«Tout à coup je m'éveillai: c'était ma sonnette, celle de la rue, qui

tintait désespérément. Comme mon domestique ne semblait point répondre,

j'agitai à mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientôt des portes

battirent, des pas troublèrent le silence de la maison dormante; puis

Jean parut, tenant une lettre qui disait: «Mme Lelièvre prie avec

instance M. le docteur Siméon de passer chez elle immédiatement.»

«Je réfléchis quelques secondes; je pensais: Crise de nerfs, vapeurs,

tralala, je suis trop fatigué. Et je répondis: «Le docteur Siméon, fort

souffrant, prie Mme Lelièvre de vouloir bien appeler son confrère M.

Bonnet.»

«Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis.

«Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de

nouveau, et Jean vint dire: «C'est quelqu'un, un homme ou une femme (je

ne sais pas au juste, tant il est caché), qui voudrait parler bien vite

à monsieur. Il dit qu'il y va de la vie de deux personnes.»

«Je me dressai. «Faites entrer.»

«J'attendis, assis dans mon lit.

«Une espèce de fantôme noir apparut et dès que Jean fut sorti, se

découvrit. C'était Mme Berthe Lelièvre, une toute jeune femme, mariée

depuis trois ans avec un gros commerçant de la ville qui passait pour

avoir épousé la plus jolie personne de la province.

«Elle était horriblement pâle, avec ces crispations de visage des gens

affolés, et ses mains tremblaient; deux fois elle essaya de parler sans

qu'un son pût sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia: «Vite, vite...

vite... Docteur... Venez. Mon... mon amant est mort dans ma chambre...»

«Elle s'arrêta suffoquant, puis reprit: «Mon mari va... va rentrer du

cercle...»

«Je sautai sur mes pieds, sans même songer que j'étais en chemise, et

je m'habillai en quelques secondes. Puis je demandai: «C'est vous-même

qui êtes venue tout à l'heure?» Elle, debout comme une statue,

pétrifiée par l'angoisse, murmura: «Non... c'est ma bonne... elle

sait...» Puis, après un silence: «Moi, j'étais restée... près de lui.»

Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lèvres, et, après

un étouffement qui la fit râler, elle pleura, elle pleura éperdument

avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux; puis, ses

larmes, soudain, s'arrêtèrent, se tarirent, comme séchées en dedans par

du feu, et redevenue tragiquement calme: «Allons vite!» dit-elle.

«J'étais prêt, mais je m'écriai: «Sacrebleu, je n'ai pas dit d'atteler

mon coupé.» Elle répondit: «J'en ai un, j'ai le sien qui l'attendait.»

Elle s'enveloppa jusqu'aux cheveux. Nous partîmes.

«Quand elle fut à mon côté, dans l'obscurité de la voiture, elle me

saisit brusquement la main et, la broyant dans ses doigts fins, elle

balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du cœur

déchiré: «Oh! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre! Je

l'aimais, je l'aimais éperdument, comme une insensée, depuis six mois.»

«Je demandai: «Est-on réveillé, chez vous?» Elle répondit: «Non,

personne, excepté Rose, qui sait tout.»

«On s'arrêta devant sa porte; tous dormaient, en effet, dans la maison;

nous sommes entrés sans bruit avec un passe-partout; et nous voilà

montant sur la pointe des pieds. La bonne, effarée, était assise par

terre au haut de l'escalier, avec une bougie allumée à son côté,

n'ayant pas osé demeurer près du mort.

«Et je pénétrai dans la chambre. Elle était bouleversée comme après

une lutte. Le lit fripé, meurtri, défait, restait ouvert, semblait

attendre; un drap traînait jusqu'au tapis; des serviettes mouillées,

dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient à terre à côté

d'une cuvette et d'un verre. Et une singulière odeur de vinaigre de

cuisine mêlée à des souffles de Lubin écœurait dès la porte.

«Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre

était étendu.

«Je m'approchai; je le considérai; je le tâtai; j'ouvris les yeux;

je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui

grelottaient comme si elles eussent été gelées, je leur dis: «Aidez-moi

à le porter sur le lit.» Et on le coucha doucement. Alors, j'auscultai

le cœur et je posai une glace devant la bouche; puis je murmurai:

«C'est fini, habillons-le bien vite.» Ce fut une chose affreuse à voir!

«Je prenais un à un les membres comme ceux d'une énorme poupée, et

je les tendais aux vêtements qu'apportaient les femmes. On passa les

chaussettes, le caleçon, la culotte, le gilet, puis l'habit où nous

eûmes beaucoup de mal à faire entrer les bras.

«Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent

à genoux, tandis que je les éclairais; mais comme les pieds étaient

enflés un peu, ce fut effroyablement difficile. N'ayant pas trouvé le

tire-boutons, elles avaient pris leurs épingles à cheveux.

«Sitôt que l'horrible toilette fut terminée, je considérai notre œuvre

et je dis: «Il faudrait le repeigner un peu.» La bonne alla chercher

le démêloir et la brosse de sa maîtresse; mais comme elle tremblait

et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et

mêlés, Mme Lelièvre s'empara violemment du peigne, et elle rajusta la

chevelure avec douceur, comme si elle l'eût caressée. Elle refit la

raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son

doigt, ainsi qu'elle avait coutume de le faire, sans doute, en des

familiarités d'amour.

«Et tout à coup, lâchant ce qu'elle tenait aux mains, elle saisit la

tête inerte de son amant, et regarda longuement, désespérément cette

face morte qui ne lui souriait plus; puis, s'abattant sur lui, elle

l'étreignit à pleins bras, en l'embrassant avec fureur. Ses baisers

tombaient, comme des coups, sur la bouche fermée, sur les yeux éteints,

sur les tempes, sur le front. Puis, s'approchant de l'oreille, comme

s'il eût pu l'entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait

plus ardentes les étreintes, elle répéta, dix fois de suite, d'une voix

déchirante: «Adieu, chéri.»

«Mais la pendule sonna minuit.

«J'eus un sursaut: «Bigre, minuit, c'est l'heure où ferme le cercle.

Allons, madame, de l'énergie.»

«Elle se redressa. J'ordonnai: «Portons-le dans le salon.» Nous le

prîmes tous trois, et l'ayant emporté, je le fis asseoir sur un canapé,

puis j'allumai les candélabres.

«La porte de la rue s'ouvrit et se referma lourdement. C'était Lui

déjà. Je criai: «Rose, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette,

et refaites la chambre, dépêchez-vous, nom de Dieu! Voilà M. Lelièvre

qui rentre.»

«J'entendis les pas monter, s'approcher. Des mains, dans l'ombre,

palpaient les murs. Alors j'appelai: «Par ici, mon cher, nous «avons eu

un accident.»

«Et le mari stupéfait parut sur le seuil, un cigare à la bouche. Il

demanda: «Quoi? Qu'y a-t-il? Qu'est-ce que cela?»

«J'allai vers lui: «Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras.

J'étais resté tard à bavarder chez vous avec votre femme et notre

ami qui m'avait amené dans sa voiture. Voilà qu'il s'est affaissé

tout à coup, et depuis deux heures, malgré nos soins, il demeure sans

connaissance. Je n'ai pas voulu appeler des étrangers. Aidez-moi donc à

le faire descendre; je le soignerai mieux chez lui.»

«L'époux surpris, mais sans méfiance, ôta son chapeau; puis il empoigna

sous ses bras son rival désormais inoffensif. Je m'attelai entre les

jambes, comme un cheval entre deux brancards, et nous voilà descendant

l'escalier, éclairés maintenant par la femme.

«Lorsque nous fûmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui

parlai, l'encourageant pour tromper son cocher: «Allons, mon brave ami,

ce ne sera rien; vous vous sentez déjà mieux, n'est-ce pas? Du courage,

voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c'est fini.»

«Comme je sentais qu'il allait s'écrouler, qu'il me glissait entre les

mains, je lui flanquai un grand coup d'épaule qui le jeta en avant et

le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrière lui.

«Le mari, inquiet, me demandait: «Croyez-vous que ce soit grave?» Je

répondis: «Non» en souriant et je regardai la femme. Elle avait passé

son bras sous celui de l'époux légitime et elle plongeait son œil fixe

dans le fond obscur du coupé.

«Je serrai les mains, et je donnai l'ordre de partir. Tout le long de

la route le mort me retomba sur l'oreille droite.

«Quand nous fûmes arrivés chez lui, j'annonçai qu'il avait perdu

connaissance en chemin. J'aidai à le remonter dans sa chambre; puis

je constatai le décès; je jouai toute une nouvelle comédie devant sa

famille éperdue. Enfin, je regagnai mon lit, non sans jurer contre les

amoureux.»

Le docteur se tut, souriant toujours.

La jeune femme crispée demanda:

«Pourquoi m'avez-vous raconté cette épouvantable histoire?»

Il salua galamment.

«Pour vous offrir mes services, à l'occasion.»

_Une Ruse_ a paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 25 septembre 1882, sous

la signature: MAUFRIGNEUSE.

À CHEVAL.

Les pauvres gens vivaient péniblement des petits appointements du mari.

Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était

devenue une de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de

famille noble qui veut tenir son rang quand même.

Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir

paternel, par un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on

vivotait en gardant les apparences.

Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était

entré, commis à quinze cents francs, au Ministère de la Marine.

Il avait échoué sur cet écueil comme tous ceux qui ne sont point

préparés de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui

voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les moyens et les

résistances, en qui on n'a pas développé dès l'enfance des aptitudes

spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte,

tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.

Ses trois premières années de bureau furent horribles.

Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés

et peu fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes

rues du faubourg Saint-Germain, et il s'était fait un cercle de

connaissances.

Étrangers à la vie moderne, humbles et fiers, ces aristocrates

nécessiteux habitaient les étages élevés de maisons endormies. Du haut

en bas de ces demeures, les locataires étaient titrés; mais l'argent

semblait rare au premier comme au sixième.

Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas

déchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par

l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une

jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'épousa.

Ils eurent deux enfants en quatre ans.

Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne

connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-Élysées, le

dimanche, et quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce

à des billets de faveur offerts par un collègue.

Mais voilà que, vers le printemps, un travail supplémentaire fut confié

à l'employé par son chef; et il reçut une gratification extraordinaire

de trois cents francs.

En rapportant cet argent, il dit à sa femme:

«Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une

partie de plaisir pour les enfants.»

Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la

campagne.

«Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas coutume; nous louerons un

break pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au

manège. Cela me fera du bien.»

Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée.

Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils aîné,

le plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de

toute sa force, il lui disait:

«Voilà comment il galopera, papa, dimanche prochain, à la promenade.»

Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les traînait

autour de la salle en criant:

«C'est papa à dada.»

Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un œil émerveillé, en

songeant qu'il accompagnerait la voiture à cheval; et pendant tous les

repas elle l'écoutait parler d'équitation, raconter ses exploits de

jadis, chez son père. Oh! il avait été à bonne école, et, une fois la

bête entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien!

Il répétait à sa femme en se frottant les mains:

«Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais

enchanté. Tu verras comme je monte; et, si tu veux, nous reviendrons

par les Champs-Élysées au moment du retour du Bois. Comme nous ferons

bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu'un du

Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter des chefs.»

Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant

la porte. Il descendit aussitôt, pour examiner sa monture. Il avait

fait coudre des sous-pieds à son pantalon et manœuvrait une cravache

achetée la veille.

Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête,

tâta le cou, les côtes, les jarrets, éprouva du doigt les reins,

ouvrit la bouche, examina les dents, déclara son âge, et, comme toute

la famille descendait, il fit une sorte de petit cours théorique et

pratique sur le cheval en général et en particulier sur celui-là qu'il

reconnaissait excellent.

Quand tout le monde fut bien placé dans la voiture, il vérifia les

sangles de la selle; puis, s'enlevant sur un étrier, retomba sur

l'animal, qui se mit à danser sous la charge et faillit désarçonner son

cavalier.

Hector, ému, tâchait de le calmer:

«Allons, tout beau, mon ami, tout beau.»

Puis quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son

aplomb, celui-ci demanda:

«Est-on prêt?»

Toutes les voix répondirent:

«Oui.»

Alors, il commanda:

«En route!»

Et la cavalcade s'éloigna.

Tous les regards étaient tendus sur lui. Il trottait à l'anglaise en

exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il

rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt

à s'abattre sur la crinière, et il tenait ses yeux fixes devant lui,

ayant la figure crispée et les joues pâles.

Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui

portait l'autre, répétaient sans cesse:

«Regardez papa, regardez papa!»

Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif,

poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs,

finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait

de l'arrêter, le chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher

descendît de son siège pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector

l'eut reçue de ses mains, il s'adressa de loin à sa femme:

«Empêche donc les enfants de crier comme ça, tu me ferais emporter!»

On déjeuna sur l'herbe, dans le bois du Vésinet, avec les provisions

déposées dans les coffres.

Bien que le cocher prît soin des trois chevaux, Hector à tout moment

se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien et il le

caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre.

Il déclara:

«C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers

moments; mais tu as vu que je m'y suis vite remis; il a reconnu son

maître; il ne bougera plus maintenant.»

Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Élysées.

La vaste avenue fourmillait de voitures. Et, sur les côtés, les

promeneurs étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se

déroulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde.

Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait étinceler le

vernis des calèches, l'acier des harnais, les poignées des portières.

Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule

de gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait

dans une buée d'or.

Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi

soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les roues, au

grand trot, vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de

son cavalier.

La voiture était loin maintenant, loin derrière, et voilà qu'en face du

Palais de l'Industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et

prit le galop.

Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas

tranquille; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait

à fond de train. Impuissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de

toute sa force:

«Holà! hé! holà! là-bas!»

Elle était sourde peut-être, car elle continua paisiblement sa route

jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une

locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air,

après trois culbutes sur la tête.

Des voix criaient:

«Arrêtez-le!»

Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant:

«Au secours!»

Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les

oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville

qui venait de se jeter à sa rencontre.

En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma

autour de lui. Un vieux monsieur surtout, un vieux monsieur portant une

grande décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait

exaspéré. Il répétait:

«Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi. On ne

vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un

cheval.»

Mais quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait

morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de

poussière.

«Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et

allons chez le commissaire de police.»

Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait

son cheval. Une foule suivait; et soudain le break parut. Sa femme

s'élança, la bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il

expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce

n'était rien. Et sa famille, affolée, s'éloigna.

Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector

de Gribelin, attaché au Ministère de la Marine, et on attendit des

nouvelles de la blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint.

Elle avait repris connaissance, mais elle souffrait effroyablement en

dedans, disait-elle. C'était une femme de ménage, âgée de soixante-cinq

ans, et dénommée Mme Simon.

Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit

de subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien.

Une cohue stationnait devant la porte; la bonne femme, affaissée

dans un fauteuil, geignait, les mains inertes, la face abrutie. Deux

médecins l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on

craignait une lésion interne.

Hector lui parla:

«Souffrez-vous beaucoup?

--Oh! oui.

--Où ça?

--C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs.»

Un médecin s'approcha:

«C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'accident?

--Oui, monsieur.

--Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de santé; j'en

connais une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que

je m'en charge?»

Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé.

Sa femme l'attendait dans les larmes: il l'apaisa:

«Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours il n'y

paraîtra plus; je l'ai envoyée dans une maison de santé; ce n'est rien.»

Ce n'est rien!

En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles

de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air

satisfait.

«Eh bien?» dit-il.

Elle répondit:

«Oh! mon pauv' monsieur, ça n' change pas. Je me sens quasiment

anéantie. N'y a pas de mieux.»

Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant

survenir.

Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint

clair, l'œil limpide, se mit à geindre en l'apercevant:

«Je n' peux pu r'muer, mon pauv' monsieur; je n'peux pu. J'en ai pour

jusqu'à la fin de mes jours.»

Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le médecin. Le

médecin leva les bras:

«Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on

essaye de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil

sans lui faire pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle

me dit, monsieur; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue

marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part.»

La vieille écoutait, immobile, l'œil sournois.

Huit jours se passèrent; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne

quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait,

causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutumée à

l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante

ans d'escaliers montés et descendus, de matelas retournés, de charbon

porté d'étage en étage, de coups de balai et de coups de brosse.

Hector éperdu venait chaque jour; chaque jour il la trouvait tranquille

et sereine, et déclarant:

«Je n' peux pu remuer, mon pauv' monsieur, je n' peux pu.»

Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisses:

«Et Mme Simon?»

Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré:

«Rien de changé, absolument rien!»

On renvoya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On

économisa davantage encore; la gratification tout entière y passa.

Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour

de la vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant

d'un œil malin.

«Il faut la faire marcher,» dit l'un.

Elle s'écria:

«Je n' peux pu, mes bons messieurs, je n' peux pu!»

Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traînèrent quelques pas;

mais elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en

poussant des clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son

siège avec des précautions infinies.

Ils émirent une opinion discrète, concluant cependant à l'impossibilité

du travail.

Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa

choir sur une chaise en balbutiant:

«Il vaudrait mieux encore la prendre ici, ça nous coûterait moins cher.»

Il bondit:

«Ici, chez nous, y penses-tu?»

Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans

les yeux:

«Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute!...»

_A Cheval_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 14 janvier 1883.

UN RÉVEILLON.

Je ne sais plus au juste l'année. Depuis un mois entier je chassais

avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour

les passions nouvelles.

J'étais en Normandie, chez un parent non marié, Jules de Banneville,

seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son château

seigneurial. Ce château, vieux bâtiment grisâtre entouré de sapins

gémissants, au centre de longues avenues de chênes où galopait le vent,

semblait abandonné depuis des siècles. Un antique mobilier habitait

seul les pièces toujours fermées, où jadis ces gens, dont on voyait les

portraits accrochés dans un corridor aussi tempétueux que les avenues,

recevaient cérémonieusement les nobles voisins.

Quant à nous, nous nous étions réfugiés simplement dans la cuisine,

seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains

sombres s'éclairaient quand on jetait une bourrée nouvelle dans la

vaste cheminée. Puis, chaque soir, après une douce somnolence devant

le feu, après que nos bottes trempées avaient fumé longtemps et que

nos chiens d'arrêt, couchés en rond entre nos jambes, avaient rêvé

de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre

chambre.

C'était l'unique pièce qu'on eût fait plafonner et plâtrer partout, à

cause des souris. Mais elle était demeurée nue, blanchie seulement à

la chaux, avec des fusils, des fouets à chiens et des cors de chasse

accrochés aux murs; et nous nous glissions grelottants dans nos lits,

aux deux coins de cette case sibérienne.

A une lieue en face du château, la falaise à pic tombait dans la mer,

et les puissants souffles de l'Océan, jour et nuit, faisaient soupirer

les grands arbres courbés, pleurer le toit et les girouettes, crier

tout le vénérable bâtiment qui s'emplissait de vent par ses tuiles

disjointes, ses cheminées larges comme des gouffres, ses fenêtres qui

ne fermaient plus.

Ce jour-là il avait gelé horriblement. Le soir était venu. Nous allions

nous mettre à table devant le grand feu de la haute cheminée où

rôtissait un râble de lièvre flanqué de deux perdrix qui sentaient bon.

Mon cousin leva la tête: «Il ne fera pas chaud en se couchant,» dit-il.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04 · 第 5 / 9 段