III

Octobre vint, le mois aimable d’Arcachon. On n’y redoute plus ce jaune

pollen des genêts qui, vers avril, saupoudre les maisons et les jardins;

les pins ont fini de crier sur leurs sables la sécheresse des étés; les

pluies tièdes n’encagent pas encore les sédentaires dans leurs villas;

du fond d’un ciel verdi, aérien, mais propre et soigné comme les gazons

de l’Angleterre, on voit apparaître les premiers voyageurs ailés qui,

pendant des semaines, feront du vaste golfe amer une ville élue des

oiseaux. Enfin, les étrangers s’éloignent: délivrée d’être une banlieue,

toute une contrée sablonneuse--si bien faite pour la solitude qu’on ne

l’y sent pas--redevient dans son délaisser le refuge chéri du

recueillement. Ce qu’on guérit le mieux autour de ces dunes, ce ne sont

point les blessures du poumon, mais celles des fièvres de l’esprit.

Quelquefois, au contraire, elles s’y exaltent, s’y allument comme ces

incendies qui galopent soudain aux cimes forestières, plus rapides que

les chevaux.

Habituée aux chaleureuses agressions de son île, Emma Baïta ne

connaissait pas encore les attaques larvées de ce pays insinueux.

* * * * *

Auprès d’elle, sur la plage exiguë des Abatilles, la femme de Malouin

était couchée. Ensemble venues d’Arcachon, la légère comtesse au volant,

et surgies maintenant des faciles robes de sport qu’on rattache en

quelques pressions, on eût dit deux perles perdues sur la peau jaune

d’une lionne. Devant la mer descendante, se dessinaient, le sable à

peine séché, les empreintes d’un petit escadron de chasse à courre.

Elles s’allongeaient jusqu’à lui-même; on le voyait diminuer vers les

maisons qui, du Moulleau, regardent l’entrée de l’Océan. On entendait

encore la voix des chiens. Il disparut devant la villa du duc Decazes,

voisine de celle qu’illustra Gabriele d’Annunzio et remonta vers les

pinèdes. L’espace redevint désert. Il n’y eut plus que les deux femmes,

rafraîchies par une caresse de brise. Elle éparpillait les dernières

feuilles blanches du rallye.

--Faut pas pleurer, dit Emma Baïta, doucement.

La petite comtesse, allongée à plat ventre, dans un maillot sans jupe,

le menton sur les paumes, les coudes enfoncés dans le sable mou, agitait

ses belles jambes nues; ainsi elle levait, avec ingénuité, vers le ciel,

et comme des mains, ses pieds dépourvus de sandales.

--Je ne pleure pas, répondit-elle.

Mais sa nervosité grandissait. Elle s’agita. Dans sa souplesse, elle

heurta, sans y prendre garde, du double marteau de ses talons, l’étroite

croupe emprisonnée d’où partaient ses cuisses radieuses. Emma ne voyait

que ses yeux. Elle sourit avec bonté.

--En France, on n’appelle pas cela pleurer? Nous sommes plus simples à

la Réunion!

Poldi se retourna, s’assit sur les mollets; face au soleil, les larmes

prirent de l’importance et, du coup, ne se gênèrent plus; ce fut un gros

chagrin qui creva en sanglots de petite fille. Cependant l’expression de

la bouche n’en pouvait mais: elle gardait une gaîté frivole,

attendrissante, gentiment comique, derrière cette peine sans douleur,

cette fatigue d’enfant un peu corrigée qui se plaint par principe, avant

de se précipiter aux jeux. Près d’elle, le grand visage doux de madame

Baïta prenait un relief pathétique, du seul fait de sa présence, de tout

ce qu’un long renoncement au bonheur, depuis tant de jours perdus, y

avait inscrit d’abdiqué; de ce que la vie sculpte, chaque soir et chaque

matin, sur une femme, sans la toucher, rien qu’en passant...

La belle veuve sourit; sa main caressante attira la tête légère qui

pleurait:

--Vous n’êtes pas heureuse...

--Très malheureuse, affirma Poldi, hoquetante.

Emma sourit un peu plus, à son insu:

--Faut pas exagérer, murmura-t-elle.

Léopoldine, crispée, s’agrafait maintenant à cette amie, les bras à son

cou, comme une malade désire se faire porter. Elle hochait, en

gémissant, un petit chef empli de tumulte et s’exprimait en mots

entrecoupés:

--Mon mari... je le déteste!... Divorcer? Impossible. Ma famille est

dure et ne voudrait pas... Moi non plus, d’ailleurs. Mais vivre auprès

d’un homme haïssable... la répulsion!... Comment était votre mari?

Emma reçut un choc: du fond du passé, c’était un appel, un cri

impérieux, une nécessité de répondre. Se taire, laisser un doute, elle

ne le pouvait pas. Elle parla, se détachant de la mendiante:

--Mon mari était sain et beau... et je l’aimais.

Sa voix frémissait et, tout d’un coup, vingt années se détachèrent

d’elle; elle le sentit et s’arrêta, gênée, avec un sourire mélancolique:

--Excusez-moi, Poldi, parler d’un bonheur mort, ce n’est pas le faire

sonner, c’est le pleurer!

De nouveau, d’une paume enfiévrée, elle lissait le beau petit casque que

faisait les cheveux courts de son amie. Elle l’entendit:

--Si vous saviez quels genres de vices...

Mais cette fois encore Emma l’interrompit:

--Chut!... Il y a des secrets qui salissent et il ne faut pas salir son

mari.

La femme de Malouin regarda madame Baïta.

--J’ai un amant, dit-elle doucement.

Elle ne pleurait plus et semblait soudain tranquille et sereine comme

une biche qui mange l’herbe.

--C’est épouvantable, murmura la confidente atterrée.

--Pourquoi?

Poldi souriait maintenant et, d’un bond preste, elle se leva.

Dans l’air sans couleur, son corps svelte semblait encore celui d’une

enfant.

--Ma pauvre petite! Et vous l’aimez?

--Mais oui, je l’aime.

La réponse monta dans l’air comme une bulle de savon. Elle en avait

l’inconsistance. La créole le comprit et s’épouvanta. Depuis deux mois,

elle s’était attachée à cette poupée; elle la plaignait en secret

d’avoir un mari méchant, mais la jugeait soumise, satisfaite d’une

ombre. Elle frémit des périls possibles... Emma ne savait pas que vivre

à Arcachon, c’est courir les forets, profiter des landes, avoir dix

plages sans cohue autour d’un bassin étendu sur cent kilomètres, vouloir

jouir de charmants déserts. Quels alibis pour disparaître une journée!

Où êtes-vous? En bateau? Vers Arès ou le village de l’Herbe? Aux passes?

A cheval, derrière les dunes du Pyla? Justement ailleurs, du côté de la

Teste? On se le demande, où plutôt on ne se le demande pas. Chacun erre

à sa fantaisie. Il arrive que ce soit commode.

* * * * *

--Êtes-vous sûre de l’aimer, cet amant? demanda de nouveau la créole,

sans connaître de qui elle parlait...

--Sûre?... Il me semble, répondit Poldi étonnée.

Elle claqua des doigts comme une danseuse de Séville et brusquement,

sans transition, se mit à courir vers l’eau salée. Elle y entrait en

s’éclaboussant, avec des cris ravis et effrayés, distraite, légère, sans

savoir même si elle avait le vrai désir de se baigner.

La peureuse madame Baïta, du rivage, la vit fendre la vague et lutter

contre le courant d’un geste hardi de jeune chien.

Deux fois vingt ans · 第 17 / 42 题