«Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à

chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés

d'allégresse, ils se sentent délicieusement l'un près de l'autre et,

peu à peu, leurs bouches s'approchent. Ce baiser divin les confond,

ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices

humaines, qui les promet toutes, les annonce et les devance. Et leur

lit s'émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même

animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d'amour s'accomplit.

Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes

faisant de deux êtres un seul et donnant à chacun, dans le même

moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui

descend en eux comme un feu dévorant et céleste?

«Vous rappelez-vous ces vers que vous m'avez lus, l'autre année, dans

quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard?

Et quand au lit nous serons

Entrelacés, nous ferons

Les lascifs, selon les guises

Des amants qui librement

Pratiquent folâtrement

Sous les draps cent mignardises.

«Ces vers-là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon

lit, d'où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de

tapisserie.

«Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu

leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des

espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui

ouvre le monde. Que de cris, que d'angoisses, de souffrances, de

désespoirs épouvantables, de gémissements d'agonie, de bras tendus

vers les choses passées, d'appels aux bonheurs terminés à jamais; que

de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d'yeux

retournés, dans ce lit, où je vous écris, depuis trois siècles qu'il

prête aux hommes son abri!

«Le lit, songez-y, c'est le symbole de la vie, je me suis aperçue de

cela depuis trois jours. Rien n'est excellent hors du lit.

«Le sommeil n'est-il pas encore un de nos instants les meilleurs?

«Mais c'est aussi là qu'on souffre! Il est le refuge des malades, un

lieu de douleurs aux corps épuisés.

«Le lit, c'est l'homme. Notre Seigneur Jésus, pour prouver qu'il

n'avait rien d'humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d'un lit.

Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures

comme nous leur couche de mollesse et de repos.

«Que d'autres choses me sont encore venues! mais je n'ai le temps de

vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes? et puis je

suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m'étendre

tout au long et dormir quelque peu.

«Me venez voir demain trois heures; peut-être serai-je mieux et vous

le pourrai-je montrer.

«Adieu, mon ami; voici mes mains pour que vous les baisiez, et je

vous tends aussi mes lèvres.»

_Le Lit_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 16 mars 1882, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

FOU?

Suis-je fou? ou seulement jaloux? je n'en sais rien, mais j'ai souffert

horriblement. J'ai accompli un acte de folie, de folie furieuse, c'est

vrai; mais la jalousie haletante, mais l'amour exalté, trahi, condamné,

mais la douleur abominable que j'endure, tout cela ne suffit-il pas

pour nous faire commettre des crimes et des folies sans être vraiment

criminel par le cœur ou par le cerveau?

Oh! j'ai souffert, souffert, souffert d'une façon continue, aiguë,

épouvantable. J'ai aimé cette femme d'un élan frénétique... Et

cependant est-ce vrai? L'ai-je aimée? Non, non, non. Elle m'a possédé

âme et corps, envahi, lié. J'ai été, je suis sa chose, son jouet.

J'appartiens à son sourire, à sa bouche, à son regard, aux lignes de

son corps, à la forme de son visage; je halète sous la domination de

son apparence extérieure; mais Elle, la femme de tout cela, l'être de

ce corps, je la hais, je la méprise, je l'exècre, je l'ai toujours

haïe, méprisée, exécrée; car elle est perfide, bestiale, immonde,

impure; elle est la _femme de perdition_, l'animal sensuel et faux chez

qui l'âme n'est point, chez qui la pensée ne circule jamais comme un

air libre et vivifiant; elle est la bête humaine, moins que cela: elle

n'est qu'un flanc, une merveille de chair douce et ronde qu'habite

l'Infamie.

Les premiers temps de notre liaison furent étranges et délicieux. Entre

ses bras toujours ouverts je m'épuisais dans une rage d'inassouvissable

désir. Ses yeux, comme s'ils m'eussent donné soif, me faisaient ouvrir

la bouche. Ils étaient gris à midi, teintés de vert à la tombée du

jour, et bleus au soleil levant. Je ne suis pas fou; je jure qu'ils

avaient ces trois couleurs.

Aux heures d'amour ils étaient bleus, comme meurtris, avec des pupilles

énormes et nerveuses. Ses lèvres, remuées d'un tremblement, laissaient

jaillir parfois la pointe rose et mouillée de sa langue qui palpitait

comme celle d'un reptile, et ses paupières lourdes se relevaient

lentement, découvrant ce regard ardent et anéanti qui m'affolait.

En l'étreignant dans mes bras je regardais son œil et je frémissais,

secoué tout autant par le besoin de tuer cette bête que par la

nécessité de la posséder sans cesse.

Quand elle marchait à travers ma chambre, le bruit de chacun de ses

pas faisait une commotion dans mon cœur, et quand elle commençait à

se dévêtir, laissant tomber sa robe, et sortant, infâme et radieuse,

du linge qui s'écrasait autour d'elle, je sentais tout le long de

mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine

essoufflée, une défaillance infinie et lâche.

Un jour, je m'aperçus qu'elle était lasse de moi. Je le vis dans son

œil, au réveil. Penché sur elle, j'attendais chaque matin ce premier

regard. Je l'attendais, plein de rage, de haine, de mépris pour cette

brute endormie dont j'étais l'esclave. Mais quand le bleu pâle de

sa prunelle, ce bleu liquide comme de l'eau, se découvrait, encore

languissant, encore fatigué, encore malade des récentes caresses,

c'était comme une flamme rapide qui me brûlait, exaspérant mes ardeurs.

Ce jour-là, quand s'ouvrit sa paupière, j'aperçus un regard indifférent

et morne qui ne désirait plus rien.

Oh! je le vis, je le sus, je le sentis, je le compris tout de suite.

C'était fini, fini, pour toujours. Et j'en eus la preuve à chaque

heure, à chaque seconde.

Quand je l'appelais des bras et des lèvres, elle se retournait ennuyée,

murmurant: «Laissez-moi donc!» ou bien: «Vous êtes odieux!» ou bien:

«Ne serai-je jamais tranquille!»

Alors, je fus jaloux. Mais jaloux comme un chien, et rusé, défiant,

dissimulé. Je savais bien qu'elle recommencerait bientôt, qu'un autre

viendrait pour rallumer ses sens.

Je fus jaloux avec frénésie; mais je ne suis pas fou; non, certes, non.

J'attendis; oh! j'épiais; elle ne m'aurait pas trompé; mais elle

restait froide, endormie. Elle disait parfois: «Les hommes me

dégoûtent.» Et c'était vrai.

Alors je fus jaloux d'elle-même; jaloux de son indifférence, jaloux

de la solitude de ses nuits; jaloux de ses gestes, de sa pensée que

je sentais toujours infâme, jaloux de tout ce que je devinais. Et

quand elle avait parfois, à son lever, ce regard mou qui suivait jadis

nos nuits ardentes, comme si quelque concupiscence avait hanté son

âme et remué ses désirs, il me venait des suffocations de colère,

des tremblements d'indignation, des démangeaisons de l'étrangler, de

l'abattre sous mon genou et de lui faire avouer, en lui serrant la

gorge, tous les secrets honteux de son cœur.

Suis-je fou?--Non.

Voilà qu'un soir je la sentis heureuse. Je sentis qu'une passion

nouvelle vivait en elle. J'en étais sûr, indubitablement sûr. Elle

palpitait comme après mes étreintes; son œil flambait, ses mains

étaient chaudes, toute sa personne vibrante dégageait cette vapeur

d'amour d'où mon affolement était venu.

Je feignis de ne rien comprendre, mais mon attention l'enveloppait

comme un filet.

Je ne découvrais rien, pourtant.

J'attendis une semaine, un mois, une saison. Elle s'épanouissait dans

l'éclosion d'une incompréhensible ardeur; elle s'apaisait dans le

bonheur d'une insaisissable caresse.

Et, tout à coup, je devinai! Je ne suis pas fou. Je le jure, je ne suis

pas fou!

Comment dire cela? Comment me faire comprendre? Comment exprimer cette

abominable et incompréhensible chose?

Voici de quelle manière je fus averti.

Un soir, je vous l'ai dit, un soir, comme elle rentrait d'une longue

promenade à cheval, elle tomba, les pommettes rouges, la poitrine

battante, les jambes cassées, les yeux meurtris, sur une chaise basse,

en face de moi. Je l'avais vue comme cela! Elle aimait! Je ne pouvais

m'y tromper!

Alors, perdant la tête, pour ne plus la contempler, je me tournai vers

la fenêtre, et j'aperçus un valet emmenant par la bride vers l'écurie

son grand cheval, qui se cabrait.

Elle aussi suivait de l'œil l'animal ardent et bondissant. Puis, quand

il eut disparu, elle s'endormit tout à coup.

Je songeai toute la nuit; et il me sembla pénétrer des mystères que je

n'avais jamais soupçonnés. Qui sondera jamais les perversions de la

sensualité des femmes? Qui comprendra leurs invraisemblables caprices

et l'assouvissement étrange des plus étranges fantaisies?

Chaque matin, dès l'aurore, elle partait au galop par les plaines et

les bois; et, chaque fois, elle rentrait alanguie, comme après des

frénésies d'amour.

J'avais compris! j'étais jaloux maintenant du cheval nerveux et

galopant; jaloux du vent qui caressait son visage quand elle allait

d'une course folle; jaloux des feuilles qui baisaient, en passant,

ses oreilles; des gouttes de soleil qui lui tombaient sur le front à

travers les branches; jaloux de la selle qui la portait et qu'elle

étreignait de sa cuisse.

C'était tout cela qui la faisait heureuse, qui l'exaltait,

l'assouvissait, l'épuisait et me la rendait ensuite insensible et

presque pâmée.

Je résolus de me venger. Je fus doux et plein d'attentions pour elle.

Je lui tendais la main quand elle allait sauter à terre après ses

courses effrénées. L'animal furieux ruait vers moi; elle le flattait

sur son cou recourbé, l'embrassait sur ses naseaux frémissants sans

essuyer ensuite ses lèvres; et le parfum de son corps, en sueur comme

après la tiédeur du lit, se mêlait sous ma narine à l'odeur âcre et

fauve de la bête.

J'attendis mon jour et mon heure. Elle passait chaque matin par le même

sentier, dans un petit bois de bouleaux qui s'enfonçait vers la forêt.

Je sortis avant l'aurore, avec une corde dans la main et mes pistolets

cachés sur ma poitrine, comme si j'allais me battre en duel.

Je courus vers le chemin qu'elle aimait; je tendis la corde entre deux

arbres; puis je me cachai dans les herbes.

J'avais l'oreille contre le sol; j'entendis son galop lointain; puis je

l'aperçus là-bas, sous les feuilles comme au bout d'une voûte, arrivant

à fond de train. Oh! je ne m'étais pas trompé, c'était cela! Elle

semblait transportée d'allégresse, le sang aux joues, de la folie dans

le regard; et le mouvement précipité de la course faisait vibrer ses

nerfs d'une jouissance solitaire et furieuse.

L'animal heurta mon piège des deux jambes de devant, et roula, les

os cassés. Elle! je la reçus dans mes bras. Je suis fort à porter un

bœuf. Puis, quand je l'eus déposée à terre, je m'approchai de Lui qui

nous regardait; alors, pendant qu'il essayait de me mordre encore, je

lui mis un pistolet dans l'oreille... et je le tuai... comme un homme.

Mais je tombai moi-même, la figure coupée par deux coups de cravache;

et comme elle se ruait de nouveau sur moi, je lui tirai mon autre

balle dans le ventre.

Dites-moi, suis-je fou?

_Fou?_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mercredi 23 août 1882, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

RÉVEIL.

Depuis trois ans qu'elle était mariée, elle n'avait point quitté le val

de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille,

sans enfants, heureuse dans sa maison, cachée sous les arbres, et que

les ouvriers appelaient «le château».

M. Vasseur, bien plus vieux qu'elle, était bon. Elle l'aimait; et

jamais une pensée coupable n'avait pénétré dans son cœur. Sa mère

venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s'installer à Paris

pour l'hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber.

Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait

la rivière s'embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers

flottaient d'abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils

à un grand étang d'où émergeaient les toits des maisons. Puis cette

nuée blanche, montant comme une marée, enveloppait tout, faisait de ce

vallon un pays de fantômes où les hommes glissaient comme des ombres

sans se reconnaître à dix pas. Les arbres, drapés de vapeurs, se

dressaient, moisis dans cette humidité.

Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient

le trou blanc de la vallée, voyaient surgir, au-dessus des brumes

accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des

établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le

ciel deux serpents de fumée noire.

Cela seul indiquait qu'on vivait dans ce creux qui semblait rempli d'un

nuage de coton.

Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la

jeune femme d'aller passer l'hiver à Paris chez sa mère, l'air du

vallon devenant dangereux pour sa poitrine.

Elle partit.

Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée

où s'étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles

familiers et l'allure tranquille. Puis elle s'accoutuma à sa vie

nouvelle et prit goût aux fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse.

Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque

chose d'indécis et d'endormi, une marche un peu traînante, un sourire

un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des

hommes lui firent la cour. Elle s'amusait de leurs bavardages, jouait

avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de

l'amour par ce qu'elle en avait appris dans le mariage.

La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres

barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance.

Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir

à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu'elles y étaient

déjà contraintes avec l'époux légitime. Elle eût aimé plus tendrement

son mari s'ils avaient vécu comme deux amis, s'en tenant aux chastes

baisers qui sont les caresses des âmes.

Mais elle s'amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus

dans les yeux et qu'elle ne partageait point, des attaques directes,

des déclarations jetées dans l'oreille quand on repassait au salon

après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu'il les

fallait presque deviner, et qui lui laissaient la chair froide, le

cœur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente,

en allumant au fond d'elle une flamme de contentement, en faisant

s'épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à

qui les adorations sont dues.

Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans

le salon déjà sombre, alors que l'homme devient pressant, balbutie,

tremble et tombe à genoux. C'était pour elle une joie exquise et

nouvelle de sentir cette passion qui ne l'effleurait pas, de dire

non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et

de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se

redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui

tremblait à ses pieds.

Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots

durs tombant comme un jet d'eau glacée sur les protestations ardentes,

des intonations à faire se tuer celui qui l'eût adorée éperdument.

Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se

ressemblaient guère.

L'un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi,

homme à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.

L'autre, M. D'Avancelle, frémissait en l'approchant, osait à peine

deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir

désespéré par des regards éperdus et par l'assiduité de sa présence

auprès d'elle.

Elle appelait le premier le «Capitaine Fracasse» et le second «Mouton

Fidèle»; elle finit par faire de celui-ci une sorte d'esclave attaché à

ses pas, dont elle usait comme d'un domestique.

Elle eût bien ri si on lui eût dit qu'elle l'aimerait.

Elle l'aima pourtant d'une singulière façon. Comme elle le voyait sans

cesse, elle avait pris l'habitude de sa voix, de ses gestes, de toute

l'allure de sa personne, comme on prend l'habitude de ceux près de qui

on vit continuellement.

Bien souvent en ses rêves son visage la hantait; elle le revoyait tel

qu'il était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné; et elle

s'éveillait obsédée du souvenir de ces songes, croyant l'entendre

encore, et le sentir près d'elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre

peut-être), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous

deux sur l'herbe.

Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les

baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son

haleine, et, d'une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.

On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait

pleine de tendresse pour lui, d'une tendresse calme et profonde,

heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.

Peu à peu il l'enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les

yeux sans qu'elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se

rencontrèrent. Elle s'abandonna.

Ce fut (la réalité n'a pas de ces extases), ce fut une seconde d'un

bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.

Elle s'éveilla, vibrante, éperdue, et ne se put rendormir, tant elle

se sentait obsédée, possédée toujours par lui.

Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu'il avait produit, elle

se sentit rougir; et pendant qu'il lui parlait timidement de son amour,

elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle

se rappelait l'enlacement délicieux de son rêve.

Elle l'aima, elle l'aima d'une étrange tendresse, raffinée et

sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu'elle redoutât

l'accomplissement du désir qui s'était éveillé dans son âme.

Il s'en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu'à la peur qu'elle

avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu'il la respecterait.

Il la respecta. Ils passaient ensemble de longues heures d'amour

exalté, où les âmes seules s'étreignaient. Et ils se séparaient ensuite

énervés, défaillants, enfiévrés.

Leurs lèvres parfois se joignaient; et, fermant les yeux, ils

savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même.

Elle comprit qu'elle ne résisterait plus longtemps; et, comme elle

ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu'elle désirait

retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.

Il répondit une lettre excellente en la dissuadant de revenir en plein

hiver, de s'exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de

la vallée.

Elle fut atterrée et indignée contre cet homme confiant, qui ne

comprenait pas, qui ne devinait pas les luttes de son cœur.

Février était clair et doux, et bien qu'elle évitât maintenant de se

trouver longtemps seule avec Mouton Fidèle, elle acceptait parfois de

faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.

On eût dit ce soir-là, que toutes les sèves s'éveillaient, tant les

souffles de l'air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas; la

nuit tombait; ils se tenaient les mains, serrés l'un contre l'autre.

Elle se disait: «C'est fini, c'est fini, je suis perdue», sentant en

elle un soulèvement de désirs, l'impérieux besoin de cette suprême

étreinte qu'elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches

à tout instant se cherchaient, s'attachaient l'une à l'autre, et se

repoussaient pour se retrouver aussitôt.

Il n'osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte,

affolée et défaillante.

M. Paul Péronel l'attendait dans le petit salon sans lumière.

En lui touchant la main, il sentit qu'une fièvre la brûlait. Il se

mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée

au charme de paroles amoureuses. Elle l'écoutait sans répondre,

pensant à l'autre, croyant entendre l'autre, croyant le sentir contre

elle, dans une sorte d'hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se

rappelait plus qu'il existait un autre homme au monde, et quand son

oreille tressaillait à ces trois syllabes: «Je vous aime», c'était

lui, l'autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c'était lui qui

serrait sa poitrine comme tout à l'heure dans le coupé, c'était lui qui

jetait sur ses lèvres ces caresses victorieuses, c'était lui qu'elle

étreignait, qu'elle enlaçait, qu'elle appelait de tout l'élan de son

cœur, de toute l'ardeur exaspérée de son corps.

Quand elle s'éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.

Le capitaine Fracasse, à genoux près d'elle, la remerciait

passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria:

«Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en.»

Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle

se tordit en bégayant: «Vous êtes infâme, je vous hais, vous m'avez

volée, allez-vous-en.»

Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla.

Le lendemain, elle retournait au val de Ciré. Son mari, surpris, lui

reprocha ce coup de tête. «Je ne pouvais plus vivre loin de toi»,

dit-elle.

Il la trouva changée de caractère, plus triste qu'autrefois, et

quand il lui demandait: «Qu'as-tu donc, tu sembles malheureuse. Que

désires-tu?» Elle répondait: «Rien. Il n'y a que les rêves de bons dans

la vie.»

Mouton Fidèle vint la voir l'été suivant.

Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle

ne l'avait jamais aimé qu'en un songe dont Paul Péronel l'avait

brutalement réveillée.

Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en

retournant: «Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et

inexplicables.»

_Réveil_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 20 février 1883, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

UNE RUSE.

Ils bavardaient au coin du feu, le vieux médecin et la jeune malade.

Elle n'était qu'un peu souffrante de ces malaises féminins qu'ont

souvent les jolies femmes: un peu d'anémie, des nerfs, et un soupçon de

fatigue, de cette fatigue qu'éprouvent parfois les nouveaux époux à la

fin du premier mois d'union, quand ils ont fait un mariage d'amour.

Elle était étendue sur sa chaise longue et causait: «Non, docteur,

je ne comprendrai jamais qu'une femme trompe son mari. J'admets même

qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne tienne aucun compte de ses promesses,

de ses serments! Mais comment oser se donner à un autre homme! Comment

cacher cela aux yeux de tous. Comment pouvoir aimer dans le mensonge et

dans la trahison?»

Le médecin souriait.

«Quant à cela, c'est facile. Je vous assure qu'on ne réfléchit guère à

toutes ces subtilités quand l'envie vous prend de faillir. Je suis même

certain qu'une femme n'est mûre pour l'amour vrai qu'après avoir passé

par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage qui n'est,

suivant un homme illustre, qu'un échange de mauvaise humeur pendant le

jour, et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une

femme ne peut aimer passionnément qu'après avoir été mariée. Si je la

pouvais comparer à une maison, je dirais qu'elle n'est habitable que

lorsqu'un mari a essuyé les plâtres.

Quant à la dissimulation, toutes les femmes en ont à revendre en ces

occasions-là. Les plus simples sont merveilleuses, et se tirent avec

génie des cas les plus difficiles.»

Mais la jeune femme semblait incrédule...

«Non, docteur, on ne s'avise jamais qu'après coup de ce qu'on aurait dû

faire dans les occasions périlleuses, et les femmes sont certes encore

plus disposées que les hommes à perdre la tête.»

Le médecin leva les bras.

«Après coup, dites-vous? Nous autres, nous n'avons l'inspiration

qu'après coup. Mais vous!... Tenez, je vais vous raconter une petite

histoire arrivée à une de mes clientes à qui j'aurais donné le bon Dieu

sans confession, comme on dit.

«Ceci s'est passé dans une ville de province.

«Un soir, comme je dormais profondément de ce pesant premier sommeil

si difficile à troubler, il me sembla, dans un rêve obscur, que les

cloches de la ville sonnaient au feu.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04 · 第 4 / 9 段