passèrent, M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, étonnés,
inquiets, ne savaient que dire à leur amie qu'ils avaient prévenue de
la démarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui
de ses nouvelles; aucun de ses serviteurs n'en avait reçu.
Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s'accompagnant au piano, une
bonne vint, avec un grand mystère, chercher M. de Courville, en lui
disant tout bas qu'un monsieur le demandait. C'était le baron, changé,
vieilli, en costume de voyage. Dès qu'il vit son vieil ami, il lui
saisit les mains, et d'une voix un peu fatiguée: «J'arrive à l'instant,
mon cher, et j'accours chez vous, je n'en puis plus.» Puis il hésita,
visiblement embarrassé: «Je voulais vous dire... tout de suite... que
cette... cette affaire... vous savez bien... est manquée.»
M. de Courville le regardait stupéfait: «Comment? manquée? Et
pourquoi?--Oh! ne m'interrogez pas, je vous prie, ce serait trop
pénible à dire, mais soyez sûr que j'agis en... en honnête homme. Je
ne peux pas... Je n'ai pas le droit, vous entendez, pas le droit,
d'épouser cette dame. J'attendrai qu'elle soit partie pour revenir chez
vous; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu.»
Et il s'enfuit.
Toute la famille délibéra, discuta, supposa mille choses. On conclut
qu'un grand mystère était caché dans la vie du baron, qu'il avait
peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l'affaire
paraissait grave et, pour ne point entrer en des complications
difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s'en retourna veuve
comme elle était venue.
Trois mois encore se passèrent. Un soir, comme il avait fortement dîné
et qu'il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir
avec M. de Courville, lui dit: «Si vous saviez comme je pense souvent à
votre amie, vous auriez pitié de moi.»
L'autre, que la conduite du baron en cette circonstance avait un peu
froissé, lui dit sa pensée vivement: «Sacrebleu, mon cher, quand on
a des secrets dans son existence, on ne s'avance pas d'abord comme
vous l'avez fait; car, enfin, vous pouviez prévoir le motif de votre
reculade, assurément.»
Le baron confus cessa de fumer.
«Oui et non. Enfin, je n'aurais pas cru ce qui est arrivé.»
M. de Courville, impatienté, reprit: «On doit tout prévoir.»
Mais M. de Coutelier, en sondant de l'œil les ténèbres pour être sûr
qu'on ne les écoutait pas, reprit à voix basse:
«Je vois bien que je vous ai blessé et je vais tout vous dire pour me
faire excuser. Depuis vingt ans, mon ami, je ne vis que pour la chasse.
Je n'aime que ça, vous le savez, je ne m'occupe que de ça. Aussi, au
moment de contracter des devoirs envers cette dame, un scrupule, un
scrupule de conscience m'est venu. Depuis le temps que j'ai perdu
l'habitude de... de... de l'amour, enfin, je ne savais plus si je
serais encore capable de... de... vous savez bien... Songez donc? voici
maintenant seize ans exactement que... que... que... pour la dernière
fois, vous comprenez. Dans ce pays-ci, ce n'est pas facile de... de...
vous y êtes. Et puis j'avais autre chose à faire, j'aime mieux tirer
un coup de fusil. Bref, au moment de m'engager devant le maire et le
prêtre à... à... ce que vous savez, j'ai eu peur. Je me suis dit:
Bigre, mais si... si... j'allais rater. Un honnête homme ne manque
jamais à ses engagements et je prenais là un engagement sacré vis-à-vis
de cette personne. Enfin, pour en avoir le cœur net, je me suis promis
d'aller passer huit jours à Paris.
«Au bout de huit jours, rien, mais rien. Et ce n'est pas faute d'avoir
essayé. J'ai pris ce qu'il y avait de mieux dans tous les genres. Je
vous assure qu'elles ont fait ce qu'elles ont pu... Oui... certainement
elles n'ont rien négligé... Mais que voulez-vous, elles se retiraient
toujours... bredouilles... bredouilles... bredouilles.
«J'ai attendu alors quinze jours, trois semaines, espérant toujours.
J'ai mangé dans les restaurants un tas de choses poivrées, qui m'ont
perdu l'estomac, et... et... rien... toujours rien.
«Vous comprenez que, dans ces circonstances, devant cette constatation,
je ne pouvais que... que... que me retirer. Ce que j'ai fait.»
M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les
mains du baron en lui disant: «Je vous plains,» et le reconduisit
jusqu'à mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu'il se trouva seul avec sa
femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaieté. Mais Mme de Courville
ne riait point; elle écoutait, très attentive, et lorsque son mari eut
achevé, elle répondit avec un grand sérieux: «Le baron est un niais,
mon cher; il avait peur, voilà tout. Je vais écrire à Berthe de
revenir, et bien vite.»
Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur
ami, elle reprit: «Bah! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette
chose-là... revient toujours.»
Et M. de Courville ne répliqua rien, un peu confus lui-même.
_La Rouille_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 14 septembre 1882, sous
le titre de _M. de Coutelier_ et signé: MAUFRIGNEUSE.
MARROCA.
Mon ami, tu m'as demandé de t'envoyer mes impressions, mes aventures,
et surtout mes histoires d'amour sur cette terre d'Afrique qui
m'attirait depuis si longtemps. Tu riais beaucoup, d'avance, de mes
tendresses noires, comme tu disais, et tu me voyais déjà revenir suivi
d'une grande femme en ébène, coiffée d'un foulard jaune, et ballottante
en des vêtements éclatants.
Le tour des Mauricaudes viendra sans doute, car j'en ai vu déjà
plusieurs qui m'ont donné quelque envie de me tremper en cette encre;
mais je suis tombé pour mon début sur quelque chose de mieux et de
singulièrement original.
Tu m'as écrit, dans ta dernière lettre: «Quand je sais comment on aime
dans un pays, je connais ce pays à le décrire, bien que ne l'ayant
jamais vu.» Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, dès les
premiers jours, une sorte d'ardeur frémissante, un soulèvement, une
brusque tension des désirs, un énervement courant au bout des doigts,
qui surexcitent à les exaspérer nos puissances amoureuses et toutes
nos facultés de sensation physique, depuis le simple contact des mains
jusqu'à cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises.
Entendons-nous bien. Je ne sais si ce que vous appelez l'amour du
cœur, l'amour des âmes, si l'idéalisme sentimental, le platonisme
enfin, peut exister sous ce ciel; j'en doute même. Mais l'autre amour,
celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement
terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brûlure de l'air
qui vous enfièvre, ces souffles suffocants du Sud, ces marées de feu
venues du grand désert si proche, ce lourd siroco, plus ravageant,
plus desséchant que la flamme, ce perpétuel incendie d'un continent
tout entier brûlé jusqu'aux pierres par un énorme et dévorant soleil,
embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent.
Mais j'arrive à mon histoire. Je ne te dis rien de mes premiers temps
de séjour en Algérie. Après avoir visité Bône, Constantine, Biskra
et Sétif, je suis venu à Bougie par les gorges du Chabet et une
incomparable route au milieu des forêts kabyles, qui suit la mer en
la dominant de deux cents mètres et serpente selon les festons de la
haute montagne, jusqu'à ce merveilleux golfe de Bougie aussi beau que
celui de Naples, que celui d'Ajaccio et que celui de Douarnenez, les
plus admirables que je connaisse. J'excepte dans ma comparaison cette
invraisemblable baie de Porto, ceinte de granit rouge, et habitée
par les fantastiques et sanglants géants de pierre qu'on appelle les
«Calanche» de Piana, sur les côtes Ouest de la Corse.
De loin, de très loin, avant de contourner le grand bassin où dort
l'eau pacifique, on aperçoit Bougie. Elle est bâtie sur les flancs
rapides d'un mont très élevé et couronné par des bois. C'est une tache
blanche dans cette pente verte; on dirait l'écume d'une cascade tombant
à la mer.
Dès que j'eus mis le pied dans cette toute petite et ravissante ville,
je compris que j'allais y rester longtemps. De partout l'œil embrasse
un vaste cercle de sommets crochus, dentelés, cornus et bizarres,
tellement fermé qu'on découvre à peine la pleine mer et que le golfe a
l'air d'un lac. L'eau bleue, d'un bleu laiteux, est d'une transparence
admirable, et le ciel d'azur, d'un azur épais, comme s'il avait reçu
deux couches de couleur, étale au-dessus sa surprenante beauté. Ils
semblent se mirer l'un dans l'autre et se renvoyer leurs reflets.
Bougie est la ville des ruines. Sur le quai, en arrivant, on rencontre
un débris si magnifique qu'on le dirait d'opéra. C'est la vieille porte
Sarrazine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux autour de la
cité, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux
de monuments sarrazins, des restes de constructions arabes.
J'avais loué dans la ville haute une petite maison mauresque. Tu
connais ces demeures si souvent décrites. Elles ne possèdent point de
fenêtres en dehors; mais une cour intérieure les éclaire du haut en
bas. Elles ont, au premier, une grande salle fraîche où l'on passe les
jours, et tout en haut une terrasse où l'on passe les nuits.
Je me mis tout de suite aux coutumes des pays chauds, c'est-à-dire à
faire la sieste après mon déjeuner. C'est l'heure étouffante d'Afrique,
l'heure où l'on ne respire plus, l'heure où les rues, les plaines, les
longues routes aveuglantes sont désertes, où tout le monde dort, essaye
au moins de dormir, avec aussi peu de vêtements que possible.
J'avais installé dans ma salle à colonnettes d'architecture arabe un
grand divan moelleux, couvert de tapis du Djebel-Amour. Je m'étendais
là-dessus à peu près dans le costume d'Assan, mais je n'y pouvais guère
reposer, torturé par ma continence.
Oh! mon ami, il est deux supplices de cette terre que je te souhaite
de ne jamais connaître: le manque d'eau et le manque de femmes. Lequel
est le plus affreux? Je ne sais. Dans le désert, on commettrait toutes
les infamies pour un verre d'eau claire et froide. Que ne ferait-on pas
en certaines villes du littoral pour une belle fille fraîche et saine?
Car elles ne manquent pas, les filles, en Afrique! Elles foisonnent,
au contraire; mais, pour continuer ma comparaison, elles y sont
tout aussi malfaisantes et pourries que le liquide fangeux des puits
sahariens.
Or, voici qu'un jour, plus énervé que de coutume, je tentai, mais en
vain, de fermer les yeux. Mes jambes vibraient comme piquées en dedans;
une angoisse inquiète me retournait à tout moment sur mes tapis. Enfin,
n'y tenant plus, je me levai et je sortis.
C'était en juillet, par une après-midi torride. Les pavés des rues
étaient chauds à cuire du pain; la chemise, tout de suite trempée,
collait au corps, et, par tout l'horizon, flottait une petite vapeur
blanche, cette buée ardente du siroco, qui semble de la chaleur
palpable.
Je descendis près de la mer et, contournant le port, je me mis à suivre
la berge le long de la jolie baie où sont les bains. La montagne
escarpée, couverte de taillis, de hautes plantes aromatiques aux
senteurs puissantes, s'arrondit en cercle autour de cette crique où
trempent, tout le long du bord, de gros rochers bruns.
Personne dehors; rien ne remuait; pas un cri de bête, un vol d'oiseau,
pas un bruit, pas même un clapotement, tant la mer immobile paraissait
engourdie sous le soleil. Mais dans l'air cuisant, je croyais saisir
une sorte de bourdonnement de feu.
Soudain, derrière une de ces roches à demi noyées dans l'onde
silencieuse, je devinai un léger mouvement et, m'étant retourné,
j'aperçus, prenant son bain, se croyant bien seule à cette heure
brûlante, une grande fille nue, enfoncée jusqu'aux seins. Elle tournait
la tête vers la pleine mer et sautillait doucement sans me voir.
Rien de plus étonnant que ce tableau: cette belle femme dans cette eau
transparente comme du verre, sous cette lumière aveuglante. Car elle
était belle merveilleusement, cette femme, grande, modelée en statue.
Elle se retourna, poussa un cri, et, moitié nageant, moitié marchant,
se cacha tout à fait derrière sa roche.
Comme il fallait bien qu'elle sortît, je m'assis sur la berge et
j'attendis. Alors elle montra tout doucement sa tête surchargée de
cheveux noirs liés à la diable. Sa bouche était large, aux lèvres
retroussées comme des bourrelets; ses yeux énormes, effrontés, et
toute sa chair un peu brunie par le climat semblait une chair d'ivoire
ancien, dure et douce, de belle race blanche teintée par le soleil des
nègres.
Elle me cria: «Allez-vous-en.» Et sa voix pleine, un peu forte comme
toute sa personne, avait un accent guttural. Je ne bougeai point. Elle
ajouta: «Ça n'est pas bien de rester là, monsieur.» Les _r_, dans sa
bouche, roulaient comme des chariots. Je ne remuai pas davantage. La
tête disparut.
Dix minutes s'écoulèrent, et les cheveux, puis le front, puis les yeux
se remontrèrent avec lenteur et prudence, comme font les enfants qui
jouent à cache-cache pour observer celui qui les cherche.
Cette fois, elle eut l'air furieux; elle cria: «Vous allez me faire
attraper mal. Je ne partirai pas tant que vous serez là.» Alors je
me levai et m'en allai, non sans me retourner souvent. Quand elle me
jugea assez loin, elle sortit de l'eau, à demi courbée, me tournant
ses reins, et elle disparut dans un creux du roc, derrière une jupe
suspendue à l'entrée.
Je revins le lendemain. Elle était encore au bain, mais vêtue d'un
costume entier. Elle se mit à rire en me montrant ses dents luisantes.
Huit jours après, nous étions amis. Huit jours de plus, et nous le
devenions encore davantage.
Elle s'appelait Marroca, d'un surnom sans doute, et prononçait ce
mot comme s'il eût contenu quinze _r_. Fille de colons espagnols,
elle avait épousé un Français nommé Pontabèze. Son mari était employé
de l'État. Je n'ai jamais su bien au juste quelles fonctions il
remplissait. Je constatai qu'il était fort occupé, et je n'en demandai
pas plus long.
Alors, changeant l'heure de son bain, elle vint chaque jour après mon
déjeuner faire la sieste en ma maison. Quelle sieste! Si c'est là se
reposer!
C'était vraiment une admirable fille, d'un type un peu bestial, mais
superbe. Ses yeux semblaient toujours luisants de passion; sa bouche
entr'ouverte, ses dents pointues, son sourire même avaient quelque
chose de férocement sensuel, et ses seins étranges, allongés et droits,
aigus comme des poires de chair, élastiques comme s'ils eussent
renfermé des ressorts d'acier, donnaient à son corps quelque chose
d'animal, faisaient d'elle une sorte d'être inférieur et magnifique, de
créature destinée à l'amour désordonné, éveillaient en moi l'idée des
obscènes divinités antiques dont les tendresses libres s'étalaient au
milieu des herbes et des feuilles.
Et jamais femme ne porta dans ses flancs de plus inapaisables désirs.
Ses ardeurs acharnées et ses hurlantes étreintes, avec des grincements
de dents, des convulsions et des morsures, étaient suivies presque
aussitôt d'assoupissements profonds comme une mort. Mais elle se
réveillait brusquement en mes bras, toute prête à des enlacements
nouveaux, la gorge gonflée de baisers.
Son esprit, d'ailleurs, était simple comme deux et deux font quatre, et
un rire sonore lui tenait lieu de pensée.
Fière par instinct de sa beauté, elle avait en horreur les voiles les
plus légers, et elle circulait, courait, gambadait dans ma maison avec
une impudeur inconsciente et hardie. Quand elle était enfin repue
d'amour, épuisée de cris et de mouvement, elle dormait à mes côtés,
sur le divan, d'un sommeil fort et paisible, tandis que l'accablante
chaleur faisait pointer sur sa peau brunie de minuscules gouttes de
sueur, dégageait d'elle, de ses bras relevés sous sa tête, de tous ses
replis secrets, cette odeur fauve qui plaît aux mâles.
Quelquefois elle revenait le soir, son mari étant de service je ne
sais où. Nous nous étendions alors sur la terrasse, à peine enveloppés
en de fins et flottants tissus d'Orient.
Quand la grande lune illuminante des pays chauds s'étalait en plein
dans le ciel, éclairant la ville et le golfe avec son cadre arrondi
de montagnes, nous apercevions alors sur toutes les autres terrasses
comme une armée de silencieux fantômes étendus qui parfois se levaient,
changeaient de place et se recouchaient sous la tiédeur langoureuse du
ciel apaisé.
Malgré l'éclat de ces soirées d'Afrique, Marroca s'obstinait à
se mettre nue encore sous les clairs rayons de la lune; elle ne
s'inquiétait guère de tous ceux qui nous pouvaient voir, et souvent
elle poussait par la nuit, malgré mes craintes et mes prières, de longs
cris vibrants, qui faisaient au loin hurler les chiens.
Comme je sommeillais un soir, sous le large firmament tout barbouillé
d'étoiles, elle vint s'agenouiller sur mon tapis, et approchant de ma
bouche ses grandes lèvres retournées:
«Il faut, dit-elle, que tu viennes dormir chez moi.»
Je ne comprenais pas. «Comment chez toi?
--Oui, quand mon mari sera parti, tu viendras dormir à sa place.»
Je ne pus m'empêcher de rire.
«Pourquoi ça, puisque tu viens ici?»
Elle reprit, en me parlant dans la bouche, me jetant son haleine chaude
au fond de la gorge, mouillant ma moustache de son souffle: «C'est pour
me faire un souvenir.» Et l'_r_ de souvenir traîna longtemps avec un
fracas de torrent sur des roches.
Je ne saisissais point son idée. Elle passa ses bras à mon cou. «Quand
tu ne seras plus là, dit-elle, j'y penserai. Et quand j'embrasserai mon
mari, il me semblera que ce sera toi.»
Et les _rrrai_ et les _rrra_ prenaient en sa voix des grondements de
tonnerres familiers.
Je murmurai attendri et très égayé:
«Mais tu es folle. J'aime mieux rester chez moi.»
Je n'ai, en effet, aucun goût pour les rendez-vous sous un toit
conjugal; ce sont là des souricières où sont toujours pris les
imbéciles. Mais elle me pria, me supplia, pleura même, ajoutant: «Tu
verras comme je t'aimerrrai.» _T'aimerrrai_ retentissait à la façon
d'un roulement de tambour battant la charge.
Son désir me semblait tellement singulier que je ne me l'expliquais
point; puis, en y songeant, je crus démêler quelque haine profonde
contre son mari, une de ces vengeances secrètes de femme qui trompe
avec délices l'homme abhorré et le veut encore tromper chez lui, dans
ses meubles, dans ses draps.
Je lui dis: «Ton mari est très méchant pour toi?»
Elle prit un air fâché. «Oh non, très bon.
--Mais tu ne l'aimes pas, toi?»
Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés.
«Si, je l'aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas
tant que toi, mon cœurrr.»
Je ne comprenais plus du tout et, comme je cherchais à deviner, elle
appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le
pouvoir, puis elle murmura: «Tu viendrras, dis?»
Je résistai cependant. Alors elle s'habilla tout de suite et s'en alla.
Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle reparut,
s'arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda: «Viendras-tu
ce soir dorrrmirrr chez moi? Si tu ne viens pas, je m'en vais.»
Huit jours, c'est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là
valaient bien un mois. Je criai: «Oui» et j'ouvris les bras. Elle s'y
jeta.
Elle m'attendit, à la nuit, dans une rue voisine et me guida.
Ils habitaient près du port une petite maison basse. Je traversai
d'abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai
dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies
de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes.
Marroca semblait folle de joie: elle sautait, répétant: «Te voilà chez
nous, te voilà chez toi.»
J'agis en effet comme chez moi.
J'étais un peu gêné, je l'avoue, même inquiet. Comme j'hésitais, dans
cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel un
homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute
action, elle me l'arracha de force et emporta dans la pièce voisine,
avec toutes mes autres hardes, ce fourreau de la virilité.
Je repris enfin mon assurance et je le lui prouvai de tout mon pouvoir,
si bien qu'au bout de deux heures nous ne songions guère encore au
repos, quand des coups violents frappés soudain contre la porte nous
firent tressaillir, et une voix forte d'homme cria: «Marroca, c'est
moi.»
Elle fit un bond: «Mon mari! Vite, cache-toi sous le lit.» Je cherchais
éperdument mon pantalon; mais elle me poussa haletante: «Va donc, va
donc.»
Je m'étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur
lequel j'étais si bien.
Alors elle passa dans la cuisine. Je l'entendis ouvrir une armoire,
la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n'aperçus pas,
mais qu'elle posa vivement quelque part, et, comme son mari perdait
patience, elle répondit d'une voix forte et calme: «Je ne trrrouve
pas les allumettes;» puis soudain: «Les voilà, je t'ouvrrre.» Et elle
ouvrit.
L'homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste
se trouvait en proportion, il devait être un colosse.
J'entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire; puis il
dit avec un accent marseillais: «Z'ai oublié ma bourse, té, il a fallu
revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon cœur.» Il alla
vers la commode, chercha longtemps ce qu'il lui fallait; puis Marroca
s'étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revint à elle,
et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en
phrases irritées, une mitraille d'_r_ furieux.
Les pieds étaient si près de moi qu'une envie folle, stupide,
inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.
Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa. «Tu es bien
méçante aujourd'hui,» dit-il. Mais il en prit son parti. «Adieu,
pétite.» Un nouveau baiser sonna; puis les gros pieds se retournèrent,
me firent voir leurs clous en s'éloignant, passèrent dans la pièce
voisine et la porte de la rue se referma.
J'étais sauvé!
Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que
Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux
éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une
chaise. Mais je me relevai d'un bond; une chose froide gisait sous moi,
et comme je n'étais pas plus vêtu que ma complice, le contact m'avait
saisi. Je me retournai. Je venais de m'asseoir sur une petite hachette
à fendre le bois, aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à
cette place? Je ne l'avais pas aperçue en entrant.
Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaieté, poussait des cris,
toussait, les deux mains sur son ventre.
Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre
vie stupidement; j'en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous
me blessaient un peu.
«Et si ton mari m'avait vu», lui demandai-je.
Elle répondit: «Pas de danger.
--Comment! pas de danger. Elle est raide celle-là! Il lui suffisait de
se baisser pour me trouver.»
Elle ne riait plus; elle souriait seulement en me regardant de ses
grands yeux fixes, où germaient de nouveaux désirs.
«Il ne se serait pas baissé.»
J'insistai. «Par exemple! S'il avait seulement laissé tomber son
chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j'étais propre,
moi, dans ce costume.»
Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le
ton, comme si elle m'eût dit: «Je t'adorrre», elle murmura: «Alorrrs,
il ne se serait pas relevé.»
Je ne comprenais point:
«Pourquoi ça?»
Elle cligna de l'œil avec malice, allongea sa main vers la chaise où
je venais de m'asseoir, et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses
lèvres entr'ouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout cela
me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le tranchant aigu
luisait.
Elle fit le geste de la prendre; puis, m'attirant du bras gauche tout
contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle esquissa
le mouvement qui décapite un homme à genoux!...
Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux,
l'amour et l'hospitalité!
_Marroca_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 mars 1882, sous le titre de
_Marauca_, et signé: MAUFRIGNEUSE.
Le texte du livre est un peu plus étendu que celui du journal.
LA BÛCHE.