Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance

s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses

mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots

familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue.

Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait

plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des

intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée

et dans son cœur, la disparue et la vivante, oubliant la distance,

le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant

celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à

savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.

Mais parfois la vue de la gêne où vivait celle qu'il adorait de cette

passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait

affreusement.

Que pouvait-il faire? Offrir de l'argent? A quel titre? De quel droit?

Jouer le rôle de tuteur? Il semblait à peine plus vieux qu'elle: on

l'aurait cru son amant. La marier? Cette pensée surgie soudain en son

âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle? Elle

n'avait rien, mais rien.

La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et

il attendait. Quoi? Le savait-il?

Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte,

sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un

mouvement paternel. Et il la garda, troublé du cœur et des sens malgré

sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait,

et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa

tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère

l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale.

Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle

relevait la tête pour s'enfuir, leurs bouches se rencontrèrent.

On devient fou en certains moments. Ils le furent.

Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans

savoir ce qu'il allait faire.

Je me rappelle, madame, votre cri indigné: «Il n'avait plus qu'à se

tuer!»

Je vous ai répondu: «Et elle? fallait-il qu'il la tuât aussi?»

Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion

fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge, ignorante et

éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette

irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne,

que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme

il jette la bête au mâle.

S'il se tuait, que deviendrait-elle?... Elle mourrait!... Elle mourrait

déshonorée, désespérée, abominablement torturée.

Que faire?

L'abandonner, la doter, la marier?... Elle mourrait encore; elle

mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux,

puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout

bonheur possible pour elle; il l'avait condamnée à l'éternelle misère,

à l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude

ou à la mort.

Et puis, il l'aimait aussi, lui! Il l'aimait avec horreur, maintenant,

mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des

fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une

seconde avaient fait sa fille de cet être qu'aucun lien légal

n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et

même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui.

Était-elle bien sa fille d'ailleurs? Et puis, qu'importe? Qui donc le

saurait?

Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante.

«Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il

commettrait un crime s'il le fallait, pour son bonheur.»

Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable

et doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs.

Qui donc le saurait?... puisque l'autre était mort, le père!

«Soit! se dit-il; ce secret infâme pourra me rompre le cœur. Comme

elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids.»

Il demanda sa main, et l'épousa.

Je ne sais pas s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.

_M. Jocaste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 23 janvier 1883, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

APPENDICE

NOTE.

_Mademoiselle Fifi_ parut pour la première fois en juin 1882 chez

Kistemaeckers, à Bruxelles.

Voici ce qu'en écrivait Francisque Sarcey dans un article intitulé: _La

loi sur les écrits pornographiques_ (_XIXe Siècle_, mardi 4 juillet

1882):

Je regrette le penchant qui semble emporter aujourd'hui des jeunes

gens d'un mérite incontestable vers des sujets scabreux... Ce n'est

plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent à peindre; ils

marquent je ne sais quel goût étrange pour la prostituée, la femme en

carte ou en maison.

Tenez! prenez M. Guy de Maupassant; c'est un jeune, comme on dit,

et un jeune tout plein de talent. Il sait voir et sait dire... Eh

bien! je ne puis m'expliquer son acharnement à revenir, dans tous les

volumes qu'il publie, sur ce vilain objet d'études...

A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des êtres aussi peu

dignes d'intérêt? Ces âmes dépravées ne sont plus capables que d'un

petit nombre de sentiments, qui tiennent tous de l'animalité. Le tour

en est bientôt fait, et l'auteur a beau s'être armé d'une analyse

très pénétrante: où il n'y a rien le roi perd ses droits...

Je n'ai pu m'empêcher de me dire, en lisant _La Maison Tellier_:

«Voilà de l'excellent style dépensé bien mal à propos!» Or, cette

fois, c'est le tour de _Mademoiselle Fifi_.

Encore une histoire du même genre!... Est-ce qu'il ne serait pas

temps pour M. Guy de Maupassant de porter sur d'autres objets son

goût d'observation et son talent de style?

Qu'il y prenne garde! Le public commence à être bien las de ces

vilaines peintures. Ce ne sont pas les magistrats qui en condamneront

l'auteur à la prison ou à l'amende... M. Guy de Maupassant doit

craindre l'arrêt d'un juge infiniment plus redoutable...

Albert Wolff, de son côté, écrivait dans son Courrier de Paris

(_Figaro_, vendredi 21 juillet 1882):

Il n'est pas, parmi les romanciers nouveaux, un seul qui me plaise

autant que M. Guy de Maupassant; aucun d'eux ne m'irrite au même

degré que lui... Il y a un parti pris, commun à toute la jeune

littérature; on appelle cela étudier les bas-fonds de la société...

Pour un homme de talent comme M. de Maupassant, il ne peut y avoir

ni honneur, ni profit à renforcer ce bataillon déjà considérable

d'égoutiers de lettres... Croyez bien ceci, M. de Maupassant, il

n'est pas nécessaire de toujours traîner sa plume dans les mauvais

lieux pour être un homme de talent.

Maupassant répondit dans les deux articles que nous reproduisons ici.

RÉPONSE À M. FRANCISQUE SARCEY.

_Le Gaulois_, 28 juillet 1882.

Dans un article, dont je lui suis infiniment reconnaissant, malgré ses

réserves, M. Francisque Sarcey soulève à mon sujet plusieurs questions

littéraires. J'aurais préféré répondre aux théories de l'éminent

critique sans avoir été nommé, pour n'avoir point l'air de plaider

ma propre cause; car j'estime qu'un écrivain n'a jamais le droit de

prendre la parole pour un fait personnel: mais, dans le cas présent, la

discussion passe bien au-dessus de ma tête.

M. Sarcey a écrit: «Voici, ce me semble, que nous sommes descendus plus

bas. Ce n'est plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent

à peindre, ils marquent un je ne sais quel goût étrange pour la

prostituée...»

Et plus loin: «A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des

êtres aussi peu dignes d'intérêt? Ces âmes dégradées ne sont plus

capables que d'un très petit nombre de sentiments qui tiennent tous de

l'animalité.»

M. Sarcey, en ce cas, passe ses droits, me semble-t-il. Depuis que la

littérature existe les écrivains ont toujours énergiquement réclamé la

liberté la plus absolue dans le choix de leurs sujets. Victor Hugo,

Gautier, Flaubert, et bien d'autres, se sont justement irrités de la

prétention des critiques d'imposer un genre aux romanciers.

Autant reprocher aux prosateurs de ne point faire de vers, aux

idéalistes de n'être point réalistes, etc.

L'écrivain est et doit rester seul maître, seul juge de ce qu'il se

sent capable d'écrire. Mais il appartient aux critiques, aux confrères,

au public, d'apprécier s'il a accompli bien ou mal l'œuvre qu'il

s'était imposée. Il n'est justiciable du lecteur que pour l'exécution.

S'il me prend fantaisie de critiquer ou de contester le talent d'un

homme, je ne le puis faire qu'en me plaçant à son point de vue, en

pénétrant ses intentions secrètes. Je n'ai pas le droit de reprocher

à M. Feuillet de ne jamais analyser des ouvriers, ou à M. Zola de ne

point choisir des personnages vertueux.

Il ne s'ensuit pas qu'il ne nous soit point permis de garder des

préférences pour un certain ordre d'idées ou de sujets.

Nous touchons là à la question la plus discutée depuis une dizaine

d'années. Je ne puis mieux faire, me semble-t-il, pour l'aborder, que

de citer un passage d'une très remarquable lettre de M. Taine, dont je

ne partage point l'opinion, opinion qui concorde d'ailleurs avec celle

de M. Francisque Sarcey:

«Dans le second rôle, il ne me reste qu'à vous prier d'ajouter à

vos observations une autre série d'observations. Vous peignez des

paysans, des petits bourgeois, des ouvriers, des étudiants et des

filles. Vous peindrez sans doute un jour la classe cultivée, la haute

bourgeoisie, ingénieurs, médecins, professeurs, grands industriels et

commerçants.

«A mon sens, la civilisation est une puissance. Un homme né dans

l'aisance, héritier de trois ou quatre générations honnêtes,

laborieuses et rangées, a plus de chances d'être probe, délicat et

instruit. L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des

plantes de serre.

«Cette doctrine est bien aristocratique, mais elle est

expérimentale...»

Ajoutons encore à cela le vœu formulé par un maître romancier, Edmond

de Goncourt, de voir les jeunes gens appliquer au monde, au vrai monde,

les procédés d'observation scrupuleuse qu'emploient depuis longtemps

déjà les écrivains pour analyser les humbles classes!

Et maintenant étonnons-nous de ce que les gens qui semblent les seuls

intéressants à étudier soient toujours négligés par les hommes de

lettres.

Pourquoi? Est-ce, comme le dit Edmond de Goncourt, parce que la

difficulté de pénétration dans les cœurs, les âmes et les intentions

est infiniment plus difficile? Peut-être un peu. Mais il existe une

autre raison.

Le romancier moderne cherche avant tout à surprendre l'humanité sur

le fait. Ce qu'il a donc intérêt à dégager d'abord dans toute action

humaine, c'est le mobile initial, l'origine mystérieuse du vouloir,

et surtout les déterminants communs à toute la race, les impulsions

instinctives.

Or, ce qui distingue principalement les gens du monde des catégories

d'individus plus simples, c'est surtout une sorte de vernis, de

conventions, un badigeonnage d'hypocrisie compliquée.

Le romancier se trouve donc placé dans cette alternative: faire le

monde tel qu'il le voit, lever les voiles de grâce et d'honnêteté,

constater ce qui est sous ce qui paraît, montrer l'humanité toujours

semblable sous ses élégances d'emprunt, ou bien se résoudre à créer un

monde gracieux et conventionnel comme l'ont fait George Sand, Jules

Sandeau et Octave Feuillet.

Non point qu'il faille attaquer et condamner ce parti pris de ne

dépeindre que les surfaces attrayantes, que les apparences aimables;

mais, quand un écrivain est doué d'un tempérament qui ne lui permet

d'exprimer que ce qu'il croit être la vérité, on ne le peut contraindre

à tromper et à se tromper consciemment.

M. Francisque Sarcey s'irrite et s'étonne que la courtisane et la fille

depuis une quarantaine d'années aient envahi notre littérature, se

soient emparées du roman et du théâtre.

Je pourrais répondre en citant _Manon Lescaut_ et toute la littérature

pimentée de la fin du dernier siècle. Mais les citations ne sont jamais

concluantes.

La vraie raison n'est-elle pas celle-ci: les lettres sont entraînées

maintenant vers l'observation précise; or la femme a dans la vie deux

fonctions, l'amour et la maternité. Les romanciers, peut-être à tort,

ont toujours estimé la première de ces fonctions plus intéressante pour

les lecteurs que la seconde, et ils ont d'abord observé la femme dans

l'exercice professionnel de ce pourquoi elle semblait née.

De tous les sujets, l'amour est celui qui touche le plus au public.

C'est de la femme d'amour qu'on s'est surtout occupé.

Et puis, il existe chez l'homme de profondes différences d'intelligence

créées par l'instruction, le milieu, etc.; il n'en est pas de même

chez la femme, son rôle humain est restreint; ses facultés demeurent

limitées; du haut en bas de l'échelle sociale, elle reste la même.

Des filles épousées deviennent en peu de temps de remarquables femmes

du monde; elles s'adaptent au milieu où elles se trouvent. Un proverbe

dit qu'on a vu des rois épouser des bergères. Nous coudoyons chaque

jour des bergères, et même moins, qui sont devenues des dames et qui

tiennent leur rang tout comme d'autres.

Chez les femmes, il n'est point de classes. Elles ne sont quelque chose

dans la société que par ceux qui les épousent ou qui les patronnent. En

les prenant pour compagnes, légitimes ou non, les hommes sont-ils donc

toujours si scrupuleux sur leur provenance? Faut-il l'être davantage en

les prenant pour sujets littéraires?

M. Taine dit en sa lettre: «L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou

moins des plantes de serre...»

Pour l'esprit, je ne le conteste pas; quant à l'honneur?... Je me

rappelle qu'un jour on discutait cette question devant une jeune femme

de province, mais du meilleur monde, et aristocrate jusqu'aux ongles.

Elle s'irritait d'entendre dire qu'il y eut plus de sentiments droits

et simplement nobles dans les classes moyennes que dans les classes

hautes. Puis, comme on citait des exemples, elle se mit à rire tout

à coup et convint que nous avions un peu, rien qu'un peu raison.

Un souvenir lui était revenu: comme la guerre de 1870 venait de

finir, elle fut chargée par un comité de quêter pour la libération du

territoire, dans la grande ville manufacturière qu'elle habitait. Elle

commença par les quartiers ouvriers. Certes, elle rencontra des brutes,

mais elle y trouva aussi nombre de pauvres diables qui donnaient

l'argent du dîner. Et des femmes du peuple, attendries, la voulaient

embrasser, et des hommes en offrant leurs sous lui serraient les mains

à la faire crier. Quand elle pénétra dans les quartiers bourgeois,

on répondait que les maîtres étaient sortis, ou bien quand elle les

surprenait au logis, ils rusaient pour donner moins, s'excusaient

hypocritement, se montraient gueux, avec des phrases.

Un jour enfin, comme elle n'avait point trouvé chez lui un gros

industriel, elle le rencontra en sortant. Il s'excusa, avec mille

politesses, la fit entrer, monter deux étages, lui offrit des biscuits

et du malaga; puis, apportant ses livres de commerce, lui prouva que,

n'ayant rien gagné durant toute cette année d'invasion, il ne pouvait

par conséquent rien donner à la patrie.

Et la quêteuse ajouta: «Nous conservons toujours un peu de parti pris

bienveillant pour les gens de notre monde; au fond vous avez peut-être

raison.»

GUY DE MAUPASSANT.

RÉPONSE À M. ALBERT WOLFF.

_Le Gaulois_, vendredi 28 juillet 1882.

LES BAS-FONDS.

M. Albert Wolff, en critiquant vivement les tendances de la jeune école

littéraire, lui reproche de ne jamais étudier que les bas-fonds, et il

ajoute avec toute raison: «Mais ces mots (les bas-fonds) n'impliquent

pas forcément la seule étude des filles et des pochards, de ce qu'on

appelle si gracieusement dans cette littérature-là, les saligauds et

les salopes. Les bas-fonds de la société commencent avec la déchéance

des caractères, avec l'écroulement de l'honneur, quelle que soit

la caste qui en souffre. Quel vaste champ ouvert à l'observation

du romancier! Nous avons les bas-fonds de l'aristocratie, de la

bourgeoisie, des artistes, des financiers et des ouvriers...»

Et, me prenant personnellement à partie, M. Wolff me reproche de

n'avoir pas répondu franchement l'autre jour à Francisque Sarcey. Toute

question personnelle mise de côté, j'ai revendiqué la liberté absolue

pour le romancier de choisir son sujet comme il l'entend. Je vais

aujourd'hui, si M. Wolff le veut bien, me mettre complètement d'accord

sur cette question des bas-fonds.

La bas-fondmanie, qui sévit assurément, n'est qu'une réaction trop

violente contre l'idéalisme exagéré qui précéda.

Les romanciers ont aujourd'hui, n'est-ce pas? la prétention de faire

des romans vraisemblables. Ce principe admis, cet idéal artistique une

fois posé (et chaque époque a le sien), l'étude unique et continue

de ce qu'on appelle les bas-fonds serait aussi illogique que la

représentation constante d'un monde poétiquement parfait.

Quelle différence existerait-il entre une œuvre dont tous les

personnages seraient sages comme des images, et une autre œuvre dont

tous les personnages seraient vils et criminels? Aucune. Dans l'une

comme dans l'autre subsisterait un parti pris de bien comme de mal, qui

ne s'accorderait en rien avec la prétention adoptée de rendre la vie,

c'est-à-dire d'être plus équitable, plus juste, plus vraisemblable que

la vie même.

Dans le roman, tel que le comprenaient nos aînés, on recherchait

les exceptions, les fantaisies de l'existence, les aventures rares

et compliquées. On créait avec cela une sorte de monde nullement

humain, mais agréable à l'imagination. Cette manière de procéder a été

baptisée: «Méthode ou Art idéaliste.»

Du roman, tel qu'on le comprend aujourd'hui, on cherche à bannir les

exceptions. On veut faire, pour ainsi dire, une moyenne des événements

humains, et en déduire une philosophie générale, ou plutôt dégager les

idées générales des faits, des habitudes, des mœurs, des aventures qui

se reproduisent le plus généralement.

De là cette nécessité d'observer avec impartialité et indépendance.

La vie a des écarts que le romancier doit éviter de choisir, étant

donnée sa méthode actuelle. Les nécessités impérieuses de son art

doivent lui faire souvent même sacrifier la vérité stricte à la simple

mais logique vraisemblance.

Ainsi les accidents sont fréquents. Les chemins de fer broient des

voyageurs, la mer en engloutit, les cheminées écrasent les passants

pendant les coups de vent. Or, quel romancier de la nouvelle école

oserait, au milieu d'un récit, supprimer par un de ces accidents

imprévus un de ses personnages principaux.

La vie de chaque homme étant considérée comme un roman, chaque fois

qu'un homme meurt de cette manière, c'est cependant un roman que la

nature interrompt brusquement. Dans ce cas, nous n'avons pas le droit

de copier la nature. Car nous devons toujours prendre les moyennes et

les généralités.

Donc, ne voir dans l'humanité qu'une classe d'individus (que cette

classe soit d'en haut ou d'en bas), qu'une catégorie de sentiments,

qu'un seul ordre d'événements, est assurément une marque d'étroitesse

d'esprit, un signe de myopie intellectuelle.

Balzac que nous citons tous, quelles que soient nos tendances,

parce que son esprit est aussi varié qu'étendu,--Balzac considérait

l'humanité par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par

grandes séries d'êtres et de passions.

Si nous semblons aujourd'hui abuser du microscope, et toujours étudier

le même insecte humain, tant pis pour nous. C'est que nous sommes

impuissants à nous montrer plus vastes.

Mais rassurons-nous. L'école littéraire actuelle élargira sans doute

peu à peu les limites de ses études, et se débarrassera surtout des

partis pris.

En y regardant de près, la persistante reproduction des «bas-fonds»

n'est, en réalité, qu'une protestation contre la théorie séculaire des

choses poétiques.

Toute la littérature sentimentale a vécu depuis des temps indéfinis sur

cette croyance qu'il existait des séries de sentiments et de choses

essentiellement nobles et poétiques, et que seuls ces sentiments et

ces choses pouvaient fournir des sujets aux écrivains.

Les poètes, pendant des siècles, n'ont chanté que les jeunes filles,

les étoiles, le printemps et les fleurs. Dans le drame, les basses

passions elles-mêmes, la haine, la jalousie, avaient quelque chose

d'emporté et de magnifique.

Aujourd'hui, on rit des chanteurs de rosée, et on a compris que toutes

les actions de la vie, que toutes les choses ont, en art, un égal

intérêt; mais aussitôt cette vérité découverte, les écrivains, par

esprit de réaction, se sont peut-être obstinés à ne dépeindre que

l'opposé de ce qu'on avait célébré jusque-là. Quand cette crise sera

passée, et elle doit toucher à sa fin, les romanciers verront d'un œil

juste et d'un esprit égal tous les êtres et tous les faits, et leur

œuvre, selon leur talent, embrassera le plus possible de vie dans

toutes ses manifestations.

C'est justement pour se débarrasser de préjugés littéraires qu'on s'est

mis à en créer d'autres tout opposés aux premiers.

S'il est enfin une devise que doive prendre le romancier moderne, une

devise résumant en quelques mots ce qu'il tente, n'est-ce pas celle-ci:

«Je tâche que rien de ce qui touche les hommes ne me soit étranger.»

GUY DE MAUPASSANT.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

Mademoiselle Fifi 1

Madame Baptiste 29

La Rouille 43

Marroca 59

La Bûche 79

La Relique 91

Le Lit 103

Fou? 113

Réveil 125

Une Ruse 137

A Cheval 151

Un Réveillon 167

Mots d'Amour 181

Une Aventure parisienne 191

Deux Amis 207

Le Voleur 223

Nuit de Noël 235

Le Remplaçant 247

M. Jocaste (_inédit_) 257

APPENDICE.

Note 271

Réponse à M. Francisque Sarcey 274

Réponse à M. Albert Wolff (Les Bas-Fonds) 281

PUBLICATIONS DE LA LIBRAIRIE LOUIS CONARD IMPRIMÉES PAR

L'IMPRIMERIE NATIONALE

CINQ CONFESSIONS D'AMOUR

=DOMINIQUE=, par Eug. FROMENTIN.--=LE LYS DANS LA

VALLÉE=, par Honoré DE BALZAC.--=LA PRINCESSE DE CLÈVES=,

par Mme DE LA FAYETTE.--=MANON LESCAUT=, par l'abbé

PRÉVOST.--=ADOLPHE=, par Benjamin CONSTANT.

Chaque vol., tiré à 200 exempl. numérotés, sur vélin,

orné d'un frontispice 30 fr.

HONORÉ DE BALZAC

LA BELLE IMPÉRIA

Illustré de 30 compositions de Edmond Malassis, dont 15

gravées en couleurs par Mortier, et 15 gravées sur bois

par Tony Beltrand.

Un volume in-8º carré, tiré à 150 exemplaires, sur

vélin. Prix: 200 fr.

LES JOYEUZETÉS DU ROY LOYS LE UNZIESME

Illustré de 10 compositions de Edmond Malassis, gravées

en couleurs par Mortier.

Un volume in-8º carré, tiré à 150 exemplaires,

sur vélin. Prix: 225 fr.

VILLIERS DE L'ISLE ADAM

AKÈDYSSÉRIL

Édition ornée de 15 compositions de G. Rochegrosse,

gravées en couleurs par Mortier.

Un volume grand in-8º carré, tiré à 150 exemplaires,

sur vélin. Prix: 280 fr.

THÉODORE DE BANVILLE

GRINGOIRE

Édition ornée de 30 compositions de E. Malassis, gravées

en couleurs par Mortier.

Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires,

sur vélin. Prix: 225 fr.

GEORGES CAIN

CROQUIS DU VIEUX PARIS

60 bois originaux de Tony Beltrand.

Un volume in-8º, tiré à 100 exemplaires,

sur vélin. Prix: 180 fr.

ALFRED DE MUSSET

LES NUITS

Édition ornée de 16 compositions de Nourrigat, gravées à

l'eau-forte par l'artiste.

Un volume in-8º, tiré à 300 exemplaires. Prix: 80 fr.

ÉMILE GEBHART

AUTOUR D'UNE TIARE

Édition ornée de 25 compositions de G. Bondoux, gravées

en couleurs par Mortier.

Un volume in-8º, tiré à 100 exemplaires,

sur vélin. Prix: 225 fr.

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L'AMI FRITZ

Edition ornée de 16 compositions de E. Malassis, gravées

en couleurs par Mortier.

Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires,

sur vélin. Prix: 250 fr.

_En préparation_: PETRONE, =LE SATYRICON=, illustré

et décoré par Rochegrosse.

* * * * *

Liste des modifications:

Page 201: «nomma» remplacé par «nommât» (Il fallut qu'il lui nommât)

Page 228: «Soreuil» par «Sorieul» (dont Sorieul fendait la tête)

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04 · 第 9 / 9 段