discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait,
tandis qu'une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une
lumière molle, ombrée par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les
deux personnes qui causaient.
Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais
une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme
un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu'à
la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si
longtemps, l'épiderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la
main, l'odeur légère qui vous saute à l'odorat lorsqu'on ouvre une
boîte de poudre d'iris florentine.
Lui était un ami d'autrefois, resté garçon, un ami de toutes les
semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus
d'ailleurs.
Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux
regardaient le feu, rêvant à n'importe quoi, en l'un de ces silences
amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire
l'un près de l'autre.
Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées,
croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon,
roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d'elle.
La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis
que lui, à coups de botte, rejetait dans la cheminée l'énorme charbon
et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues
autour.
Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit, et
l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: «Et
voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l'âtre, voilà pourquoi
je ne me suis jamais marié.»
Elle le considéra, tout étonnée, avec cet œil curieux des femmes qui
veulent savoir, cet œil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où
la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse; et elle
demanda: «Comment ça?
Il reprit: «Oh! c'est tout une histoire, une assez triste et vilaine
histoire.
Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à
coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom,
Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux
inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque
étrangers l'un à l'autre. Or voici le secret de notre éloignement.
Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions
jamais; et l'amitié qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait
pu la briser.
Un soir, en rentrant, il m'annonça son mariage.
Je reçus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait volé ou trahi.
Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une
femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère
point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de
cœur et de confiance qui existe entre deux hommes.
Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre,
l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence;
ils restent deux belligérants; ils sont d'une race différente; il
faut qu'il y ait toujours un dompteur et un dompté, un maître et un
esclave; tantôt l'un, tantôt l'autre; ils ne sont jamais deux égaux.
Ils s'étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne
se les serrent jamais d'une large et forte pression loyale, de cette
pression qui semble ouvrir les cœurs, les mettre à nu, dans un élan de
sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier
et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui
les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir
avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu'entre
deux hommes.
Enfin, mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante,
une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l'adorer.
D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de gêner leur
tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant
m'attirer, m'appeler sans cesse, et m'aimer.
Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie
commune, et je dînais souvent chez eux; et souvent, rentré chez moi la
nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien
triste à présent ma maison vide.
Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir,
Julien m'écrivit de venir dîner. J'y allai. «Mon bon, dit-il, il va
falloir que je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne
serai pas de retour avant onze heures; mais à onze heures précises, je
rentrerai. J'ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe.»
La jeune femme sourit: «C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'idée de vous
envoyer chercher», reprit-elle.
Je lui serrai la main: «Vous êtes gentille comme tout.» Et je sentis
sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde.
On se mit à table; et, dès huit heures, Julien nous quittait.
Aussitôt qu'il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit
brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais
trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour,
le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai
d'abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit
les silences embarrassants. Elle ne me répondait rien et restait
en face de moi, de l'autre côté de la cheminée, la tête baissée,
le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en
une difficile méditation. Quand je fus à sec d'idées banales, je me
tus. C'est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver
des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l'air, je
sentais de l'invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet
avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes,
bonnes ou mauvaises, d'une autre personne à votre égard.
Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: «Mettez
donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'éteindre.»
J'ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une
bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres
morceaux de bois aux trois quarts consumés.
Et le silence recommença.
Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu'elle
nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux,
des yeux qui me parurent étranges. «Il fait trop chaud, maintenant,
dit-elle; allons donc là-bas, sur le canapé.»
Et nous voilà partis sur le canapé.
Puis tout à coup, me regardant bien en face: «Qu'est-ce que vous feriez
si une femme vous disait qu'elle vous aime?»
Je répondis, fort interloqué: «Ma foi, le cas n'est pas prévu, et puis,
ça dépendrait de la femme.»
Alors elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces
rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:
«Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.» Elle se tut, puis
reprit:
«Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul?»
Je l'avouai; oui, j'avais été amoureux. «Racontez-moi ça», dit-elle.
Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement,
avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris; et soudain:
«Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait,
il me semble, qu'il bouleversât le cœur, tordît les nerfs et ravageât
la tête, il faudrait qu'il fût--comment dirai-je?--dangereux, terrible
même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de
trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés,
des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile,
sans périls, légal, est-ce bien de l'amour?»
Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette
exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!
Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche;
et, appuyée sur les coussins, elle était allongée, couchée, la tête
contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie
rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.
Au bout d'une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle
s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je
vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que
j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient
attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes.
Ah! ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas! Quoi!
tromper Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et
rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne
suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour
pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié
trahie! Non, cela ne m'allait guère. Mais que faire? imiter Joseph!
rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante
en sa perfidie, cette fille, et enflammée d'audace, et palpitante et
acharnée. Oh! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser
profond d'une femme prête à se donner, me jette la première pierre...
..... Enfin, une minute de plus... vous comprenez, n'est-ce pas? Une
minute de plus et... j'étais... non, elle était... pardon c'est lui
qui l'était!... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit
terrible nous fit bondir.
La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant
la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant
le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement
flamber.
Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la
cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout
joyeux, rentrait. Il s'écria: «Je suis libre, l'affaire est finie deux
heures plus tôt!»
Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous
apercevez d'ici les conséquences!
Or je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille,
jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme
on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu, il
m'éloigna de chez lui; et nous avons cessé de nous voir.
Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner!
_La Bûche_ a paru dans le _Gil-Blas_ du jeudi 26 janvier 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.
LA RELIQUE.
_Monsieur l'abbé Louis d'Ennemare, à Soissons._
MON CHER ABBÉ,
Voici mon mariage avec ta cousine rompu, et de la façon la plus bête,
pour une mauvaise plaisanterie que j'ai faite presque involontairement
à ma fiancée.
J'ai recours à toi, mon vieux camarade, dans l'embarras où je me
trouve; car tu peux me tirer d'affaire. Je t'en serai reconnaissant
jusqu'à la mort.
Tu connais Gilberte, ou plutôt tu crois la connaître; mais connaît-on
jamais les femmes? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs
idées sont à surprises. Tout cela est plein de détours, de retours,
d'imprévu, de raisonnements insaisissables, de logique à rebours,
d'entêtements qui semblent définitifs et qui cèdent parce qu'un petit
oiseau est venu se poser sur le bord d'une fenêtre.
Je n'ai pas à t'apprendre que ta cousine est religieuse à l'extrême,
élevée par les Dames blanches ou noires de Nancy.
Cela, tu le sais mieux que moi. Ce que tu ignores sans doute, c'est
qu'elle est exaltée en tout comme en dévotion. Sa tête s'envole à la
façon d'une feuille cabriolant dans le vent; et elle est femme, ou
plutôt jeune fille, plus qu'aucune autre, tout de suite attendrie ou
fâchée, partant au galop pour l'affection comme pour la haine, et
revenant de la même façon; et jolie... comme tu sais; et charmeuse plus
qu'on ne peut dire... et comme tu ne sauras jamais.
Donc, nous étions fiancés; je l'adorais comme je l'adore encore. Elle
semblait m'aimer.
Un soir je reçus une dépêche qui m'appelait à Cologne pour une
consultation suivie peut-être d'une opération grave et difficile. Comme
je devais partir le lendemain, je courus faire mes adieux à Gilberte
et dire pourquoi je ne dînerais point chez mes futurs beaux-parents le
mercredi, mais seulement le vendredi, jour de mon retour. Oh! prends
garde aux vendredis, je t'assure qu'ils sont funestes!
Quand je parlai de mon départ, je vis une larme dans ses yeux; mais
quand j'annonçai ma prochaine revenue, elle battit aussitôt des mains
et s'écria: «Quel bonheur! vous me rapporterez quelque chose; presque
rien, un simple souvenir; mais un souvenir choisi pour moi. Il faut
découvrir ce qui me fera le plus de plaisir, entendez-vous? Je verrai
si vous avez de l'imagination.»
Elle réfléchit quelques secondes, puis ajouta: «Je vous défends d'y
mettre plus de vingt francs. Je veux être touchée par l'intention,
par l'invention, monsieur, non par le prix.» Puis, après un nouveau
silence, elle dit à mi-voix, les yeux baissés: «Si cela ne vous coûte
rien, comme argent, et si c'est bien ingénieux, bien délicat, je
vous... je vous embrasserai.»
J'étais à Cologne le lendemain. Il s'agissait d'un accident affreux qui
mettait au désespoir une famille entière. Une amputation était urgente.
On me logea, on m'enferma presque; je ne vis que des gens en larmes qui
m'assourdissaient; j'opérai un moribond qui faillit trépasser entre
mes mains; je restai deux nuits près de lui; puis, quand j'aperçus une
chance de salut, je me fis conduire à la gare.
Or je m'étais trompé, j'avais une heure à perdre. J'errais par les rues
en songeant encore à mon pauvre malade, quand un individu m'aborda.
Je ne sais pas l'allemand; il ignorait le français; enfin je compris
qu'il me proposait des reliques. Le souvenir de Gilberte me traversa le
cœur; je connaissais sa dévotion fanatique. Voilà mon cadeau trouvé.
Je suivis l'homme dans un magasin d'objets de sainteté, et je pris un
«bétit morceau d'un os des once mille fierges».
La prétendue relique était enfermée dans une charmante boîte en vieil
argent qui décida mon choix.
Je mis l'objet dans ma poche et je montai dans mon wagon.
En rentrant chez moi, je voulus examiner de nouveau mon achat. Je le
pris... La boîte s'était ouverte, la relique était perdue! J'eus beau
fouiller ma poche, la retourner; le petit os, gros comme la moitié
d'une épingle, avait disparu.
Je n'ai, tu le sais, mon cher abbé, qu'une foi moyenne; tu as la
grandeur d'âme, l'amitié, de tolérer ma froideur, et de me laisser
libre, attendant l'avenir, dis-tu; mais je suis absolument incrédule
aux reliques des brocanteurs en piété et tu partages mes doutes absolus
à cet égard. Donc, la perte de cette parcelle de carcasse de mouton ne
me désola point; et je me procurai, sans peine, un fragment analogue
que je collai soigneusement dans l'intérieur de mon bijou.
Et j'allai chez ma fiancée.
Dès qu'elle me vit entrer, elle s'élança devant moi, anxieuse et
souriante: «Qu'est-ce que vous m'avez rapporté?»
Je fis semblant d'avoir oublié; elle ne me crut pas. Je me laissai
prier, supplier même, et, quand je la sentis éperdue de curiosité,
je lui offris le saint médaillon. Elle demeura saisie de joie. «Une
relique! Oh! une relique!» Et elle baisait passionnément la boîte.
J'eus honte de ma supercherie.
Mais une inquiétude l'effleura, qui devint aussitôt une crainte
horrible, et, me fixant au fond des yeux:
«Êtes-vous bien sûr qu'elle soit authentique?
--Absolument certain.
--Comment cela?»
J'étais pris. Avouer que j'avais acheté cet ossement à un marchand
courant les rues, c'était me perdre. Que dire? Une idée folle me
traversa l'esprit; je répondis à voix basse, d'un ton mystérieux:
«Je l'ai volée, pour vous.»
Elle me contempla avec ses grands yeux émerveillés et ravis. «Oh! vous
l'avez volée. Où ça?--Dans la cathédrale, dans la châsse même des onze
mille vierges.» Son cœur battait; elle défaillait de bonheur; elle
murmura:
«Oh! vous avez fait cela... pour moi. Racontez... dites-moi tout!»
C'était fini, je ne pouvais plus reculer. J'inventai une histoire
fantastique avec des détails précis et surprenants. J'avais donné
cent francs au gardien de l'édifice pour le visiter seul; la châsse
était en réparation; mais je tombais juste à l'heure du déjeuner des
ouvriers et du clergé; en enlevant un panneau que je recollai ensuite
soigneusement, j'avais pu saisir un petit os (oh! si petit) au milieu
d'une quantité d'autres (je dis une quantité en songeant à ce que
doivent produire les débris de onze mille squelettes de vierges). Puis
je m'étais rendu chez un orfèvre et j'avais acheté un bijou digne de la
relique.
Je n'étais pas fâché de lui faire savoir que le médaillon m'avait coûté
cinq cents francs.
Mais elle ne songeait guère à cela; elle m'écoutait frémissante, en
extase. Elle murmura: «Comme je vous aime!» et se laissa tomber dans
mes bras.
Remarque ceci: j'avais commis, pour elle, un sacrilège. J'avais volé;
j'avais violé une église, violé une châsse; violé et volé des reliques
sacrées. Elle m'adorait pour cela; me trouvait tendre, parfait, divin.
Telle est la femme, mon cher abbé, toute la femme.
Pendant deux mois, je fus le plus admirable des fiancés. Elle avait
organisé dans sa chambre une sorte de chapelle magnifique pour y placer
cette parcelle de côtelette qui m'avait fait accomplir, croyait-elle,
ce divin crime d'amour; et elle s'exaltait là devant, soir et matin.
Je l'avais priée du secret, par crainte, disais-je, de me voir arrêté,
condamné, livré à l'Allemagne. Elle m'avait tenu parole.
Or, voilà qu'au commencement de l'été, un désir fou lui vint de voir
le lieu de mon exploit. Elle pria tant et si bien son père (sans lui
avouer sa raison secrète) qu'il l'emmena à Cologne en me cachant cette
excursion, selon le désir de sa fille.
Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai pas vu la cathédrale à
l'intérieur. J'ignore où est le tombeau (s'il y a tombeau?) des onze
mille vierges. Il paraît que ce sépulcre est inabordable, hélas!
Je reçus, huit jours après, dix lignes me rendant ma parole; plus une
lettre explicative du père, confident tardif.
A l'aspect de la châsse, elle avait compris soudain ma supercherie,
mon mensonge, et, en même temps, ma réelle innocence. Ayant demandé au
gardien des reliques si aucun vol n'avait été commis, l'homme s'était
mis à rire en démontrant l'impossibilité d'un semblable attentat.
Mais du moment que je n'avais pas fracturé un lieu sacré et plongé ma
main profane au milieu de restes vénérables, je n'étais plus digne de
ma blonde et délicate fiancée.
On me défendit l'entrée de la maison. J'eus beau prier, supplier, rien
ne put attendrir la belle dévote.
Je fus malade de chagrin.
Or, la semaine dernière, sa cousine, qui est aussi la tienne, Mme
d'Arville, me fit prier de la venir trouver.
Voici les conditions de mon pardon. Il faut que j'apporte une relique,
une vraie, authentique, certifiée par Notre Saint-Père le Pape, d'une
vierge et martyre quelconque.
Je deviens fou d'embarras et d'inquiétude.
J'irai à Rome, s'il le faut. Mais je ne puis me présenter au Pape à
l'improviste et lui raconter ma sotte aventure. Et puis je doute qu'on
confie aux particuliers des reliques véritables.
Ne pourrais-tu me recommander à quelque monsignor, ou seulement à
quelque prélat français, propriétaire de fragments d'une sainte?
Toi-même, n'aurais-tu pas en tes collections le précieux objet réclamé?
Sauve-moi, mon cher abbé, et je te promets de me convertir dix ans plus
tôt!
Mme d'Arville, qui prend la chose au sérieux, m'a dit: «Cette pauvre
Gilberte ne se mariera jamais.»
Mon bon camarade, laisseras-tu ta cousine mourir victime d'une stupide
fumisterie? Je t'en supplie, fais qu'elle ne soit pas la onze mille et
unième.
Pardonne, je suis indigne; mais je t'embrasse et je t'aime de tout mon
cœur.
Ton vieil ami,
HENRI FONTAL.
_La Relique_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 17 octobre 1882, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.
LE LIT.
Par une torride après-midi du dernier été, le vaste hôtel des Ventes
semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d'une voix
mourante. Dans une salle du fond, au premier étage, un lot d'anciennes
soieries d'église gisait en un coin.
C'étaient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles où des
guirlandes brodées s'enroulaient autour des lettres symboliques sur un
fond de soie un peu jaunie, devenue crémeuse de blanche qu'elle fut
jadis.
Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes à barbes sales et
une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites _à la toilette_,
conseillères et protectrices d'amours prohibées, qui brocantent sur la
chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles
nippes.
Soudain on mit en vente une mignonne chasuble Louis XV, jolie comme une
robe de marquise, restée fraîche avec une procession de muguets autour
de la croix, de longs iris bleus montant jusqu'aux pieds de l'emblème
sacré et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l'eus
achetée, je m'aperçus qu'elle était demeurée vaguement odorante, comme
pénétrée d'un reste d'encens, ou plutôt comme habitée encore par ces si
légères et si douces senteurs d'autrefois qui semblent des souvenirs de
parfums, l'âme des essences évaporées.
Quand je l'eus chez moi, j'en voulus couvrir une petite chaise de
la même époque charmante, et, la maniant pour prendre les mesures,
je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la
doublure, quelques lettres tombèrent à mes pieds. Elles étaient jaunies
et l'encre effacée semblait de la rouille. Une main fine avait tracé
sur une face de la feuille pliée à la mode ancienne: «A monsieur,
monsieur l'abbé d'Argencé.»
Les trois premières lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et
voici la quatrième:
«Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon
lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement
rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J'ai un livre, un livre que
j'aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirai-je
lequel? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j'ai lu, je songe, et je
veux vous dire à quoi.
«On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et
je vous écris sur ce mignon pupitre que j'ai reçu de vous.
«Étant depuis trois jours en mon lit, c'est à mon lit que je pense,
et même dans le sommeil j'y médite encore.
«Le lit, mon ami, c'est toute notre vie. C'est là qu'on naît, c'est
là qu'on aime, c'est là qu'on meurt.
«Si j'avais la plume de M. de Crébillon, j'écrirais l'histoire d'un
lit. Et que d'aventures émouvantes, terribles, aussi que d'aventures
gracieuses, aussi que d'autres attendrissantes! Que d'enseignements
n'en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde?
«Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que
de choses j'y ai découvertes depuis trois jours et comme je l'aime
davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens
que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissé quelque chose
d'eux en cette couche.
«Oh! comme je ne comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux,
des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si
spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au
tombeau. Songez-y, mon ami; songez à tout; revoyez des vies entières
entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur
nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu'a-t-il vu depuis trois
siècles qu'il est là?
«Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un
soupir, puis elle gémit; et les vieux parents l'entourent; et voilà
que d'elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé,
tout ridé. C'est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent
douloureusement joyeuse; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et
tend les bras et suffoque; et, autour, on pleure avec délices, car
ce petit morceau de créature vivante séparé d'elle, c'est la famille
continuée, la prolongation du sang, du cœur et de l'âme des vieux
qui regardent, tout tremblants.