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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
_Le texte de ce volume
est conforme à celui de l'édition originale_: Mademoiselle Fifi
_Bruxelles, Kistemaeckers, 1882,
complété par_ Mademoiselle Fifi (nouveaux contes)
_Paris, Victor Havard, 1883,
avec addition de_:
M. Jocaste (_inédit_).
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
MADEMOISELLE FIFI
M. JOCASTE
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
_Tous droits réservés._
MADEMOISELLE FIFI.
Le major, commandant prussien, comte de Farlsberg, achevait de lire son
courrier, le dos au fond d'un grand fauteuil de tapisserie et ses pieds
bottés sur le marbre élégant de la cheminée, où ses éperons, depuis
trois mois qu'ils occupaient le château d'Uville, avaient tracé deux
trous profonds, fouillés un peu plus tous les jours.
Une tasse de café fumait sur un guéridon de marqueterie maculé par les
liqueurs, brûlé par les cigares, entaillé par le canif de l'officier
conquérant qui, parfois, s'arrêtant d'aiguiser un crayon, traçait sur
le meuble gracieux des chiffres ou des dessins, à la fantaisie de son
rêve nonchalant.
Quand il eut achevé ses lettres et parcouru les journaux allemands que
son vaguemestre venait de lui apporter, il se leva, et, après avoir
jeté au feu trois ou quatre énormes morceaux de bois vert, car ces
messieurs abattaient peu à peu le parc pour se chauffer, il s'approcha
de la fenêtre.
La pluie tombait à flots; une pluie normande qu'on aurait dit jetée par
une main furieuse, une pluie en biais, épaisse comme un rideau, formant
une sorte de mur à raies obliques, une pluie cinglante, éclaboussante,
noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre
de la France.
L'officier regarda longtemps les pelouses inondées, et, là-bas,
l'Andelle gonflée qui débordait; et il tambourinait contre la vitre
une valse du Rhin, quand un bruit le fit se retourner: c'était son
second, le baron de Kelweingstein, ayant le grade équivalent à celui de
capitaine.
Le major était un géant, large d'épaules, orné d'une longue barbe en
éventail formant nappe sur sa poitrine; et toute sa grande personne
solennelle éveillait l'idée d'un paon militaire, un paon qui aurait
porté sa queue déployée à son menton. Il avait des yeux bleus, froids
et doux, une joue fendue d'un coup de sabre dans la guerre d'Autriche;
et on le disait brave homme autant que brave officier.
Le capitaine, un petit rougeaud à gros ventre, sanglé de force, portait
presque ras son poil ardent, dont les fils de feu auraient fait croire,
quand ils se trouvaient sous certains reflets, sa figure frottée de
phosphore. Deux dents perdues dans une nuit de noce, sans qu'il se
rappelât au juste comment, lui faisaient cracher des paroles épaisses,
qu'on n'entendait pas toujours; et il était chauve du sommet du crâne
seulement, tonsuré comme un moine, avec une toison de petits cheveux
frisés, dorés et luisants, autour de ce cerceau de chair nue.
Le commandant lui serra la main, et il avala d'un trait sa tasse de
café (la sixième depuis le matin), en écoutant le rapport de son
subordonné sur les incidents survenus dans le service; puis tous deux
se rapprochèrent de la fenêtre en déclarant que ce n'était pas gai. Le
major, homme tranquille, marié chez lui, s'accommodait de tout; mais le
baron-capitaine, viveur tenace, coureur de bouges, forcené trousseur
de filles, rageait d'être enfermé depuis trois mois dans la chasteté
obligatoire de ce poste perdu.
Comme on grattait à la porte, le commandant cria d'ouvrir, et un homme,
un de leurs soldats automates, apparut dans l'ouverture, disant par sa
seule présence que le déjeuner était prêt.
Dans la salle ils trouvèrent les trois officiers de moindre grade:
un lieutenant, Otto de Grossling; deux sous-lieutenants, Fritz
Scheunaubourg et le marquis Wilhem d'Eyrik, un tout petit blondin fier
et brutal avec les hommes, dur aux vaincus, et violent comme une arme à
feu.
Depuis son entrée en France, ses camarades ne l'appelaient plus que
Mademoiselle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa
taille fine qu'on aurait dit tenue en un corset, de sa figure pâle où
sa naissante moustache apparaissait à peine, et aussi de l'habitude
qu'il avait prise, pour exprimer son souverain mépris des êtres et des
choses, d'employer à tout moment la locution française--_fi, fi donc_,
qu'il prononçait avec un léger sifflement.
La salle à manger du château d'Uville était une longue et royale pièce
dont les glaces de cristal ancien, étoilées de balles, et les hautes
tapisseries des Flandres, tailladées à coups de sabre et pendantes par
endroits, disaient les occupations de Mademoiselle Fifi, en ses heures
de désœuvrement.
Sur les murs, trois portraits de famille, un guerrier vêtu de fer, un
cardinal et un président, fumaient de longues pipes de porcelaine,
tandis qu'en son cadre dédoré par les ans, une noble dame à poitrine
serrée montrait d'un air arrogant une énorme paire de moustaches faite
au charbon.
Et le déjeuner des officiers s'écoula presque en silence dans cette
pièce mutilée, assombrie par l'averse, attristante par son aspect
vaincu, et dont le vieux parquet de chêne était devenu sordide comme un
sol de cabaret.
A l'heure du tabac, quand ils commencèrent à boire, ayant fini de
manger, ils se mirent, de même que chaque jour, à parler de leur ennui.
Les bouteilles de cognac et de liqueurs passaient de main en main; et
tous, renversés sur leurs chaises, absorbaient à petits coups répétés,
en gardant au coin de la bouche le long tuyau courbé que terminait
l'œuf de faïence, toujours peinturluré comme pour séduire des
Hottentots.
Dès que leur verre était vide, ils le remplissaient avec un geste de
lassitude résignée. Mais Mademoiselle Fifi cassait à tout moment le
sien, et un soldat immédiatement lui en présentait un autre.
Un brouillard de fumée âcre les noyait, et ils semblaient s'enfoncer
dans une ivresse endormie et triste, dans cette saoulerie morne des
gens qui n'ont rien à faire.
Mais le baron, soudain, se redressa. Une révolte le secouait; il jura:
«Nom de Dieu, ça ne peut pas durer, il faut inventer quelque chose à la
fin.»
Ensemble le lieutenant Otto et le sous-lieutenant Fritz, deux Allemands
doués éminemment de physionomies allemandes lourdes et graves,
répondirent: «Quoi, mon capitaine?»
Il réfléchit quelques secondes, puis reprit: «Quoi? Eh bien, il faut
organiser une fête, si le commandant le permet.»
Le major quitta sa pipe: «Quelle fête, capitaine?»
Le baron s'approcha: «Je me charge de tout, mon commandant. J'enverrai
à Rouen _Le Devoir_ qui nous ramènera des dames; je sais où les
prendre. On préparera ici un souper; rien ne manque d'ailleurs, et, au
moins, nous passerons une bonne soirée.»
Le comte de Farlsberg haussa les épaules en souriant: «Vous êtes fou,
mon ami.»
Mais tous les officiers s'étaient levés, entouraient leur chef, le
suppliaient: «Laissez faire le capitaine, mon commandant, c'est si
triste ici.»
A la fin le major céda: «Soit,» dit-il; et aussitôt le baron fit
appeler _Le Devoir_. C'était un vieux sous-officier qu'on n'avait
jamais vu rire, mais qui accomplissait fanatiquement tous les ordres de
ses chefs, quels qu'ils fussent.
Debout, avec sa figure impassible, il reçut les instructions du baron;
puis il sortit; et, cinq minutes plus tard, une grande voiture du train
militaire, couverte d'une bâche de meunier tendue en dôme, détalait
sous la pluie acharnée, au galop de quatre chevaux.
Aussitôt un frisson de réveil sembla courir dans les esprits; les poses
alanguies se redressèrent, les visages s'animèrent, et on se mit à
causer.
Bien que l'averse continuât avec autant de furie, le major affirma
qu'il faisait moins sombre, et le lieutenant Otto annonçait avec
conviction que le ciel allait s'éclaircir. Mademoiselle Fifi elle-même
ne semblait pas tenir en place. Elle se levait, se rasseyait. Son œil
clair et dur cherchait quelque chose à briser. Soudain, fixant la dame
aux moustaches, le jeune blondin tira son revolver. «Tu ne verras pas
cela, toi,» dit-il; et, sans quitter son siège, il visa. Deux balles
successivement crevèrent les deux yeux du portrait.
Puis il s'écria: «Faisons la mine!»
Et brusquement les conversations s'interrompirent, comme si un intérêt
puissant et nouveau se fût emparé de tout le monde.
La mine, c'était son invention, sa manière de détruire, son amusement
préféré.
En quittant son château, le propriétaire légitime, le comte Fernand
d'Amoys d'Uville, n'avait eu le temps de rien emporter ni de rien
cacher, sauf l'argenterie enfouie dans le trou d'un mur. Or, comme il
était fort riche et magnifique, son grand salon, dont la porte ouvrait
dans la salle à manger, présentait, avant la fuite précipitée du
maître, l'aspect d'une galerie de musée.
Aux murailles pendaient des toiles, des dessins et des aquarelles de
prix, tandis que sur les meubles, les étagères, et dans les vitrines
élégantes, mille bibelots, des potiches, des statuettes, des bonshommes
de Saxe et des magots de Chine, des ivoires anciens et des verres de
Venise, peuplaient le vaste appartement de leur foule précieuse et
bizarre.
Il n'en restait guère maintenant. Non qu'on les eût pillés, le major
comte de Farlsberg ne l'aurait point permis; mais Mademoiselle Fifi, de
temps en temps, faisait la _mine_, et tous les officiers, ce jour-là,
s'amusaient vraiment pendant cinq minutes.
Le petit marquis alla chercher dans le salon ce qu'il lui fallait. Il
rapporta une toute mignonne théière de Chine famille Rose qu'il emplit
de poudre à canon, et, par le bec, il introduisit délicatement un long
morceau d'amadou, l'alluma, et courut reporter cette machine infernale
dans l'appartement voisin.
Puis il revint bien vite, en fermant la porte. Tous les Allemands
attendaient debout, avec la figure souriante d'une curiosité enfantine,
et, dès que l'explosion eut secoué le château, ils se précipitèrent
ensemble.
Mademoiselle Fifi, entrée la première, battait des mains avec délire
devant une Vénus de terre cuite dont la tête avait enfin sauté; et
chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s'étonnant aux dentelures
étranges des éclats, examinant les dégâts nouveaux, contestant certains
ravages comme produits par l'explosion précédente; et le major
considérait d'un air paternel le vaste salon bouleversé par cette
mitraille à la Néron et sablé de débris d'objets d'art. Il en sortit le
premier, en déclarant avec bonhomie: «Ça a bien réussi, cette fois.»
Mais une telle trombe de fumée était entrée dans la salle à manger, se
mêlant à celle du tabac, qu'on ne pouvait plus respirer. Le commandant
ouvrit la fenêtre, et tous les officiers, revenus pour boire un dernier
verre de cognac, s'en approchèrent.
L'air humide s'engouffra dans la pièce, apportant une sorte de
poussière d'eau qui poudrait les barbes, et une odeur d'inondation. Ils
regardaient les grands arbres accablés sous l'averse, la large vallée
embrumée par ce dégorgement des nuages sombres et bas, et tout au loin
le clocher de l'église dressé comme une pointe grise dans la pluie
battante.
Depuis leur arrivée, il n'avait plus sonné. C'était, du reste, la
seule résistance que les envahisseurs eussent rencontrée aux environs:
celle du clocher. Le curé ne s'était nullement refusé à recevoir et à
nourrir des soldats prussiens; il avait même plusieurs fois accepté
de boire une bouteille de bière ou de bordeaux avec le commandant
ennemi, qui l'employait souvent comme intermédiaire bienveillant; mais
il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche; il se
serait plutôt laissé fusiller. C'était sa manière à lui de protester
contre l'invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la
seule, disait-il, qui convînt au prêtre, homme de douceur et non de
sang, et tout le monde, à dix lieues à la ronde, vantait la fermeté,
l'héroïsme de l'abbé Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public,
le proclamer, par le mutisme obstiné de son église.
Le village entier, enthousiasmé par cette résistance, était prêt à
soutenir jusqu'au bout son pasteur, à tout braver, considérant cette
protestation tacite comme la sauvegarde de l'honneur national. Il
semblait aux paysans qu'ils avaient ainsi mieux mérité de la patrie
que Belfort et que Strasbourg, qu'ils avaient donné un exemple
équivalent, que le nom du hameau en deviendrait immortel, et, hormis
cela, ils ne refusaient rien aux Prussiens vainqueurs.
Le commandant et ses officiers riaient ensemble de ce courage
inoffensif; et comme le pays entier se montrait obligeant et souple à
leur égard, ils toléraient volontiers son patriotisme muet.
Seul, le petit marquis Wilhem aurait bien voulu forcer la cloche à
sonner. Il enrageait de la condescendance politique de son supérieur
pour le prêtre, et chaque jour il suppliait le commandant de le laisser
faire «Ding-don-don,» une fois, une seule petite fois, pour rire un
peu seulement. Et il demandait cela avec des grâces de chatte, des
cajoleries de femme, des douceurs de voix d'une maîtresse affolée par
une envie; mais le commandant ne cédait point, et Mademoiselle Fifi,
pour se consoler, faisait la _mine_ dans le château d'Uville.
Les cinq hommes restèrent là, en tas, quelques minutes, aspirant
l'humidité. Le lieutenant Fritz, enfin, prononça en jetant un rire
pâteux: «Ces temoiselles técitément, n'auront pas peau temps pour leur
bromenate.»
Là-dessus, on se sépara, chacun allant à son service, et le capitaine
ayant fort à faire pour les préparatifs du dîner.
Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la nuit tombante, ils se mirent
à rire en se voyant tous coquets et reluisants comme aux jours de
grande revue, pommadés, parfumés, tout frais. Les cheveux du commandant
semblaient moins gris que le matin, et le capitaine s'était rasé, ne
gardant que sa moustache, qui lui mettait une flamme sous le nez.
Malgré la pluie, on laissait la fenêtre ouverte et l'un d'eux parfois
allait écouter. A six heures dix minutes le baron signala un lointain
roulement. Tous se précipitèrent, et bientôt la grande voiture
accourut, avec ses quatre chevaux toujours au galop, crottés jusqu'au
dos, fumants et soufflants.
Et cinq femmes descendirent sur le perron, cinq belles filles choisies
avec soin par un camarade du capitaine à qui _Le Devoir_ était allé
porter une carte de son officier.
Elles ne s'étaient point fait prier, sûres d'être bien payées,
connaissant d'ailleurs les Prussiens, depuis trois mois qu'elles en
tâtaient, et prenant leur parti des hommes comme des choses. «C'est le
métier qui veut ça,» se disaient-elles en route, pour répondre sans
doute à quelque picotement secret d'un reste de conscience.
Et tout de suite on entra dans la salle à manger. Illuminée, elle
semblait plus lugubre encore en son délabrement piteux; et la table
couverte de viandes, de vaisselle riche et d'argenterie retrouvée dans
le mur où l'avait cachée le propriétaire, donnait à ce lieu l'aspect
d'une taverne de bandits qui soupent après un pillage. Le capitaine,
radieux, s'empara des femmes comme d'une chose familière, les
appréciant, les embrassant, les flairant, les évaluant à leur valeur de
filles à plaisir, et comme les trois jeunes gens voulaient en prendre
chacun une, il s'y opposa avec autorité, se réservant de faire le
partage, en toute justice, suivant les grades, pour ne blesser en rien
la hiérarchie.
Alors, afin d'éviter toute discussion, toute contestation et tout
soupçon de partialité, il les aligna par rang de taille, et s'adressant
à la plus grande, avec le ton du commandement: «Ton nom?»
Elle répondit en grossissant sa voix: «Paméla.»
Alors il proclama: «Numéro un, la nommée Paméla, adjugée au commandant.»
Ayant ensuite embrassé Blondine, la seconde, en signe de propriété,
il offrit au lieutenant Otto la grosse Amanda, Éva _la Tomate_ au
sous-lieutenant Fritz, et la plus petite de toutes, Rachel, une brune
toute jeune, à l'œil noir comme une tache d'encre, une juive dont le
nez retroussé confirmait la règle qui donne des becs courbes à toute sa
race, au plus jeune des officiers, au frêle marquis Wilhem d'Eyrik.
Toutes, d'ailleurs, étaient jolies et grasses, sans physionomies bien
distinctes, faites à peu près pareilles de tournure et de peau par les
pratiques d'amour quotidiennes et la vie commune des maisons publiques.
Les trois jeunes gens prétendaient tout de suite entraîner leurs
femmes, sous prétexte de leur offrir des brosses et du savon pour
se nettoyer; mais le capitaine s'y opposa sagement, affirmant
qu'elles étaient assez propres pour se mettre à table et que ceux qui
monteraient voudraient changer en descendant et troubleraient les
autres couples. Son expérience l'emporta. Il y eut seulement beaucoup
de baisers, des baisers d'attente.
Soudain Rachel suffoqua, toussant aux larmes et rendant de la fumée par
les narines. Le marquis, sous prétexte de l'embrasser, venait de lui
souffler un jet de tabac dans la bouche. Elle ne se fâcha point, ne dit
pas un mot, mais elle regarda fixement son possesseur avec une colère
éveillée tout au fond de son œil noir.
On s'assit. Le commandant lui-même semblait enchanté; il prit à sa
droite Paméla, Blondine à sa gauche, et déclara, en dépliant sa
serviette: «Vous avez eu là une charmante idée, capitaine.»
Les lieutenants Otto et Fritz, polis comme auprès des femmes du monde,
intimidaient un peu leurs voisines; mais le baron de Kelweingstein,
lâché dans son vice, rayonnait, lançait des mots grivois, semblait en
feu avec sa couronne de cheveux rouges. Il galantisait en français du
Rhin, et ses compliments de taverne, expectorés par le trou des deux
dents brisées, arrivaient aux filles au milieu d'une mitraille de
salive.
Elles ne comprenaient rien, du reste, et leur intelligence ne sembla
s'éveiller que lorsqu'il cracha des paroles obscènes, des expressions
crues, estropiées par son accent. Alors, toutes ensemble, elles
commencèrent à rire comme des folles, tombant sur le ventre de leurs
voisins, répétant les termes que le baron se mit alors à défigurer
à plaisir pour leur faire dire des ordures. Elles en vomissaient à
volonté, saoules aux premières bouteilles de vin, et, redevenant elles,
ouvrant la porte aux habitudes, elles embrassaient les moustaches
de droite et celles de gauche, pinçaient les bras, poussaient des
cris furieux, buvaient dans tous les verres, chantaient des couplets
français et des bouts de chansons allemandes appris dans leurs rapports
quotidiens avec l'ennemi.
Bientôt les hommes eux-mêmes, grisés par cette chair de femme étalée
sous leur nez et sous leurs mains, s'affolèrent, hurlant, brisant la
vaisselle, tandis que, derrière leur dos, des soldats impassibles les
servaient.
Le commandant seul gardait de la retenue.
Mademoiselle Fifi avait pris Rachel sur ses genoux, et, s'animant
à froid, tantôt il embrassait follement les frisons d'ébène de son
cou, humant par le mince intervalle entre la robe et la peau la douce
chaleur de son corps et tout le fumet de sa personne; tantôt, à
travers l'étoffe, il la pinçait avec fureur, la faisant crier, saisi
d'une férocité rageuse, travaillé par son besoin de ravage. Souvent
aussi, la tenant à pleins bras, l'étreignant comme pour la mêler à lui,
il appuyait longuement ses lèvres sur la bouche fraîche de la juive,
la baisait à perdre haleine; mais soudain il la mordit si profondément
qu'une traînée de sang descendit sur le menton de la jeune fille et
coula dans son corsage.
Encore une fois, elle le regarda bien en face, et, lavant la plaie,
murmura: «Ça se paye, cela.» Il se mit à rire, d'un rire dur. «Je
payerai,» dit-il.
On arrivait au dessert; on versait du champagne. Le commandant se leva,
et du même ton qu'il aurait pris pour porter la santé de l'impératrice
Augusta, il but:
«A nos dames!» Et une série de toasts commença, des toasts d'une
galanterie de soudards et de pochards, mêlés de plaisanteries obscènes,
rendues plus brutales encore par l'ignorance de la langue.
Ils se levaient l'un après l'autre, cherchant de l'esprit, s'efforçant
d'être drôles; et les femmes, ivres à tomber, les yeux vagues, les
lèvres pâteuses, applaudissaient chaque fois éperdument.
Le capitaine, voulant sans doute rendre à l'orgie un air galant, leva
encore une fois son verre et prononça: «A nos victoires sur les cœurs!»
Alors le lieutenant Otto, espèce d'ours de la forêt Noire, se dressa,
enflammé, saturé de boissons. Et envahi brusquement de patriotisme
alcoolique, il cria: «A nos victoires sur la France!»
Toutes grises qu'elles étaient, les femmes se turent et Rachel,
frissonnante, se retourna: «Tu sais, j'en connais, des Français, devant
qui tu ne dirais pas ça.»
Mais le petit marquis, la tenant toujours sur ses genoux se mit à rire,
rendu très gai par le vin: «Ah! ah! ah! je n'en ai jamais vu, moi.
Sitôt que nous paraissons, ils foutent le camp!»
La fille, exaspérée, lui cria dans la figure: «Tu mens, salaud!»
Durant une seconde, il fixa sur elle ses yeux clairs, comme il les
fixait sur les tableaux dont il crevait la toile à coups de revolver,
puis il se remit à rire: «Ah! oui, parlons-en, la belle! serions-nous
ici, s'ils étaient braves?» Et il s'animait: «Nous sommes leurs
maîtres! à nous la France!»
Elle quitta ses genoux d'une secousse et retomba sur sa chaise. Il
se leva, tendit son verre jusqu'au milieu de la table et répéta: «A
nous la France et les Français, les bois, les champs et les maisons de
France!»
Les autres, tout à fait saouls, secoués soudain par un enthousiasme
militaire, un enthousiasme de brutes, saisirent leurs verres en
vociférant: «Vive la Prusse!» et les vidèrent d'un seul trait.
Les filles ne protestaient point, réduites au silence et prises de
peur. Rachel elle-même se taisait, impuissante à répondre.
Alors, le petit marquis posa sur la tête de la juive sa coupe de
champagne emplie à nouveau: «A nous aussi, cria-t-il, toutes les femmes
de France!»
Elle se leva si vite, que le cristal, culbuté, vida, comme pour un
baptême, le vin jaune dans ses cheveux noirs, et il tomba, se brisant
à terre. Les lèvres tremblantes, elle bravait du regard l'officier qui
riait toujours, et elle balbutia, d'une voix étranglée de colère: «Ça,
ça, ça n'est pas vrai, par exemple, vous n'aurez pas les femmes de
France.»
Il s'assit pour rire à son aise, et, cherchant l'accent parisien: «Elle
est pien ponne, pien ponne, qu'est-ce alors que tu viens faire ici,
pétite?»
Interdite, elle se tut d'abord, comprenant mal dans son trouble, puis,
dès qu'elle eut bien saisi ce qu'il disait, elle lui jeta, indignée
et véhémente: «Moi! moi! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une
putain; c'est bien tout ce qu'il faut à des Prussiens.»
Elle n'avait point fini qu'il la giflait à toute volée; mais comme il
levait encore une fois la main, affolée de rage, elle saisit sur la
table un petit couteau de dessert à lame d'argent, et, si brusquement
qu'on ne vit rien d'abord, elle le lui piqua droit dans le cou, juste
au creux où la poitrine commence.
Un mot qu'il prononçait fut coupé dans sa gorge, et il resta béant,
avec un regard effroyable.
Tous poussèrent un rugissement et se levèrent en tumulte; mais ayant
jeté sa chaise dans les jambes du lieutenant Otto, qui s'écroula
tout au long, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit avant qu'on eût pu
l'atteindre, et s'élança dans la nuit, sous la pluie qui tombait
toujours.
En deux minutes, Mademoiselle Fifi fut morte. Alors Fritz et Otto
dégainèrent et voulurent massacrer les femmes qui se traînaient à leurs
genoux. Le major, non sans peine, empêcha cette boucherie, fit enfermer
dans une chambre, sous la garde de deux hommes, les quatre filles
éperdues; puis, comme s'il eût disposé ses soldats pour un combat, il
organisa la poursuite de la fugitive, bien certain de la reprendre.
Cinquante hommes, fouettés de menaces, furent lancés dans le parc. Deux
cents autres fouillèrent les bois et toutes les maisons de la vallée.
La table, desservie en un instant, servait maintenant de lit mortuaire,
et les quatre officiers, rigides, dégrisés, avec la face dure des
hommes de guerre en fonctions, restaient debout près des fenêtres,
sondaient la nuit.
L'averse torrentielle continuait. Un clapotis continu emplissait les
ténèbres, un flottant murmure d'eau qui tombe et d'eau qui coule, d'eau
qui dégoutte et d'eau qui rejaillit.
Soudain un coup de feu retentit, puis un autre très loin, et, pendant
quatre heures, on entendit ainsi de temps en temps des détonations
proches ou lointaines et des cris de ralliement, des mots étranges
lancés comme appel par des voix gutturales.
Au matin, tout le monde rentra. Deux soldats avaient été tués et trois
autres blessés par leurs camarades dans l'ardeur de la chasse et
l'effarement de cette poursuite nocturne.
On n'avait pas retrouvé Rachel.
Alors les habitants furent terrorisés, les demeures bouleversées, toute
la contrée parcourue, battue, retournée. La juive ne semblait pas avoir
laissé une seule trace de son passage.
Le général, prévenu, ordonna d'étouffer l'affaire, pour ne point donner
de mauvais exemple dans l'armée, et il frappa d'une peine disciplinaire
le commandant, qui punit ses inférieurs. Le général avait dit: «On ne
fait pas la guerre pour s'amuser et caresser des filles publiques.» Et
le comte de Farlsberg, exaspéré, résolut de se venger sur le pays.
Comme il lui fallait un prétexte afin de sévir sans contrainte, il fit
venir le curé et lui ordonna de sonner la cloche à l'enterrement du
marquis d'Eyrik.
Contre toute attente, le prêtre se montra docile, humble, plein
d'égards. Et quand le corps de Mademoiselle Fifi, porté par des
soldats, précédé, entouré, suivi de soldats qui marchaient le fusil
chargé, quitta le château d'Uville, allant au cimetière, pour la
première fois la cloche tinta son glas funèbre avec une allure allègre,
comme si une main amie l'eût caressée.
Elle sonna le soir encore, et le lendemain aussi, et tous les jours;
elle carillonna tant qu'on voulut. Parfois même, la nuit, elle se
mettait toute seule en branle et jetait doucement deux ou trois sons
dans l'ombre, prise de gaietés singulières, réveillée on ne sait
pourquoi. Tous les paysans du lieu la dirent alors ensorcelée, et
personne, sauf le curé et le sacristain, n'approchait plus du clocher.
C'est qu'une pauvre fille vivait là-haut, dans l'angoisse et la
solitude, nourrie en cachette par ces deux hommes.
Elle y resta jusqu'au départ des troupes allemandes. Puis, un soir, le
curé ayant emprunté le char-à-bancs du boulanger, conduisit lui-même sa
prisonnière jusqu'à la porte de Rouen. Arrivé là, le prêtre l'embrassa;
elle descendit et regagna vivement à pied le logis public, dont la
patronne la croyait morte.
Elle en fut tirée quelque temps après par un patriote sans préjugés
qui l'aima pour sa belle action, puis l'ayant ensuite chérie pour
elle-même, l'épousa, en fit une Dame qui valut autant que beaucoup
d'autres.
MADAME BAPTISTE.
Quand j'entrai dans la salle des voyageurs de la gare de Loubain, mon
premier regard fut pour l'horloge. J'avais à attendre deux heures dix
minutes l'express de Paris.
Je me sentis las soudain comme après dix lieues à pied; puis je
regardai autour de moi comme si j'allais découvrir sur les murs un
moyen de tuer le temps; puis je ressortis et m'arrêtai devant la porte
de la gare, l'esprit travaillé par le désir d'inventer quelque chose à
faire.
La rue, sorte de boulevard planté d'acacias maigres, entre deux rangs
de maisons inégales et différentes, des maisons de petite ville,
montait une sorte de colline, et tout au bout on apercevait des arbres
comme si un parc l'eût terminée.
De temps en temps un chat traversait la chaussée, enjambant les
ruisseaux d'une manière délicate. Un roquet pressé sentait le pied de
tous les arbres, cherchant des débris de cuisine. Je n'apercevais aucun
homme.
Un morne découragement m'envahit. Que faire? Que faire? Je songeais
déjà à l'interminable et inévitable séance dans le petit café du chemin
de fer, devant un bock imbuvable et l'illisible journal du lieu,
quand j'aperçus un convoi funèbre qui tournait une rue latérale pour
s'engager dans celle où je me trouvais.
La vue du corbillard fut un soulagement pour moi. C'était au moins dix
minutes de gagnées.
Mais soudain mon attention redoubla. Le mort n'était suivi que par
huit messieurs dont un pleurait. Les autres causaient amicalement.
Aucun prêtre n'accompagnait. Je pensai: «Voici un enterrement civil,»
puis je réfléchis qu'une ville comme Loubain devait contenir au
moins une centaine de libres penseurs qui se seraient fait un devoir
de manifester. Alors, quoi? La marche rapide du convoi disait
bien pourtant qu'on enterrait ce défunt-là sans cérémonie, et, par
conséquent, sans religion.
Ma curiosité désœuvrée se jeta dans les hypothèses les plus
compliquées; mais, comme la voiture funèbre passait devant moi, une
idée baroque me vint, c'était de suivre avec les huit messieurs.
J'avais là une heure au moins d'occupations et je me mis en marche,
d'un air triste, derrière les autres.
Les deux derniers se retournèrent avec étonnement, puis se parlèrent
bas. Ils se demandaient certainement si j'étais de la ville. Puis
ils consultèrent les deux précédents, qui se mirent à leur tour à me
dévisager. Cette attention investigatrice me gênait, et, pour y mettre
fin, je m'approchai de mes voisins. Les ayant salués, je dis: «Je vous
demande bien pardon, messieurs, si j'interromps votre conversation.
Mais apercevant un enterrement civil, je me suis empressé de le suivre
sans connaître, d'ailleurs, le mort que vous accompagnez.» Un des
messieurs prononça: «C'est une morte.» Je fus surpris et je demandai:
«Cependant c'est bien un enterrement civil, n'est-ce pas?»
L'autre monsieur, qui désirait évidemment m'instruire, prit la parole:
«Oui et non. Le clergé nous a refusé l'entrée de l'église.» Je poussai,
cette fois, un «Ah!» de stupéfaction. Je ne comprenais plus du tout.
Mon obligeant voisin me confia, à voix basse: «Oh! c'est toute une
histoire. Cette jeune femme s'est tuée, et voilà pourquoi on n'a pas pu
la faire enterrer religieusement. C'est son mari que vous voyez là, le
premier, celui qui pleure.»
Alors, je prononçai, en hésitant: «Vous m'étonnez et vous m'intéressez
beaucoup, monsieur. Serait-il indiscret de vous demander de me conter
cette histoire? Si je vous importune, mettez que je n'ai rien dit.»
Le monsieur me prit le bras familièrement. «Mais pas du tout, pas du
tout. Tenez, restons un peu derrière. Je vais vous dire ça, c'est fort
triste. Nous avons le temps, avant d'arriver au cimetière, dont vous
voyez les arbres là-haut, car la côte est rude.»
Et il commença: «Figurez-vous que cette jeune femme, Mme Paul Hamot,
était la fille d'un riche commerçant du pays, M. Fontanelle. Elle eut,
étant toute enfant, à l'âge de onze ans, une aventure terrible: un
valet la souilla. Elle en faillit mourir, estropiée par ce misérable
que sa brutalité dénonça. Un épouvantable procès eut lieu et révéla
que depuis trois mois la pauvre martyre était victime des honteuses
pratiques de cette brute. L'homme fut condamné aux travaux forcés à
perpétuité.
«La petite fille grandit, marquée d'infamie, isolée, sans camarade, à
peine embrassée par les grandes personnes qui auraient cru se tacher
les lèvres en embrassant son front.
«Elle était devenue pour la ville une sorte de monstre, de phénomène.
On disait tout bas: «Vous savez, la petite Fontanelle?» Dans la rue
tout le monde se retournait quand elle passait. On ne pouvait même
pas trouver de bonnes pour la conduire à la promenade, les servantes
des autres familles se tenant à l'écart comme si une contagion se fût
émanée de l'enfant pour s'étendre à tous ceux qui l'approchaient.
«C'était pitié de voir cette pauvre petite sur le cours où vont jouer
les mioches toutes les après-midi. Elle restait toute seule, debout
près de sa domestique, regardant d'un air triste les autres gamins qui
s'amusaient. Quelquefois, cédant à une irrésistible envie de se mêler
aux enfants, elle s'avançait timidement, avec des gestes craintifs
et entrait dans un groupe d'un pas furtif, comme consciente de son
indignité. Et aussitôt, de tous les bancs, accouraient les mères, les
bonnes, les tantes, qui saisissaient par la main les fillettes confiées
à leur garde et les entraînaient brutalement. La petite Fontanelle
demeurait isolée, éperdue, sans comprendre; et elle se mettait à
pleurer, le cœur crevant de chagrin. Puis elle courait se cacher la
figure, en sanglotant, dans le tablier de sa bonne.
«Elle grandit; ce fut pis encore. On éloignait d'elle les jeunes filles
comme d'une pestiférée. Songez donc que cette jeune personne n'avait
plus rien à apprendre, rien; qu'elle n'avait plus droit à la symbolique
fleur d'oranger; qu'elle avait pénétré, presque avant de savoir lire,
le redoutable mystère que les mères laissent à peine deviner, en
tremblant, le soir seulement du mariage.
«Quand elle passait dans la rue, accompagnée de sa gouvernante, comme
si on l'eût gardée à vue dans la crainte incessante de quelque nouvelle
et terrible aventure, quand elle passait dans la rue, les yeux toujours
baissés sous la honte mystérieuse qu'elle sentait peser sur elle, les
autres jeunes filles, moins naïves qu'on ne pense, chuchotaient en la
regardant sournoisement, ricanaient en dessous, et détournaient bien
vite la tête d'un air distrait, si par hasard elle les fixait.
«On la saluait à peine. Seuls, quelques hommes se découvraient. Les
mères feignaient de ne l'avoir pas aperçue. Quelques petits voyous
l'appelaient «madame Baptiste», du nom du valet qui l'avait outragée et
perdue.
«Personne ne connaissait les tortures secrètes de son âme, car elle
ne parlait guère et ne riait jamais. Ses parents eux-mêmes semblaient
gênés devant elle comme s'ils lui en eussent éternellement voulu de
quelque faute irréparable.
«Un honnête homme ne donnerait pas volontiers la main à un forçat
libéré, n'est-ce pas, ce forçat fût-il son fils? M. et Mme Fontanelle
considéraient leur fille comme ils eussent fait d'un fils sortant du
bagne.
«Elle était jolie et pâle, grande, mince, distinguée. Elle m'aurait
beaucoup plu, monsieur, sans cette affaire.
«Or, quand nous avons eu un nouveau sous-préfet, voici maintenant
dix-huit mois, il amena avec lui son secrétaire particulier, un drôle
de garçon qui avait mené la vie dans le quartier Latin, paraît-il.
«Il vit Mlle Fontanelle et en devint amoureux. On lui dit tout. Il
se contenta de répondre: «Bah, c'est justement là une garantie pour
l'avenir. J'aime mieux que ce soit avant qu'après. Avec cette femme-là,
je dormirai tranquille.»
«Il fit sa cour, la demanda en mariage et l'épousa. Alors, ayant du
toupet, il fit des visites de noce comme si de rien n'était. Quelques
personnes les rendirent, d'autres s'abstinrent. Enfin, on commençait à
oublier et elle prenait place dans le monde.
«Il faut vous dire qu'elle adorait son mari comme un dieu. Songez
qu'il lui avait rendu l'honneur, qu'il l'avait fait rentrer dans
la loi commune, qu'il avait bravé, forcé l'opinion, affronté les
outrages, accompli, en somme, un acte de courage que bien peu d'hommes
accompliraient. Elle avait donc pour lui une passion exaltée et
ombrageuse.
«Elle devint enceinte, et, quand on apprit sa grossesse, les personnes
les plus chatouilleuses lui ouvrirent leur porte, comme si elle eût été
définitivement purifiée par la maternité. C'est drôle, mais c'est comme
ça...
«Tout allait donc pour le mieux, quand nous avons eu, l'autre jour,
la fête patronale du pays. Le préfet, entouré de son état-major et
des autorités, présidait le concours des orphéons, et il venait de
prononcer son discours, lorsque commença la distribution des médailles
que son secrétaire particulier, Paul Hamot, remettait à chaque
titulaire.
«Vous savez que dans ces affaires-là il y a toujours des jalousies et
des rivalités qui font perdre la mesure aux gens.
«Toutes les dames de la ville étaient là, sur l'estrade.
«A son tour s'avança le chef de musique du bourg de Mormillon. Sa
troupe n'avait qu'une médaille de deuxième classe. On ne peut pas en
donner de première classe à tout le monde, n'est-ce pas?
«Quand le secrétaire particulier lui remit son emblème, voilà que cet
homme le lui jette à la figure en criant: «Tu peux la garder pour
Baptiste, ta médaille. Tu lui en dois même une de première classe aussi
bien qu'à moi.»
«Il y avait là un tas de peuple qui se mit à rire. Le peuple n'est pas
charitable ni délicat, et tous les yeux se sont tournés vers cette
pauvre dame.
«Oh, monsieur, avez-vous jamais vu une femme devenir folle?--Non.--Eh
bien, nous avons assisté à ce spectacle-là! Elle se leva et retomba sur
son siège trois fois de suite, comme si elle eût voulu se sauver et
compris qu'elle ne pourrait traverser toute cette foule qui l'entourait.
«Une voix, quelque part, dans le public, cria encore: «Ohé, madame
Baptiste!» Alors une grande rumeur eut lieu faite de gaietés et
d'indignations.
«C'était une houle, un tumulte; toutes les têtes remuaient. On se
répétait le mot; on se haussait pour voir la figure que faisait cette
malheureuse; des maris enlevaient leurs femmes dans leurs bras afin de
la leur montrer; des gens demandaient: «Laquelle, celle en bleu?» Les
gamins poussaient des cris de coq; de grands rires éclataient de place
en place.
«Elle ne remuait plus, éperdue, sur son fauteuil d'apparat, comme
si elle eût été placée en montre pour l'assemblée. Elle ne pouvait
ni disparaître, ni bouger, ni dissimuler son visage. Ses paupières
clignotaient précipitamment comme si une grande lumière lui eût brûlé
les yeux, et elle soufflait à la façon d'un cheval qui monte une côte.
«Ça fendait le cœur de la voir.
«M. Hamot avait saisi à la gorge ce grossier personnage, et ils se
roulaient par terre au milieu d'un tumulte effroyable.
«La cérémonie fut interrompue.
«Une heure après, au moment où les Hamot rentraient chez eux, la jeune
femme, qui n'avait pas prononcé un seul mot depuis l'insulte, mais
qui tremblait comme si tous ses nerfs eussent été mis en danse par un
ressort, enjamba tout à coup le parapet du pont sans que son mari ait
eu le temps de la retenir, et se jeta dans la rivière.
«L'eau est profonde sous les arches. On fut deux heures avant de
parvenir à la repêcher. Elle était morte, naturellement.»
Le conteur se tut. Puis il ajouta: «C'est peut-être ce qu'elle avait de
mieux à faire dans sa position. Il y a des choses qu'on n'efface pas.
«Vous saisissez maintenant pourquoi le clergé a refusé la porte de
l'église. Oh! si l'enterrement avait été religieux, toute la ville
serait venue. Mais vous comprenez que le suicide s'ajoutant à l'autre
histoire, les familles se sont abstenues; et puis, il est bien
difficile, ici, de suivre un enterrement sans prêtres.»
Nous franchissions la porte du cimetière. Et j'attendis, très ému,
qu'on eût descendu la bière dans la fosse pour m'approcher du pauvre
garçon qui sanglotait et lui serrer énergiquement la main.
Il me regarda avec surprise à travers ses larmes, puis prononça:
«Merci, monsieur.» Et je ne regrettai pas d'avoir suivi ce convoi.
_Madame Baptiste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 novembre 1882,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LA ROUILLE.
Il n'avait eu, toute sa vie, qu'une inapaisable passion: la chasse. Il
chassait tous les jours, du matin au soir, avec un emportement furieux.
Il chassait hiver comme été, au printemps comme à l'automne, au marais,
quand les règlements interdisaient la plaine et les bois; il chassait
au tiré, à courre, au chien d'arrêt, au chien courant, à l'affût, au
miroir, au furet. Il ne parlait que de chasse, rêvait chasse, répétait
sans cesse: «Doit-on être malheureux quand on n'aime pas la chasse!»
Il avait maintenant cinquante ans sonnés, se portait bien, restait
vert, bien que chauve, un peu gros, mais vigoureux; et il portait tout
le dessous de la moustache rasé pour bien découvrir les lèvres et
garder libre le tour de la bouche, afin de pouvoir sonner du cor plus
facilement.
On ne le désignait dans la contrée que par son petit nom: M. Hector. Il
s'appelait le baron Hector Gontran de Coutelier.
Il habitait, au milieu des bois, un petit manoir, dont il avait hérité,
et, bien qu'il connût toute la noblesse du département et rencontrât
tous ses représentants mâles dans les rendez-vous de chasse, il ne
fréquentait assidûment qu'une famille: les Courville, des voisins
aimables, alliés à sa race depuis des siècles.
Dans cette maison il était choyé, aimé, dorloté, et il disait: «Si
je n'étais pas chasseur, je voudrais ne point vous quitter.» M. de
Courville était son ami et son camarade depuis l'enfance. Gentilhomme
agriculteur, il vivait tranquille avec sa femme, sa fille et son
gendre, M. de Darnetot, qui ne faisait rien, sous prétexte d'études
historiques.
Le baron de Coutelier allait souvent dîner chez ses amis, surtout pour
leur raconter ses coups de fusil. Il avait de longues histoires de
chiens et de furets dont il parlait comme de personnages marquants
qu'il aurait beaucoup connus. Il dévoilait leurs pensées, leurs
intentions, les analysait, les expliquait: «Quand Médor a vu que le
râle le faisait courir ainsi, il s'est dit: «Attends, mon gaillard,
nous allons rire.» Alors, en me faisant signe de la tête d'aller me
placer au coin du champ de trèfle, il s'est mis à quêter de biais,
à grand bruit, en remuant les herbes pour pousser le gibier dans
l'angle où il ne pourrait plus échapper. Tout est arrivé comme il
l'avait prévu; le râle, tout d'un coup, s'est trouvé sur la lisière.
Impossible d'aller plus loin sans se découvrir. Il s'est dit:
«Pincé, nom d'un chien!» et s'est tapi. Médor alors tomba en arrêt
en me regardant; je lui fais un signe, il force.--Brrrou--le râle
s'envole--j'épaule--pan!--il tombe; et Médor, en le rapportant, remuait
la queue pour me dire: «Est-il joué, ce tour-là, monsieur Hector?»
Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces récits
pittoresques où le baron mettait toute son âme. Il s'animait, remuait
les bras, gesticulait de tout le corps, et quand il disait la mort du
gibier, il riait d'un rire formidable, et demandait toujours comme
conclusion: «Est-elle bonne, celle-là?»
Dès qu'on parlait d'autre chose, il n'écoutait plus et s'asseyait tout
seul à fredonner des fanfares. Aussi, dès qu'un instant de silence se
faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies
qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout à coup un air de
chasse: «Ton ton, ton taine ton ton», que le baron poussait en gonflant
les joues comme s'il eût tenu son cor.
Il n'avait jamais vécu que pour la chasse et vieillissait sans
s'en douter ni s'en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de
rhumatisme et demeura deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin
et d'ennui. Comme il n'avait pas de bonne, faisant préparer sa cuisine
par un vieux serviteur, il n'obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits
soins, ni rien de ce qu'il faut aux souffrants. Son piqueur fut son
garde-malade, et cet écuyer qui s'ennuyait au moins autant que son
maître, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron
jurait et s'exaspérait entre ses draps.
Les dames de Courville venaient parfois le voir, et c'étaient pour lui
des heures de calme et de bien-être. Elles préparaient sa tisane,
avaient soin du feu, lui servaient gentiment son déjeuner, sur le bord
du lit, et quand elles partaient il murmurait: «Sacrebleu! vous devriez
bien venir loger ici.» Et elles riaient de tout leur cœur.
Comme il allait mieux et recommençait à chasser au marais; il vint
un soir dîner chez ses amis; mais il n'avait plus son entrain ni sa
gaieté. Une pensée incessante le torturait, la crainte d'être ressaisi
par les douleurs avant l'ouverture. Au moment de prendre congé, alors
que les femmes l'enveloppaient en un châle, lui nouaient un foulard au
cou, et qu'il se laissait faire pour la première fois de sa vie, il
murmura d'un ton désolé: «Si ça recommence, je suis un homme foutu.»
Lorsqu'il fut parti, Mme de Darnetot dit à sa mère: «Il faudrait marier
le baron.»
Tout le monde leva les bras. Comment n'y avait-on pas encore songé? On
chercha toute la soirée parmi les veuves qu'on connaissait, et le choix
s'arrêta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de
belle humeur et bien portante, qui s'appelait Mme Berthe Vilers.
On l'invita à passer un mois au château. Elle s'ennuyait. Elle vint.
Elle était remuante et gaie; M. de Coutelier lui plut tout de suite.
Elle s'en amusait comme d'un jouet vivant, et passait des heures
entières à l'interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et
les machinations des renards. Il distinguait gravement les manières de
voir différentes des divers animaux, et leur prêtait des plans et des
raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance.
L'attention qu'elle lui donnait le ravit, et, un soir, pour lui
témoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu'il n'avait encore
jamais fait pour aucune femme. L'invitation parut si drôle qu'elle
accepta. Ce fut une fête pour l'équiper; tout le monde s'y mit, lui
offrit quelque chose et elle apparut vêtue en manière d'amazone, avec
des bottes, des culottes d'homme, une jupe courte, une jaquette de
velours trop étroite pour la gorge et une casquette de valet de chiens.
Le baron semblait ému comme s'il allait tirer son premier coup de
fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les
différents arrêts des chiens, la façon de tirer les gibiers; puis il
la poussa dans un champ, en la suivant pas à pas avec la sollicitude
d'une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la première fois.
Médor rencontra, rampa, s'arrêta, leva la patte. Le baron, derrière
son élève, tremblait comme une feuille. Il balbutiait: «Attention,
attention, des per... des per... des perdrix.»
Il n'avait pas fini qu'un grand bruit s'envola de terre,--brrr, brrr,
brrr--et un régiment de gros oiseaux monta dans l'air en battant des
ailes.
Mme Vilers, éperdue, ferma les yeux, lâcha les deux coups, recula d'un
pas sous la secousse du fusil, puis, quand elle reprit son sang-froid,
elle aperçut le baron qui dansait comme un fou, et Médor rapportant
deux perdrix dans sa gueule.
A dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d'elle.
Il disait en levant les yeux: «Quelle femme!» et il venait tous les
soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui
le reconduisait et l'écoutait s'extasier sur sa nouvelle amie, lui
demanda brusquement: «Pourquoi ne l'épousez-vous pas?» Le baron resta
saisi: «Moi? moi? l'épouser?... mais... au fait...» Et il se tut.
Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura: «Au
revoir, mon ami,» et disparut à grands pas dans la nuit.
Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par
ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de
Courville: «Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à
m'accepter. Sacrebleu, une femme comme ça, on la dirait faite pour moi.
Nous chasserons ensemble toute l'année.»
M. de Courville, certain qu'il ne serait pas refusé, répondit: «Faites
votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m'en charge?»
Mais le baron se troubla soudain; et balbutiant: «Non... non..., il
faut d'abord que je fasse un petit voyage... un petit voyage... à
Paris. Dès que je serai revenu, je vous répondrai définitivement.» On
n'en put obtenir d'autres éclaircissements et il partit le lendemain.