DEUX FOIS VINGT ANS

I

Le soleil, vers quatre heures trente du matin, atteignit de sa première

flèche, comme un tireur un gibier magnifique, le corps d’Emma Baïta que

déjà tant de soleils lointains avaient doré. La chair, chaude encore de

sommeil, s’irradia dans l’ombre plus légère. La dormeuse gémit doucement

et, davantage, s’étendit. Soudain, sous le crêpe de Chine, la créole fut

baignée dans la clarté du jour nouveau, le quatorze mille six cent

vingt-cinquième de sa vie.

Ses aurores, elle ne les comptait plus depuis vingt ans qu’elle était

veuve. Là-bas, sur l’océan Indien, les printemps de la Réunion, les

inépuisables étés, les hivers tumultueux, avaient élaboré la force de

son fils... Ce jeune arbre, avoir fourni sa sève lui suffisait.

Dans la chambre, autour d’elle, écrasant les meubles basques,--rustiques

sédentaires, dont la mode aujourd’hui envahit le pays landais,--deux

vastes malles régnaient, comme des fruits d’outre-mer parmi des pommes

de pin; sur ces armoires voyageuses, des noms colorés, emplis de

prestige et de chaleur, flamboyaient: Suez, Aden, Mahé, Messine,

Alexandrie, Saint-Denis d’Afrique... Ce port, Emma Baïta et son fils en

étaient partis, voilà quatre mois, pour la France. M. Frédéric

Lafourcade les escortait.

* * * * *

Original solide, aujourd’hui vieillissant, Frédéric Lafourcade était

issu de la Gironde. Ses arrière-parents récoltèrent, non des grappes,

mais des huiles de poisson. Ils y perdirent maints bateaux et

affermirent leur fortune après de longs combats sur les eaux sinistres

de Terre-Neuve. Leur fils épousa l’héritière d’une famille de ce quai

des Chartrons dont les caves sont des forteresses. Bordeaux--qui ne le

sait?--ressemble aux villes des Indes: elle a des castes. Sur

l’étiquette des grands crus, la «mise en bouteille au château» tient

lieu de blason. Le vin rouge remplace le sang bleu. Cependant, vers

1885, une petite enfant de la morue et du cep trouva plaisir à devenir

comtesse de Grégange. Elle sortit ainsi de la noblesse du bouchon... En

1923, son mari lui fut enlevé par la vieillesse. Aujourd’hui douairière,

consolée par ses trois enfants de vivre en garçon, c’est chez elle, en

sa large villa d’Arcachon, que Frédéric, son frère, amenait les Baïta en

villégiature.

Ce Lafourcade, qui revenait ainsi à l’improviste et rapportait les gens

des îles comme des oiseaux, avait un jour, sous le président Loubet,

jugé la France inhabitable. Il fut aux Indes, comme autrefois le

Malvoisie; à Java, dont les tigres lui parurent opprimés par les

Hollandais; à Madagascar qui lui déplut parce que les chevaux y

grandissent mal, sur un sol inapte à solidifier leur squelette. Il y

prit les fièvres. Alors, sur le conseil d’un magistrat, il s’embarqua

pour la Réunion. Là, jaillissent des eaux bienfaisantes aux environs de

Jalassy, espèce de Vichy des Tropiques. Frédéric s’y guérit grâce à un

jeune docteur, originaire de Bayonne, le mari d’Emma Baïta.

Elle était dans l’épanouissement de la jeunesse; la clarté de ses

regards, sa chevelure bleu de nuit, ses pieds cambrés, la souplesse

balancée d’un corps svelte et rond, ne la poussaient ni à l’orgueil ni à

la faiblesse. Elle souriait à tous, cette créole, même aux nègres, et

faisait la vie enchantée. Sans vaine pensée, M. Lafourcade, auprès d’une

femme honnête, se trouva bien. Il cultiva le tabac, le cacao, la muscade

et se spécialisa dans la vanille. Ainsi, par la vertu des épices, se

multiplièrent les richesses acquises dans l’huile et dans le vin.

Ramon Baïta mourut bientôt, sur une pirogue, le jour d’un raz de marée,

sans avoir pu recommander à son ami le fils dont il l’avait fait le

parrain.

Lafourcade se donna la mission qu’il n’avait point reçue. Pendant vingt

années--aidé dans cette sagesse sans abstinence par des métisses

chaleureuses et plus fragiles que la créole--il resta le voisin attentif

de l’inconsolable amoureuse, dirigea les études de l’enfant et, de son

mieux, en fit un homme. Quand, tous les trois, ils débarquèrent à

Marseille, et qu’elle le sut, la comtesse se demanda si son frère ne

s’était pas affublé d’une épouse de la main gauche? Quand Emma Baïta lui

fut présentée, elle cessa de se le demander.

Il y avait sur cette femme une extraordinaire sagesse; sa douleur,

assouplie par la quarantaine, ne déclinait pas la gaîté; elle riait

souvent, d’un rire égal et doux, à son fils, à ses amis, à ses hôtes,

mais on la sentait à côté de la vie, immobile sur le passé, comme un

insecte ébloui qui s’obstine à la marge blanche d’un texte.

* * * * *

Emma Baïta reposait. Maintenant, le pâle soleil de l’ouest envahissait

la chambre de vibrations. Par la fenêtre ouverte, on aurait pu le voir

illuminer les bancs sableux où les huîtres ont leur métropole. Un goût

de sel, d’iode, de résine, nageait dans le vent sans couleur.

Inconsciente parmi ce délice, la dormeuse se retourna. Étiré entre les

doigts longs, durs, crispés, son voile, fatigué par la nuit, n’était

plus un voile: hors de lui--allongée,--elle surgissait, solitaire, mais

nue, inutile beauté.

Deux fois vingt ans · 第 15 / 42 题