«Le Poittevin fut chargé de présenter la défense et moi de soutenir

l'accusation.

«Il fut condamné à mort à l'unanimité moins une voix, celle de son

défenseur.

«Nous allons l'exécuter», dit Sorieul. Mais un scrupule lui vint: «Cet

homme ne doit pas mourir privé des secours de la religion. Si on allait

chercher un prêtre?» J'objectai qu'il était tard. Alors Sorieul me

proposa de remplir cet office et il exhorta le criminel à se confesser

dans mon sein.

«L'homme, depuis cinq minutes, roulait des yeux épouvantés, se

demandant à quel genre d'êtres il avait affaire. Alors il articula

d'une voix creuse, brûlée par l'alcool: «Vous voulez rire, sans doute.»

Mais Sorieul l'agenouilla de force, et, par crainte que ses parents

eussent omis de le faire baptiser, il lui versa sur le crâne un verre

de rhum.

«Puis il lui dit:

«Confesse-toi à monsieur; ta dernière heure a sonné.»

«Éperdu, le vieux gredin se mit à crier: «Au secours!» avec une telle

force qu'on fut contraint de le bâillonner pour ne pas réveiller

tous les voisins. Alors il se roula par terre, ruant et se tordant,

renversant les meubles, crevant les toiles. A la fin, Sorieul

impatienté, cria: «Finissons-en.» Et visant le misérable étendu par

terre, il pressa la détente de son pistolet. Le chien tomba avec un

petit bruit sec. Emporté par l'exemple, je tirai à mon tour. Mon fusil,

qui était à pierre, lança une étincelle dont je fus surpris.

«Alors Le Poittevin prononça gravement ces paroles: «Avons-nous bien le

droit de tuer cet homme?»

«Sorieul, stupéfait, répondit: «Puisque nous l'avons condamné à mort!»

«Mais Le Poittevin reprit: «On ne fusille pas les civils, celui-ci doit

être livré au bourreau. Il faut le conduire au poste.»

«L'argument nous parut concluant. On ramassa l'homme, et comme il

ne pouvait marcher, il fut placé sur une planche de table à modèle,

solidement attaché, et je l'emportai avec Le Poittevin; tandis que

Sorieul, armé jusqu'aux dents, fermait la marche.

«Devant le poste, la sentinelle nous arrêta. Le chef de poste, mandé,

nous reconnut et, comme chaque jour il était témoin de nos farces, de

nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire

et refusa notre prisonnier.

«Sorieul insista; alors le soldat nous invita sévèrement à retourner

chez nous sans faire de bruit.

«La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai:

«Qu'allons-nous faire du voleur?»

«Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait être bien fatigué, cet

homme. En effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné,

ligaturé sur sa planche.

«Je fus pris à mon tour d'une pitié violente, une pitié d'ivrogne,

et, enlevant son bâillon, je lui demandai: «Eh bien, mon pauv'vieux,

comment ça va-t-il?»

«Il gémit: «J'en ai assez, nom d'un chien!» Alors Sorieul devint

paternel. Il le délivra de tous ses liens, le fit asseoir, le tutoya,

et, pour le réconforter, nous nous mîmes tous trois à préparer bien

vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous

regardait. Quand la boisson fut prête, on lui tendit un verre; nous lui

aurions volontiers soutenu la tête et on trinqua.

«Le prisonnier but autant qu'un régiment. Mais comme le jour commençait

à paraître, il se leva et, d'un air fort calme: «Je vais être obligé de

vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi.»

«Nous fûmes désolés; on voulut le retenir encore, mais il se refusa à

rester plus longtemps.

«Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, l'éclaira dans

le vestibule, criant: «Prenez garde à la marche sous la porte cochère.»

On riait franchement autour du conteur. Il se leva, alluma sa pipe, et

il ajouta, en se campant en face de nous:

«Mais le plus drôle de mon histoire, c'est qu'elle est vraie.»

_Le Voleur_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mercredi 21 juin 1882, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

NUIT DE NOËL.

Le réveillon! le réveillon! Ah! mais non, je ne réveillonnerai pas.»

Le gros Henri Templier disait cela d'une voix furieuse, comme si on lui

eût proposé une infamie.

Les autres, riant, s'écrièrent: «Pourquoi te mets-tu en colère?»

Il répondit: «Parce que le réveillon m'a joué le plus sale tour du

monde, et que j'ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit

stupide de gaieté imbécile.

--Quoi donc?

--Quoi? Vous voulez le savoir; eh bien, écoutez:

«Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette

époque; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait; les

trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines; le

monde semblait sur le point de crever.

«J'avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation

pour le réveillon, préférant passer la nuit devant ma table. Je dînai

seul; puis je me mis à l'œuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la

pensée de la gaieté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait

malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à

travers les cloisons, m'agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais;

j'écrivais des bêtises, et je compris qu'il fallait renoncer à l'espoir

de produire quelque chose de bon cette nuit-là.

«Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m'assis, je me relevai. Je

subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je

me résignai.

«Je sonnai ma bonne et je lui dis: «Angèle, allez m'acheter de quoi

souper à deux: des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du

jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne; mettez le

couvert et couchez-vous.»

«Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j'endossai mon

pardessus, et je sortis.

«Une grosse question restait à résoudre: Avec qui allai-je

réveillonner? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il

aurait fallu m'y prendre d'avance. Alors, je songeai à faire en même

temps une bonne action. Je me dis: Paris est plein de pauvres et belles

filles qui n'ont pas un souper sur la planche, et qui errent en quête

d'un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d'une de ces

déshéritées.

«Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser,

choisir à mon gré.

«Et je me mis à parcourir la ville.

«Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure,

mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler

sur pied si elles s'étaient arrêtées.

«J'ai un faible, vous le savez, j'aime les femmes nourries. Plus elles

sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la

raison.

«Soudain, en face du théâtre des Variétés, j'aperçus un profil à mon

gré. Une tête, puis, par devant, deux bosses, celle de la poitrine,

fort belle, celle du dessous surprenante: un ventre d'oie grasse. J'en

frissonnai, murmurant: Sacristi, la belle fille! Un point me restait à

éclaircir: le visage.

«Le visage, c'est le dessert; le reste, c'est... c'est le rôti.

«Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et, sous un bec de

gaz je me retournai brusquement.

«Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs.

«Je fis ma proposition qu'elle accepta sans hésiter.

«Un quart d'heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement.

«Elle dit en entrant: «Ah! on est bien ici.»

«Et elle regarda autour d'elle avec la satisfaction visible d'avoir

trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe,

tellement jolie qu'elle m'étonnait, et grosse à ravir mon cœur pour

toujours.

«Elle ôta son manteau, son chapeau; s'assit et se mit à manger; mais

elle ne paraissait pas en train, et parfois sa figure un peu pâle

tressaillait comme si elle eût souffert d'un chagrin caché.

«Je lui demandai: «Tu as des embêtements?»

«Elle répondit: «Bah! oublions tout.»

«Et elle se mit à boire. Elle vidait d'un trait son verre de champagne,

le remplissait et le revidait encore, sans cesse.

«Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues et elle commença à rire.

«Moi, je l'adorais déjà, l'embrassant à pleine bouche, découvrant

qu'elle n'était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du

trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit: «Mon

petit, cela ne te regarde pas!»

«Hélas! une heure plus tard...

«Enfin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j'enlevais

la table dressée devant le feu, elle se déshabilla vivement et se

glissa sous les couvertures.

«Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des

fous, et je me disais: «J'ai eu rudement raison d'aller chercher cette

belle fille; je n'aurais jamais pu travailler.»

«Un profond gémissement me fit me retourner. Je demandai: «Qu'as-tu,

ma chatte?» Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des

soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement.

«Je repris: «Est-ce que tu te trouves indisposée?»

«Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une

bougie à la main.

«Son visage était décomposé par la douleur, et elle se tordait

les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de

gémissements sourds qui semblent des râles et qui font défaillir le

cœur.

«Je demandai, éperdu: «Mais qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu?»

«Elle ne répondit pas et se mit à hurler.

«Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi.

«Je répétais: «Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-tu?»

«Elle balbutia: «Oh! mon ventre! mon ventre!»

«D'un seul coup je relevai la couverture, et j'aperçus...

«Elle accouchait, mes amis.

«Alors je perdis la tête; je me précipitai sur le mur que je heurtai

à coups de poing, de toute ma force, en vociférant: «Au secours, au

secours!»

«Ma porte s'ouvrit; une foule se précipita chez moi, des hommes

en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des

Mousquetaires. Cette invasion m'affola tellement que je ne pouvais même

plus m'expliquer.

«Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne

comprenaient plus.

«Je dis enfin: «C'est... c'est... cette... cette femme qui... qui

accouche.»

«Alors tout le monde l'examina, dit son avis. Un capucin surtout

prétendait s'y connaître, et voulait aider la nature.

«Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu'ils allaient la tuer,

et je me précipitai, nu-tête, dans l'escalier pour chercher un vieux

médecin qui habitait dans une rue voisine.

«Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout; on

avait rallumé le gaz de l'escalier; les habitants de tous les étages

occupaient mon appartement; quatre débardeurs attablés achevaient mon

champagne et mes écrevisses.

«A ma vue, un cri formidable éclata, et une laitière me présenta dans

une serviette un affreux petit morceau de chair, ridée, plissée,

geignante, miaulant comme un chat, et elle me dit: «C'est une fille.»

«Le médecin examina l'accouchée, déclara douteux son état, l'accident

ayant eu lieu immédiatement après un souper, et il partit en annonçant

qu'il allait m'envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice.

«Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de

médicaments.

«Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux

suites.

«Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal.

«Il me dit: «Votre femme, monsieur...»

«Je l'interrompis: «Ce n'est pas ma femme.»

«Il reprit: «Votre maîtresse, peu m'importe.» Et il énuméra les soins

qu'il lui fallait, le régime, les remèdes.

«Que faire? Envoyer cette malheureuse à l'hôpital. J'aurais passé pour

un manant dans toute la maison, dans tout le quartier.

«Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.

«L'enfant? Je l'envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore

cinquante francs par mois. Ayant payé dans le début, me voici forcé de

payer jusqu'à ma mort.

«Et, plus tard, il me croira son père.

«Mais, pour comble de malheur, quand la fille a été guérie... elle

m'aimait..., elle m'aimait éperdument, la gueuse.

--Eh bien?

--Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière, et

j'ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache

pour me voir passer, m'arrête le soir, quand je sors, pour me baiser la

main, m'embête enfin à me rendre fou.

«Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais.»

_Nuit de Noël_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 26 décembre 1882,

sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LE REMPLAÇANT.

--Mme Bonderoi?

--Oui, Mme Bonderoi.

--Pas possible?

--Je--vous--le--dis.

--Mme Bonderoi, la vieille dame à bonnets de dentelle, la dévote, la

sainte, l'honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et

faux ont l'air collés autour du crâne?

--Elle-même.

--Oh! voyons, vous êtes fou?

--Je--vous--le--jure.

--Alors, dites-moi tous les détails?

--Les voici. Du temps de M. Bonderoi, l'ancien notaire, Mme Bonderoi

utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C'est

une de ces respectables bourgeoises à vices secrets et à principes

inflexibles, comme il en est beaucoup. Elle aimait les beaux garçons;

quoi de plus naturel? N'aimons-nous pas les belles filles?

Une fois que le père Bonderoi fut mort, la veuve se mit à vivre en

rentière paisible et irréprochable. Elle fréquentait assidûment

l'église, parlait dédaigneusement du prochain, et ne laissait rien à

dire sur elle.

Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous

connaissez, pincée, sûrie, mauvaise.

Or, voici l'aventure invraisemblable arrivée jeudi dernier.

Mon ami Jean d'Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons,

caserné dans le faubourg de la Rivette.

En arrivant au quartier, l'autre matin, il apprit que deux hommes de

sa compagnie s'étaient flanqué une abominable tripotée. L'honneur

militaire a des lois sévères. Un duel eut lieu. Après l'affaire, les

soldats se réconcilièrent; et, interrogés par leur officier, lui

racontèrent le sujet de la querelle. Ils s'étaient battus pour Mme

Bonderoi.

--Oh!

--Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi!

Mais je laisse la parole au cavalier Siballe:

«Voilà l'affaire, mon cap'taine. Ya z'environ dix-huit mois, je me

promenais sur le Cours, entre six et sept heures du soir, quand une

particulière m'aborda.

Elle me dit, comme si elle m'avait demandé son chemin: «Militaire,

voulez-vous gagner honnêtement dix francs par semaine?»

Je lui répondis sincèrement: «A vot' service, madame.»

Alors ell' me dit: «Venez me trouver demain, à midi. Je suis Mme

Bonderoi, 6, rue de la Tranchée.

--J' n'y manquerai pas, madame, soyez tranquille.»

Puis, ell' me quitta d'un air content en ajoutant: «Je vous remercie

bien, militaire.

--C'est moi qui vous remercie, madame.»

Ça ne laissa pas que d' me taquiner jusqu'au lendemain.

A midi, je sonnais chez elle.

Ell' vint m'ouvrir elle-même. Elle avait un tas de petits rubans sur la

tête.

«Dépêchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer.»

Je répondis: «Je veux bien me dépêcher. Qu'est-ce qu'il faut faire?»

Alors, elle se mit à rire et riposta: «Tu ne comprends pas, gros malin?»

Je n'y étais plus, mon cap'taine, parole d'honneur.

Ell' vint s'asseoir tout près de moi; et me dit: «Si tu répètes un mot

de tout ça, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet.»

Je lui jurai ce qu'ell' voulut. Mais je ne comprenais toujours pas.

J'en avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque ousqu'était

mon mouchoir. Elle le prit, mon mouchoir, et m'essuya les cheveux

des tempes. Puis v'là qu'ell' m'embrasse et qu'ell' me souffle dans

l'oreille:

«Alors, tu veux bien?»

Je répondis: «Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis

venu pour ça.»

Alors ell' se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand

j' vis de quoi il s'agissait, je posai mon casque sur une chaise et je

lui montrai que dans les dragons on ne recule jamais, mon cap'taine.

Ce n'est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n'était pas

dans sa primeur.

Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que les

picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu'il faut soutenir.

Je me disais: «Y aura cent sous pour le père, là-dessus.»

Quand la corvée a été faite, mon cap'taine, je me suis mis en position

de me retirer. Elle aurait bien voulu que je ne parte pas sitôt. Mais

je lui dis: «Chacun son dû, madame. Un p'tit verre ça coûte deux sous,

et deux p'tits verres ça coûte quatre sous.»

Ell' comprit bien le raisonnement et me mit un p'tit napoléon de dix

balles au fond de la main. Ça ne m'allait guère, c'te monnaie-là, parce

que ça vous coule dans la poche, et quand les pantalons ne sont pas

bien cousus, on la retrouve dans ses bottes, ou bien on ne la retrouve

pas.

Alors que je regardais ce pain à cacheter jaune en me disant ça, ell'

me contemple, et puis ell' devient rouge, et ell' se trompe sur ma

physionomie, et ell' me demande:

«Est-ce que tu trouves que c'est pas assez?»

Je lui réponds:

«Ce n'est pas précisément ça, madame, mais, si ça ne vous faisait rien,

j'aimerais mieux deux pièces de cent sous.»

Ell' me les donna et je m'éloignai.

Or, voilà dix-huit mois que ça dure, mon cap'taine. J'y vas tous les

mardis, le soir, quand vous consentez à me donner permission. Elle aime

mieux ça, parce que sa bonne est couchée.

Or donc, la semaine dernière je me trouvai indisposé, et il me fallut

tâter de l'infirmerie. Le mardi arrive, pas moyen de sortir, et je

me mangeais les sangs par rapport aux dix balles dont je me trouve

accoutumé.

Je me dis: «Si personne y va, je suis rasé; qu'elle prendra pour sûr un

artilleur.» Et ça me révolutionnait.

Alors, je fais demander Paumelle, que nous sommes pays, et je lui

dis la chose: «Y aura cent sous pour toi, cent sous pour moi, c'est

convenu.»

Y consent et le vl'à parti. J'y avais donné les renseignements. Y

frappe; ell' ouvre; ell' le fait entrer; ell' l'y regarde pas la tête

et s'aperçoit point qu' c'est pas le même.

Vous comprenez, mon cap'taine, un dragon et un dragon, quand ils ont

le casque, ça se ressemble.

Mais soudain, elle découvre la transformation, et ell' demande d'un air

de colère:

«Qu'est-ce que vous êtes? Qu'est-ce que vous voulez? Je ne vous connais

pas, moi?»

Alors Paumelle s'explique. Il démontre que je suis indisposé et il

expose que je l'ai envoyé pour remplaçant.

Elle le regarde, lui fait aussi jurer le secret, et puis elle

l'accepte, comme bien vous pensez, vu que Paumelle n'est pas mal aussi

de sa personne.

Mais quand ce limier-là fut revenu, mon cap'taine, il ne voulait plus

me donner mes cent sous. Si ça avait été pour moi, j'aurais rien dit,

mais c'était pour le père, et là-dessus, pas de blague.

Je lui dis:

«T'es pas délicat dans tes procédés, pour un dragon; que tu

déconsidères l'uniforme.»

Il a levé la main, mon cap'taine, en disant que c'te corvée-là, ça

valait plus du double.

Chacun son jugement, pas vrai? Fallait point qu'il accepte. J'y ai mis

mon poing dans le nez. Vous avez connaissance du reste.»

Le capitaine d'Anglemare riait aux larmes en me disant l'histoire.

Mais il m'a fait aussi jurer le secret qu'il avait garanti aux deux

soldats. Surtout, n'allez pas me trahir; gardez ça pour vous, vous me

le promettez?

--Oh! ne craignez rien. Mais comment tout cela s'est-il arrangé en

définitive?

--Comment? Je vous le donne en mille!... La mère Bonderoi garde ses

deux dragons, en leur réservant chacun leur jour. De cette façon tout

le monde est content.

--Oh! elle est bien bonne, bien bonne!

--Et les vieux parents ont du pain sur la planche. La morale est

satisfaite.»

_Le Remplaçant_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 2 janvier 1883, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

M. JOCASTE.

Madame, vous rappelez-vous notre grande querelle, un soir, dans le

petit salon japonais, à propos de ce père qui commit un inceste? Vous

rappelez-vous votre indignation, les mots violents que vous me jetiez,

toute l'exaltation de votre colère, et vous rappelez-vous tout ce que

j'ai dit pour défendre cet homme? Vous m'avez condamné. J'en appelle.

Personne au monde, prétendiez-vous, personne ne pourrait absoudre

l'infamie dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce

drame en public.

Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait

immonde et brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre

certaines fatalités qui semblent des fantaisies horribles de la nature

toute-puissante!

On l'avait mariée à seize ans, avec un homme vieux et dur, un homme

d'affaires avide de sa dot. C'était une mignonne créature blonde, gaie

et rêveuse en même temps, avec de grands appétits de bonheur idéal. La

désillusion lui tomba sur le cœur et le broya. Elle comprit tout d'un

coup la vie, l'avenir perdu, le désastre de ses espérances, et un seul

désir lui demeura dans l'âme, celui d'avoir un enfant pour occuper son

amour.

Elle n'en eut pas.

Deux ans se passèrent. Elle aima. C'était un jeune homme de vingt-trois

ans, qui l'adorait à commettre toutes les folies pour elle. Elle

résista cependant résolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel.

Mais, un soir d'hiver, ils se trouvèrent seuls, chez elle. Il était

venu prendre une tasse de thé. Puis ils s'étaient assis, tout près du

feu, sur un siège bas. Ils ne parlaient guère, harponnés par le désir,

les lèvres pleines de cette soif sauvage qui les jette sur d'autres

lèvres, les bras frémissants du besoin de s'ouvrir et d'étreindre.

La lampe voilée de dentelles versait une lumière intime dans le salon

silencieux.

Gênés tous deux, ils prononçaient parfois quelques mots, mais quand

leurs yeux se rencontraient, une secousse soulevait leurs cœurs.

Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts? Que

peut le préjugé de la pudeur contre l'irrésistible volonté de la nature?

Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Et cela suffit. La force

brutale des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle

s'abandonna.

Elle fut grosse. De son amant ou de son mari? Le pouvait-elle savoir?

Mais de l'amant, sans doute.

Alors une épouvante la harcela; elle se croyait certaine de mourir en

couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi

possédée de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne lui rien

refuser, d'être tout pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de

commettre un crime pour son bonheur.

Cette obsession touchait à la folie; elle s'exaltait de plus en plus

en approchant de sa délivrance.

Elle succomba en accouchant d'une fille.

Ce fut pour le jeune homme un désespoir épouvantable, un désespoir si

furieux qu'il ne le pouvait cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes;

peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui! Il ferma

sa porte à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant

qu'il fit élever en secret.

Et beaucoup d'années s'écoulèrent.

Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais

il n'aima plus et ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le

monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui

venait plus de l'époux qu'il avait trompé, ni de la jeune fille qu'il

supposait sienne.

Or, il reçut un matin une lettre d'un indifférent lui apprenant, par

hasard, la mort de son ancien rival, et un trouble vague, une sorte

de remords l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant? Ne

pouvait-il rien pour elle? Il s'informa. Elle avait été recueillie par

une tante, et elle était pauvre, pauvre à toucher la misère.

Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente

de l'orpheline.

Son nom même n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et

semblait encore un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il

avait connu la mère, de crainte de faire naître plus tard quelque

soupçon.

Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement

sa venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait à l'épouvante.

C'était elle! l'autre! la morte!

Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même

taille, le même sourire, la même voix. L'illusion si complète

l'affolait; il ne savait plus, il perdait la tête; tout son amour

tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son cœur. Elle

aussi était gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04 · 第 8 / 9 段