«Nous étions partis au point du jour; les Béloutchis avaient leur

costume d'apparat, sans lequel il est rare qu'un Oriental voyage; mais

on devait bientôt remballer cette belle parure pour l'échanger plus

tard contre un nombre plus ou moins grand d'esclaves. À huit heures

nous fîmes halte près d'une petite bourgade, afin que les traînards

pussent nous rejoindre, et lorsque, drapeau au vent, la caravane

serpenta dans la plaine au son des cors, au bruit des voix, ou plutôt

des clameurs qui dominaient l'artillerie, elle présenta un coup d'oeil

vraiment splendide. La foule, qui se pressait aux deux côtés du chemin

et qui rivalisait avec nous d'acclamations bruyantes, était vêtue avec

un luxe auquel nous n'étions plus habitués. Quelques Arabes se

trouvaient au bord de la route; ils me saluèrent avec la gravité

musulmane, et nous accompagnèrent pendant quelques instants. Parmi eux

étaient les principaux négociants de l'endroit: Snay ben Amir, Seïd

ben Medjid, bel et jeune Omani de noble race, Mouhinna ben Soliman,

qui, malgré son éléphantiasis, pénétrait à pied, tous les ans,

jusqu'au centre de l'Afrique; enfin Seïd ben Ali qui, la taille mince,

les formes grêles, mais bien proportionnées, les traits fins, la barbe

blanche, la tête chauve, surmontée d'un fez rouge, offrait le type

accompli du vieil Arabe. Au lieu de nous conduire au tembé qui avait

été mis à ma disposition, le guide alla tout droit chez un négociant

indien pour lequel le Saïd de Zanzibar m'avait donné des lettres.

L'Indien était absent, mais Snay ben Amir vint à ma rencontre, et

m'installa dans la maison d'Abaïd, qui se trouvait en voyage. Après

m'avoir laissé un jour de repos, afin que je pusse régler avec mes

porteurs, dont l'engagement était fini, tous les marchands de Kazeh,

au nombre de dix ou douze, vinrent me faire une visite.

Comme le Zoungoméro dans le Khoutou, l'Ounyanyembé est un lieu de

réunion pour les trafiquants, et le point de départ des caravanes qui,

de là, se répandent dans l'intérieur. Sa position au centre de

l'Ounyamouézi (la célèbre Terre de la Lune), dont il forme le district

principal, la sécurité relative qu'il offre à ses habitants, ont

déterminé les Omanis à y fonder un entrepôt. Quelques-uns même y

séjournent parfois pendant plusieurs années, tandis que leurs agents

battent la campagne pour recueillir des marchandises.

«On m'avait prédit un mauvais accueil de la part de ces Arabes; la

façon dont ils me reçurent fut au contraire des plus encourageantes;

nous rencontrions enfin des coeurs de chair, après n'avoir trouvé que

des coeurs de roche. Tout ce dont j'avais besoin, tout ce que

j'indiquai, même d'une façon indirecte, me fut immédiatement envoyé,

et la moindre allusion au payement aurait été considérée comme une

injure. Snay ben Amir, surpassant tous les autres, joignit aux

citrons, au café, aux douceurs que dans ce pays on ne trouve que chez

les Arabes, deux chèvres et deux boeufs. Il avait commencé par être

confiseur à Mascate, et à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire

seize ans après ce début, il était l'un des plus riches négociants de

l'Afrique orientale. Contraint par sa santé de renoncer à la vie

active, il s'était fixé à Kazeh, où il remplissait les fonctions

d'agent commercial et de procureur civil, et ses magasins d'étoffes,

de rassade et d'ivoire, ses baracons à esclaves, composaient un

village. D'une extrême obligeance, ce fut lui qui me procura des

porteurs, qui les enrôla, qui se chargea de mes marchandises et fit

tout préparer pour mon départ; enfin je dois à sa conversation

instructive, une foule de renseignements sur la contrée que j'avais à

parcourir. Il avait navigué sur le Tanganyika, visité les royaumes de

Karagouah et d'Ouganda, situés au nord du lac, et l'ethnologie, les

moeurs, les différents idiomes de cette région ne lui étaient pas

moins familiers que ceux de l'Oman, son pays natal. C'était un homme

pâle, entre deux âges, avec de grands traits, les yeux caves, le

regard perçant, la taille haute, les membres décharnés: l'ensemble de

Don Quichotte. Il avait beaucoup lu; sa mémoire était miraculeuse, sa

pénétration excessive, et sa parole d'une facilité, d'une élégance

dont j'étais surpris et charmé; bref, il était du bois dont on fait

les amis; généreux et discret, à la fois plein de courage et de

prudence, toujours prêt à risquer sa vie pour sauvegarder l'honneur,

et ce qui est rare en Orient, aussi honnête que brave.

«Les Omanis ont, dans l'Ounyanyembé, une existence beaucoup plus

facile et plus large qu'on ne pourrait le croire; leurs maisons, bien

qu'à un seul étage, sont grandes et solidement construites; leurs

jardins spacieux et bien plantés; on leur envoie régulièrement de

Zanzibar, non-seulement tout ce qui est nécessaire à la vie, mais une

quantité d'objets de luxe. Ils vivent au milieu d'une foule de

concubines et d'esclaves parfaitement dressés au service; d'autres

esclaves de toutes les professions leur viennent de la côte avec les

caravanes; et comme en Orient les hommes les mieux élevés savent tous

manier l'aiguille, il est rare que le besoin d'un tailleur se fasse

sentir à Kazeh.

«L'habitation des Arabes, dans la Terre de la Lune, est tout

simplement le tembé africain, modifié d'après les exigences de la vie

musulmane. La verandah profonde et ombreuse, qui en ceint l'extérieur,

abrite une large banquette où les hommes vont jouir de la fraîcheur du

matin et de la sérénité du soir; c'est là qu'ils font la prière,

qu'ils travaillent et qu'ils reçoivent leurs connaissances; sous la

verandah est une porte semblable à une herse, qui donne accès dans un

vestibule, où deux divans en terre battue, ayant des coussins de même

matière, composent tout le mobilier; des nattes en recouvrent l'argile

et sont remplacées par des tapis lorsqu'on attend des visites. Un

couloir, qui tourne immédiatement pour tromper le regard des curieux,

conduit de ce vestibule dans une cour, entourée de chambres et qui,

chez les indigènes, est fermée par une estacade ou une palissade de

roseaux. Pas de fenêtres à ces chambres, où l'air pénètre seulement

par de petits oeils de boeuf, qui au besoin font l'office de

meurtrières. De la pièce d'honneur, où couche le maître du logis, on

passe dans une salle complètement noire qui sert de magasin; le harem

et les servitudes complètent ce genre d'habitation, le plus triste

assurément qu'ait inventé les hommes. De l'intérieur des cellules qui

le composent, le regard n'aperçoit que des murailles, et la petite

cour où l'eau ruisselle durant la saison des pluies. Pendant le jour,

une clarté douteuse contraste péniblement avec le rayon qui jaillit de

la porte; et le soir il n'est pas de luminaire qui puisse éclairer ces

murs terreux, gris ou rougeâtres. On y suffoque, ou l'on y subit les

rafales du vent qui s'y engouffre. Chez les indigènes, la toiture

laisse passer l'eau, et chaque solive du plafond, chacune des fentes

de la muraille est habitée par des myriades d'insectes.

«Toutefois, pour des hommes qui vivent sous la verandah, et qui ont

introduit le luxe dans la partie qui leur est personnelle, on conçoit

que le tembé ne soit pas désagréable; je me suis trouvé fort bien dans

celui d'Abaïd; et maintenant que le lecteur me sait confortablement

installé à un jet de pierre de mon ami Snay ben Amir, il ne sera

peut-être pas fâché d'avoir un aperçu des chemins que nous avons

suivis pour en arriver là. Depuis son enfance, il entend parler des

chameaux, des litières, des mules ou des ânes qui composent une

caravane; mais le transport à dos d'homme qui caractérise un voyage

dans cette partie de l'Afrique a été moins souvent décrit.

«Les routes, cette première attestation du progrès chez un peuple,

n'existent pas dans l'Afrique orientale; les plus fréquentées ne sont

que des pistes de vingt ou trente centimètres de large, tracées par

l'homme dans la saison des voyages, et qui, suivant l'expression

africaine, meurent pendant la saison des pluies, c'est-à-dire

s'effacent sous une végétation opulente. Dans la plaine déserte, le

sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses; dans les

jungles c'est un tunnel, dont la voûte branchue arrête le porteur en

accrochant son fardeau; près des villages, il est barré par une haie

d'euphorbe, une estacade, un amas de fascines. Où la terre est libre,

il s'allonge de moitié par mille détours. Dans l'Ouzarama et le

Khoutou, il se traîne au milieu de grandes herbes, versées pendant la

saison des pluies, brûlées pendant la sécheresse; il contourne des

enclos, traverse des marécages, des rivières au lit vaseux, aux berges

escarpées où l'eau vous monte jusqu'à la poitrine; partout il est miné

par les insectes et les rongeurs qui le transforment en un piège

perpétuel. Dans l'Ousagara, il disparaît au fond des ravins, s'arrête

en face de montagnes abruptes, où il se métamorphose en échelle de

racines et de quartiers de roche, que ne peuvent ni monter ni

descendre les bêtes de somme. Le plus mauvais est encore celui qui

borde les rivières, ou celui qui serpente sur le sol pierreux et

déchiré qu'on trouve à la base des collines; le premier, envahi par

une herbe touffue, est un repaire de voleurs; le second est une série

de crevasses profondes, renfermant un ruisseau engourdi, brisé par des

flaques de vase, et plus difficile à franchir qu'un torrent. De

l'Ousagara jusqu'à l'Ounyamouézi, le chemin perce des halliers,

parcourt des forêts, où les fondrières l'interrompent, et où la

plupart du temps on ne le reconnaîtrait plus sans les arbres écorcés

ou brûlés qui en marquent les bords. Ici est une barricade, plus loin

une plate-forme soutenue par des souches; là-bas un petit arbre,

arraché et replanté, couronné d'un croissant d'herbe, est coiffé

d'énormes coquilles d'escargots, et de tout ce que peut inventer une

imagination barbare. Dans l'Ouvinza et près de l'Oujiji, la piste

cumule tous les inconvénients à la fois; ruisseaux, ravins, halliers,

grandes herbes, rochers à pic, marais, crevasses et cailloux. On ne

sait laquelle choisir des voies transversales qui pullulent dans les

endroits habités; où elles n'existent pas, la jungle est impénétrable,

et le conseil donné au voyageur, de préférer les lieux élevés pour y

camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l'Afrique; il

lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s'ouvrir un

chemin dans ce réseau d'épines et de troncs d'arbres.

«On croit généralement dans l'île de Zanzibar que les caravanes ne

traversent pas cette région; l'idée est juste, si on entend par

caravanes ces longues files de chameaux et de mulets qui franchissent

les déserts de l'Arabie et de la Perse; elle est fausse, si l'on

applique cette qualification à une bande d'individus qui voyagent dans

un but commercial. Les Ouanyamouézi ont toujours visité la côte, et

lorsque la guerre ou les discordes de tribu à tribu leur en ont coupé

la route, une nouvelle ligne s'est ouverte sur un point différent.

Chez un peuple dont tout le confort et le luxe dépendent de l'échange,

le trafic ne s'étouffe pas plus que la vapeur ne se comprime. Jusqu'à

ces dernières années, tous les négociants faisaient porter leurs

marchandises par des mercenaires de la côte ou de l'île de Zanzibar;

le transport en est maintenant effectué par les Ouanyamouézi, qui

considèrent le portage comme une preuve de virilité. On les voit, dès

l'âge le plus tendre, se charger d'un petit morceau d'ivoire: porteurs

de naissance, comme les chiens chassent de race. «Il couve ses oeufs,»

disent-ils en parlant d'un homme dont la vie est sédentaire; et «qui a

vu le monde n'est pas vide de sens,» est de tous leurs proverbes celui

qu'ils répètent le plus souvent. Néanmoins, en dépit de cet amour des

voyages, ils ont la passion du sol natal, et rien ne prévaut contre le

désir du retour, quand une fois il s'est emparé de leur esprit. Un

Mnyamouézi débattra son engagement avec l'opiniâtreté d'un juif, et

après deux ou trois mois de fatigues, s'il rencontre une caravane qui

revienne à son village, un mot l'entraîne et lui fait abandonner tous

les fruits de son travail. Au départ, quel qu'ait été l'empressement

qu'ils aient mis à s'engager, la présence de nos hommes ne tient qu'à

un fil tant qu'ils ne sont pas loin de chez eux; ils ont toutefois

leur point d'honneur, et celui qui déserte laisse honnêtement à terre

le fardeau qui lui a été confié.

«Trois sortes de caravanes parcourent l'est de l'Afrique; les unes se

composent uniquement de Ouanyamouézi, d'autres sont dirigées et

accompagnées par des métis ou par des esclaves de confiance, tandis

que les troisièmes sont commandées par les Arabes. Dans les premières,

qui sont de beaucoup les plus nombreuses, il n'y a pas de désertion,

pas de murmures, et le trajet s'accomplit aussi vite que possible. On

marche depuis le lever du soleil jusqu'à dix ou onze heures du matin;

quelquefois même on continue la route dès que la grande chaleur est

passée. L'épaule des porteurs est mise au vif par le poids du fardeau,

leurs pieds sont déchirés; ils n'en vont pas moins, parfois tout à

fait nus, à travers les épines et les herbes tranchantes, réservant

leurs habits pour se parer en arrivant. Ils n'ont pas de couvertures,

et la plupart couchent par terre. Ceux qui ont le plus besoin de

confort emportent, en surcroît de leur charge et de leurs armes, une

peau de bête qui leur sert de tapis, une marmite, une caisse d'écorce

où leurs vêtements sont pliés, un tabouret et une petite calebasse de

beurre fondu. Ils ont à souffrir du climat, de la mauvaise nourriture,

de l'excès de fatigue; d'affreuses épidémies, surtout la petite

vérole, les déciment lorsqu'ils approchent de la côte, et cependant,

malgré leur aspect décharné, ils supportent mieux le voyage qu'on ne

pouvait s'y attendre.

[Illustration: Noirs de l'Ousumboua.--Dessin de Gustave Boulanger

d'après Burton.]

«Commandés par les Arabes, ces mêmes porteurs mangent beaucoup,

travaillent peu, désertent fréquemment, sont remplis d'insolence,

multiplient les haltes et se plaignent sans cesse. Réduits chez eux à

ne faire qu'un seul repas, dès que c'est le maître qui paye, ils

sont insatiables et emploient mille ruses pour extorquer des aliments.

Ils ont des fureurs de viande: on tue un boeuf, le guide réclame la

tête, la caravane s'empare du reste, à l'exception de la poitrine, qui

est pour le propriétaire. Puis, quand ils sont bien gorgés, les plus

hardis prennent la fuite, les autres ne tardent pas à les suivre, et

le chef de l'expédition échoue sur la route comme un vaisseau

désemparé.

«Entre ces deux extrêmes, sont les caravanes dirigées par les Ouamrima

et les esclaves du maître, qui ont avec les porteurs une confraternité

réelle. Ces caravanes ne sont jamais affamées comme les premières, ni

gorgées d'aliments comme les autres. On y endure moins de fatigues, on

y a plus de confort dans les haltes, et moins de mortalité dans les

rangs.

«La nôtre se rapproche beaucoup de celle des Arabes, avec cette

différence que nous ne sommes pas suivis et soutenus comme ces

derniers, par les gens de notre maison. À quatre heures du matin, l'un

de nos coqs bat des ailes et salue le point du jour; tous les autres

lui répondent. J'appelle mes Goanais pour qu'ils me fassent du feu;

ils sont transis (le thermomètre indique à peu près quinze degrés

centigrades), et ils s'empressent de m'obéir. Nous prenons du thé, du

café quand il s'en trouve, des gâteaux avec de l'eau de riz, ou bien

encore un potage qui ressemble à du gruau. Les Béloutchis, pendant ce

temps-là, chantent leurs hymnes autour d'un chaudron placé sur un

grand feu, et se réconfortent avec une espèce de couscouss ou des

fèves grillées et du tabac.

[Illustration: Huttes à Mséné.--Dessin de Lavieille d'après Burton.]

«À cinq heures, le murmure des voix commence; c'est un moment

critique: les porteurs ont promis la veille de partir de grand matin

et de faire une marche pénible; mais, par cette froide matinée, ce ne

sont plus les hommes qui avaient trop chaud le soir précédent;

peut-être, d'ailleurs, plus d'un a-t-il la fièvre. Puis, dans toutes

les caravanes, il y a de ces paresseux à la voix haute, à l'esprit de

travers, dont le plus grand plaisir est de contrecarrer toute chose;

s'ils ont résolu de ne pas bouger, ils resteront devant les tisons à

se chauffer les pieds et les mains, sans détourner la tête, ou à fumer

en vous regardant sous cape. Si la bande est unanime, vous n'avez plus

qu'à rentrer sous votre tente. Si au contraire il s'y manifeste

quelque division, vous parviendrez à galvaniser vos gens; le caquet

s'anime, les voix s'élèvent, et bientôt les cris volent de toute part:

«Chargeons! en route! en voyage!» et les fanfarons d'ajouter: «Je suis

un âne! un boeuf! un chameau!» le tout accompagné du bruit des

tambours, des flûtes, des sifflets et des cors. Au milieu de ce

vacarme, les Ramji lèvent nos tentes, reçoivent quelques légers

paquets et s'enfuient quand ils peuvent. Kidogo me fait l'honneur de

me demander le programme du jour, et la caravane se répand dans le

village. Nous montons sur nos ânes, mon compagnon et moi, si nous en

avons la force; quand il nous est impossible de nous soutenir, deux

hommes nous portent dans nos hamacs suspendus à de longues perches.

Les Béloutchis, veillant sur leurs esclaves, arrivent les uns après

les autres, et ne songent qu'à s'épargner une heure de soleil. Le

jémadar a mission de rassembler l'arrière-garde avec le concours de

ben Selin, qui, froid et bourru, est tout disposé à faire jouer son

rotin. Quatre ou cinq fardeaux déposés à terre par leurs porteurs, qui

ont déserté ou sont partis les mains vides, reviennent de droit aux

hommes de bon vouloir, c'est-à-dire aux plus faibles.

«Quand tout le monde est prêt, le guide se lève, prend sa charge qui

est l'une des plus légères, son drapeau rouge, déchiré par les épines,

et ouvre la marche, suivi du timbalier. Notre guide est splendidement

vêtu d'une bande écarlate de drap, fendue au milieu pour laisser

passage à la tête, et qui flotte au gré du vent. Un bouquet de plumes

de hibou, quelquefois de grue couronnée, surmonte la dépouille d'un

singe à camail, ou la peau d'un chat sauvage, qui lui couvre le chef

et lui retombe sur les épaules, après lui avoir entouré la gorge. La

queue d'un animal quelconque, attachée de manière à faire croire

qu'elle lui est naturelle, une broche en fer, terminée par un crochet,

décorée d'un fil de perles mi-parties, et une quantité de petites

gourdes huileuses contenant du tabac, des simples et des charmes, sont

les insignes de ses fonctions. Tous ceux qui composent la caravane lui

doivent obéissance, et pour s'assurer de leur docilité, il leur a fait

présent d'une brebis ou d'une chèvre, dont il ne tardera pas à

recouvrer la valeur: on lui doit la tête de chaque animal que l'on

tue, soit en chemin, soit au bivac, et tous les cadeaux qui se font à

la fin du voyage sont sa propriété exclusive. Quiconque passe devant

lui, quand l'expédition est en marche, est passible d'une amende, et

il enlève une flèche au délinquant pour le reconnaître à la fin de la

journée.

«La caravane s'ébranle. En tête viennent les porteurs d'ivoire, les

plus chargés et les plus fiers de tous; à l'une des extrémités de

chaque défense est une clochette, à l'autre bout sont les bagages de

celui qui la porte. Après l'ivoire, l'étoffe et la rassade; puis la

plèbe des porteurs chargés de matières légères: dents de rhinocéros,

cuir, sel, tabac, houes en fer, caisses et ballots, etc. Avec ces

derniers, marchent les esclaves du Ramji, leur mousquet à l'épaule,

les femmes, les enfants qui ont toujours leur petite charge, ne

serait-elle que d'une livre; enfin les ânes, qui portent leur faix sur

un bât en peau de buffle ou de girafe. Il est rare de trouver une

caravane qui n'ait pas son mganga (sorcier, docteur et prêtre); le

saint personnage ne dédaigne pas les fonctions de porteur; mais en

vertu de son caractère sacré, il sollicite le plus mince de tous les

fardeaux; et comme tous ses pareils, mangeant beaucoup, travaillant

peu, c'est un homme gras et robuste, au crâne luisant, à la peau fine

et douce.

«Tout le monde est mal vêtu; qui voyagerait en toilette serait

certainement raillé. S'il vient à pleuvoir, chacun défait la peau de

chèvre qui lui sert de manteau, en fait un petit paquet, et la met

entre sa charge et son épaule. Au reste il y a dans leur costume

beaucoup moins de draperie que d'ornements, et c'est la coiffure qui

est leur plus grande préoccupation. Les uns s'entourent la tête de la

crinière d'un zèbre, dont les poils roides leur font une auréole;

d'autres préfèrent un morceau de queue de boeuf qui se dresse, comme

chez la licorne, à trente centimètres au-dessus du front; il y a les

coiffes en peau de félin ou de singe, les rouleaux, les bandelettes

d'étoffe rouge, blanche ou bleue, les touffes et les couronnes de

plumes d'autruche, de grue et de geai. Pour le reste du corps on a les

bracelets de toute espèce, les colliers et les ceintures; enfin les

petites clochettes, que la fine fleur des élégants porte aux genoux ou

à la cheville.

«Une fois en marche, le bruit est la distraction normale; c'est à qui

rivalisera avec le tambour et les cornets, et chacun de siffler, de

glapir, de hurler, d'imiter le chant des oiseaux, les cris des bêtes

féroces, et de proférer des paroles qui ne se disent qu'en voyage; le

tout avec redoublement aux environs des bourgades. Mais si en route on

fait le plus de bruit possible, afin d'imposer aux voleurs, on garde

le silence dans les kraals pour ne pas leur révéler sa présence.

«À huit heures, si l'on découvre une place ombreuse ou un étang, le

drapeau rouge se déploie et le son du barghoumi, qui ressemble de loin

à celui du cor de chasse, annonce une courte halte. Les fardeaux sont

déposés; on se couche ou l'on flâne, on jase, on boit, on fume, on

tousse, on crache, on suffoque, ainsi qu'il arrive à tous les fumeurs

de chanvre.

«Si la marche se prolonge jusqu'à midi, la caravane s'attarde, elle se

débande et souffre cruellement. Dès qu'on s'arrête, les premiers

cherchent l'ombre et se pelotonnent sous un buisson. Le murmure des

voix grossit; les clochettes, les tambours, les cors annoncent que

l'avant-garde est logée; le bourdonnement arrive à son comble, la

bande est au complet; on se précipite vers le kraal; les égoïstes

s'emparent des meilleures places ou des meilleures cases, si l'on est

dans un village; les querelles qui en résultent menacent d'être

sérieuses, mais le couteau rentre dans la gaîne sans avoir été rougi,

et la lance est employée en guise de bâton. Les plus énergiques,

pendant ce temps-là, abattent des arbres et réparent les abris.

«Quand les logements sont prêts, les ânes déchargés, les morceaux de

bois entassés pour le feu, les cruches remplies d'eau, on s'occupe du

dîner. C'est plaisir d'entendre le chant des marmitons, celui des

femmes qui écrasent ou décortiquent le grain, et le bruit que fait

l'esclave en pilant le café, dont il croque une bonne part. Trois

pierres ou trois mottes d'argile, placées en triangle, forment un

fourneau bien supérieur à ceux de nos camps et de nos pique-niques

champêtres; ce trépied supporte une marmite qu'entoure un petit groupe

de convives, en dépit du soleil. Dans leur pays nos hommes jeûnaient;

mais, comme tous les peuples sobres, ils ont la faculté de réparer le

temps perdu. La marmite ne s'emplit que pour se vider, se remplir et

se revider sans cesse. Ils dévorent en deux jours les provisions de la

semaine, puis ils font les mécontents. Je leur donnais double ration,

et les misérables, qui avaient l'air de chanoines à côté de leurs

confrères, osaient crier famine. Toutefois, quand ils auront la barbe

blanche, ils raconteront à la jeunesse surprise les prodigalités de

l'homme blanc qui les gorgea de grain pendant un long voyage, ils

vanteront ses monceaux d'étoffe et de rassade, parleront de ses

largesses, et regarderont en pitié les caravanes de la jeune Afrique.

«Entre leurs douze repas ils fument, chiquent, mâchent des cendres, ou

de la terre rouge qui provient d'une fourmilière. Ne leur demandez

rien au monde; celui que vous prieriez d'ouvrir un ballot se

plaindrait amèrement, et tous ceux qui n'auraient pas la bouche pleine

joindraient leurs murmures à ses cris. Donc la journée s'écoule autour

de la gamelle, à savourer une pâte épaisse qui colle aux dents, à

croquer du sorgho, à manger des rats cuits dans leur jus, des racines

grillées, des herbes bouillies, jusqu'à ce que la panse soit gonflée

comme le jabot d'une dinde à l'engrais.

«Quant à nous, le capitaine Speke et moi, notre menu alterne et va du

bifteck de chèvre et d'un pain détestable détrempé dans du bouillon de

haricots, à des tranches succulentes d'une venaison délicate, au riz

au lait, aux poulets gras, aux perdrix et aux jeunes pintades.

Le Tour du Monde; Afrique Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 5 / 10 段