d'hommes et de serpents; on voit aussi dans leurs villages de rudes
essais de sculpture, et des croix dans certains districts; mais ces
objets qui au premier abord paraissent être des idoles, ne sont que de
pure ornementation. L'ameublement est le même que dans les autres
provinces: une couchette, formée de branches dépouillées de leur
écorce, soutenues par des fourches et recouvertes de nattes et de
peaux de vache, occupe la plus grande partie de la première pièce; le
foyer se trouve vis-à-vis de la porte, et à la muraille sont fixés de
grands coffres où l'on renferme le grain; on y voit en outre des
gourdes et de petites caisses de bois blanc suspendues au plafond, des
vases de terre noire, de grandes cuillères de bois, des pipes, des
nattes et des armes accrochées au tronc branchu d'un arbre placé dans
une encoignure à côté des pierres à moudre le grain. Mais ce qui
caractérise surtout les villages de la Terre de la Lune, ce sont deux
hiouanzas bâtis en général aux deux extrémités du bourg: l'un
appartient aux femmes, et l'on ne peut y pénétrer; l'autre est celui
des hommes, et les voyageurs y sont admis.
[Illustration: Jeunes dames à Kazeh.--Dessin de Gustave Boulanger
d'après Burton.]
«L'hiouanza est une case plus grande, plus solidement construite que
ses voisines, et dont les murailles sont mieux polies, mieux décorées.
Des talismans, suspendus au linteau de la porte, en protègent le
soleil. On retrouve à l'intérieur le lit de camp, fait cette fois avec
des planches, comme celui de nos corps de garde, les trois cônes du
foyer et la pierre à moudre; des flèches, des lances, des bâtons sont
attachés aux solives et remplissent les coins. C'est là que tous les
hommes du bourg vont passer leur journée, souvent la nuit, même après
leur mariage, et dépensent le temps à jouer, boire, manger, fumer du
tabac et du chanvre, à causer et à dormir entièrement nus, pêle-mêle
comme une meute dans un chenil.
«La séparation, comme on le voit, est complète entre les deux sexes;
ils ne mangent pas même ensemble; un bambin serait désolé qu'on lui
vît partager le repas de sa mère. Avant leurs étroites relations avec
les Arabes, les Ouanyamouézi ne goûtaient pas à la volaille, dont ils
mettaient la chair au nombre des viandes impures; aujourd'hui encore
ils ne mangent pas d'oeufs; mais il en est, parmi ces dégoûtés, qui
s'accommodent de charogne. Certains d'entre eux, qui ne voudraient pas
toucher à du mouton, se repaissent de léopard, de rhinocéros, de chat
sauvage et de rat; quant aux scarabées et aux termites, ils sont
appréciés de tout le monde. Du reste, il est rare que les Ouanyamouézi
mangent de la viande, à moins d'être en voyage; de la bouillie et
quelques plantes que leur fournissent les jungles forment leur
nourriture ordinaire; ils y ajoutent du miel et du petit-lait pendant
la belle saison. Les chefs se vantent néanmoins de ne consommer que
des aliments substantiels, entre autres du boeuf; et depuis le premier
jusqu'au dernier de la tribu, aucun ne s'avoue rassasié tant qu'il
n'est pas abruti par l'excès des aliments.
«L'extension que le commerce a prise depuis quelque temps dans ces
parages a modifié la manière de vivre des naturels, mais d'une manière
fâcheuse; ils ne sont plus aujourd'hui ni probes, ni hospitaliers, et
n'ont acquis aucune qualité en échange, de leurs vertus primitives;
leur industrie n'a fait aucun progrès, leur intelligence commerciale
ne s'est pas même développée au contact des Arabes, ils emploient
l'âne comme bête de somme, et n'ont pas encore eu l'idée de s'en
servir comme monture; pas un n'a su adopter la charrue, dont ils
connaissent l'usage, et bien que leur idiome soit riche, ils se
contentent, dans leurs chansons, d'une douzaine de mots qu'ils
répètent à satiété.
[Illustration: Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé.]
«Comme nous l'avons dit plus haut, la Terre de la Lune est gouvernée
par une foule de petits chefs dont le pouvoir est héréditaire, et qui,
assistés d'un conseil, n'en exercent pas moins une autorité
despotique. Outre les produits du domaine privé, ces chefs tirent leur
revenu des présents que leur font les voyageurs, de la confiscation
des biens, dans les cas de félonie et de sorcellerie, de la vente de
leurs sujets et du droit d'aubaine. C'est à eux qu'appartiennent
l'ivoire que l'on trouve dans les jungles, et tous les effets des
esclaves décédés. L'exemple suivant pourra donner un aperçu de leur
manière de vivre. Foundikira, l'un des principaux chefs de la
province, faisait partie d'une caravane, en qualité de porteur, et se
dirigeait vers la côte, lorsqu'il apprit la mort de son père; il
déposa immédiatement son fardeau et revint dans son pays, où il hérita
des biens paternels, y compris les veuves du défunt, eut trois cents
cases pour loger ses esclaves, et se trouva en outre possesseur de dix
épouses et de deux mille têtes de gros bétail. Dédaignant de réclamer
des étrangers le droit de passage que lui accordait la coutume, et
n'en recevant pas moins des cadeaux importants, il vécut avec une
certaine pompe jusqu'en 1858; à cette époque la bonne chère et les
années l'ayant rendu malade, toute sa famille fut accusée de tramer sa
mort par des procédés magiques. On eut recours au mganga. Celui-ci
prit une poule, lui tordit le cou, après lui avoir fait boire un
philtre mystérieux, l'ouvrit et en examina l'intérieur. Si, en
pareille épreuve, la chair noircit près des ailes, ce sont les enfants
et les petits-cousins du malade qu'elle dénonce; l'échine vient-elle à
s'altérer, prouve la culpabilité de la mère et de la grand'mère; la
queue celle de l'épouse; les cuisses accusent les concubines, et les
pattes condamnent les esclaves. Lorsque la catégorie qui renferme le
criminel est ainsi révélée, on rassemble les prévenus, on administre
une nouvelle dose d'élixir à une seconde poule, que le mganga jette
au-dessus du groupe incriminé; le malheureux sur qui elle tombe est
déclaré coupable, soumis à la torture, et, suivant le caprice du
docteur, il est tué à coups de lance, décapité ou assommé; le plus
souvent on lui serre la tête entre deux planches, jusqu'à ce que la
cervelle ait sauté; il existe pour les femmes un empalement spécial,
et d'une horreur sans nom. À la première atteinte du mal de
Foundikira, dix-huit individus périrent de la sorte. Si la maladie se
prolonge, d'autres victimes sont immolées par vingtaines, et si le
chef meurt, le magicien lui-même le suit dans la tombe.
Région insalubre et féconde. -- Aspect du Tanganyika.
Ravissements. -- Kaouélé.
«La route qui se déploie devant nous traverse un pays jadis populeux
et fertile, que les Ouatouta ont ravagé, et dont ils ont fait un
désert. On m'a prévenu que ce serait une rude épreuve; en effet, le
début est peu encourageant. Le district de Mpété, dans lequel nous
entrons, sur la rive droite du Malagarazi, est des plus insalubres;
les moustiques nous y attaquent, même pendant le jour; au bord de la
rivière nous ne traversons que des marécages, et les montagnes que
nous escaladons sont séparées les unes des autres par des torrents
fangeux. Impossible, néanmoins, de ne pas admirer la puissance féconde
de cette terre, toujours inondée de pluie ou de soleil. La province de
Jambého, située sur l'autre rive, est certainement l'une des plus
fertiles du globe; ses villages, dont les huttes ressemblent à des
nids, ses champs de patates et de millet qu'on aperçoit à la sortie
des jungles, produisent l'effet du jour après une nuit ténébreuse.
Nous passons le Malagarazi, et nous suivons la rive gauche de l'un de
ses affluents, le Rousougi, qui, à cette époque de l'année, peut avoir
cent mètres de large; un lit de terre rouge en forme le fond; et,
comme il arrive en général dans ces parages, les berges en sont
profondément déchirées par des ravins qui rendent la marche
excessivement pénible. Un gué se présente, nos hommes s'y précipitent
avec joie, et leurs cris et leur nombre les protègent contre les
crocodiles, qui prennent la fuite. Nous passons, comme à l'ordinaire,
assis sur les épaules de deux porteurs, les pieds sur celles d'un
troisième; et après avoir franchi de nouveaux marais, de nouveaux
torrents, de nouvelles jungles, gravi, descendu, escaladé une quantité
de roches, de côtes abruptes, de racines et de troncs d'arbres, nous
atteignons l'Ouvoungoué rivière basse et fangeuse, qui entoure une
végétation impénétrable. Il faut recommencer la lutte contre les
joncs, les roseaux, les herbes tranchantes, auxquels se joint une
variété de fougère que nous n'avions pas encore vue: sombre manteau
qui recouvre une série d'ondulations monotones, où le sentier s'égare
et se brise. Dans tous les endroits où le sol est à découvert, une
argile rouge, qui rappelle la surface du Londa, remplace les grès et
les granités de l'est, et l'inclinaison vers le lac devient sensible.
Des massifs de petits bambous et de rotin rabougri poussent dans ces
jungles; le bauhinia et le smilax y abondent; du raisin minuscule, de
la saveur la plus acerbe, y apparaît au versant des collines; en
certains endroits le sol présente des cavités d'où s'élancent des
arbres gigantesques; et bien qu'on n'aperçoive pas une âme, des
plantations et des champs de sorgho annoncent que les environs sont
habités.
«Le 10 février, vers la fin de l'après-midi, l'expédition, n'en
pouvant plus, s'arrêta au flanc d'une colline après avoir traversé un
marais. Le ciel, voilé d'un côté de nuées obscures, et de l'autre
resplendissant de lumière, nous annonçait un orage; mais à l'horizon
apparaissait une rampe azurée, dont le soleil dorait la crête, et qui
était pour nous ce qu'un phare est au marin en détresse. Le
surlendemain nous traversions une forêt peu épaisse; une montagne
pierreuse et maigrement couverte fut escaladée à grand'peine; l'âne de
mon compagnon y trouva la mort. Quand nous en eûmes gagné la cime:
«Quelle est cette ligne étincelante qu'on voit là-bas?» demandai-je à
Sidi-Bombay. «C'est de l'eau,» répondit-il. La disposition des arbres,
le soleil qui n'éclairait qu'une partie du lac, en réduisait tellement
l'étendue, que je me reprochai d'avoir sacrifié ma santé pour si peu
de chose; et maudissant l'exagération des Arabes, je proposai de
revenir sur nos pas, afin d'aller explorer le Nyanza. M'étant
néanmoins avancé, toute la scène se déploya devant nous et je tombai
dans l'extase.
[Illustration: Coiffures des indigènes de l'Oujiji.]
«Rien de plus saisissant que ce premier aspect du Tanganyika,
mollement couché au sein des montagnes, et se chauffant au soleil des
tropiques. À vos pieds des gorges sauvages, où le sentier rampe et se
déroule; une bande de verdure, qui ne se flétrit jamais, et s'incline
vers un ruban de sable frangé de roseaux, que déchirent les vagues.
Par delà cette bordure verdoyante, le lac étend, sur un espace de
vingt à vingt-cinq milles, ses eaux bleues, où le vent d'est forme des
croissants d'écume. À l'horizon, une muraille d'un gris d'acier,
coiffée de brume vaporeuse, détache sa crête déchiquetée sur un ciel
profond, et laisse voir entre ses déchirures des collines qui
paraissent plongées dans la mer. Au midi, le territoire et les caps de
l'Ougouha, dominés au loin par un groupe d'îlots, varient cette
perspective océanesque. Des villages, des champs cultivés, de
nombreuses pirogues, enfin le murmure des vagues, donnent le mouvement
et la vie au paysage. Pour rivaliser avec les plus beaux sites connus,
il ne manque à ce tableau que des villas et des jardins, où l'oeil
puisse se reposer de l'exubérance de la nature.
«J'oubliai tout: dangers, fatigue, incertitude du retour, et chacun
partagea mon ravissement. Le jour même je m'assurai d'une embarcation,
et le lendemain, 14 février, nous longeâmes la côte orientale du lac,
en nous dirigeant vers le district de Kaouélé.
«Impossible de décrire la beauté du paysage, les formes variées et
pittoresques des montagnes, que rougissaient les premières lueurs du
matin. Mais plus j'approchais de notre destination, plus j'étais
étonné de ne rien voir qui indiquât un centre populeux; c'était à
peine si je découvrais quelques misérables bouges, entourés de sorgho
et de cannes à sucre, et protégés contre le soleil par des massifs
d'élaïs et de bananiers. D'après ce que m'avaient dit les Arabes, je
m'attendais à trouver un port, un marché plus importants qu'à
Zanzibar, et je devais à la carte des missionnaires de Mombaz des
idées préconçues, relativement à la _ville d'Oujiji_. Peu à peu les
hippopotames se montrèrent plus timides, et les pirogues plus
nombreuses; notre barque fut poussée dans une trouée, faite au milieu
d'un fouillis de plantes aquatiques, et s'arrêta sur un fond de galets
où elle n'était plus à flots. Tel est le débarcadère, le quai du
_grand Oujiji_.
[Illustration: Maison des étrangers à Kaouélé.--Dessin de Lavieille
d'après Burton.]
«Nous fîmes à peu près cent pas au milieu d'un tumulte qui défie toute
description. Suivis d'une foule d'indigènes à peau noire, si surpris
que les yeux leur en sortaient de la tête, nous passâmes à côté du
bazar, c'est-à-dire d'un plateau dépouillé d'herbe et flanqué d'un
arbre tordu. Là, entre dix et trois heures, lorsque le temps le
permet, un certain nombre d'indigènes vendent et achètent en faisant
un bruit qui s'entend à plusieurs milles à la ronde, et souvent un
coup de dague ou de lame y fait éclater la guerre de tribu à tribu. On
y trouve du poisson, des légumes, des bananes, des melons d'eau,
surtout du vin de palme, quelquefois des chèvres, des moutons et de la
volaille; de temps en temps on y brocante un esclave, ou un morceau
d'ivoire. Les gens laborieux y apportent leur ouvrage, et filent ou
épluchent du coton en attendant les chalands. De ce plateau, on me
conduisit à une maison délabrée, que le propriétaire avait abandonnée
aux esclaves et aux tiquets. Toutefois, situé à huit cents mètres du
bourg, ce tembé avait le double avantage d'être à portée des vivres et
dans une position délicieuse. Le lac est agréable à contempler de ses
bords; il n'en est pas de même lorsqu'on navigue sur ses eaux; la
monotonie des nuances fatigue le regard, tout y est vert et azur, et
la ligne continue de montagnes fait naître une idée de réclusion.
«La capitale de l'Oujiji, qui est une province et non pas une ville,
ainsi qu'on l'avait cru d'abord, était en 1857 le bourg de Kaouélé.
Les Arabes le visitèrent pour la première fois en 1840, dix ans après
qu'ils eurent pénétré dans l'Ounyamouézi; leur intention était d'y
établir un centre commercial, mais ils trouvèrent le climat insalubre,
la population dangereuse, et l'Oujiji n'est fréquenté que pendant la
belle saison, de mai en septembre, par des caravanes qui n'y
séjournent pas.»
Traduit par Mme LOREAU.
(_La fin à la prochaine livraison._)
[Illustration: Navigation sur lac Tanganyika.--Dessin de
Lavieille d'après Burton.]
VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE,
PAR LE CAPITAINE BURTON[13].
1857-1859
[Note 13: Suite et fin.--Voy. pages 305 et
321.]
Tatouage. -- Cosmétiques. -- Manière originale de priser. --
Caractère des Ouajiji, leur cérémonial. -- Autres riverains
du lac. Ouatouta, vie nomade, conquêtes, manière de se
battre, hospitalité.
«Beaucoup de Ouajiji sont défigurés par la petite vérole; la plupart
ont la peau couverte d'ampoules et d'éruptions de différente nature,
et ils sont tous victimes d'une démangeaison chronique provenant,
d'après les Arabes, de ce qu'ils se nourrissent de poisson gâté. Ils
abusent du tatouage, sans doute pour se protéger contre l'humidité de
l'atmosphère et la fraîcheur des nuits; quelques-uns des chefs portent
les cicatrices d'affreuses brûlures faites avec intention, sans
préjudice des lignes, des cercles, des étoiles, qui décorent le dos,
les bras et la poitrine de la plèbe. Hommes et femmes mettent leur
joie et leur orgueil à ruisseler d'huile, et il est évident qu'ils
n'envisagent pas la propreté comme une vertu. Il est rare qu'ils
laissent pousser leur chevelure; quelquefois, la tête est complètement
nue; mais la suprême élégance est de tailler les cheveux en petites
houppes de fantaisie: croissants, pompons, cimiers et crêtes
surgissant d'un crâne bien rasé. Divers enjolivements s'ajoutent à ces
grains de beauté; une fontange faite d'un parfilage de bois est
très-bien portée par les deux sexes. Pas le moindre vestige de
moustaches ni de favoris, qui sont arrachés avec des pinces; il paraît
d'ailleurs que le climat de cette région ne convient pas à la barbe.
Celui qui peut avoir de la terre rouge, homme ou femme, s'en
barbouille le visage, et se badigeonne la tête d'une couche de chaux,
qui donne à la physionomie un cachet à la fois hideux et grotesque;
mais tout le monde n'est pas assez riche pour se procurer ces
cosmétiques. Les chefs portent des étoffes coûteuses, qu'ils soutirent
aux caravanes; les femmes riches affectionnent la tunique dont se
parent celles de la côte; quelques-unes l'ont en drap bleu ou rouge.
Dans la classe inférieure le costume des hommes se réduit à une peau
de chèvre, de mouton, de léopard, de daim ou de singe, nouée sur
l'épaule, et dont la queue et les jambes flottent au gré du vent. Les
femmes sans fortune suppléent à l'indienne qu'elles ne peuvent pas
acheter par une petite jupe de peau ou d'écorce; quelques-unes se
contentent, pour se voiler, d'un paquet de fibres végétales ou d'un
rameau feuillu. Toutefois la jupe est d'un usage plus général; c'est
même dans l'Oujiji que nous voyons ce vêtement devenir d'un emploi
régulier. Fait avec l'écorce intérieure de différents arbres, surtout
avec celle du mrimba et du sagouier raphia, on lui donne la teinte
chamois en l'aspergeant d'huile de palme, et on y fait des mouchetures
noires pour imiter celles de la robe du léopard ou du chat sauvage.
C'est surtout de l'Ouvira et de l'Ouroundi que les Ouajiji tirent ce
vêtement, qu'ils appellent _mbougou_. Bien qu'il soit très-solide, il
n'est jamais lavé; quand il est par trop sale, on enlève cet excès de
crasse avec du beurre ou de la graisse.
[Illustration: CARTE du voyage de Burton et Speke AUX GRANDS LACS DE
L'AFRIQUE ORIENTALE. 2e Partie. Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42]
«Outre les ceintures et les bracelets de fil de fer et de laiton qui
couvrent les bras et les jambes, outre les colliers de rassade de
toute grosseur, les anneaux massifs de métal et d'ivoire, communs à
toutes ces tribus, les Ouajiji portent des chapelets de petites
coquilles roses, et comme tous les riverains du lac, des croissants,
des ronds, des cônes enfilés par la pointe, et qui, formés des dents
les plus blanches de l'hippopotame, produisent beaucoup d'effet sur
leur peau noire.
«Une autre particularité de leur costume est la petite pince en fer ou
en bois qu'ils suspendent à leur cou, et dont l'usage est vraiment
très-original. Il est rare que ces riverains du lac fument, prisent ou
chiquent à l'instar de tout le monde. Chacun d'eux porte une gourde ou
un pot minuscule de terre noire, qui renferme du tabac en poudre. Au
moment d'en user, le priseur met de l'eau dans son petit pot,
l'exprime du tabac qui s'en imprègne, verse le liquide dans sa main et
le renifle; c'est alors que la pince devient indispensable pour serrer
les narines; autrement on les boucherait avec les doigts. Il faut
beaucoup de pratique pour parler d'une manière intelligible avec cette
espèce de drogue, que l'on garde pendant quelques minutes.
«Presque amphibies, ces habitants des bords du lac sont parfaits
nageurs, pêcheurs habiles, et vigoureux ichthyophages. Il faut les
voir à l'air frais du matin, raser l'onde, comme des oiseaux d'eau qui
folâtrent, se tenir debout dans leur étroite pirogue, darder leur
esquif dans tous les sens, avancer, reculer, tourner, chavirer,
disparaître, et se retrouver en équilibre dans leur canot avec une
promptitude miraculeuse.
«Pour la pêche, ils ont une grande variété de filets, appropriés à
l'espèce et à la grosseur du poisson qu'ils désirent; le _crates_,
particulièrement cité dans un ancien périple, et toujours en usage sur
la côte de Zanguebar, se retrouve chez ces lagoniens. Ils emploient la
nasse avec succès, mais ils ne paraissent pas narcotiser le poisson
comme on le fait dans l'Ouzaramo, et près de la côte, où l'on emploie
pour cet objet le suc de l'asclépias et de l'euphorbe.
«Les Ouajiji passent pour les plus intraitables des habitants de cette
région; à l'exemple de leurs chefs, ils sont d'une insolence, d'une
cupidité révoltante; ils exigent un salaire pour le moindre service,
voire pour vous indiquer le chemin; et vous raillant à votre barbe,
ils vous singent avec une ironie sanglante. Rien ne se fait parmi eux
sans une querelle préliminaire; aussi prompts à frapper qu'à répondre,
ils se battent jusque dans leurs canots. Ils n'hésiteront pas à donner
un coup de dague ou de lance à un voyageur, à leur hôte même, et n'y
regarderont à deux fois, pour frapper un étranger, que si l'effusion
du sang peut allumer la guerre.
[Illustration: Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika.--D'après
lui-même.]
«Ils ont néanmoins un curieux cérémonial. Dès que le chef apparaît, il
bat des mains, et les applaudissements éclatent parmi tous ceux qui
l'entourent. Les femmes se font mutuellement la révérence, et plient
le genou jusqu'à terre. Lorsque deux hommes se rencontrent, ils se
saisissent par les bras, se les frottent simultanément l'un à l'autre
en répétant à diverses reprises: «Es-tu bien? es-tu bien?» Les mains
descendent alors sur l'avant-bras, et les salueurs de s'écrier:
«Comment vas-tu? comment vas-tu?» Enfin les paumes des mains se
rejoignent et se frappent plusieurs fois, ce qui est une marque de
respect commune à ces tribus centrales. Les enfants ont les manières
et la physionomie peu attrayantes de leurs auteurs; ces affreux
bambins dédaignent toute civilité, et, passant leur vie en dispute,
ils égratignent et mordent comme des chats sauvages. Au demeurant,
c'est une race peu affectueuse, chez qui les relations de famille me
paraissent assez froides; la seule marque de tendresse que j'ai
observée entre père et fils, est de se gratter et de se pincer
mutuellement, sans doute à cause de cette démangeaison pandémique dont
j'ai parlé plus haut; comme chez les singes, toutes les fois que les
poings se reposent, les ongles s'exercent. Néanmoins, en un jour de
tempête, lorsqu'il y a danger de mort, le Mjiji rompt le silence de
ses compagnons, qui songent tous à leur foyer, et s'écrie: «Oh! ma
femme!»
«En aucun lieu du monde on ne voit autant d'individus des deux sexes
parcourir les villages en chancelant et en divaguant d'une langue
épaisse; quand ils ne sont pas ivres, c'est qu'ils n'ont rien à boire.
À l'ivresse produite par le vin de palme, qui est leur boisson
favorite, se joignent les effet du chanvre, dont l'usage est
universel, même à bord des pirogues; et la toux, les cris convulsifs
qui s'ensuivent, rapprochent beaucoup plus ces fumeurs avinés de la
bête que de l'homme.
«Malgré l'extension que le commerce a prise chez eux depuis quinze ou
vingt ans, les Ouajiji n'ont fait aucun progrès dans l'art des
échanges: ils ignorent les lois les plus simples de la vente et de
l'achat, et le crédit est pour eux lettre close. Ils ne marchandent
que ce qui frappe leurs regards, et en fixent le prix, non suivant la
valeur de l'objet, mais d'après le besoin ou le désir qu'ils en
éprouvent. Outre l'ivoire, les esclaves, les cotonnades, les jupes
d'écorce et l'huile de palme, on trouve sur leurs marchés des
faucilles de la même forme que les nôtres, de petites clochettes de
parure, des bracelets» des houes et des couteaux à double tranchant,
dont la gaîne en bois est proprement jointe avec des lanières de
rotin.
«Au sud des Ouajiji habitent les Ouakaranga, tribu moins énergique et
dont la condition sociale est inférieure à celle de leurs voisins,
tout en s'en rapprochant beaucoup.
«Les Ouavinza, qui semblent réunir les défauts des Ouanyamouézi à ceux
des Ouajiji, forment une peuplade fuligineuse de teint, maigre et de
mauvaise mine, pauvrement vêtue de petites jupes de cuir ou d'un
tablier infiniment trop étroit. Ils complètent ce costume en y
ajoutant par derrière un chasse-mouche, qui fait l'office de caparaçon
et leur donne l'air d'avoir une queue.
[Illustration: Habitation au bord du lac Tanganyika.--Dessin de
Lavieille d'après Burton.]