«Arrive le soir; on parque les vaches, on entrave les ânes, qui

s'égarent tous les deux jours, on fait le compte des fardeaux; puis

quand les vivres ont été abondants et que la lune brille, le tambour

fait rage, les mains battent avec force, et le chant monotone, que la

foule dit en choeur, appelle à la danse toute la jeunesse des

environs. L'exercice est laborieux; mais ces Africains ne sont jamais

las quand il s'agit de plaisir. C'est d'abord une simple ronde, où

chacun se balance avec lenteur; peu à peu le cercle s'anime, les bras

s'agitent, les corps se baissent, touchent le sol et rebondissent, le

groupe se condense, le mouvement s'accélère, et une sorte de galop

infernal emporte ce tourbillon satyriaque aux gestes délirants.

Lorsque la frénésie est à son comble, le chant s'arrête, et les

danseurs éclatant de rire, se jettent par terre pour reprendre haleine

et se reposer. Les vieillards regardent ce spectacle avec une

admiration profonde, et se rappellent l'époque où ils prenaient part à

la fête; trop émus pour applaudir ou pour crier leurs bravos, ils

laissent échapper des «très-bien! parfait!» qu'ils profèrent d'une

voix attendrie. Quant aux femmes, elles dansent entre elles et

refusent de se mêler au cercle des hommes, ce qui est facile à

concevoir.

«Lorsqu'on ne danse pas, et qu'il n'y a plus moyen de manger, les

porteurs chantent et babillent pendant que les Béloutchis et le reste

de l'escorte se disputent et parlent de bombance. À huit heures, le

cri «sommeil! sommeil!» se fait entendre, et chacun s'empresse

d'obéir, excepté les femmes, qui parfois se relèvent à minuit pour

jaser. Peu à peu la caravane s'endort, et le tableau devient imposant;

la flamme qui se projette au milieu des ténèbres dont la forêt

s'enveloppe, éclaire, parmi les troncs noueux et feuillus, des groupes

de bronze variés de forme et d'attitude; un ciel, d'un bleu foncé,

pailleté d'or, forme au-dessus de nos têtes une voûte profonde,

limitée par la nuit; à l'ouest, un croissant lumineux surmonté

d'Hespérus qui étincelle, renferme dans ses bras une sphère grise

qu'il entraîne. Tout est calme et revêtu de cette sublimité que la

nature imprime à ses oeuvres; c'est à de pareilles nuits que le

Byzantin a emprunté le croissant et l'étoile de ses armes.

Séjour à Kazeh. -- Avidité des Béloutchis. -- Saison

pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil. -- Jolies

fumeuses. -- Le Mséné. Orgies. -- Kajjanjéri. -- Maladie. --

Passage du Malagarazi.

«Le lendemain de notre arrivée à Kazeh, les porteurs séparèrent leurs

bagages des nôtres, et sans nous dire un mot, sans nous faire un

signe, ils partirent pour se rendre dans leurs foyers. Le surlendemain

nos Béloutchis, leur jémadar en tête, se présentèrent en grand costume

et réclamèrent la gratification qu'ils ne devaient recevoir qu'à la

fin du voyage. Sur mon refus d'accéder à leur demande, ils se

rabattirent sur le sel et les épices, reçurent de moi plus qu'ils

n'avaient jamais possédé, se plaignirent de mon avarice et mendièrent

du tabac, une chèvre, de la poudre et des balles. Toutes ces choses

obtenues, ils me soutirèrent encore quelques pièces d'étoffe pour

payer l'étamage de leur marmite et la réparation de la batterie de

deux mousquets; puis n'étant pas contents, ils vendirent un baril de

poudre qui leur était confié.

«Les esclaves, à leur tour, établirent leurs prétentions; Ben Sélim et

Kidogo s'en mêlèrent; c'était à qui se montrerait le plus avide et le

moins soumis. Je réunis les Arabes pour en conférer avec eux;

l'affaire entendue, on me conseilla de temporiser. Sur ces

entrefaites, la pluie débuta par des torrents d'eau et une _averse de

pierres_; c'est ainsi que la grêle est nommée dans cette région. Tous

nos hommes tombèrent malades; j'étais moi-même plus mort que vif, et

ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Enfin, le 15

décembre, je me fis placer dans ma litière, et dis adieu à Snay ben

Amir, dont les bontés s'étaient accrues en raison de mes embarras.

Deux heures après j'arrivais à Yombo, petit village récemment établi

et formé de tentes circulaires entourées d'arbres, parmi lesquels je

revoyais le palmyra. Cette bourgade pittoresque est située dans un

endroit malsain, et l'on ne peut y avoir de vivres qu'à dose

homéopathique; mais le soir, toute la population revenait du travail

en chantant, et j'écoutais avec plaisir ce récitatif simple et doux.

Le coucher du soleil dans la Terre de la Lune est un instant plein de

charme; la brise s'épanche en ondes embaumées, comme si elle était

produite par un immense éventail, et partout la vie éclate et se

révèle avec douceur: les petits oiseaux chantent l'hymne du soir et

satinent leur plumage, les antilopes reviennent à leur buisson, le

bétail folâtre et bondit, et l'homme se livre au plaisir. Toutes les

femmes du village, depuis l'aïeule jusqu'à la jeune fille de douze

ans, s'asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes à foyer noir;

elles paraissent y puiser de profondes jouissances; la fumée qu'elles

aspirent lentement s'exhale de leurs narines; de temps à autre elles

se rafraîchissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un épi de

maïs vert, cuit sous la cendre; puis quelque sujet d'entretien fait

déposer les pipes, et un babil général brise tout à coup le silence.

Parmi ces fumeuses, j'en ai remarqué trois qui auraient été belles en

tous pays: le type grec dans toute sa pureté, le regard souriant, des

formes sculpturales, le buste de la Venus coulée en bronze. Un jupon

court de fibres de baobab est leur unique vêtement, et certes elles

ne perdent rien à ignorer l'usage de la crinoline et du corsage. Ces

ravissants animaux domestiques me souriaient avec grâce chaque fois

que je leur présentais mes hommages; et quelques feuilles de tabac que

je me plaisais à leur offrir m'assuraient une place d'honneur dans ce

cercle, auquel, comme à beaucoup d'autres mieux vêtus, la fumée du

narcotique tenait lieu d'idées, de contenance et de conversation.

«Le 30 décembre nous entrions dans le Mséné, lieu d'entrepôt des

Arabes de la côte, qui, par antipathie pour leurs frères de l'Oman,

ont déserté l'Ounyanyembé. Comme le nom de cette dernière province,

celui de Mséné désigne l'ensemble d'un certain nombre d'établissements

qui n'ont de commun entre eux que le voisinage. Au nord se trouvent

les bourgs de Kouihanga et d'Yovou, qui appartiennent aux indigènes.

Défendus par une forte estacade, un fossé profond et une épaisse haie

d'euphorbe, ces villages sont composés de cabanes pareilles à de

grandes ruches, et séparées les unes des autres par des champs

entourés de palissades.

[Illustration: Nègres porteurs.--Dessin de Gustave Boulanger d'après

Burton.]

«Le district de Mséné est doublement insalubre, en raison des eaux

stagnantes qui l'environnent et de la malpropreté de ses villages;

mais l'humidité du climat rend d'autant plus fertile ce sol gras et

noir, formé des débris d'une végétation exubérante; les fleurs y

croissent spontanément, les arbres y déploient leur plus riche

feuillage, le riz y pousse avec une rapidité inconnue dans l'est de la

province, et la quantité de manioc, de sorgho, de maïs et de millet

qu'on y récolte permet l'exploitation des grains; les tomates et le

piment s'y recueillent à l'état sauvage, ainsi qu'une quantité de

fruits prodigieuse; on s'y procure à bon marché des légumes d'espèces

diverses, des pastèques, d'excellents champignons, du lait, de la

volaille et du tabac. Quant à l'industrie des indigènes, elle se borne

à la fabrication de nattes communes, d'un peu de cotonnade, de

fourneaux de pipes et d'objets en fer.

«Comme on doit s'y attendre, d'après la population qui l'occupe, Mséné

est un lieu de débauche où l'orgie est en permanence. C'est l'unique

endroit de cette région où l'on tire du palmyra une boisson fermentée,

et chaque jour tout le monde y est ivre, depuis le chef et son

conseil, jusqu'au dernier esclave; le tambour ne cesse de battre, et

la danse remplit tous les instants que n'absorbe pas le festin. Les

gens de la côte ne peuvent pas s'arracher aux délices de cette Capoue

africaine, et ce fut avec une difficulté incroyable que je parvins à

remettre les nôtres en marche après douze jours de résidence. Chacun

d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins disposé que

jamais à en affronter les périls. Sur la route que nous allions

suivre, les villages sont plus rares, plus mal construits, et fermés

aux caravanes. Comme dans le Guzérat et le Deccan, la terre après la

pluie n'est plus qu'une fange noire et visqueuse; le ciel disparaît

sous des nuages violacés, qui fondent en averses torrentielles, et au

milieu de cette couche d'herbe en décomposition, les sentiers

linéaires sont criblés de trous qui, à chaque pas, menacent de vous

engloutir.

[Illustration: Noir de l'Ouganda.--Dessin de Gustave Boulanger d'après

Burton.]

«Huit jours après notre départ du Mséné, la caravane arrivait à

Kajjanjéri, l'effroi des voyageurs. Là, saisi de frisson, le corps

paralysé, les membres traversés d'aiguilles brûlantes et me refusant

leur concours, le tact perdu, tandis que la douleur s'exaspérait, je

vis s'entr'ouvrir les sombres portes qui mènent à l'inconnu. On se

procura néanmoins des hommes pour porter mon hamac, et le 3 février

nous nous arrêtions à Ougaga, petit bourg où nous avions à débattre le

passage du Malagarazi[12].

[Note 12: On a eu tort de représenter cette

rivière comme sortant du lac d'Oujiji; d'après

les voyageurs qui ont parcouru cette région,

elle prend sa source dans les monts

d'Ouroundi, à peu de distance de la rivière de

Karagouah; mais tandis que cette dernière va

tomber dans l'Oukéréoué, le Malagarazi prend

son cours vers le sud-est, jusqu'à ce que,

repoussé par la base de l'Ouroundi, il tourne

à l'ouest pour aller se jeter dans le

Tanganyika. Ainsi qu'il arrive généralement

dans les terrains primitifs et de transition,

le cours de cette rivière est brisé par des

rapides qui rendent impossible la navigation.

Au-dessous d'Ougaga sa pente devient plus

prononcée, des bancs de sable, des îlots

verdoyants le divisent, et comme à chaque

village on remarque un ou plusieurs canots, il

est probable qu'on ne peut pas le franchir à

gué.]

«Le moutouaré, ou seigneur des eaux, nous demanda un prix exorbitant,

renvoya ses pirogues, et finit par nous octroyer le droit que nous

réclamions, en échange de quatorze pièces d'étoffe et d'un bracelet

d'airain, c'est-à-dire de moitié des objets qu'il avait stipulés

d'abord; l'affaire conclue, on nous passa, et nous nous trouvâmes sur

la rive droite du Malagarazi.»

Tradition. -- Beauté de la Terre de la Lune. -- Soirée de

printemps. -- Orage. -- Faune. -- Cynocéphales, chiens

sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. -- Ouanyamouézi. --

Toilette. -- Naissances. -- Éducation. -- Funérailles. --

Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. -- Ordalie.

«Une ancienne tradition nous représente l'Ounyamouézi ou Terre de la

Lune, comme ayant formé jadis un grand empire, sous l'autorité d'un

seul chef; d'après les indigènes, le dernier de ces empereurs mourut à

l'époque où vivaient les grands-pères de leurs grands-pères,

c'est-à-dire il y a environ cent cinquante ans, ce qui n'a rien

d'impossible. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un territoire morcelé,

dont chaque fraction est soumise à un tyranuscule indépendant. Mais si

les provinces qui la constituent n'ont plus entre elles de lien

politique, la Terre de la Lune n'en est pas moins restée le jardin de

cette région, et repose agréablement la vue par sa beauté paisible;

les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands

troupeaux de bêtes bovines, à bosse volumineuse comme les races de

l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons,

et donnent à la campagne un air de richesse et d'abondance. Il y a peu

de scènes plus douces à contempler qu'un paysage de l'Ounyamouézi vu

par une soirée de printemps. À mesure que le soleil descend à

l'horizon, un calme d'une sérénité indescriptible se répand sur la

terre; pas une feuille ne s'agite, l'éclat laiteux de l'atmosphère

embrasée disparaît, le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d'une

teinte rose les derniers plans du tableau que le crépuscule vient

enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succède le jaune, puis le

vert tendre et le bleu céleste qui s'éteint dans l'azur assombri. Le

charme de cette heure est si profond, que les indigènes, assis au

milieu de leur village, ou couchés dans la forêt, en sont vivement

émus.

«La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que

sur la côte, et débute, dans la Terre de la Lune par des orages d'une

violence excessive. Les éclairs d'une intensité aveuglante,

s'entre-croisent pendant des heures, dissipent entièrement les

ténèbres, et se colorent des nuances les plus vives, tandis que la

foudre, en ses roulements continus, semble venir de tous les points du

ciel. Quand la pluie doit se mêler de grêle, un bruit tumultueux se

fait entendre, l'air se refroidit subitement, et des nuages d'un brun

violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des

quatre coins de l'horizon, et l'orage se précipite vers les courants

inférieurs de l'atmosphère. Dans le Mozambique, les Portugais

attribuent ces foudres terribles à la quantité de substances minérales

qui sont éparses dans la contrée; mais cette région n'a pas besoin

d'autre batterie que son sol fumant pour produire ces décharges

électriques. On y éprouve dans la saison pluvieuse, la même sensation

qu'au bord de la Méditerranée lorsque règne le sirocco. Il est rare

que la pluie s'y prolonge plus de douze heures, elle tombe en général

pendant la nuit, et les averses du matin n'empêchent pas le jour

d'être brûlant et desséché.

«La faune de l'Ounyamouézi est la même que celle de l'Ousagara et de

l'Ougogo: le lion, le léopard, l'hyène d'Abyssinie, le chat sauvage en

habitent les forêts; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe,

le zèbre, le quagga y parcourent le fond des vallées et les plaines;

dans chaque étang de quelque étendue on trouve l'hippopotame et le

crocodile; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles; celles de

l'Ousoukouma renferment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de

la taille d'un lévrier, et qui d'après les indigènes, sont la terreur

du voisinage; ils défient le léopard, et quand ils sont nombreux on

assure qu'ils n'ont pas peur d'un lion. Enfin le colobe à camail y

fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse

continuellement; très-glorieux de cette parure, dès qu'il est blessé,

prétendent les Arabes, il la met en pièces afin que le chasseur n'en

profite pas. On parle également de chiens sauvages qui habiteraient

les environs de l'Ounyanyembé, et, qui chassant par troupes

nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux, et se jetteraient

même sur l'homme.

«Vers l'époque de l'année qui correspond à notre automne, les étangs

et leurs bords, sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles

grasses, d'excellentes bécassines, des courlis et des grues, des

hérons et des jacanas; on trouve quelquefois dans le pays l'oie

d'Égypte et la grue couronnée qui paraît fournir aux Arabes un mets

favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire, et de grands

vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris

que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est

commun; des grillivores et une espèce de grive, de la taille d'une

alouette, y sont de passage, et rendent de grands services aux

agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec

sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une

espèce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un

moineau de Paris ou de Londres. Différentes espèces d'hirondelles,

quelques-unes toutes mignonnes et d'une grâce particulière, y

séjournent pendant l'été. L'autruche, le faucon, le pluvier, le

corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l'alouette,

le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en petit nombre,

ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, outre le

dendrophis, l'expédition ne rencontra qu'un serpent gris ardoise, à

ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats, et

n'est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles, dont

l'affreux concert ressemble à celui qu'on entend dans le nouveau

monde; les lacs et les rivières contiennent des sangsues que les

indigènes regardent comme habitées par des esprits, et qui par ce

motif sont inviolables. Des myriapodes gigantesques sont communs dans

les forêts et dans les champs, surtout pendant les pluies, et rien

n'est plus hideux que l'aspect de ces articulés noirs à pieds rouges,

traînant la masse de parasites dont ils sont couverts. À certaines

époques il y a beaucoup de papillons dans le voisinage des eaux, où

abondent également les libellules. Des nuées de sauterelles s'abattent

de temps à autre sur le pays; mais leur apparition n'a rien de

régulier. Au printemps, des vols de criquets à ailes rouges s'élèvent

de terre, couvrent les plantes, et disparaissent au commencement des

pluies; la variété noire, que les Arabes appellent _âne de Satan_,

n'est pas rare, et sert comme aliment aux indigènes. Une mouche de la

taille d'une petite guêpe et fatale aux bestiaux, infeste les bois de

l'Ounyamouézi; enfin certaines parties de la contrée sont couvertes de

fourmilières, qui en vieillissant acquièrent la dureté du grès.

«Parmi les tribus qui occupent la Terre de la Lune deux seulement

méritent de fixer l'attention: les Ouakimbou, venus du sud-ouest, il y

a quelque vingt ans, et les Ouanyamouézi, originaires de la province.

Les premiers se livrent à l'agriculture, élèvent du bétail, joignent à

cela un peu de commerce, et quelques-uns font le voyage de la côte;

mais tous ces travaux ne parviennent pas à les enrichir.

«Les Ouanyamouézi, propriétaires du sol, industrieux et actifs, ont

sur leurs voisins une supériorité réelle et forment le type des

habitants de cette région. Leur peau, d'un brun de sépia foncé, a des

effluves qui établissent leur parenté avec le nègre; ils ont les

cheveux crépus, les divisent en nombreux tire-bouchons, et les font

retomber autour de la tête, comme les anciens Égyptiens; leur barbe

est courte et rare, et la plupart d'entre eux s'arrachent les cils.

D'une taille élevée, ils sont bien faits et leurs membres annoncent la

vigueur; on ne voit de maigres, dans la tribu, que les adolescents,

les affamés et les malades; enfin ils passent pour être braves et pour

vivre longtemps. Leur marque nationale consiste en une double rangée

de cicatrices linéaires, allant du bord externe des sourcils jusqu'au

milieu des joues, et qui parfois descendent jusqu'à la mâchoire

inférieure; chez quelques-uns une troisième ligne part du sommet du

front, et s'arrête à la naissance du nez. Ce tatouage est fait en noir

chez les hommes, en bleu chez les femmes; quelques élégantes y

ajoutent de petites raies perpendiculaires, placées au-dessous des

yeux; toutes s'arrachent deux incisives de la mâchoire inférieure; le

sexe fort se contente d'enlever le coin des deux médianes supérieures.

Hommes et femmes se distendent les oreilles par le poids des objets

qu'ils y insèrent. Quant au costume, les riches ont des vêtements

d'étoffe, les autres sont couverts de pelleteries. Les femmes, à qui

leur fortune le permet, portent la longue tunique de la côte, le plus

souvent attachée à la taille; celles des classes pauvres ont sur la

poitrine un plastron de cuir assoupli, et leur jupe, également en

cuir, s'arrête au-dessus du genou; chez les jeunes filles la poitrine

est toujours découverte, et il est rare que les enfants ne soient pas

entièrement nus. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages,

et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornent la poitrine, des

perles mi-parties, des grains de verre rouge enfilés dans la barbe

(quand elle est assez longue pour cela), des anneaux d'airain massif,

des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des

étuis d'ivoire, forment les divers compléments de la toilette, et sont

quelquefois réunis chez les merveilleux. En voyage, on porte une corne

à bouquin en bandoulière; au logis un petit cornet la remplace, et

contient des talismans consacrés par le mganga.

«Les Ouanyamouézi ont peu de formalités civiles ou religieuses. Quand

une femme est sur le point d'accoucher, elle se retire dans les

jungles, et revient au bout de quelques heures avec son enfant sur le

dos, et souvent une charge de bois sur la tête. Lorsque la couche est

double, ce qui heureusement est plus rare que chez les Cafres, l'un

des jumeaux est tué, et la mère emmaillotte une gourde qu'elle met

dormir avec le survivant. Si l'épouse meurt sans postérité, le veuf

réclame à son beau-père la somme qu'il avait donnée pour l'avoir; si

elle laisse un enfant, celui-ci hérite de la somme.

«La naissance, toutes les fois que les parents en ont le moyen, est

célébrée par une orgie; du reste, pas de cérémonies baptismales. Les

enfants appartiennent au père, qui a sur eux un droit absolu, et peut

les tuer ou les vendre sans encourir le moindre blâme. Ce sont les

bâtards qui succèdent au père, à l'exclusion des enfants légitimes,

qui, suivant l'opinion reçue, ayant une famille, ont moins besoin de

fortune. Aussitôt qu'un garçon peut marcher, on commence à lui faire

soigner le bétail; quand il a quatre ans on lui donne un arc et des

flèches, et on lui apprend à s'en servir; sa dixième année révolue, on

lui confie la garde du troupeau; il se considère comme majeur, se

cultive un carré de tabac, et rêve de se bâtir une cabane dont il sera

le propriétaire; il n'est pas dans la tribu un bambin de cet âge qui

ne puisse suffire à ses besoins. La position des filles n'est pas

moins remarquable; dès qu'elles ont passé l'enfance, elles quittent la

maison paternelle, se réunissent à leurs contemporaines, ce qui fait

par village un groupe de huit à douze, et s'occupent en commun de la

construction d'une grande case, où elles reçoivent qui bon leur

semble. S'il arrive que l'une d'elles soit sur le point d'être mère,

le coupable doit l'épouser sous peine d'amende. Si elle meurt en

couches avant le mariage, le père de la défunte exige que l'amant lui

paye sa fille. Tout jeune homme se marie dès qu'il a le moyen

d'acheter une femme, ce qui lui coûte d'une à dix vaches, et l'épouse

est tellement sa propriété qu'il a le droit, en cas d'adultère, de

réclamer des dommages-intérêts au séducteur; toutefois il ne peut

vendre sa femme que lorsque l'état de ses affaires l'exige. Après les

bacchanales des épousailles, le mari va s'établir chez la nouvelle

épouse, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'habiter la demeure d'une autre,

car la polygamie est générale parmi ceux qui peuvent s'en donner le

luxe. On comprend qu'avec de pareilles moeurs les liens de famille

soient assez lâches et qu'il y ait peu d'affection entre les époux;

tel revient de la côte chargé d'étoffe, qui refusera un lambeau

d'indienne à sa femme; et celle-ci, malgré sa fortune personnelle,

laissera, s'il lui plaît, son mari mourir de faim. Dans la gestion des

affaires domestiques, l'homme est chargé des troupeaux et de la

basse-cour, la femme des champs et des jardins; mais chacun des deux

cultive sa provision de tabac, ayant peu d'espoir d'en obtenir de son

conjoint. Les veuves qui ont quelque fortune la dépensent gaiement à

satisfaire leurs caprices les plus extravagants; elles reçoivent des

cadeaux en échange, d'où il résulte que pas un esclave venu de la côte

ne possède un chiffon lorsqu'il quitte l'Ounyanyembé.

[Illustration: Habitation de Snay ben Amir à Kazeh.--Dessin de

Lavieille d'après Burton.]

«Le tembé, remplacé dans l'ouest par la hutte africaine, est

l'habitation ordinaire de l'Ounyamouézi oriental. On en trouve de

spacieux et d'assez bien construits; mais aucun n'est d'une propreté

satisfaisante. Les murs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sont

décorés de grandes lignes d'ovales faits avec un mortier de cendre,

d'argile rouge, ou de terre noire.

Le Tour du Monde; Afrique Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 6 / 10 段