s'égarent tous les deux jours, on fait le compte des fardeaux; puis
quand les vivres ont été abondants et que la lune brille, le tambour
fait rage, les mains battent avec force, et le chant monotone, que la
foule dit en choeur, appelle à la danse toute la jeunesse des
environs. L'exercice est laborieux; mais ces Africains ne sont jamais
las quand il s'agit de plaisir. C'est d'abord une simple ronde, où
chacun se balance avec lenteur; peu à peu le cercle s'anime, les bras
s'agitent, les corps se baissent, touchent le sol et rebondissent, le
groupe se condense, le mouvement s'accélère, et une sorte de galop
infernal emporte ce tourbillon satyriaque aux gestes délirants.
Lorsque la frénésie est à son comble, le chant s'arrête, et les
danseurs éclatant de rire, se jettent par terre pour reprendre haleine
et se reposer. Les vieillards regardent ce spectacle avec une
admiration profonde, et se rappellent l'époque où ils prenaient part à
la fête; trop émus pour applaudir ou pour crier leurs bravos, ils
laissent échapper des «très-bien! parfait!» qu'ils profèrent d'une
voix attendrie. Quant aux femmes, elles dansent entre elles et
refusent de se mêler au cercle des hommes, ce qui est facile à
concevoir.
«Lorsqu'on ne danse pas, et qu'il n'y a plus moyen de manger, les
porteurs chantent et babillent pendant que les Béloutchis et le reste
de l'escorte se disputent et parlent de bombance. À huit heures, le
cri «sommeil! sommeil!» se fait entendre, et chacun s'empresse
d'obéir, excepté les femmes, qui parfois se relèvent à minuit pour
jaser. Peu à peu la caravane s'endort, et le tableau devient imposant;
la flamme qui se projette au milieu des ténèbres dont la forêt
s'enveloppe, éclaire, parmi les troncs noueux et feuillus, des groupes
de bronze variés de forme et d'attitude; un ciel, d'un bleu foncé,
pailleté d'or, forme au-dessus de nos têtes une voûte profonde,
limitée par la nuit; à l'ouest, un croissant lumineux surmonté
d'Hespérus qui étincelle, renferme dans ses bras une sphère grise
qu'il entraîne. Tout est calme et revêtu de cette sublimité que la
nature imprime à ses oeuvres; c'est à de pareilles nuits que le
Byzantin a emprunté le croissant et l'étoile de ses armes.
Séjour à Kazeh. -- Avidité des Béloutchis. -- Saison
pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil. -- Jolies
fumeuses. -- Le Mséné. Orgies. -- Kajjanjéri. -- Maladie. --
Passage du Malagarazi.
«Le lendemain de notre arrivée à Kazeh, les porteurs séparèrent leurs
bagages des nôtres, et sans nous dire un mot, sans nous faire un
signe, ils partirent pour se rendre dans leurs foyers. Le surlendemain
nos Béloutchis, leur jémadar en tête, se présentèrent en grand costume
et réclamèrent la gratification qu'ils ne devaient recevoir qu'à la
fin du voyage. Sur mon refus d'accéder à leur demande, ils se
rabattirent sur le sel et les épices, reçurent de moi plus qu'ils
n'avaient jamais possédé, se plaignirent de mon avarice et mendièrent
du tabac, une chèvre, de la poudre et des balles. Toutes ces choses
obtenues, ils me soutirèrent encore quelques pièces d'étoffe pour
payer l'étamage de leur marmite et la réparation de la batterie de
deux mousquets; puis n'étant pas contents, ils vendirent un baril de
poudre qui leur était confié.
«Les esclaves, à leur tour, établirent leurs prétentions; Ben Sélim et
Kidogo s'en mêlèrent; c'était à qui se montrerait le plus avide et le
moins soumis. Je réunis les Arabes pour en conférer avec eux;
l'affaire entendue, on me conseilla de temporiser. Sur ces
entrefaites, la pluie débuta par des torrents d'eau et une _averse de
pierres_; c'est ainsi que la grêle est nommée dans cette région. Tous
nos hommes tombèrent malades; j'étais moi-même plus mort que vif, et
ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Enfin, le 15
décembre, je me fis placer dans ma litière, et dis adieu à Snay ben
Amir, dont les bontés s'étaient accrues en raison de mes embarras.
Deux heures après j'arrivais à Yombo, petit village récemment établi
et formé de tentes circulaires entourées d'arbres, parmi lesquels je
revoyais le palmyra. Cette bourgade pittoresque est située dans un
endroit malsain, et l'on ne peut y avoir de vivres qu'à dose
homéopathique; mais le soir, toute la population revenait du travail
en chantant, et j'écoutais avec plaisir ce récitatif simple et doux.
Le coucher du soleil dans la Terre de la Lune est un instant plein de
charme; la brise s'épanche en ondes embaumées, comme si elle était
produite par un immense éventail, et partout la vie éclate et se
révèle avec douceur: les petits oiseaux chantent l'hymne du soir et
satinent leur plumage, les antilopes reviennent à leur buisson, le
bétail folâtre et bondit, et l'homme se livre au plaisir. Toutes les
femmes du village, depuis l'aïeule jusqu'à la jeune fille de douze
ans, s'asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes à foyer noir;
elles paraissent y puiser de profondes jouissances; la fumée qu'elles
aspirent lentement s'exhale de leurs narines; de temps à autre elles
se rafraîchissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un épi de
maïs vert, cuit sous la cendre; puis quelque sujet d'entretien fait
déposer les pipes, et un babil général brise tout à coup le silence.
Parmi ces fumeuses, j'en ai remarqué trois qui auraient été belles en
tous pays: le type grec dans toute sa pureté, le regard souriant, des
formes sculpturales, le buste de la Venus coulée en bronze. Un jupon
court de fibres de baobab est leur unique vêtement, et certes elles
ne perdent rien à ignorer l'usage de la crinoline et du corsage. Ces
ravissants animaux domestiques me souriaient avec grâce chaque fois
que je leur présentais mes hommages; et quelques feuilles de tabac que
je me plaisais à leur offrir m'assuraient une place d'honneur dans ce
cercle, auquel, comme à beaucoup d'autres mieux vêtus, la fumée du
narcotique tenait lieu d'idées, de contenance et de conversation.
«Le 30 décembre nous entrions dans le Mséné, lieu d'entrepôt des
Arabes de la côte, qui, par antipathie pour leurs frères de l'Oman,
ont déserté l'Ounyanyembé. Comme le nom de cette dernière province,
celui de Mséné désigne l'ensemble d'un certain nombre d'établissements
qui n'ont de commun entre eux que le voisinage. Au nord se trouvent
les bourgs de Kouihanga et d'Yovou, qui appartiennent aux indigènes.
Défendus par une forte estacade, un fossé profond et une épaisse haie
d'euphorbe, ces villages sont composés de cabanes pareilles à de
grandes ruches, et séparées les unes des autres par des champs
entourés de palissades.
[Illustration: Nègres porteurs.--Dessin de Gustave Boulanger d'après
Burton.]
«Le district de Mséné est doublement insalubre, en raison des eaux
stagnantes qui l'environnent et de la malpropreté de ses villages;
mais l'humidité du climat rend d'autant plus fertile ce sol gras et
noir, formé des débris d'une végétation exubérante; les fleurs y
croissent spontanément, les arbres y déploient leur plus riche
feuillage, le riz y pousse avec une rapidité inconnue dans l'est de la
province, et la quantité de manioc, de sorgho, de maïs et de millet
qu'on y récolte permet l'exploitation des grains; les tomates et le
piment s'y recueillent à l'état sauvage, ainsi qu'une quantité de
fruits prodigieuse; on s'y procure à bon marché des légumes d'espèces
diverses, des pastèques, d'excellents champignons, du lait, de la
volaille et du tabac. Quant à l'industrie des indigènes, elle se borne
à la fabrication de nattes communes, d'un peu de cotonnade, de
fourneaux de pipes et d'objets en fer.
«Comme on doit s'y attendre, d'après la population qui l'occupe, Mséné
est un lieu de débauche où l'orgie est en permanence. C'est l'unique
endroit de cette région où l'on tire du palmyra une boisson fermentée,
et chaque jour tout le monde y est ivre, depuis le chef et son
conseil, jusqu'au dernier esclave; le tambour ne cesse de battre, et
la danse remplit tous les instants que n'absorbe pas le festin. Les
gens de la côte ne peuvent pas s'arracher aux délices de cette Capoue
africaine, et ce fut avec une difficulté incroyable que je parvins à
remettre les nôtres en marche après douze jours de résidence. Chacun
d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins disposé que
jamais à en affronter les périls. Sur la route que nous allions
suivre, les villages sont plus rares, plus mal construits, et fermés
aux caravanes. Comme dans le Guzérat et le Deccan, la terre après la
pluie n'est plus qu'une fange noire et visqueuse; le ciel disparaît
sous des nuages violacés, qui fondent en averses torrentielles, et au
milieu de cette couche d'herbe en décomposition, les sentiers
linéaires sont criblés de trous qui, à chaque pas, menacent de vous
engloutir.
[Illustration: Noir de l'Ouganda.--Dessin de Gustave Boulanger d'après
Burton.]
«Huit jours après notre départ du Mséné, la caravane arrivait à
Kajjanjéri, l'effroi des voyageurs. Là, saisi de frisson, le corps
paralysé, les membres traversés d'aiguilles brûlantes et me refusant
leur concours, le tact perdu, tandis que la douleur s'exaspérait, je
vis s'entr'ouvrir les sombres portes qui mènent à l'inconnu. On se
procura néanmoins des hommes pour porter mon hamac, et le 3 février
nous nous arrêtions à Ougaga, petit bourg où nous avions à débattre le
passage du Malagarazi[12].
[Note 12: On a eu tort de représenter cette
rivière comme sortant du lac d'Oujiji; d'après
les voyageurs qui ont parcouru cette région,
elle prend sa source dans les monts
d'Ouroundi, à peu de distance de la rivière de
Karagouah; mais tandis que cette dernière va
tomber dans l'Oukéréoué, le Malagarazi prend
son cours vers le sud-est, jusqu'à ce que,
repoussé par la base de l'Ouroundi, il tourne
à l'ouest pour aller se jeter dans le
Tanganyika. Ainsi qu'il arrive généralement
dans les terrains primitifs et de transition,
le cours de cette rivière est brisé par des
rapides qui rendent impossible la navigation.
Au-dessous d'Ougaga sa pente devient plus
prononcée, des bancs de sable, des îlots
verdoyants le divisent, et comme à chaque
village on remarque un ou plusieurs canots, il
est probable qu'on ne peut pas le franchir à
gué.]
«Le moutouaré, ou seigneur des eaux, nous demanda un prix exorbitant,
renvoya ses pirogues, et finit par nous octroyer le droit que nous
réclamions, en échange de quatorze pièces d'étoffe et d'un bracelet
d'airain, c'est-à-dire de moitié des objets qu'il avait stipulés
d'abord; l'affaire conclue, on nous passa, et nous nous trouvâmes sur
la rive droite du Malagarazi.»
Tradition. -- Beauté de la Terre de la Lune. -- Soirée de
printemps. -- Orage. -- Faune. -- Cynocéphales, chiens
sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. -- Ouanyamouézi. --
Toilette. -- Naissances. -- Éducation. -- Funérailles. --
Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. -- Ordalie.
«Une ancienne tradition nous représente l'Ounyamouézi ou Terre de la
Lune, comme ayant formé jadis un grand empire, sous l'autorité d'un
seul chef; d'après les indigènes, le dernier de ces empereurs mourut à
l'époque où vivaient les grands-pères de leurs grands-pères,
c'est-à-dire il y a environ cent cinquante ans, ce qui n'a rien
d'impossible. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un territoire morcelé,
dont chaque fraction est soumise à un tyranuscule indépendant. Mais si
les provinces qui la constituent n'ont plus entre elles de lien
politique, la Terre de la Lune n'en est pas moins restée le jardin de
cette région, et repose agréablement la vue par sa beauté paisible;
les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands
troupeaux de bêtes bovines, à bosse volumineuse comme les races de
l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons,
et donnent à la campagne un air de richesse et d'abondance. Il y a peu
de scènes plus douces à contempler qu'un paysage de l'Ounyamouézi vu
par une soirée de printemps. À mesure que le soleil descend à
l'horizon, un calme d'une sérénité indescriptible se répand sur la
terre; pas une feuille ne s'agite, l'éclat laiteux de l'atmosphère
embrasée disparaît, le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d'une
teinte rose les derniers plans du tableau que le crépuscule vient
enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succède le jaune, puis le
vert tendre et le bleu céleste qui s'éteint dans l'azur assombri. Le
charme de cette heure est si profond, que les indigènes, assis au
milieu de leur village, ou couchés dans la forêt, en sont vivement
émus.
«La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que
sur la côte, et débute, dans la Terre de la Lune par des orages d'une
violence excessive. Les éclairs d'une intensité aveuglante,
s'entre-croisent pendant des heures, dissipent entièrement les
ténèbres, et se colorent des nuances les plus vives, tandis que la
foudre, en ses roulements continus, semble venir de tous les points du
ciel. Quand la pluie doit se mêler de grêle, un bruit tumultueux se
fait entendre, l'air se refroidit subitement, et des nuages d'un brun
violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des
quatre coins de l'horizon, et l'orage se précipite vers les courants
inférieurs de l'atmosphère. Dans le Mozambique, les Portugais
attribuent ces foudres terribles à la quantité de substances minérales
qui sont éparses dans la contrée; mais cette région n'a pas besoin
d'autre batterie que son sol fumant pour produire ces décharges
électriques. On y éprouve dans la saison pluvieuse, la même sensation
qu'au bord de la Méditerranée lorsque règne le sirocco. Il est rare
que la pluie s'y prolonge plus de douze heures, elle tombe en général
pendant la nuit, et les averses du matin n'empêchent pas le jour
d'être brûlant et desséché.
«La faune de l'Ounyamouézi est la même que celle de l'Ousagara et de
l'Ougogo: le lion, le léopard, l'hyène d'Abyssinie, le chat sauvage en
habitent les forêts; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe,
le zèbre, le quagga y parcourent le fond des vallées et les plaines;
dans chaque étang de quelque étendue on trouve l'hippopotame et le
crocodile; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles; celles de
l'Ousoukouma renferment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de
la taille d'un lévrier, et qui d'après les indigènes, sont la terreur
du voisinage; ils défient le léopard, et quand ils sont nombreux on
assure qu'ils n'ont pas peur d'un lion. Enfin le colobe à camail y
fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse
continuellement; très-glorieux de cette parure, dès qu'il est blessé,
prétendent les Arabes, il la met en pièces afin que le chasseur n'en
profite pas. On parle également de chiens sauvages qui habiteraient
les environs de l'Ounyanyembé, et, qui chassant par troupes
nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux, et se jetteraient
même sur l'homme.
«Vers l'époque de l'année qui correspond à notre automne, les étangs
et leurs bords, sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles
grasses, d'excellentes bécassines, des courlis et des grues, des
hérons et des jacanas; on trouve quelquefois dans le pays l'oie
d'Égypte et la grue couronnée qui paraît fournir aux Arabes un mets
favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire, et de grands
vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris
que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est
commun; des grillivores et une espèce de grive, de la taille d'une
alouette, y sont de passage, et rendent de grands services aux
agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec
sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une
espèce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un
moineau de Paris ou de Londres. Différentes espèces d'hirondelles,
quelques-unes toutes mignonnes et d'une grâce particulière, y
séjournent pendant l'été. L'autruche, le faucon, le pluvier, le
corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l'alouette,
le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en petit nombre,
ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, outre le
dendrophis, l'expédition ne rencontra qu'un serpent gris ardoise, à
ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats, et
n'est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles, dont
l'affreux concert ressemble à celui qu'on entend dans le nouveau
monde; les lacs et les rivières contiennent des sangsues que les
indigènes regardent comme habitées par des esprits, et qui par ce
motif sont inviolables. Des myriapodes gigantesques sont communs dans
les forêts et dans les champs, surtout pendant les pluies, et rien
n'est plus hideux que l'aspect de ces articulés noirs à pieds rouges,
traînant la masse de parasites dont ils sont couverts. À certaines
époques il y a beaucoup de papillons dans le voisinage des eaux, où
abondent également les libellules. Des nuées de sauterelles s'abattent
de temps à autre sur le pays; mais leur apparition n'a rien de
régulier. Au printemps, des vols de criquets à ailes rouges s'élèvent
de terre, couvrent les plantes, et disparaissent au commencement des
pluies; la variété noire, que les Arabes appellent _âne de Satan_,
n'est pas rare, et sert comme aliment aux indigènes. Une mouche de la
taille d'une petite guêpe et fatale aux bestiaux, infeste les bois de
l'Ounyamouézi; enfin certaines parties de la contrée sont couvertes de
fourmilières, qui en vieillissant acquièrent la dureté du grès.
«Parmi les tribus qui occupent la Terre de la Lune deux seulement
méritent de fixer l'attention: les Ouakimbou, venus du sud-ouest, il y
a quelque vingt ans, et les Ouanyamouézi, originaires de la province.
Les premiers se livrent à l'agriculture, élèvent du bétail, joignent à
cela un peu de commerce, et quelques-uns font le voyage de la côte;
mais tous ces travaux ne parviennent pas à les enrichir.
«Les Ouanyamouézi, propriétaires du sol, industrieux et actifs, ont
sur leurs voisins une supériorité réelle et forment le type des
habitants de cette région. Leur peau, d'un brun de sépia foncé, a des
effluves qui établissent leur parenté avec le nègre; ils ont les
cheveux crépus, les divisent en nombreux tire-bouchons, et les font
retomber autour de la tête, comme les anciens Égyptiens; leur barbe
est courte et rare, et la plupart d'entre eux s'arrachent les cils.
D'une taille élevée, ils sont bien faits et leurs membres annoncent la
vigueur; on ne voit de maigres, dans la tribu, que les adolescents,
les affamés et les malades; enfin ils passent pour être braves et pour
vivre longtemps. Leur marque nationale consiste en une double rangée
de cicatrices linéaires, allant du bord externe des sourcils jusqu'au
milieu des joues, et qui parfois descendent jusqu'à la mâchoire
inférieure; chez quelques-uns une troisième ligne part du sommet du
front, et s'arrête à la naissance du nez. Ce tatouage est fait en noir
chez les hommes, en bleu chez les femmes; quelques élégantes y
ajoutent de petites raies perpendiculaires, placées au-dessous des
yeux; toutes s'arrachent deux incisives de la mâchoire inférieure; le
sexe fort se contente d'enlever le coin des deux médianes supérieures.
Hommes et femmes se distendent les oreilles par le poids des objets
qu'ils y insèrent. Quant au costume, les riches ont des vêtements
d'étoffe, les autres sont couverts de pelleteries. Les femmes, à qui
leur fortune le permet, portent la longue tunique de la côte, le plus
souvent attachée à la taille; celles des classes pauvres ont sur la
poitrine un plastron de cuir assoupli, et leur jupe, également en
cuir, s'arrête au-dessus du genou; chez les jeunes filles la poitrine
est toujours découverte, et il est rare que les enfants ne soient pas
entièrement nus. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages,
et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornent la poitrine, des
perles mi-parties, des grains de verre rouge enfilés dans la barbe
(quand elle est assez longue pour cela), des anneaux d'airain massif,
des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des
étuis d'ivoire, forment les divers compléments de la toilette, et sont
quelquefois réunis chez les merveilleux. En voyage, on porte une corne
à bouquin en bandoulière; au logis un petit cornet la remplace, et
contient des talismans consacrés par le mganga.
«Les Ouanyamouézi ont peu de formalités civiles ou religieuses. Quand
une femme est sur le point d'accoucher, elle se retire dans les
jungles, et revient au bout de quelques heures avec son enfant sur le
dos, et souvent une charge de bois sur la tête. Lorsque la couche est
double, ce qui heureusement est plus rare que chez les Cafres, l'un
des jumeaux est tué, et la mère emmaillotte une gourde qu'elle met
dormir avec le survivant. Si l'épouse meurt sans postérité, le veuf
réclame à son beau-père la somme qu'il avait donnée pour l'avoir; si
elle laisse un enfant, celui-ci hérite de la somme.
«La naissance, toutes les fois que les parents en ont le moyen, est
célébrée par une orgie; du reste, pas de cérémonies baptismales. Les
enfants appartiennent au père, qui a sur eux un droit absolu, et peut
les tuer ou les vendre sans encourir le moindre blâme. Ce sont les
bâtards qui succèdent au père, à l'exclusion des enfants légitimes,
qui, suivant l'opinion reçue, ayant une famille, ont moins besoin de
fortune. Aussitôt qu'un garçon peut marcher, on commence à lui faire
soigner le bétail; quand il a quatre ans on lui donne un arc et des
flèches, et on lui apprend à s'en servir; sa dixième année révolue, on
lui confie la garde du troupeau; il se considère comme majeur, se
cultive un carré de tabac, et rêve de se bâtir une cabane dont il sera
le propriétaire; il n'est pas dans la tribu un bambin de cet âge qui
ne puisse suffire à ses besoins. La position des filles n'est pas
moins remarquable; dès qu'elles ont passé l'enfance, elles quittent la
maison paternelle, se réunissent à leurs contemporaines, ce qui fait
par village un groupe de huit à douze, et s'occupent en commun de la
construction d'une grande case, où elles reçoivent qui bon leur
semble. S'il arrive que l'une d'elles soit sur le point d'être mère,
le coupable doit l'épouser sous peine d'amende. Si elle meurt en
couches avant le mariage, le père de la défunte exige que l'amant lui
paye sa fille. Tout jeune homme se marie dès qu'il a le moyen
d'acheter une femme, ce qui lui coûte d'une à dix vaches, et l'épouse
est tellement sa propriété qu'il a le droit, en cas d'adultère, de
réclamer des dommages-intérêts au séducteur; toutefois il ne peut
vendre sa femme que lorsque l'état de ses affaires l'exige. Après les
bacchanales des épousailles, le mari va s'établir chez la nouvelle
épouse, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'habiter la demeure d'une autre,
car la polygamie est générale parmi ceux qui peuvent s'en donner le
luxe. On comprend qu'avec de pareilles moeurs les liens de famille
soient assez lâches et qu'il y ait peu d'affection entre les époux;
tel revient de la côte chargé d'étoffe, qui refusera un lambeau
d'indienne à sa femme; et celle-ci, malgré sa fortune personnelle,
laissera, s'il lui plaît, son mari mourir de faim. Dans la gestion des
affaires domestiques, l'homme est chargé des troupeaux et de la
basse-cour, la femme des champs et des jardins; mais chacun des deux
cultive sa provision de tabac, ayant peu d'espoir d'en obtenir de son
conjoint. Les veuves qui ont quelque fortune la dépensent gaiement à
satisfaire leurs caprices les plus extravagants; elles reçoivent des
cadeaux en échange, d'où il résulte que pas un esclave venu de la côte
ne possède un chiffon lorsqu'il quitte l'Ounyanyembé.
[Illustration: Habitation de Snay ben Amir à Kazeh.--Dessin de
Lavieille d'après Burton.]
«Le tembé, remplacé dans l'ouest par la hutte africaine, est
l'habitation ordinaire de l'Ounyamouézi oriental. On en trouve de
spacieux et d'assez bien construits; mais aucun n'est d'une propreté
satisfaisante. Les murs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sont
décorés de grandes lignes d'ovales faits avec un mortier de cendre,
d'argile rouge, ou de terre noire.