s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses
mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots
familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue.
Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait
plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des
intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée
et dans son cœur, la disparue et la vivante, oubliant la distance,
le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant
celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à
savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.
Mais parfois la vue de la gêne où vivait celle qu'il adorait de cette
passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait
affreusement.
Que pouvait-il faire? Offrir de l'argent? A quel titre? De quel droit?
Jouer le rôle de tuteur? Il semblait à peine plus vieux qu'elle: on
l'aurait cru son amant. La marier? Cette pensée surgie soudain en son
âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle? Elle
n'avait rien, mais rien.
La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et
il attendait. Quoi? Le savait-il?
Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte,
sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un
mouvement paternel. Et il la garda, troublé du cœur et des sens malgré
sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait,
et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa
tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère
l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale.
Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle
relevait la tête pour s'enfuir, leurs bouches se rencontrèrent.
On devient fou en certains moments. Ils le furent.
Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans
savoir ce qu'il allait faire.
Je me rappelle, madame, votre cri indigné: «Il n'avait plus qu'à se
tuer!»
Je vous ai répondu: «Et elle? fallait-il qu'il la tuât aussi?»
Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion
fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge, ignorante et
éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette
irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne,
que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme
il jette la bête au mâle.
S'il se tuait, que deviendrait-elle?... Elle mourrait!... Elle mourrait
déshonorée, désespérée, abominablement torturée.
Que faire?
L'abandonner, la doter, la marier?... Elle mourrait encore; elle
mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux,
puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout
bonheur possible pour elle; il l'avait condamnée à l'éternelle misère,
à l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude
ou à la mort.
Et puis, il l'aimait aussi, lui! Il l'aimait avec horreur, maintenant,
mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des
fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une
seconde avaient fait sa fille de cet être qu'aucun lien légal
n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et
même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui.
Était-elle bien sa fille d'ailleurs? Et puis, qu'importe? Qui donc le
saurait?
Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante.
«Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il
commettrait un crime s'il le fallait, pour son bonheur.»
Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable
et doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs.
Qui donc le saurait?... puisque l'autre était mort, le père!
«Soit! se dit-il; ce secret infâme pourra me rompre le cœur. Comme
elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids.»
Il demanda sa main, et l'épousa.
Je ne sais pas s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.
_M. Jocaste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 23 janvier 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.
APPENDICE
NOTE.
_Mademoiselle Fifi_ parut pour la première fois en juin 1882 chez
Kistemaeckers, à Bruxelles.
Voici ce qu'en écrivait Francisque Sarcey dans un article intitulé: _La
loi sur les écrits pornographiques_ (_XIXe Siècle_, mardi 4 juillet
1882):
Je regrette le penchant qui semble emporter aujourd'hui des jeunes
gens d'un mérite incontestable vers des sujets scabreux... Ce n'est
plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent à peindre; ils
marquent je ne sais quel goût étrange pour la prostituée, la femme en
carte ou en maison.
Tenez! prenez M. Guy de Maupassant; c'est un jeune, comme on dit,
et un jeune tout plein de talent. Il sait voir et sait dire... Eh
bien! je ne puis m'expliquer son acharnement à revenir, dans tous les
volumes qu'il publie, sur ce vilain objet d'études...
A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des êtres aussi peu
dignes d'intérêt? Ces âmes dépravées ne sont plus capables que d'un
petit nombre de sentiments, qui tiennent tous de l'animalité. Le tour
en est bientôt fait, et l'auteur a beau s'être armé d'une analyse
très pénétrante: où il n'y a rien le roi perd ses droits...
Je n'ai pu m'empêcher de me dire, en lisant _La Maison Tellier_:
«Voilà de l'excellent style dépensé bien mal à propos!» Or, cette
fois, c'est le tour de _Mademoiselle Fifi_.
Encore une histoire du même genre!... Est-ce qu'il ne serait pas
temps pour M. Guy de Maupassant de porter sur d'autres objets son
goût d'observation et son talent de style?
Qu'il y prenne garde! Le public commence à être bien las de ces
vilaines peintures. Ce ne sont pas les magistrats qui en condamneront
l'auteur à la prison ou à l'amende... M. Guy de Maupassant doit
craindre l'arrêt d'un juge infiniment plus redoutable...
Albert Wolff, de son côté, écrivait dans son Courrier de Paris
(_Figaro_, vendredi 21 juillet 1882):
Il n'est pas, parmi les romanciers nouveaux, un seul qui me plaise
autant que M. Guy de Maupassant; aucun d'eux ne m'irrite au même
degré que lui... Il y a un parti pris, commun à toute la jeune
littérature; on appelle cela étudier les bas-fonds de la société...
Pour un homme de talent comme M. de Maupassant, il ne peut y avoir
ni honneur, ni profit à renforcer ce bataillon déjà considérable
d'égoutiers de lettres... Croyez bien ceci, M. de Maupassant, il
n'est pas nécessaire de toujours traîner sa plume dans les mauvais
lieux pour être un homme de talent.
Maupassant répondit dans les deux articles que nous reproduisons ici.
RÉPONSE À M. FRANCISQUE SARCEY.
_Le Gaulois_, 28 juillet 1882.
Dans un article, dont je lui suis infiniment reconnaissant, malgré ses
réserves, M. Francisque Sarcey soulève à mon sujet plusieurs questions
littéraires. J'aurais préféré répondre aux théories de l'éminent
critique sans avoir été nommé, pour n'avoir point l'air de plaider
ma propre cause; car j'estime qu'un écrivain n'a jamais le droit de
prendre la parole pour un fait personnel: mais, dans le cas présent, la
discussion passe bien au-dessus de ma tête.
M. Sarcey a écrit: «Voici, ce me semble, que nous sommes descendus plus
bas. Ce n'est plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent
à peindre, ils marquent un je ne sais quel goût étrange pour la
prostituée...»
Et plus loin: «A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des
êtres aussi peu dignes d'intérêt? Ces âmes dégradées ne sont plus
capables que d'un très petit nombre de sentiments qui tiennent tous de
l'animalité.»
M. Sarcey, en ce cas, passe ses droits, me semble-t-il. Depuis que la
littérature existe les écrivains ont toujours énergiquement réclamé la
liberté la plus absolue dans le choix de leurs sujets. Victor Hugo,
Gautier, Flaubert, et bien d'autres, se sont justement irrités de la
prétention des critiques d'imposer un genre aux romanciers.
Autant reprocher aux prosateurs de ne point faire de vers, aux
idéalistes de n'être point réalistes, etc.
L'écrivain est et doit rester seul maître, seul juge de ce qu'il se
sent capable d'écrire. Mais il appartient aux critiques, aux confrères,
au public, d'apprécier s'il a accompli bien ou mal l'œuvre qu'il
s'était imposée. Il n'est justiciable du lecteur que pour l'exécution.
S'il me prend fantaisie de critiquer ou de contester le talent d'un
homme, je ne le puis faire qu'en me plaçant à son point de vue, en
pénétrant ses intentions secrètes. Je n'ai pas le droit de reprocher
à M. Feuillet de ne jamais analyser des ouvriers, ou à M. Zola de ne
point choisir des personnages vertueux.
Il ne s'ensuit pas qu'il ne nous soit point permis de garder des
préférences pour un certain ordre d'idées ou de sujets.
Nous touchons là à la question la plus discutée depuis une dizaine
d'années. Je ne puis mieux faire, me semble-t-il, pour l'aborder, que
de citer un passage d'une très remarquable lettre de M. Taine, dont je
ne partage point l'opinion, opinion qui concorde d'ailleurs avec celle
de M. Francisque Sarcey:
«Dans le second rôle, il ne me reste qu'à vous prier d'ajouter à
vos observations une autre série d'observations. Vous peignez des
paysans, des petits bourgeois, des ouvriers, des étudiants et des
filles. Vous peindrez sans doute un jour la classe cultivée, la haute
bourgeoisie, ingénieurs, médecins, professeurs, grands industriels et
commerçants.
«A mon sens, la civilisation est une puissance. Un homme né dans
l'aisance, héritier de trois ou quatre générations honnêtes,
laborieuses et rangées, a plus de chances d'être probe, délicat et
instruit. L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des
plantes de serre.
«Cette doctrine est bien aristocratique, mais elle est
expérimentale...»
Ajoutons encore à cela le vœu formulé par un maître romancier, Edmond
de Goncourt, de voir les jeunes gens appliquer au monde, au vrai monde,
les procédés d'observation scrupuleuse qu'emploient depuis longtemps
déjà les écrivains pour analyser les humbles classes!
Et maintenant étonnons-nous de ce que les gens qui semblent les seuls
intéressants à étudier soient toujours négligés par les hommes de
lettres.
Pourquoi? Est-ce, comme le dit Edmond de Goncourt, parce que la
difficulté de pénétration dans les cœurs, les âmes et les intentions
est infiniment plus difficile? Peut-être un peu. Mais il existe une
autre raison.
Le romancier moderne cherche avant tout à surprendre l'humanité sur
le fait. Ce qu'il a donc intérêt à dégager d'abord dans toute action
humaine, c'est le mobile initial, l'origine mystérieuse du vouloir,
et surtout les déterminants communs à toute la race, les impulsions
instinctives.
Or, ce qui distingue principalement les gens du monde des catégories
d'individus plus simples, c'est surtout une sorte de vernis, de
conventions, un badigeonnage d'hypocrisie compliquée.
Le romancier se trouve donc placé dans cette alternative: faire le
monde tel qu'il le voit, lever les voiles de grâce et d'honnêteté,
constater ce qui est sous ce qui paraît, montrer l'humanité toujours
semblable sous ses élégances d'emprunt, ou bien se résoudre à créer un
monde gracieux et conventionnel comme l'ont fait George Sand, Jules
Sandeau et Octave Feuillet.
Non point qu'il faille attaquer et condamner ce parti pris de ne
dépeindre que les surfaces attrayantes, que les apparences aimables;
mais, quand un écrivain est doué d'un tempérament qui ne lui permet
d'exprimer que ce qu'il croit être la vérité, on ne le peut contraindre
à tromper et à se tromper consciemment.
M. Francisque Sarcey s'irrite et s'étonne que la courtisane et la fille
depuis une quarantaine d'années aient envahi notre littérature, se
soient emparées du roman et du théâtre.
Je pourrais répondre en citant _Manon Lescaut_ et toute la littérature
pimentée de la fin du dernier siècle. Mais les citations ne sont jamais
concluantes.
La vraie raison n'est-elle pas celle-ci: les lettres sont entraînées
maintenant vers l'observation précise; or la femme a dans la vie deux
fonctions, l'amour et la maternité. Les romanciers, peut-être à tort,
ont toujours estimé la première de ces fonctions plus intéressante pour
les lecteurs que la seconde, et ils ont d'abord observé la femme dans
l'exercice professionnel de ce pourquoi elle semblait née.
De tous les sujets, l'amour est celui qui touche le plus au public.
C'est de la femme d'amour qu'on s'est surtout occupé.
Et puis, il existe chez l'homme de profondes différences d'intelligence
créées par l'instruction, le milieu, etc.; il n'en est pas de même
chez la femme, son rôle humain est restreint; ses facultés demeurent
limitées; du haut en bas de l'échelle sociale, elle reste la même.
Des filles épousées deviennent en peu de temps de remarquables femmes
du monde; elles s'adaptent au milieu où elles se trouvent. Un proverbe
dit qu'on a vu des rois épouser des bergères. Nous coudoyons chaque
jour des bergères, et même moins, qui sont devenues des dames et qui
tiennent leur rang tout comme d'autres.
Chez les femmes, il n'est point de classes. Elles ne sont quelque chose
dans la société que par ceux qui les épousent ou qui les patronnent. En
les prenant pour compagnes, légitimes ou non, les hommes sont-ils donc
toujours si scrupuleux sur leur provenance? Faut-il l'être davantage en
les prenant pour sujets littéraires?
M. Taine dit en sa lettre: «L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou
moins des plantes de serre...»
Pour l'esprit, je ne le conteste pas; quant à l'honneur?... Je me
rappelle qu'un jour on discutait cette question devant une jeune femme
de province, mais du meilleur monde, et aristocrate jusqu'aux ongles.
Elle s'irritait d'entendre dire qu'il y eut plus de sentiments droits
et simplement nobles dans les classes moyennes que dans les classes
hautes. Puis, comme on citait des exemples, elle se mit à rire tout
à coup et convint que nous avions un peu, rien qu'un peu raison.
Un souvenir lui était revenu: comme la guerre de 1870 venait de
finir, elle fut chargée par un comité de quêter pour la libération du
territoire, dans la grande ville manufacturière qu'elle habitait. Elle
commença par les quartiers ouvriers. Certes, elle rencontra des brutes,
mais elle y trouva aussi nombre de pauvres diables qui donnaient
l'argent du dîner. Et des femmes du peuple, attendries, la voulaient
embrasser, et des hommes en offrant leurs sous lui serraient les mains
à la faire crier. Quand elle pénétra dans les quartiers bourgeois,
on répondait que les maîtres étaient sortis, ou bien quand elle les
surprenait au logis, ils rusaient pour donner moins, s'excusaient
hypocritement, se montraient gueux, avec des phrases.
Un jour enfin, comme elle n'avait point trouvé chez lui un gros
industriel, elle le rencontra en sortant. Il s'excusa, avec mille
politesses, la fit entrer, monter deux étages, lui offrit des biscuits
et du malaga; puis, apportant ses livres de commerce, lui prouva que,
n'ayant rien gagné durant toute cette année d'invasion, il ne pouvait
par conséquent rien donner à la patrie.
Et la quêteuse ajouta: «Nous conservons toujours un peu de parti pris
bienveillant pour les gens de notre monde; au fond vous avez peut-être
raison.»
GUY DE MAUPASSANT.
RÉPONSE À M. ALBERT WOLFF.
_Le Gaulois_, vendredi 28 juillet 1882.
LES BAS-FONDS.
M. Albert Wolff, en critiquant vivement les tendances de la jeune école
littéraire, lui reproche de ne jamais étudier que les bas-fonds, et il
ajoute avec toute raison: «Mais ces mots (les bas-fonds) n'impliquent
pas forcément la seule étude des filles et des pochards, de ce qu'on
appelle si gracieusement dans cette littérature-là, les saligauds et
les salopes. Les bas-fonds de la société commencent avec la déchéance
des caractères, avec l'écroulement de l'honneur, quelle que soit
la caste qui en souffre. Quel vaste champ ouvert à l'observation
du romancier! Nous avons les bas-fonds de l'aristocratie, de la
bourgeoisie, des artistes, des financiers et des ouvriers...»
Et, me prenant personnellement à partie, M. Wolff me reproche de
n'avoir pas répondu franchement l'autre jour à Francisque Sarcey. Toute
question personnelle mise de côté, j'ai revendiqué la liberté absolue
pour le romancier de choisir son sujet comme il l'entend. Je vais
aujourd'hui, si M. Wolff le veut bien, me mettre complètement d'accord
sur cette question des bas-fonds.
La bas-fondmanie, qui sévit assurément, n'est qu'une réaction trop
violente contre l'idéalisme exagéré qui précéda.
Les romanciers ont aujourd'hui, n'est-ce pas? la prétention de faire
des romans vraisemblables. Ce principe admis, cet idéal artistique une
fois posé (et chaque époque a le sien), l'étude unique et continue
de ce qu'on appelle les bas-fonds serait aussi illogique que la
représentation constante d'un monde poétiquement parfait.
Quelle différence existerait-il entre une œuvre dont tous les
personnages seraient sages comme des images, et une autre œuvre dont
tous les personnages seraient vils et criminels? Aucune. Dans l'une
comme dans l'autre subsisterait un parti pris de bien comme de mal, qui
ne s'accorderait en rien avec la prétention adoptée de rendre la vie,
c'est-à-dire d'être plus équitable, plus juste, plus vraisemblable que
la vie même.
Dans le roman, tel que le comprenaient nos aînés, on recherchait
les exceptions, les fantaisies de l'existence, les aventures rares
et compliquées. On créait avec cela une sorte de monde nullement
humain, mais agréable à l'imagination. Cette manière de procéder a été
baptisée: «Méthode ou Art idéaliste.»
Du roman, tel qu'on le comprend aujourd'hui, on cherche à bannir les
exceptions. On veut faire, pour ainsi dire, une moyenne des événements
humains, et en déduire une philosophie générale, ou plutôt dégager les
idées générales des faits, des habitudes, des mœurs, des aventures qui
se reproduisent le plus généralement.
De là cette nécessité d'observer avec impartialité et indépendance.
La vie a des écarts que le romancier doit éviter de choisir, étant
donnée sa méthode actuelle. Les nécessités impérieuses de son art
doivent lui faire souvent même sacrifier la vérité stricte à la simple
mais logique vraisemblance.
Ainsi les accidents sont fréquents. Les chemins de fer broient des
voyageurs, la mer en engloutit, les cheminées écrasent les passants
pendant les coups de vent. Or, quel romancier de la nouvelle école
oserait, au milieu d'un récit, supprimer par un de ces accidents
imprévus un de ses personnages principaux.
La vie de chaque homme étant considérée comme un roman, chaque fois
qu'un homme meurt de cette manière, c'est cependant un roman que la
nature interrompt brusquement. Dans ce cas, nous n'avons pas le droit
de copier la nature. Car nous devons toujours prendre les moyennes et
les généralités.
Donc, ne voir dans l'humanité qu'une classe d'individus (que cette
classe soit d'en haut ou d'en bas), qu'une catégorie de sentiments,
qu'un seul ordre d'événements, est assurément une marque d'étroitesse
d'esprit, un signe de myopie intellectuelle.
Balzac que nous citons tous, quelles que soient nos tendances,
parce que son esprit est aussi varié qu'étendu,--Balzac considérait
l'humanité par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par
grandes séries d'êtres et de passions.
Si nous semblons aujourd'hui abuser du microscope, et toujours étudier
le même insecte humain, tant pis pour nous. C'est que nous sommes
impuissants à nous montrer plus vastes.
Mais rassurons-nous. L'école littéraire actuelle élargira sans doute
peu à peu les limites de ses études, et se débarrassera surtout des
partis pris.
En y regardant de près, la persistante reproduction des «bas-fonds»
n'est, en réalité, qu'une protestation contre la théorie séculaire des
choses poétiques.
Toute la littérature sentimentale a vécu depuis des temps indéfinis sur
cette croyance qu'il existait des séries de sentiments et de choses
essentiellement nobles et poétiques, et que seuls ces sentiments et
ces choses pouvaient fournir des sujets aux écrivains.
Les poètes, pendant des siècles, n'ont chanté que les jeunes filles,
les étoiles, le printemps et les fleurs. Dans le drame, les basses
passions elles-mêmes, la haine, la jalousie, avaient quelque chose
d'emporté et de magnifique.
Aujourd'hui, on rit des chanteurs de rosée, et on a compris que toutes
les actions de la vie, que toutes les choses ont, en art, un égal
intérêt; mais aussitôt cette vérité découverte, les écrivains, par
esprit de réaction, se sont peut-être obstinés à ne dépeindre que
l'opposé de ce qu'on avait célébré jusque-là. Quand cette crise sera
passée, et elle doit toucher à sa fin, les romanciers verront d'un œil
juste et d'un esprit égal tous les êtres et tous les faits, et leur
œuvre, selon leur talent, embrassera le plus possible de vie dans
toutes ses manifestations.
C'est justement pour se débarrasser de préjugés littéraires qu'on s'est
mis à en créer d'autres tout opposés aux premiers.
S'il est enfin une devise que doive prendre le romancier moderne, une
devise résumant en quelques mots ce qu'il tente, n'est-ce pas celle-ci:
«Je tâche que rien de ce qui touche les hommes ne me soit étranger.»
GUY DE MAUPASSANT.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Mademoiselle Fifi 1
Madame Baptiste 29
La Rouille 43
Marroca 59
La Bûche 79
La Relique 91
Le Lit 103
Fou? 113
Réveil 125
Une Ruse 137
A Cheval 151
Un Réveillon 167
Mots d'Amour 181
Une Aventure parisienne 191
Deux Amis 207
Le Voleur 223
Nuit de Noël 235
Le Remplaçant 247
M. Jocaste (_inédit_) 257
APPENDICE.
Note 271
Réponse à M. Francisque Sarcey 274
Réponse à M. Albert Wolff (Les Bas-Fonds) 281
PUBLICATIONS DE LA LIBRAIRIE LOUIS CONARD IMPRIMÉES PAR
L'IMPRIMERIE NATIONALE
CINQ CONFESSIONS D'AMOUR
=DOMINIQUE=, par Eug. FROMENTIN.--=LE LYS DANS LA
VALLÉE=, par Honoré DE BALZAC.--=LA PRINCESSE DE CLÈVES=,
par Mme DE LA FAYETTE.--=MANON LESCAUT=, par l'abbé
PRÉVOST.--=ADOLPHE=, par Benjamin CONSTANT.
Chaque vol., tiré à 200 exempl. numérotés, sur vélin,
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GRINGOIRE
Édition ornée de 30 compositions de E. Malassis, gravées
en couleurs par Mortier.
Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires,
sur vélin. Prix: 225 fr.
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Édition ornée de 25 compositions de G. Bondoux, gravées
en couleurs par Mortier.
Un volume in-8º, tiré à 100 exemplaires,
sur vélin. Prix: 225 fr.
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Edition ornée de 16 compositions de E. Malassis, gravées
en couleurs par Mortier.
Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires,
sur vélin. Prix: 250 fr.
_En préparation_: PETRONE, =LE SATYRICON=, illustré
et décoré par Rochegrosse.
* * * * *
Liste des modifications:
Page 201: «nomma» remplacé par «nommât» (Il fallut qu'il lui nommât)
Page 228: «Soreuil» par «Sorieul» (dont Sorieul fendait la tête)