_». Mais, par la

crainte qu'il en fait paraître, il la rend puissante et

redoutable.

Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir

fréquenté les mystiques. Il faut avoir coulé son enfance dans

une atmosphère religieuse. Il faut avoir suivi les retraites,

observé les pratiques du culte. Il faut avoir lu, à douze ans,

ces petits livres édifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux

âmes naïves. Il faut avoir su l'histoire de saint François de

Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou

l'apparition de l'abbesse de Vermont à ses filles. Cette abbesse

était morte en odeur de sainteté et les religieuses qui avaient

partagé ses travaux angéliques, la croyant au ciel, l'invoquaient

dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pâle, avec

des flammes attachées à sa robe: «Priez pour moi, leur dit-elle.

Du temps que j'étais vivante, joignant un jour mes mains pour la

prière, je songeai qu'elles étaient belles. Aujourd'hui, j'expie

cette mauvaise pensée dans les tourments du purgatoire.

Reconnaissez, mes filles, l'adorable bonté de Dieu, et priez pour

moi.» Il y a dans ces minces ouvrages de théologie enfantine

mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix à la puret

pour ne pas rendre en même temps la volupté infiniment précieuse.

En considération de leur beauté, l'Église fit d'Aspasie, de Laïs

et de Cléopâtre des démons, des dames de l'enfer. Quelle gloire!

Une sainte même n'y serait pas insensible. La femme la plus

modeste et la plus austère, qui ne veut ôter le repos à aucun

homme, voudrait pouvoir l'ôter à tous les hommes. Son orgueil

s'accommode des précautions que l'Église prend contre elle.

Quand le pauvre saint Antoine lui crie: «Va-t'en, bête!» cet

effroi la flatte. Elle est ravie d'être plus dangereuse qu'elle

ne l'eût soupçonné.

Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en

ce monde parfaites et armées. Vous fûtes humbles à votre

origine. Vos aïeules du temps du mammouth et du grand ours ne

pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez

sur nous. Vous étiez utiles alors, vous étiez nécessaires; vous

n'étiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux âges, et

pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous

ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux bêtes.

Pour faire de vous la terrible merveille que vous êtes

aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des

sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la

civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous

donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous êtes un

secret et vous êtes un péché. On rêve de vous et l'on se damne

pour vous. Vous inspirez le désir et la peur; la folie d'amour

est entrée dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous

incline à la piété. Vous avez bien raison d'aimer le

christianisme. Il a décuplé votre puissance. Connaissez-vous

saint Jérôme? A Rome et en Asie, vous lui fîtes une telle peur

qu'il alla vous fuir dans un affreux désert. Là, nourri de

racines crues et si brûlé par le soleil qu'il n'avait plus qu'une

peau noire et collée aux os, il vous retrouvait encore. Sa

solitude était pleine de vos images, plus belles encore que

vous-mêmes.

Car c'est une vérité trop éprouvée des ascètes que les rêves que

vous donnez sont plus séduisants, s'il est possible, que les

réalités que vous pouvez offrir. Jérôme repoussait avec une

égale horreur votre souvenir et votre présence. Mais il se

livrait en vain aux jeûnes et aux prières; vous emplissiez

d'illusions sa vie dont il vous avait chassées. Voilà la

puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi

grande sur un habitué du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de

votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez

quelque chose à ne plus être un péché.

Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour

vous. A votre place, je n'aimerais guère les physiologistes qui

sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent

que vous êtes malades quand nous vous croyons inspirées et qui

appellent prédominance des mouvements réflexes votre facult

sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on

parle de vous dans la Légende dorée: on vous y nomme blanche

colombe, lis de pureté, rose d'amour. Cela est plus agréable que

d'être appelée hystérique, hallucinée et cataleptique, comme on

vous appelle journellement depuis que la science a triomphé.

Enfin si j'étais de vous, j'aurais en aversion tous les

émancipateurs qui veulent faire de vous les égales de l'homme.

Ils vous poussent à déchoir. La belle affaire pour vous d'égaler

un avocat ou un pharmacien! Prenez garde: déjà vous avez

dépouillé quelques parcelles de votre mystère et de votre charme.

Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide

encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways

vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt

avec les vieux cultes.

*

* *

Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes

boivent, nécessairement, aveuglément, sous l'empire d'une force

irrésistible. Il est des êtres voués au jeu, comme il est des

êtres voués à l'amour. Qui donc a inventé l'histoire de ces deux

matelots possédés de la fureur du jeu? Ils firent naufrage et

n'échappèrent à la mort, après les plus terribles aventures,

qu'en sautant sur le dos d'une baleine. Aussitôt qu'ils y

furent, ils tirèrent de leur poche leurs dés et leurs cornets et

se mirent à jouer. Voilà une histoire plus vraie que la vérité.

Chaque joueur est un de ces matelots-là. Et certes, il y a dans

le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des

audacieux. Ce n'est pas une volupté médiocre que de tenter le

sort. Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de goûter en une

seconde des mois, des années, toute une vie de crainte et

d'espérance. Je n'avais pas dix ans quand M. Grépinet, mon

professeur de neuvième, nous lut en classe la fable de l'_Homme

et le Génie_. Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais

entendue hier. Un génie donne à un enfant un peloton de fil et

lui dit: «Ce fil est celui de tes jours. Prends-le. Quand tu

voudras que le temps s'écoule pour toi, tire le fil: tes jours se

passeront rapides ou lents selon que tu auras dévidé le peloton

vite ou longuement. Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu

resteras à la même heure de ton existence.» L'enfant prit le fil;

il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour épouser la

fiancée qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour

atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les

soucis, éviter les chagrins, les maladies venues avec l'âge,

enfin, hélas! pour achever une vieillesse importune. Il avait

vécu quatre mois et six jours depuis la visite du génie.

Eh bien! le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une

seconde les changements que la destinée ne produit d'ordinaire

qu'en beaucoup d'heures et même en beaucoup d'années, l'art de

ramasser en un seul instant les émotions éparses dans la lente

existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en

quelques minutes, enfin le peloton de fil du génie? Le jeu,

c'est un corps-à-corps avec le destin. C'est le combat de Jacob

avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable. On

joue de l'argent,--de l'argent, c'est-à-dire la possibilit

immédiate, infinie. Peut-être la carte qu'on va retourner, la

bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des

champs et de vastes bois, des châteaux élevant dans le ciel leurs

tourelles pointues. Oui, cette petite bille qui roule contient

en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont

les cheminées sculptées se reflètent dans la Loire; elle renferme

les trésors de l'art, les merveilles du goût, des bijoux

prodigieux, les plus beaux corps du monde, des âmes, même, qu'on

ne croyait pas vénales, toutes les décorations, tous les

honneurs, toute la grâce et toute la puissance de la terre. Que

dis-je? elle renferme mieux que cela; elle en renferme le rêve.

Et vous voulez qu'on ne joue pas? Si encore le jeu ne faisait

que donner des espérances infinies, s'il ne montrait que le

sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage. Mais

il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il

lui plaît, la misère et la honte; c'est pourquoi on l'adore.

L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions.

Il n'y a pas de volupté sans vertige. Le plaisir mêlé de peur

enivre. Et quoi de plus terrible que le jeu? Il donne, il

prend; ses raisons ne sont point nos raisons. Il est muet,

aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu.

C'est un dieu. Il a ses dévots et ses saints qui l'aiment pour

lui-même, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les

frappe. S'il les dépouille cruellement, ils en imputent la faute

à eux-mêmes, non à lui:

«J'ai mal joué», disent-ils.

Ils s'accusent et ne blasphèment pas.

*

* *

L'espèce humaine n'est pas susceptible d'un progrès indéfini. Il

a fallu pour qu'elle se développât que la terre fût dans de

certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point

stables. Il fut un temps où notre planète ne convenait pas

l'homme: elle était trop chaude et trop humide. Il viendra un

temps où elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et

trop sèche. Quand le soleil s'éteindra, ce qui ne peut manquer,

les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront

aussi dénués et stupides qu'étaient les premiers. Ils auront

oublié tous les arts et toutes les sciences, ils s'étendront

misérablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui

rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effacées

des villes où maintenant on pense, on aime, on souffre, on

espère. Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid;

et les sapins régneront seuls sur la terre glacée. Ces derniers

hommes, désespérés sans même le savoir, ne connaîtront rien de

nous, rien de notre génie, rien de notre amour, et pourtant ils

seront nos enfants nouveau-nés et le sang de notre sang. Un

faible reste de royale intelligence, hésitant dans leur crâne

épaissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les

ours multipliés autour de leurs cavernes. Peuples et tribus

auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les

routes, les jardins du vieux monde. Quelques familles à peine

subsisteront. Femmes, enfants, vieillards, engourdis pêle-mêle,

verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur

leur tête un soleil sombre où, comme sur un tison qui s'éteint,

courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige éblouissante

d'étoiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir,

travers l'air glacial. Voilà ce qu'ils verront; mais, dans leur

stupidité, ils ne sauront même pas qu'ils voient quelque chose.

Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour

dans le ciel ennemi le dernier souffle humain. Et la terre

continuera de rouler, emportant à travers les espaces silencieux

les cendres de l'humanité, les poèmes d'Homère et les augustes

débris des marbres grecs, attachés à ses flancs glacés. Et

aucune pensée ne s'élancera plus vers l'infini, du sein de ce

globe où l'âme a tant osé, au moins aucune pensée d'homme. Car

qui peut dire si alors une autre pensée ne prendra pas conscience

d'elle-même et si ce tombeau où nous dormirons tous ne sera pas

le berceau d'une âme nouvelle? De quelle âme, je ne sais. De

l'âme de l'insecte, peut-être. A côté de l'homme, malgr

l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis

ont déjà fait des merveilles. Il est vrai que les fourmis et les

abeilles veulent comme nous de la lumière et de la chaleur. Mais

il y a des invertébrés moins frileux. Qui connaît l'avenir

réservé à leur travail et à leur patience?

Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle

aura cessé de l'être pour nous? Qui sait s'ils ne prendront pas

un jour conscience d'eux et du monde? Qui sait si à leur tour

ils ne loueront pas Dieu?

*

* *

_A Lucien Muhlfeld._

Nous ne pouvons nous représenter avec exactitude ce qui n'existe

plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une rêverie.

Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde

reproduire d'une manière à peu près vraisemblable une scène du

temps de Louis-Philippe, on désespère qu'il nous rende jamais la

moindre idée d'un événement contemporain de saint Louis ou

d'Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles

armes et de vieux coffres. Les artistes d'autrefois ne

s'embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils prêtaient

aux héros de la légende ou de l'histoire le costume et la figure

de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement

leur âme et leur siècle. Un artiste peut-il mieux faire? Chacun

de leurs personnages était quelqu'un d'entre eux. Ces

personnages, animés de leur vie et de leur pensée, restent

jamais touchants. Ils portent à l'avenir témoignage de

sentiments éprouvés et d'émotion véritables. Des peintures

archéologiques ne témoignent que de la richesse de nos musées.

Si vous voulez goûter l'art vrai et ressentir devant un tableau

une impression large et profonde, regardez les fresques de

Ghirlandajo, à Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de

la Vierge_. Le vieux peintre nous montre la chambre de

l'accouchée. Anne, soulevée sur son lit, n'est ni belle ni

jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne ménagère.

Elle a rangé au chevet de son lit un pot de confitures et deux

grenades. Une servante, debout à la ruelle, lui présente un vase

sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de

cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite

Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la

ville, une jeune mère qui a voulu gracieusement offrir le sein

l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la

vie aux mêmes sources, en gardent le même goût et, par la force

de leur sang, s'aiment fraternellement. Près d'elle, une jeune

femme qui lut ressemble, ou plutôt une jeune fille, sa soeur

peut-être, richement vêtue, le front découvert et portant des

nattes sur les tempes comme Émilia Pia, étend les deux bras vers

le petit enfant, avec un geste charmant où se trahit l'éveil de

l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillées à la mode

de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une

servante qui porte sur la tête des pastèques et des raisins, et

cette figure d'une ample beauté, drapée à l'antique, ceinte d'une

écharpe flottante, apparaît dans cette scène domestique et pieuse

comme je ne sais quel rêve païen. Eh bien! dans cette chambre

tiède, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie

florentine et la fleur de la première Renaissance. Le fils de

l'orfèvre, le maître des premières heures, a dans sa peinture,

claire comme l'aube d'un jour d'été, révélé tout le secret de cet

âge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le

charme était si grand que ses contemporains eux-mêmes

s'écriaient: «Dieux bons! le bienheureux siècle!

L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle.

Sans lui, nous en douterions.

*

* *

L'ignorance est la condition nécessaire, je ne dis pas du

bonheur, mais de l'existence même. Si nous savions tout, nous ne

pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui

nous la rendent ou douce, ou du moins tolérable, naissent d'un

mensonge et se nourrissent d'illusions.

Si possédant, comme Dieu, la vérité, l'unique vérité, un homme la

laissait tomber de ses mains, le monde en serait anéanti sur le

coup et l'univers se dissiperait aussitôt comme une ombre. La

vérité divine, ainsi qu'un jugement dernier, le réduirait en

poudre.

*

* *

Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquiétude.

Une femme le trahit déjà seulement parce qu'elle vit et qu'elle

respire. Il redoute ces travaux de la vie intérieure, ces

mouvements divers de la chair et de l'âme qui font de cette femme

une créature distincte de lui-même, indépendante, instinctive,

douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle

fleurit d'elle-même comme une belle plante, sans qu'aucune

puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle

répand au monde de parfum dans ce moment agité qui est la

jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon

qu'_elle est_. C'est là ce qu'il ne saurait supporter

paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe.

Quel sujet d'inquiétude mortelle! Il veut toute cette chair. Il

la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.

La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on

prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalité. Mais,

quant à cette torture des sens, à cette hantise des apparitions

odieuses, à cette fureur imbécile et lamentable, à cette rage

physique, elle ne la connaît point ou ne la connaît guère. Son

sentiment, dans ce cas, est moins précis que le nôtre. Une sorte

d'imagination n'est pas très développée en elle, même dans

l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique,

le sens précis des figures. Un grand vague enveloppe ses

impressions, et toutes ses énergies restent tendues pour la

lutte. Jalouse, elle combat avec une opiniâtreté, mêlée de

violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce même

aiguillon qui nous déchire les entrailles l'excite à la course.

Dépossédée, elle lutte pour l'empire et pour la domination.

Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une

force chez la femme et la pousse aux entreprises. Elle en tire

moins de dégoût que d'audace.

Voyez l'Hermione de Racine. Sa jalousie ne s'exhale pas en

noires fumées; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de

ses tourments un poème plein d'images cruelles. Elle ne rêve

pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le rêve? qu'est-ce que la

jalousie sans l'obsession et sans une espèce de monomanie

furieuse? Hermione n'est pas jalouse. Elle s'occupe d'empêcher

un mariage. Elle veut l'empêcher à tout prix, et reprendre un

homme, rien de plus.

Et quand cet homme est tué pour elle, par elle, elle est étonnée;

elle est surtout attrapée. C'est un mariage manqué. Un homme

sa place se fut écrié: «Tant mieux! cette femme que j'aimais,

personne ne l'aura.

*

* *

Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira. Pourtant,

ce n'est point une mauvaise école pour un homme politique. Et

l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans

nos parlements. Ce qui fait le monde, c'est la femme. Elle y

est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle. Or

la femme est la grande éducatrice de l'homme; elle lui enseigne

les vertus charmantes, la politesse, la discrétion et cette

fierté qui craint d'être importune. Elle montre à quelques-uns

l'art de plaire, à tous l'art utile de ne pas déplaire. On

apprend d'elle que la société est plus complexe et d'une

ordonnance plus délicate qu'on ne l'imagine communément dans les

cafés politiques. Enfin on se pénètre près d'elle de cette idée

que les rêves du sentiment et les ombres de la foi sont

invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les

hommes.

*

* *

Le comique est vite douloureux quand il est humain. Est-ce que

don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer? Je goûte

beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante

désolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme

_Candide_, qui sont, à les bien prendre, des manuels d'indulgence

et de pitié, des bibles de bienveillance.

*

* *

L'art n'a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérit

aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la

demander à la littérature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que

le beau.

La Chloé du roman grec ne fut jamais une vraie bergère, et son

Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous

plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne

se souciait point d'étables ni de boucs. Il n'avait souci que de

poésie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir

des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans

les champs où ses lecteurs n'allaient point, car c'étaient de

vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de

féroces mosaïques ou derrière le comptoir sur lequel ils avaient

amassé de grandes richesses. Afin d'égayer ces vieillards

mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on

ne confondit point son Daphnis et sa Chloé avec les petits

polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav

des grandes villes, il prit soin de dire: «Ceux dont je vous

parle vivaient autrefois à Lesbos, et leur histoire fut peinte

dans un bois consacré aux Nymphes.» Il prenait l'utile précaution

que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant

de faire un conte, quand elles disent: «Au temps que Berthe

filait.» ou: «Quand les bêtes parlaient.

Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un

peu de l'expérience et de l'usage.

*

* *

Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des

femmes.

*

* *

Je ne crois pas que douze cents personnes assemblées pour

entendre une pièce de théâtre forment un concile inspiré par la

sagesse éternelle; mais le public, ce me semble, apporte

ordinairement au spectacle une naïveté de coeur et une sincérit

d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il éprouve.

Bien des gens à qui il est impossible de se faire une idée de ce

qu'ils ont lu sont en état de rendre un compte assez exact de ce

qu'ils ont vu représenté. Quand on lit un livre, on le lit comme

on veut, on en lit ou plutôt on y lit ce qu'on veut. Le livre

laisse tout à faire à l'imagination. Aussi les esprits rudes et

communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un pâle et froid

plaisir. Le théâtre au contraire fait tout voir et dispense de

rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre.

C'est aussi pourquoi il plaît médiocrement aux esprits rêveurs et

méditatifs. Ceux-là n'aiment les idées que pour le prolongement

qu'ils leur donnent et pour l'écho mélodieux qu'elles éveillent

en eux-mêmes. Ils n'ont que faire dans un théâtre et préfèrent

au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture.

Qu'est-ce qu'un livre? Une suite de petits signes. Rien de

plus. C'est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs

et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dépendra

de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glacé. Je

dirai, si vous préférez, que chaque mot d'un livre est un doigt

mystérieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la

corde d'une harpe et éveille ainsi une note dans notre âme

sonore. En vain la main de l'artiste sera inspirée et savante.

Le son qu'elle rendra dépend de la qualité de nos cordes intimes.

Il n'en est pas tout à fait de même du théâtre. Les petits

signes noirs y sont remplacés par des images vivantes. Aux fins

caractères d'imprimerie qui laissent tant à deviner sont

substitués des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni

de mystérieux. Le tout est exactement déterminé. Il en résulte

que les impressions reçues par les spectateurs sont aussi peu

dissemblables que possible, en égard à la fatale diversité des

sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les

représentations (que des querelles littéraires ou politiques ne

troublent point), une véritable sympathie s'établir entre tous

les assistants. Si l'on considère, d'ailleurs, que le théâtre

est l'art qui s'éloigne le moins de la vie, on reconnaîtra qu'il

est le plus facile à comprendre et à sentir et l'on en conclura

que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se

trompe le moins.

*

* *

Que la mort nous fasse périr tout entiers, je n'y contredis

point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la

craindre:

Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.

Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez

bien sûrs que nous nous retrouverons au delà du tombeau tels

absolument que nous étions sur la terre. Nous en serons sans

doute fort penauds. Cette idée est de nature à nous gâter par

avance le paradis et l'enfer.

Elle nous ôte toute espérance, car ce que nous souhaitons le

plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela

nous est bien défendu.

*

* *

Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes à ajouter au

livre de la vie_, et qui est signé Gerhard d'Amyntor, livre assez

vrai et par conséquent assez triste, où l'on voit décrite la

condition ordinaire des femmes. «C'est dans les soucis

quotidiens que la mère de famille perd sa fraîcheur et sa force

et se consume jusqu'à la moelle de ses os. L'éternel retour de

la question: «Que faut-il faire cuire aujourd'hui?» l'incessante

nécessité de balayer le plancher, de battre, de brosser les

habits, d'épousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la

chute constante finit par ronger lentement, mais sûrement,

l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de

cuisine que, par une magie vulgaire, la petite créature blanche

et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et

douloureuse. Sur l'autel fumeux où mijote le pot-au-feu, sont

sacrifiées jeunesse, liberté, beauté, joie.» Ainsi s'exprime

peu près Gerhard d'Amyntor.

Tel est le sort, en effet, de l'immense majorité des femmes.

L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on

recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pénible, on reconnaît

qu'il n'en peut être autrement sur une planète où les choses

indispensables à la vie sont rares, d'une production difficile ou

d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui

dépendent de la figure même de la terre, de sa constitution, de

sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et

nécessaires. Le travail, avec quelque équité qu'on le puisse

répartir, pèsera toujours sur la plupart des hommes et sur la

plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de

développer leur beauté et leur intelligence dans des conditions

esthétiques. La faute en est à la nature. Cependant, que

devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa

grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes

ont faim. Il est probable qu'au XX° siècle comme au XIX° elles

feront la cuisine, à moins que le socialisme ne ramène l'âge o

les chasseurs dévoraient leur proie encore chaude et où Vénus

dans les forêts unissait les amants. Alors la femme était libre.

Je vais vous dire: Si j'avais créé l'homme et la femme, je les

aurais formés sur un type très différent de celui qui a prévalu

et qui est celui des mammifères supérieurs. J'aurais fait les

hommes et les femmes, non point à la ressemblance des grands

singes comme ils sont en effet, mais à l'image des insectes qui,

après avoir vécu chenilles, se transforment en papillons et

n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'être

beaux. J'aurais mis la jeunesse à la fin de l'existence humaine.

Certains insectes ont, dans leur dernière métamorphose, des ailes

et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous cette forme épurée que

pour aimer une heure et mourir.

Si j'étais un dieu, ou plutôt un démiurge,--car la philosophie

alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutôt

l'affaire du démiurge, ou simplement de quelque démon

constructeur,--si donc j'étais démiurge ou démon, ce sont ces

insectes que j'aurais pris pour modèles de l'homme. J'aurais

voulu que, comme eux, l'homme accomplît d'abord, à l'état de

larve, les travaux dégoûtants par lesquels il se nourrit. En

cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait

point avili l'amour. Puis j'aurais fait en sorte que, dans une

transformation dernière, l'homme et la femme, déployant des ailes

étincelantes, vécussent de rosée et de désir et mourussent dans

un baiser. J'aurais de la sorte donné à leur existence mortelle

l'amour en récompense et pour couronne. Et cela aurait été mieux

ainsi. Mais je n'ai pas créé le monde, et le démiurge qui s'en

est chargé n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il

ait consulté les philosophes et les gens d'esprit.

*

* *

C'est une grande erreur de croire que les vérités scientifiques

diffèrent essentiellement des vérités vulgaires. Elles n'en

diffèrent que par l'étendue et la précision. Au point de vue

pratique, c'est là une différence considérable. Mais il ne faut

pas oublier que l'observation du savant s'arrête à l'apparence et

au phénomène, sans jamais pouvoir pénétrer la substance ni rien

savoir de la véritable nature des choses. Un oeil armé du

microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que

les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie

les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est

impossible de modifier en rien le caractère essentiel de ces

rapports. Il voit comment se produisent certains phénomènes qui

nous échappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'à nous,

de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale à la science, c'est s'exposer à de cruels

mécomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre

était le centre de la création. Nous savons aujourd'hui qu'elle

n'est qu'une goutte figée du soleil. Nous savons quels gaz

brûlent à la surface des plus lointaines étoiles. Nous savons

que l'univers, dans lequel nous sommes une poussière errante,

enfante et dévore dans un perpétuel travail; nous savons qu'il

naît sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre

morale a-t-elle été changée par de si prodigieuses découvertes?

Les mères en ont-elles mieux ou moins bien aimé leurs petits

enfants? En sentons-nous plus ou moins la beauté des femmes? Le

coeur en bat-il autrement dans la poitrine des héros? Non! non!

que la terre soit grande ou petite, il n'importe à l'homme. Elle

est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La

souffrance et l'amour, voilà les deux sources jumelles de son

inépuisable beauté. La souffrance! quelle divine méconnue!

Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui

donne du prix à la vie; nous lui devons la pitié, nous lui devons

le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n'est

qu'un grain de sable dans le désert infini des mondes. Mais, si

l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout

le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n'est

rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni génie. Qu'est-ce que

le génie, sinon l'art de charmer la souffrance? C'est sur le

sentiment seul que la morale repose naturellement. De très

grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres espérances.

Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rêve d'une morale

scientifique. Il avait dans la science une confiance à peu près

illimitée. Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle

perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse

nous diviniser. A vrai dire, je n'en ai guère l'envie. Je ne

sens pas en moi l'étoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma

faiblesse m'est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma

raison d'être.

*

* *

Il y a une petite toile de Jean Béraud qui m'intéresse

étrangement. C'est la _salle Graffard_; une réunion publique o

l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La

scène sans doute tourne au comique. Mais combien ce comique est

profond et vrai! Combien il est mélancolique! Il y a dans cet

étonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre à elle

seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de

doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crâne, sans

épaules, qui siège au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art

sans doute, et un homme à idées, maladif et sans instincts,

l'ascète du prolétariat, le saint de l'atelier, chaste et

fanatique comme les saints de l'Église, aux premiers âges.

Certes, celui-là est un apôtre et on sent à le voir qu'une

religion nouvelle est née dans le peuple.

*

* *

Un géologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert,

sir Charles Lyell, a établi, il y a quarante ans environ, ce

qu'on nomme la théorie des causes actuelles. Il a démontré que

les changements survenus dans le cours des âges sur la face de la

terre n'étaient pas dus, comme on le croyait, à des cataclysmes

soudains, qu'ils étaient l'effet de causes insensibles et lentes

qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui. À le suivre, on

voit que ces grands changements, dont les vestiges étonnent, ne

semblent si terribles que par le raccourci des âges et qu'en

réalité ils s'accomplirent très doucement. C'est sans fureur que

les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans

les plaines, couvertes autrefois de fougères arborescentes.

Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux,

sans que nous puissions même nous en apercevoir. Là, enfin, o

Cuvier voyait d'épouvantables bouleversements, Charles Lyell nous

montre la lenteur clémente des forces naturelles. On sent

combien cette théorie des causes actuelles serait bienfaisante si

on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en

tirer des règles de conduite. L'esprit conservateur et l'esprit

révolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.

Persuadé qu'ils restent insensibles quand ils s'opèrent d'une

manière continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux

changements nécessaires, de peur d'accumuler des forces

destructives à l'endroit même où il aurait placé l'obstacle. Et

le révolutionnaire, de son côté, renoncerait à solliciter

imprudemment des énergies qu'il saurait être toujours actives.

Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la théorie morale

des causes actuelles pénétrait dans la conscience de l'humanité,

elle transformerait tous les peuples de la terre en une

république de sages. La seule difficulté est de l'y introduire,

et il faut convenir qu'elle est grande.

*

* *

Je viens de lire un livre dans lequel un poète philosophe nous

montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiosité.

Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur

la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer,

souffrir, comme on se prend à les aimer et comme on est content

de souffrir avec eux! Comme on sent bien que là seulement est la

véritable joie! Elle est dans la souffrance comme le baume est

dans la blessure de l'arbre généreux. Ils ont tué la passion, et

du même coup ils ont tout tué, joie et douleur, souffrance et

volupté, bien, mal, beauté, tout enfin et surtout la vertu. Ils

sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut

que par l'effort. Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne

l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?

Ce livre fait beaucoup pour me rendre chère par réflexion cette

condition d'homme qui cependant est dure, pour me réconcilier

avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin à l'estime de

mes semblables et à la grande sympathie humaine. Ce livre a cela

d'excellent qu'il fait aimer la réalité et met en garde contre

l'esprit de chimère et d'illusion. En nous montrant des êtres

exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes

bienheureux ne nous égalent pas et que ce serait une grande folie

que de quitter (à supposer que cela fût possible) notre condition

pour la leur.

Oh! le misérable bonheur que celui-là! N'ayant plus de

passions, ils n'ont pas d'art. Et comment auraient-ils des

poètes? Ils ne sauraient goûter ni la muse épique qui s'inspire

des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit

en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent

plus imaginer les Didon et les Phèdre, les malheureux! ils ne

voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous

les myrtes immortels.

Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui

divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas Virgile, et on les

dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul

beau vers a fait plus de bien au monde que tous les

chefs-d'oeuvre de la métallurgie.

Inexorable progrès! ce peuple d'ingénieurs n'a plus ni passions,

ni poésie, ni amour. Hélas! comment sauraient-ils aimer,

puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur.

Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de détresse?

«Qu'un Dieu serait misérable à ma place! s'écrie, dans un élan

d'amour, le héros d'un poète anglais. Un dieu, ma bien-aimée, ne

pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi!

Pardonnons à la douleur et sachons bien qu'il est impossible

d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possédons en

cette vie humaine, si douce et si amère, si mauvaise et si bonne,

à la fois idéale et réelle, et qui contient toutes choses et

concilie tous les contrastes. Là est notre jardin, qu'il faut

bêcher avec zèle.

*

* *

C'est la force et la bonté des religions d'enseigner à l'homme sa

raison d'être et ses fins dernières. Quand on a repoussé les

dogmes de la théologie morale, comme nous l'avons fait presque

tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne

reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et

ce qu'on y est venu faire.

Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses

puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne

pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est

là, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'être qu'est

la racine de notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique

et le mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur des

méchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore

supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on

y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères;

il a pour agréables les injustices et les violences de ses

ennemis; ses fautes même et ses crimes ne lui ôtent pas

l'espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la foi

est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur

signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries

odieuses et des farces sinistres.

*

* *

Il y a toujours un moment où la curiosité devient un péché, et le

diable s'est toujours mis du côté des savants.

*

* *

Me trouvant à Saint-Lô, il y a une dizaine d'années, je

rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse,

un prêtre instruit et éloquent avec lequel je pris plaisir

causer.

Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous eûmes sur de

graves sujets des entretiens où il montrait à la fois la

subtilité pénétrante de son esprit et la divine candeur de son

âme. C'était un sage et c'était un saint. Grand casuiste et

grand théologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de

charme que rien, dans cette petite ville, ne m'était si cher que

de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le

regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'était un

monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors, agité d'une sorte

de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un

sac. Sur son front des boucles blondes de cheveux, en révélant

sa jeunesse, le rendaient plus épouvantable encore. Mais enfin,

ayant excité mon courage à le voir en face, je pris à sa laideur

une sorte d'intérêt puissant. Je la contemplais et je la

méditais. Tandis que ses lèvres découvraient dans un sourire

séraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui

cherchaient le ciel, roulaient entre des paupières sanglantes, je

l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un être si

merveilleusement préservé, par la déformation parfaite de son

corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des

tentations que la nuit apporte dans ses ombres. Je l'estimais

heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous

descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la

grâce, ce prêtre s'arrêta tout à coup, posa lourdement sa main

sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:

--Je l'affirme, je le sais: la chasteté est une vertu qui ne peut

être gardée sans un secours spécial de Dieu.

Cette parole me découvrit l'abîme insondable des péchés de la

chair. Quel juste n'est point tenté si celui-là qui n'avait de

corps, ce semble, que pour la souffrance et le dégoût, sentait

aussi les aiguillons du désir?

*

* *

Les personnes très pieuses ou très artistes mettent dans la

religion ou dans l'art un sensualisme raffiné. Or, on n'est pas

sensuel sans être un peu fétichiste. Le poète a le fétichisme

des mots et des sons. Il prête des vertus merveilleuses

certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dévots,

croire à l'efficacité des formules consacrées.

Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit.

Et, pour un poète blanchi dans la poétique, faire des vers, c'est

accomplir les rites sacrés. Cet état d'esprit est

essentiellement conservateur, et il ne faut point s'étonner de

l'intolérance qui en est le naturel effet.

Le Jardin d'Épicure · 第 1 / 8 段