Depuis un mois, Antoinette, la fille dernière de la douairière, ne
quittait plus René Baïta. On les vit ensemble monter à cheval, manger
des gâteaux chez le pâtissier Foulon, courir aux régates où le jeune
homme fit merveille, accoutumé aux jeux plus difficiles de l’océan
Indien. Ils furent se promener dans l’île aux Oiseaux. Cela ne
ressemblait plus à un flirt de vacances, mais à quelque chose de plus
grave et de plus sain.
--Avais-tu prévu ce qui se présente, en amenant chez moi tes deux amis?
demanda madame de Grégange à son frère.
--Si je l’avais prévu, je te l’aurais dit, répondit Frédéric.
Il ajouta sereinement:
--René Baïta est d’une bonne espèce. Il fera bien tes petits-enfants.
La vieille dame crut étouffer. Elle était emplie d’indulgence, mais
empoisonnée par le snobisme. De la morue aux vins et des vins au Gotha,
elle se tenait sur sa plate-forme et le prenait pour un pavois. L’idée
d’y mettre un marchepied, et que des coloniaux s’y guindent, lui
paraissait extravagante. Elle le dit.
--Les ...--ici, le nom d’une noble famille de leurs amis--n’ont pas eu à
se plaindre de la Martinique, répliqua son frère pour la rassurer.
Elle cria, car elle était sourde:
--Passe le fils, mais la mère!... Madame Baïta, c’est une jongleuse.
Elle s’expliqua:
--Hier, sur la plage, je l’ai vue debout, les pieds écartés, la tête en
arrière, entourée d’un ovale magique. Cela montait, descendait,
tournait: une auréole verticale! C’étaient des œufs, mon ami, des
œufs... cinq ou six; elle jonglait! Croirais-tu qu’elle les à
tranquillement laissé tomber sur le sable, sans en casser un! C’était
monstrueux! Des enfants riaient, elle avait le visage échauffé: on eût
dit une bacchante!...
Il voulut l’interrompre, elle cria plus fort:
--Ce n’est pas tout, laisse-moi parler: elle a saisi l’un des enfants,
un moucheron d’un an, et s’est mise à le faire sauter...
--Elle avait donc une poêle? bouffonna l’incorrigible Frédéric.
--Non, elle n’avait pas une poêle, glapit la comtesse. Je ne dis pas
qu’elle soit une sorcière. Elle le faisait sauter vivant, comme un
ballonnet. A la fin, prise de délire, elle commença de l’embrasser un
peu partout, à le couvrir de gros baisers sonores qui ont fini sur son
derrière!
Elle avala sa camomille et, pour que Lafourcade se tût, elle battait
l’air de sa main gauche, dans le geste connu d’imposer le silence.
Désaltérée, elle recommença:
--C’est extravagant. Je suis tout à fait effrayée. Imagine-la dans l’une
de mes réceptions, se mettre à jongler avec mes saxes ou saisir la
petite de Ségur qui a justement un an, la faire sauter, et l’embrasser
sur son derrière! Ce sont des mœurs pour négrillons...
Elle étouffait, son frère, enfin, put lui parler:
--La petite de Ségur n’a pas l’âge de vous faire visite. Tout cela n’est
pas grave. A la Réunion, on à beaucoup de temps. Emma apprenait des
tours pour la joie de son fils. Comme elle est adroite...
La douairière respira.
--Elle est adroite, tant mieux! Au moins, elle ne cassera pas mes saxes!
Tu as eu une idée bien extraordinaire: si ce mariage se fait, ma fille
aura une belle-mère jongleuse!
--Son aïeul était morutier, répondit placidement Lafourcade.
Elle allait, derechef, s’égosiller, il lui prit les mains avec
gentillesse:
--Ma sœur, dit-il, les colonies ont du bon. Elles enseignent comme les
voyages. Si tu m’avais suivi, tu saurais que ni le Faubourg ni les
Chartrons ne sont le centre de l’univers. J’aime mieux, pour ma nièce,
un mari comme le fils de ma créole, que...
--Que comme le mien, dit-elle d’un ton subitement radouci. D’accord. Mon
fils, le comte, est un crétin.
Elle se tut quelques secondes et puis:
--Ma pauvre bru est charmante. Mais qu’y faire?
Par ce «mais qu’y faire?», la bonne dame exprimait la solidité de ses
principes, sa conviction des mariages indissolubles, l’idée formelle
qu’une épouse, en aucun cas, ne peut se permettre une diversion. Pour
être comtesse, mademoiselle Léopoldine Demolin, fille d’un notaire de
Bordeaux, avait joint ses millions à ceux de Malouin de Grégange: mais
qu’y faire? Sa belle-mère gardait le mérite de l’avoir prévenue à
l’époque des fiançailles:
--Mon fils vous plaît? La drôle d’idée: c’est un crétin!
Obstinée et frivole, elle tenait à cette appellation imprécise. Elle y
mettait ses déceptions maternelles, amoindries par un égoïsme charmant
et s’évitait de geindre par la désinvolture.
* * * * *
Malouin n’était pas un crétin mais l’un de ces demi-fous non dépistés
comme il en circule à foison. Cela lui donnait une sécheresse
insupportable. Rompu aux usages du monde, comme un spadassin aux
perfides roueries de l’escrime, il parlait avec une dureté polie,
sinueuse, en fixant sur l’adversaire des yeux noirs, reluisants, pareils
à des parcelles d’anthracite. Une voix flûtée sortait de sa bouche, en
paroles soudain insensées. Une cousine ayant eu le malheur de perdre une
mère chérie, il lui proposa, le jour même, la consolation d’aller manger
une bécasse au Chapon fin. Sur son refus de l’accompagner, il colporta
qu’elle se complaisait dans la douleur; un garde-chasse tué par les
braconniers, il expédia mille francs à la veuve et, pour l’égayer, une
robe vert-pomme. On n’en finirait pas de citer de ses traits; parfois il
décidait de ne se nourrir que deux fois dans la semaine pour se donner
la joie d’être affamé, ou bien de se faire arracher une dent sans
cocaïne dans l’espoir d’une douleur exquise, ou encore--mais ce fut au
lycée--de mordre un camarade à l’oreille. L’année suivante, le proviseur
rapporta, en termes sybillins, qu’il lisait en cachette _Justine ou les
Malheurs de la vertu_. Madame de Grégange, ingénue, confondit ce titre
du marquis de Sade avec les _Malheurs de Sophie_; elle fut honteuse
qu’un garçon de seize ans s’attardât encore aux livres de la
bibliothèque rose. Elle le lui dit, cependant qu’il ricanait, en
sautillant avec grâce, sur ses longs pieds. Exaspérée, elle l’appela
crétin et, pour toute la vie, s’en tint là. Elle n’en démordait point
depuis vingt ans, étonnée seulement qu’il se fût lancé dans les affaires
et qu’il y gagnât de l’argent.
Sa cruauté apparaissait dans les contrats. Il exigea de prévoir, en sa
faveur, une indemnité au cas de maladie d’un ingénieur qu’il
commanditait.
--C’est juste, affirma-t-il, je le paie pour être bien portant.
Les expériences étant périlleuses, il spécifia que, l’homme disparu par
accident, sa veuve n’aurait droit à aucune rente et même devrait des
reliquats.
--Pourquoi, lui dit celui qu’il exploitait, pourquoi prévoir ma
disparition et non la vôtre?
Malouin répondit:
--Je ne serai jamais mort, puisque mon argent sera là!
Il insista avec la sécheresse de l’idée fixe et démontra que les
commanditaires sont immortels.
--Mon neveu, professait Lafourcade, finira dans une malle, coupé en
morceaux par un pauvre diable désespéré.
Aussi, se gardait-il de protester quand sa mère criait: «C’est un
crétin.» Il rétorquait tout bas: «C’est un salaud!».
* * * * *
Il le vit venir avec sa femme. Elle était joyeuse et riait en montrant
des petites dents d’animal.
--Les femelles sont extravagantes, se dit l’oncle. Celle-ci semble
satisfaite et elle appartient à Malouin... Fichtre!
Il devinait avec dégoût les tares de ce fou distingué. La belle humeur
de la petite comtesse l’ébaubissait.
Elle offrait aux yeux ses jambes longues, musclées, libres au-dessus des
genoux, son corps de jeune garçon et, sous le sweater, les oranges de sa
poitrine agréable.
Elle sourit à une arrivée... Frédéric se retourna. Vers la porte, Emma
Baïta apparut, sculptée dans un châle multicolore des Indes.
Elle avançait sans hâte, avec la majesté un peu lourde, mais toujours
ailée, d’une frégate. L’ambre de ses beaux bras portait la dorure des
tropiques et, dans les bracelets criards, ils semblaient des serpents
apprivoisés. Des roses s’épanouissaient à sa ceinture comme à la chaleur
des climats.
* * * * *
On ne vit plus dans le salon que cette reine charmante et barbare.