donner l'assaut.--«Monsieur, dit-elle, faites-moi un grand, un très
grand plaisir. Permettez-moi de vous offrir ce magot comme souvenir
d'une femme qui vous admire passionnément et que vous aurez vue dix
minutes.»
Il refusa. Elle insistait. Il résista, très amusé, riant de grand cœur.
Elle, obstinée, lui dit: «Eh bien! je vais le porter chez vous tout de
suite; où demeurez-vous?»
Il refusa de donner son adresse; mais elle, l'ayant demandée au
marchand, la connut, et, son acquisition payée, elle se sauva vers un
fiacre. L'écrivain courut pour la rattraper, ne voulant point s'exposer
à recevoir ce cadeau qu'il ne saurait à qui rapporter. Il la joignit
quand elle sautait en voiture, et il s'élança, tomba presque sur elle,
culbuté par le fiacre qui se mettait en route; puis il s'assit à son
côté, fort ennuyé.
Il eut beau prier, insister, elle se montra intraitable. Comme ils
arrivaient devant la porte, elle posa ses conditions. «Je consentirai,
dit-elle, à ne point vous laisser cela, si vous accomplissez
aujourd'hui toutes mes volontés.»
La chose lui parut si drôle, qu'il accepta.
Elle demanda: «Que faites-vous ordinairement à cette heure-ci?»
Après un peu d'hésitation: «Je me promène», dit-il.
Alors, d'une voix résolue, elle ordonna: «Au Bois!»
Ils partirent.
Il fallut qu'il lui nommât toutes les femmes connues, surtout les
impures, avec des détails intimes sur elles, leur vie, leurs habitudes,
leur intérieur, leurs vices.
Le soir tomba. «Que faites-vous tous les jours à cette heure?»
dit-elle.
Il répondit en riant: «Je prends l'absinthe.»
Alors, gravement, elle ajouta: «Alors, monsieur, allons prendre
l'absinthe.»
Ils entrèrent dans un grand café du boulevard qu'il fréquentait, et où
il rencontra des confrères. Il les lui présenta tous. Elle était folle
de joie. Et ce mot sonnait sans répit dans sa tête: «Enfin, enfin!»
Le temps passait, elle demanda: «Est-ce l'heure de votre dîner?»
Il répondit: «Oui, madame.»
«Alors, monsieur, allons dîner.»
En sortant du café Bignon: «Le soir, que faites-vous?» dit-elle.
Il la regarda fixement: «Cela dépend; quelquefois je vais au théâtre.»
«Eh bien, monsieur, allons au théâtre.»
Ils entrèrent au Vaudeville, par faveur, grâce à lui, et, gloire
suprême, elle fut vue par toute la salle à son côté, assise aux
fauteuils de balcon.
La représentation finie, il lui baisa galamment la main: «Il me
reste, madame, à vous remercier de la journée délicieuse.....» Elle
l'interrompit.--«A cette heure-ci, que faites-vous toutes les nuits?»
«Mais... mais... je rentre chez moi.»
Elle se mit à rire, d'un rire tremblant.
«Eh bien, monsieur... allons chez vous.»
Et ils ne parlèrent plus. Elle frissonnait par instants, toute secouée
des pieds à la tête, ayant des envies de fuir et des envies de rester,
avec, tout au fond du cœur, une bien ferme volonté d'aller jusqu'au
bout.
Dans l'escalier, elle se cramponnait à la rampe, tant son émotion
devenait vive; et il montait devant, essoufflé, une allumette-bougie à
la main.
Dès qu'elle fut dans la chambre, elle se déshabilla bien vite et se
glissa dans le lit sans prononcer une parole; et elle attendit, blottie
contre le mur.
Mais elle était simple comme peut l'être l'épouse légitime d'un notaire
de province, et lui plus exigeant qu'un pacha à trois queues. Ils ne se
comprirent pas, pas du tout.
Alors il s'endormit. La nuit s'écoula, troublée seulement par le tic
tac de la pendule; et elle, immobile, songeait aux nuits conjugales; et
sous les rayons jaunes d'une lanterne chinoise elle regardait, navrée,
à son côté, ce petit homme sur le dos, tout rond, dont le ventre en
boule soulevait le drap comme un ballon gonflé de gaz. Il ronflait
avec un bruit de tuyau d'orgue, des renâclements prolongés, des
étranglements comiques. Ses vingt cheveux profitaient de son repos pour
se rebrousser étrangement, fatigués de leur longue station fixe sur ce
crâne nu dont ils devaient voiler les ravages. Et un filet de salive
coulait d'un coin de sa bouche entr'ouverte.
L'aurore enfin glissa un peu de jour entre les rideaux fermés. Elle
se leva, s'habilla sans bruit, et, déjà elle avait ouvert à moitié la
porte, quand elle fit grincer la serrure et il s'éveilla en se frottant
les yeux.
Il demeura quelques secondes avant de reprendre entièrement ses sens,
puis, quand toute l'aventure lui fut revenue, il demanda: «Eh bien,
vous partez?»
Elle restait debout, confuse. Elle balbutia: «Mais oui, voici le matin.»
Il se mit sur son séant: «Voyons, dit-il, à mon tour, j'ai quelque
chose à vous demander.»
Elle ne répondait pas, il reprit: «Vous m'avez bigrement étonné depuis
hier. Soyez franche, avouez-moi pourquoi vous avez fait tout ça; car je
n'y comprends rien.»
Elle se rapprocha doucement, rougissante comme une vierge. «J'ai voulu
connaître... le... le vice... eh bien... eh bien, ce n'est pas drôle.»
Elle se sauva, descendit l'escalier, se jeta dans la rue.
L'armée des balayeurs balayait. Ils balayaient les trottoirs, les
pavés, poussant toutes les ordures au ruisseau. Du même mouvement
régulier, d'un mouvement de faucheurs dans les prairies, ils
repoussaient les boues en demi-cercle devant eux; et, de rue en rue,
elle les retrouvait comme des pantins montés, marchant automatiquement
avec un ressort pareil.
Et il lui semblait qu'en elle aussi on venait de balayer quelque chose,
de pousser au ruisseau, à l'égout, ses rêves surexcités.
Elle rentra, essoufflée, glacée, gardant seulement dans sa tête la
sensation de ce mouvement des balais nettoyant Paris au matin.
Et, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle sanglota.
_Une aventure parisienne_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 22
décembre 1881, sous le titre: _Une Épreuve_.
DEUX AMIS.
Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien
rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait
n'importe quoi.
Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le
long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte
d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et
pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il
reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de
l'eau.
Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une
canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il
prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis
gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves,
il se mettait à pêcher; il pêchait jusqu'à la nuit.
Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M.
Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique.
Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main
et les pieds ballants au-dessus du courant, et ils s'étaient pris
d'amitié l'un pour l'autre.
En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient;
mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts
semblables et des sensations identiques.
Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni
faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule
avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne
chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin:
«Hein! quelle douceur?» et M. Sauvage répondait: «Je ne connais rien de
meilleur.» Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer.
A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel ensanglanté par le
soleil couchant jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates,
empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges
comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà,
frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant
Morissot et prononçait: «Quel spectacle?» Et Morissot émerveillé
répondait, sans quitter des yeux son flotteur: «Cela vaut mieux que le
boulevard, hein?»
Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains
énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si
différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura: «En voilà des
événements.» Morissot, très morne, gémit: «Et quel temps! c'est
aujourd'hui le premier beau jour de l'année.»
Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.
Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot
reprit: «Et la pêche? hein! quel bon souvenir?»
M. Sauvage demanda: «Quand y retournerons-nous?»
Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe; puis
ils se remirent à se promener sur les trottoirs.
Morissot s'arrêta soudain: «Une seconde verte, hein?» M. Sauvage y
consentit: «A votre disposition.» Et ils pénétrèrent chez un autre
marchand de vins.
Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à
jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise
caressante leur chatouillait le visage.
M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta: «Si on y
allait?
--Où çà?
--A la pêche, donc.
--Mais où?
--Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes.
Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera passer facilement.»
Morissot frémit de désir: «C'est dit. J'en suis.» Et ils se séparèrent
pour prendre leurs instruments.
Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la grand'route. Puis
ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur
demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis
d'un laissez-passer.
Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes
abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui
descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.
En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont
et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à
Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres
grises.
M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura: «Les Prussiens sont
là-haut!» Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays
désert.
«Les Prussiens!» Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient
là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant,
massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de
terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce
peuple inconnu et victorieux.
Morissot balbutia: «Hein! si nous allions en rencontrer?»
M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant
malgré tout: «Nous leurs offrirons une friture.»
Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le
silence de tout l'horizon.
A la fin M. Sauvage se décida: «Allons, en route! mais avec
précaution.» Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en
deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'œil inquiet,
l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du
fleuve. Ils se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge,
ils se blottirent dans les roseaux secs.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas
dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout
seuls.
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux, l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La
petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des
années.
M. Sauvage prit le premier goujon, Morissot attrapa le second, et
d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête
argentée frétillant au bout du fil: une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet
à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds. Et une joie
délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve
un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; ils
n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient le
reste du monde; ils pêchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit
trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.
Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur
la gauche, la grande silhouette du mont Valérien, qui portait au front
une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.
Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse,
et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.
Puis d'autres suivirent, et de moment en moment la montagne jetait
son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient
lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.
M. Sauvage haussa les épaules: «Voilà qu'ils recommencent», dit-il.
Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de
son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces
enragés qui se battaient ainsi, et il grommela: «Faut-il être stupide
pour se tuer comme ça.»
M. Sauvage reprit: «C'est pis que des bêtes.»
Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara: «Et dire que ce
sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements.»
M. Sauvage l'arrêta: «La République n'aurait pas déclaré la guerre...»
Morissot l'interrompit: «Avec les rois on a la guerre au dehors; avec
la République on a la guerre au dedans.»
Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands
problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés,
tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le
mont Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulets des
maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin
à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs
espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en
des cœurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne
finiraient plus.
«C'est la vie, déclara M. Sauvage.
--Dites plutôt que c'est la mort», reprit en riant Morissot.
Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher
derrière eux, et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre
leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus,
vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates,
les tenant en joue au bout de leurs fusils.
Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre
la rivière.
En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, emportés, jetés dans
une barque et passés dans l'île.
Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent
une vingtaine de soldats allemands.
Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une
grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français: «Eh
bien, messieurs, avez-vous fait bonne pêche?»
Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de
poissons qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit: «Eh!
eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose.
Écoutez-moi et ne vous troublez pas.
«Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous
prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de
mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant
pis pour vous; c'est la guerre.
«Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément
un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais
grâce.»
Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger
tremblement nerveux, se taisaient.
L'officier reprit: «Personne ne le saura jamais, vous rentrerez
paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est
la mort, et tout de suite. Choisissez.»
Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.
Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la
rivière: «Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette
eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents?»
Le mont Valérien tonnait toujours.
Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des
ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas
se trouver trop près des prisonniers; et douze hommes vinrent se placer
à vingt pas, le fusil au pied.
L'officier reprit: «Je vous donne une minute, pas deux secondes de
plus.»
Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit
Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse:
«Vite, ce mot d'ordre? votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de
m'attendrir.»
Morissot ne répondit rien.
Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question.
M. Sauvage ne répondit pas.
Ils se retrouvèrent côte à côte.
Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.
Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de
goujons, resté dans l'herbe, à quelques pas de lui.
Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient
encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux
s'emplirent de larmes.
Il balbutia: «Adieu, monsieur Sauvage.»
M. Sauvage répondit: «Adieu, monsieur Morissot.»
Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles
tremblements.
L'officier cria: Feu!
Les douze coups n'en firent qu'un.
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla,
pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel,
tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à
la poitrine.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des
pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts, puis ils les
portèrent sur la berge.
Le mont Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une
montagne de fumée.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux
autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant
balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe,
puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les
pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de
toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.
Un peu de sang flottait.
L'officier, toujours serein, dit à mi-voix: «C'est le tour des poissons
maintenant.»
Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa,
l'examina, sourit, cria: «Wilhem!»
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la
pêche des deux fusillés, commanda: «Fais-moi frire tout de suite
ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera
délicieux.»
Puis il se remit à fumer sa pipe.
_Deux amis_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 5 février 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.
LE VOLEUR.
Puisque je vous dis qu'on ne la croira pas.
--Racontez tout de même.
--Je le veux bien. Mais j'éprouve d'abord le besoin de vous affirmer
que mon histoire est vraie en tous points, quelque invraisemblable
qu'elle paraisse. Les peintres seuls ne s'étonneront point, surtout les
vieux qui ont connu cette époque de charges furieuses, cette époque où
l'esprit farceur sévissait si bien qu'il nous hantait encore dans les
circonstances les plus graves.»
Et le vieil artiste se mit à cheval sur une chaise.
Ceci se passait dans la salle à manger d'un hôtel de Barbizon.
Il reprit: «Donc nous avions dîné ce soir-là chez le pauvre Sorieul,
aujourd'hui mort, le plus enragé de nous. Nous étions trois seulement:
Sorieul, moi, et Le Poittevin, je crois; mais je n'oserais affirmer
que c'était lui. Je parle, bien entendu, du peintre de marine Eugène
Le Poittevin, mort aussi, et non du paysagiste bien vivant et plein de
talent.
«Dire que nous avions dîné chez Sorieul, cela signifie que nous étions
gris. Le Poittevin seul avait gardé sa raison, un peu noyée, il est
vrai, mais claire encore. Nous étions jeunes, en ce temps-là. Étendus
sur des tapis, nous discourions extravagamment dans la petite chambre
qui touchait à l'atelier. Sorieul, le dos à terre, les jambes sur une
chaise, parlait batailles, discourait sur les uniformes de l'Empire, et
soudain, se levant, il prit dans sa grande armoire aux accessoires une
tenue complète de hussard et s'en revêtit. Après quoi il contraignit Le
Poittevin à se costumer en grenadier. Et comme celui-ci résistait, nous
l'empoignâmes, et après l'avoir déshabillé, nous l'introduisîmes dans
un uniforme immense où il fut englouti.
«Je me déguisai moi-même en cuirassier. Et Sorieul nous fit exécuter un
mouvement compliqué. Puis il s'écria: «Puisque nous sommes ce soir des
soudards, buvons comme des soudards.»
«Un punch fut allumé, avalé, puis une seconde fois la flamme s'éleva
sur le bol rempli de rhum. Et nous chantions à pleine gueule des
chansons anciennes, des chansons que braillaient jadis les vieux
troupiers de la grande armée.
«Tout à coup Le Poittevin, qui restait, malgré tout, presque maître de
lui, nous fit taire; puis, après un silence de quelques secondes, il
dit à mi-voix: «Je suis sûr qu'on a marché dans l'atelier.» Sorieul
se leva comme il put, et s'écria: «Un voleur! quelle chance!» Puis,
soudain, il entonna la _Marseillaise_:
Aux armes, citoyens!
«Et, se précipitant sur une panoplie, il nous équipa, selon nos
uniformes. J'eus une sorte de mousquet et un sabre; Le Poittevin, un
gigantesque fusil à baïonnette, et Sorieul, ne trouvant pas ce qu'il
fallait, s'empara d'un pistolet d'arçon qu'il glissa dans sa ceinture,
et d'une hache d'abordage qu'il brandit. Puis il ouvrit avec précaution
la porte de l'atelier, et l'armée entra sur le territoire suspect.
«Quand nous fûmes au milieu de la vaste pièce encombrée de toiles
immenses, de meubles, d'objets singuliers et inattendus, Sorieul nous
dit: «Je me nomme général. Tenons un conseil de guerre. Toi, les
cuirassiers, tu vas couper la retraite à l'ennemi, c'est-à-dire donner
un tour de clef à la porte. Toi, les grenadiers, tu seras mon escorte.»
«J'exécutai le mouvement commandé, puis je rejoignis le gros des
troupes qui opérait une reconnaissance.
«Au moment où j'allais le rattraper derrière un grand paravent, un
bruit furieux éclata. Je m'élançai, portant toujours une bougie à la
main. Le Poittevin venait de traverser d'un coup de baïonnette la
poitrine d'un mannequin dont Sorieul fendait la tête à coups de hache.
L'erreur reconnue, le général commanda: «Soyons prudents», et les
opérations recommencèrent.
«Depuis vingt minutes au moins on fouillait tous les coins et recoins
de l'atelier, sans succès, quand Le Poittevin eut l'idée d'ouvrir un
immense placard. Il était sombre et profond, j'avançai mon bras qui
tenait la lumière, et je reculai stupéfait; un homme était là, un homme
vivant, qui m'avait regardé.
«Immédiatement, je refermai le placard à deux tours de clef, et on tint
de nouveau conseil.
«Les avis étaient très partagés. Sorieul voulait enfumer le voleur, Le
Poittevin parlait de le prendre par la famine. Je proposai de faire
sauter le placard avec de la poudre.
«L'avis de Le Poittevin prévalut, et, pendant qu'il montait la garde
avec son grand fusil, nous allâmes chercher le reste du punch et
nos pipes, puis on s'installa devant la porte fermée, et on but au
prisonnier.
«Au bout d'une demi-heure, Sorieul dit: «C'est égal, je voudrais bien
le voir de près. Si nous nous emparions de lui par la force?»
«Je criai: «Bravo!» chacun s'élança sur ses armes; la porte du placard
fut ouverte, et Sorieul, armant son pistolet qui n'était pas chargé, se
précipita le premier.
«Nous le suivîmes en hurlant. Ce fut une bousculade effroyable dans
l'ombre, et après cinq minutes d'une lutte invraisemblable, nous
ramenâmes au jour une sorte de vieux bandit à cheveux blancs, sordide
et déguenillé.
«On lui lia les pieds et les mains, puis on l'assit dans un fauteuil.
Il ne prononça pas une parole.
«Alors Sorieul, pénétré d'une ivresse solennelle, se tourna vers nous:
«Maintenant nous allons juger ce misérable.»
«J'étais tellement gris que cette proposition me parut toute naturelle.