Indifférent, je répliquai: «Non, mais nous aurons du canard aux étangs,

demain matin.»

La servante qui mettait notre couvert à un bout de la table, et celui

des domestiques à l'autre bout, demanda: «Ces messieurs savent-ils que

c'est ce soir le réveillon?»

Nous n'en savions rien assurément, car nous ne regardions guère le

calendrier. Mon compagnon reprit: «Alors, c'est ce soir aussi la messe

de minuit. C'est donc pour cela qu'on a sonné toute la journée!»

La servante répliqua: «Oui et non, monsieur; on a sonné aussi parce que

le père Fournel est mort.»

Le père Fournel, ancien berger, était une célébrité du pays. Âgé de

quatre-vingt-seize ans, il n'avait jamais été malade jusqu'au moment

où, un mois auparavant, il avait pris froid, étant tombé dans une mare

par une nuit obscure. Le lendemain il s'était mis au lit. Depuis lors

il agonisait.

Mon cousin se tourna vers moi: «Si tu veux, dit-il, nous irons

tout à l'heure voir ces pauvres gens.» Il voulait parler de la

famille du vieux, son petit-fils, âgé de cinquante-huit ans, et sa

petite-belle-fille, d'une année plus jeune. La génération intermédiaire

n'existait plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure,

à l'entrée du hameau, sur la droite.

Mais je ne sais pourquoi cette idée de Noël, au fond de cette solitude,

nous mit en humeur de causer. Tous les deux, en tête-à-tête, nous nous

racontions des histoires de réveillons anciens, des aventures de cette

nuit folle, les bonnes fortunes passées et les réveils du lendemain,

les réveils à deux avec leurs surprises hasardeuses, l'étonnement des

découvertes.

De cette façon, notre dîner dura longtemps. De nombreuses pipes le

suivirent, et, envahis par ces gaietés de solitaires, ces gaietés

communicatives qui naissent soudain entre deux intimes amis, nous

parlions sans repos, fouillant en nous pour nous dire ces souvenirs

confidentiels du cœur qui s'échappent en ces heures d'effusion.

La bonne, partie depuis longtemps, reparut: «Je vais à la messe,

monsieur.

--Déjà!

--Il est minuit moins trois quarts.

--Si nous allions aussi jusqu'à l'église? demanda Jules, cette messe de

Noël est bien curieuse aux champs.»

J'acceptai et nous partîmes, enveloppés en nos fourrures de chasse.

Un froid aigu piquait le visage, faisait pleurer les yeux. L'air cru

saisissait les poumons, desséchait la gorge. Le ciel profond, net et

dur, était criblé d'étoiles qu'on eût dit pâlies par la gelée; elles

scintillaient non point comme des feux, mais comme des astres de glace,

des cristallisations brillantes. Au loin, sur la terre d'airain, sèche

et retentissante, les sabots des paysans sonnaient, et, par tout

l'horizon, les petites cloches des villages, tintant, jetaient leurs

notes grêles comme frileuses aussi, dans la vaste nuit glaciale.

La campagne ne dormait point. Des coqs, trompés par ces bruits,

chantaient, et en passant le long des étables, on entendait remuer les

bêtes troublées par ces rumeurs de vie.

En approchant du hameau, Jules se ressouvint des Fournel.--«Voici leur

baraque, dit-il, entrons!»

Il frappa longtemps en vain. Alors une voisine, qui sortait de chez

elle pour se rendre à l'église, nous ayant aperçus: «Ils sont à la

messe, messieurs, ils vont prier pour le père.

--Nous les verrons en sortant,» dit mon cousin.

La lune à son déclin profilait au bord de l'horizon sa silhouette de

faucille au milieu de cette semaille infinie de grains luisants jetés

à poignée dans l'espace. Et par la campagne noire, des petits feux

tremblants s'en venaient de partout vers le clocher pointu qui sonnait

sans répit. Entre les cours des fermes plantées d'arbres, au milieu

des plaines sombres, ils sautillaient, ces feux, en rasant la terre.

C'étaient les lanternes de corne que portaient les paysans devant

leurs femmes en bonnet blanc, enveloppées de longues mantes noires, et

suivies des mioches mal éveillés, se tenant la main dans la nuit.

Par la porte ouverte de l'église, on apercevait le chœur illuminé.

Une guirlande de chandelles d'un sou faisait le tour de la pauvre nef,

et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant-Jésus de cire

étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa

nudité rose et maniérée.

L'office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux,

priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient,

tout remués, l'image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains,

naïvement convaincus autant qu'intimidés par l'humble splendeur de

cette représentation puérile.

L'air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit: «Sortons! on

est encore mieux dehors.»

Et sur la route déserte, pendant que tous les campagnards prosternés

grelottaient dévotement, nous nous mîmes à recauser de nos souvenirs,

si longtemps que l'office était fini quand nous revînmes au hameau.

Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. «Ils veillent

leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela

leur fera plaisir.»

Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce noire, vernie

de saleté, avec ses solives vermoulues brunies par le temps, était

pleine d'une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande

table, sous laquelle la huche au pain s'arrondissait comme un ventre

dans toute sa longueur, une chandelle, dans un chandelier de fer tordu,

filait jusqu'au plafond l'âcre fumée de sa mèche en champignon.--Et les

deux Fournel, l'homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête.

Mornes, avec l'air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient

gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux,

un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps

en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur couteau,

l'écrasaient sur leur pain qu'ils coupaient en bouchées, puis mâchaient

avec lenteur.

Quand le verre de l'homme était vide, la femme, prenant la cruche au

cidre, le remplissait.

A notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de

«faire comme eux» et, sur notre refus, se remirent à manger.

Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda: «Eh bien,

Anthime, votre grand-père est mort?

--Oui, mon pauv' monsieur, il a passé tantôt.»

Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle.

Alors, pour dire quelque chose, j'ajoutai: «Il était bien vieux.»

Sa petite-belle-fille de cinquante-sept ans reprit: «Oh! son temps

était terminé, il n'avait plus rien à faire ici.»

Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et

je priai qu'on me le montrât.

Les deux paysans, jusque-là placides, s'émurent brusquement. Leurs yeux

inquiets s'interrogèrent, et ils ne répondirent pas.

Mon cousin, voyant leur trouble, insista.

L'homme alors, d'un air soupçonneux et sournois, demanda: «A quoi qu'ça

vous servirait?

--A rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours; pourquoi ne

voulez-vous pas le montrer?»

Le paysan haussa les épaules. «Oh! moi, j'veux ben; seulement, à c'te

heure-ci, c'est malaisé.»

Mille suppositions nous passaient dans l'esprit. Comme les

petits-enfants du mort ne remuaient toujours pas et demeuraient face à

face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents,

qui semble dire: «Allez-vous-en», mon cousin parla avec autorité:

«Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre.» Mais

l'homme, ayant pris son parti, répondit d'un air renfrogné: «C'est pas

la peine, il n'y est pu, monsieur.

--Mais alors, où donc est-il?»

La femme coupa la parole à son mari:

«J'vas vous dire: J'l'avons mis jusqu'à d'main dans la huche, parce que

j'avions point d'place.»

Et, retirant l'assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur

table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l'intérieur du grand

coffre béant, au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une

sorte de long paquet d'où sortait, par un bout, une tête maigre avec

des cheveux blancs ébouriffés, et, par l'autre bout, deux pieds nus.

C'était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de

berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d'antiques et

noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui.

Ses enfants avaient réveillonné dessus!

Jules, indigné, tremblant de colère, cria: «Pourquoi ne l'avez-vous pas

laissé dans son lit, manants que vous êtes?»

Alors la femme se mit à larmoyer, et très vite: «J'vas vous dire, mon

bon monsieur, j'avons qu'un lit dans la maison. J'couchions avec lui

auparavant puisque j'étions qu'trois. D'puis qu'il est si malade,

j'couchons par terre; c'est dur, mon brave monsieur, dans ces temps

ici. Eh ben, quand il a été trépassé, tantôt, j'nous sommes dit comme

ça: Puisqu'il n'souffre pu, c't'homme, à quoi qu'ça sert de l'laisser

dans l'lit? j'pouvons ben l'mettre jusqu'à d'main dans la huche, et je

r'prendrions l'lit c'te nuit qui s'ra si froide. J'pouvions pourtant

pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs!...»

Mon cousin, exaspéré, sortit brusquement en claquant la porte, tandis

que je le suivais, riant aux larmes.

MOTS D'AMOUR.

Dimanche.

MON GROS COQ CHÉRI,

Tu ne m'écris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc

cessé de m'aimer? Pourquoi? Qu'ai-je fait? Dis-le-moi, je t'en supplie,

mon cher amour! Moi, je t'aime tant, tant, tant! Je voudrais t'avoir

toujours près de moi, et t'embrasser tout le jour, en te donnant, ô mon

cœur, mon chat aimé, tous les noms tendres qui me viendraient à la

pensée. Je t'adore, je t'adore, je t'adore, ô mon beau coq.

Ta poulette.

SOPHIE.

Lundi.

MA CHÈRE AMIE,

Tu ne comprendras absolument rien à ce que je vais te dire. N'importe.

Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d'une autre femme, elle

lui sera peut-être profitable.

Si tu avais été sourde et muette, je t'aurais sans doute aimée

longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles; voilà tout.

Un poète a dit:

Tu n'as jamais été dans tes jours les plus rares

Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,

Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,

J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.

En amour, vois-tu, on fait toujours chanter des rêves; mais pour que

les rêves chantent, il ne faut pas qu'on les interrompe. Or, quand on

parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rêve délirant que

font les âmes, à moins de dire des mots sublimes, et les mots sublimes

n'éclosent pas dans les petites caboches des jolies filles.

Tu ne comprends rien, n'est-ce pas? Tant mieux. Je continue. Tu es

assurément une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que

j'aie jamais vues.

Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de SONGE que les

tiens, plus de promesses inconnues, plus d'infini d'amour? Je ne le

crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lèvres rondes qui

montrent tes dents luisantes, on dirait qu'il va sortir de cette bouche

ravissante une ineffable musique, quelque chose d'invraisemblablement

suave, de doux à faire sangloter.

Alors tu m'appelles tranquillement: «Mon gros lapin adoré.» Et il me

semble tout à coup que j'entre dans ta tête, que je vois fonctionner

ton âme, ta petite âme de petite femme jolie, jolie, mais... et cela me

gêne, vois-tu, me gêne beaucoup. J'aimerais mieux ne pas voir.

Tu continues à ne point comprendre, n'est-ce pas? J'y comptais.

Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi? Tu es entrée

brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupes; nous nous

sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des

fous..., puis... puis jusqu'au lendemain nous n'avons point parlé.

Mais, quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos

yeux se disaient des choses, des choses... qu'on ne peut exprimer dans

aucune langue. Du moins, je l'ai cru. Et tout bas, en me quittant,

tu as murmuré: «A bientôt!» Voilà tout ce que tu as dit, et tu ne

t'imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce

que j'entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée.

Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés,

un peu supérieurs, l'amour est un instrument si compliqué qu'un rien

le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule

de certaines choses, quand vous aimez, et le grotesque des expressions

vous échappe.

Pourquoi une parole juste dans la bouche d'une petite femme brune

est-elle souverainement fausse et comique dans celle d'une grosse

femme blonde? Pourquoi le geste câlin de l'une sera-t-il déplacé

chez l'autre? Pourquoi certaines caresses, charmantes de la part de

celle-ci, seront-elles gênantes de la part de celle-là? Pourquoi?

parce qu'il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite

harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole,

de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle,

manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses

cheveux et la physionomie de sa beauté.

Une femme de trente-cinq ans, à l'âge des grandes passions violentes,

qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses

amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer

autrement, regarder autrement, embrasser autrement, qu'elle doit être

une Didon et non plus une Juliette, écœurerait infailliblement neuf

amants sur dix, même s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons

de leur éloignement.

Comprends-tu?--Non.--Je l'espérais bien.

A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini

pour moi, mon amie.

Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser

interminable, éperdu, un de ces baisers qui font se fermer les yeux,

comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les

conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis,

quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire

clair: «C'est bon, mon gros chien!» Alors je t'aurais battue.

Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes

que tu as trouvés sans doute dans la _Cuisinière bourgeoise_, le

_Parfait jardinier_ et les _Éléments d'histoire naturelle à l'usage des

classes inférieures_. Mais cela n'est rien encore.

La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe.

Musset a dit:

Je me souviens encor de ces spasmes terribles,

De ces baisers muets, de ces muscles ardents,

De cet être absorbé, blême et serrant les dents.

S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles,

ou grotesques!... Oh! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit

pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin?

Je les ai collectionnés; mais, par amour pour toi, je ne les montrerai

pas.

Et puis tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher

un «_je t'aime_» exalté, en certaines occasions si singulières, qu'il

me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants

où cette parole-là: «_Je t'aime!_» est si déplacée qu'elle en devient

inconvenante, sache-le bien.

Mais tu ne comprends pas.

Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide.

Peu m'importe, d'ailleurs. Les affamés mangent en gloutons, mais

les délicats sont dégoûtés, et ils ont souvent, pour peu de chose,

d'invincibles répugnances. Il en est de l'amour comme de la cuisine.

Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que certaines femmes

qui connaissent si bien l'irrésistible séduction des bas de soie fins

et brodés, et le charme exquis des nuances, et l'ensorcellement des

précieuses dentelles cachées dans la profondeur des toilettes intimes,

et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffinés, toutes

les subtiles délicatesses des élégances féminines, ne comprennent

jamais l'irrésistible dégoût que nous inspirent les paroles déplacées

ou niaisement tendres.

Un mot brutal, parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir

le cœur. Ceux-là sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne

n'est-il pas sublime? Rien ne choque qui vient à temps. Mais il faut

aussi savoir se taire et éviter en certains moments les phrases à la

Paul de Kock.

Et je t'embrasse passionnément, à condition que tu ne diras rien.

RENÉ.

_Mots d'amour_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 février 1882, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

UNE AVENTURE PARISIENNE.

Est-il un sentiment plus aigu que la curiosité chez la femme? Oh!

savoir, connaître, toucher ce qu'on a rêvé! Que ne ferait-elle pas pour

cela? Une femme, quand sa curiosité impatiente est en éveil, commettra

toutes les folies, toutes les imprudences, aura toutes les audaces,

ne reculera devant rien. Je parle des femmes vraiment femmes, douées

de cet esprit à triple fond qui semble, à la surface, raisonnable et

froid, mais dont les trois compartiments secrets sont remplis: l'un,

d'inquiétude féminine toujours agitée; l'autre, de ruse colorée en

bonne foi, de cette ruse de dévots, sophistique et redoutable; le

dernier enfin, de canaillerie charmante, de tromperie exquise, de

délicieuse perfidie, de toutes ces perverses qualités qui poussent au

suicide les amants imbécilement crédules, mais ravissent les autres.

Celle dont je veux dire l'aventure était une petite provinciale,

platement honnête jusque-là. Sa vie, calme en apparence, s'écoulait

dans son ménage, entre un mari très occupé et deux enfants, qu'elle

élevait en femme irréprochable. Mais son cœur frémissait d'une

curiosité inassouvie, d'une démangeaison d'inconnu. Elle songeait

à Paris, sans cesse, et lisait avidement les journaux mondains. Le

récit des fêtes, des toilettes, des joies, faisait bouillonner ses

désirs; mais elle était surtout mystérieusement troublée par les

échos pleins de sous-entendus, par les voiles à demi soulevés en des

phrases habiles, et qui laissent entrevoir des horizons de jouissances

coupables et ravageantes.

De là-bas elle apercevait Paris dans une apothéose de luxe magnifique

et corrompu. Et pendant les longues nuits de rêve, bercée par le

ronflement régulier de son mari qui dormait à ses côtés sur le dos,

avec un foulard autour du crâne, elle songeait à ces hommes connus

dont les noms apparaissent à la première page des journaux comme

de grandes étoiles dans un ciel sombre; et elle se figurait leur

vie affolante, avec de continuelles débauches, des orgies antiques

épouvantablement voluptueuses et des raffinements de sensualité si

compliqués qu'elle ne pouvait même se les figurer.

Les boulevards lui semblaient être une sorte de gouffre des passions

humaines; et toutes leurs maisons recélaient assurément des mystères

d'amour prodigieux.

Elle se sentait vieillir cependant. Elle vieillissait sans avoir

rien connu de la vie, sinon ces occupations régulières, odieusement

monotones et banales qui constituent, dit-on, le bonheur du foyer. Elle

était jolie encore, conservée dans cette existence tranquille comme un

fruit d'hiver dans une armoire close; mais rongée, ravagée, bouleversée

d'ardeurs secrètes. Elle se demandait si elle mourrait sans avoir connu

toutes ces ivresses damnantes, sans s'être jetée une fois, une seule

fois, tout entière dans ce flot des voluptés parisiennes.

Avec une longue persévérance, elle prépara un voyage à Paris, inventa

un prétexte, se fit inviter par des parents, et, son mari ne pouvant

l'accompagner, partit seule.

Sitôt arrivée, elle sut imaginer des raisons qui lui permettraient au

besoin de s'absenter deux jours ou plutôt deux nuits, s'il le fallait,

ayant retrouvé, disait-elle, des amis qui demeuraient dans la campagne

suburbaine.

Et elle chercha. Elle parcourut les boulevards sans rien voir, sinon

le vice errant et numéroté. Elle sonda de l'œil les grands cafés,

lut attentivement la petite correspondance du _Figaro_, qui lui

apparaissait chaque matin comme un tocsin, un rappel de l'amour.

Et jamais rien ne la mettait sur la trace de ces grandes orgies

d'artistes et d'actrices; rien ne lui révélait les temples de ces

débauches qu'elle imaginait fermés par un mot magique, comme la

caverne des _Mille et une Nuits_ et ces catacombes de Rome, où

s'accomplissaient secrètement les mystères d'une religion persécutée.

Ses parents, petits bourgeois, ne pouvaient lui faire connaître aucun

de ces hommes en vue dont les noms bourdonnaient dans sa tête; et,

désespérée, elle songeait à s'en retourner, quand le hasard vint à son

aide.

Un jour, comme elle descendait la rue de la Chaussée-d'Antin, elle

s'arrêta à contempler un magasin rempli de ces bibelots japonais si

colorés qu'ils donnent aux yeux une sorte de gaieté. Elle considérait

les mignons ivoires bouffons, les grandes potiches aux émaux flambants,

les bronzes bizarres, quand elle entendit, à l'intérieur de la

boutique, le patron qui avec force révérences, montrait à un gros petit

homme chauve de crâne, et gris de menton, un énorme magot ventru, pièce

unique, disait-il.

Et à chaque phrase du marchand, le nom de l'amateur, un nom célèbre,

sonnait comme un appel de clairon. Les autres clients, des jeunes

femmes, des messieurs élégants, contemplaient d'un coup d'œil furtif

et rapide, d'un coup d'œil comme il faut et manifestement respectueux,

l'écrivain renommé qui, lui, regardait passionnément le magot de

porcelaine. Ils étaient aussi laids l'un que l'autre, laids comme deux

frères sortis du même flanc.

Le marchand disait: «Pour vous, monsieur Jean Varin, je le laisserai

à mille francs; c'est juste ce qu'il me coûte. Pour tout le monde ce

serait quinze cents; mais je tiens à ma clientèle d'artistes et je lui

fais des prix spéciaux. Ils viennent tous chez moi, monsieur Jean

Varin. Hier, M. Busnach m'achetait une grande coupe ancienne. J'ai

vendu l'autre jour deux flambeaux comme ça (sont-ils beaux, dites?) à

M. Alexandre Dumas. Tenez, cette pièce que vous tenez là, si M. Zola la

voyait, elle serait vendue, monsieur Varin.»

L'écrivain très perplexe hésitait, sollicité par l'objet, mais songeant

à la somme; et il ne s'occupait pas plus des regards que s'il eût été

seul dans un désert.

Elle était entrée tremblante, l'œil fixé effrontément sur lui, et elle

ne se demandait même pas s'il était beau, élégant ou jeune. C'était

Jean Varin lui-même, Jean Varin!

Après un long combat, une douloureuse hésitation, il reposa la potiche

sur une table. «Non, c'est trop cher,» dit-il.

Le marchand redoublait d'éloquence. «Oh! monsieur Jean Varin, trop

cher? cela vaut deux mille francs comme un sou.»

L'homme de lettres répliqua tristement en regardant toujours le

bonhomme aux yeux d'émail: «Je ne dis pas non; mais c'est trop cher

pour moi.»

Alors, elle, saisie d'une audace affolée, s'avança: «Pour moi,

dit-elle, combien ce bonhomme?»

Le marchand, surpris, répliqua:

«Quinze cents francs, madame.»

«Je le prends.»

L'écrivain, qui jusque-là ne l'avait pas même aperçue, se retourna

brusquement, et il la regarda des pieds à la tête en observateur,

l'œil un peu fermé; puis, en connaisseur, il la détailla.

Elle était charmante, animée, éclairée soudain par cette flamme qui

jusque-là dormait en elle. Et puis une femme qui achète ainsi un

bibelot quinze cents francs n'est pas la première venue.

Elle eut alors un mouvement de ravissante délicatesse; et se tournant

vers lui, la voix tremblante: «Pardon, monsieur, j'ai été sans doute un

peu vive; vous n'aviez peut-être pas dit votre dernier mot.»

Il s'inclina: «Je l'avais dit, madame.»

Mais elle, tout émue: «Enfin, monsieur, aujourd'hui ou plus tard, s'il

vous convient de changer d'avis, ce bibelot est à vous. Je ne l'ai

acheté que parce qu'il vous avait plu.»

Il sourit, visiblement flatté. «Comment donc me connaissiez-vous?»

dit-il.

Alors elle lui parla de son admiration, lui cita ses œuvres, fut

éloquente.

Pour causer, il s'était accoudé à un meuble, et plongeant en elle ses

yeux aigus, il cherchait à la deviner.

Quelquefois, le marchand, heureux de posséder cette réclame vivante,

de nouveaux clients étant entrés, criait à l'autre bout du magasin:

«Tenez, regardez ça, monsieur Jean Varin, est-ce beau?» Alors toutes

les têtes se levaient, et elle frissonnait de plaisir à être vue ainsi

causant intimement avec un Illustre.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04 · 第 6 / 9 段