centre du Kanyényé, défrichement qui peut avoir dix milles de
diamètre; c'est une aire d'argile rouge, émaillée de petits villages,
d'énormes baobabs, de mimosas rabougris, où les troupeaux abondent, où
le sol est aussi cultivé que le permet son caractère nitreux, et où
l'eau potable est rare, la majeure partie de celle qu'on y trouve
étant imprégnée de soufre. Nous y passâmes quatre jours, dont la
caravane profita pour faire provision de sel, et le capitaine Speke
pour tuer quelques antilopes, des pintades et des perdrix. De nombreux
éléphants habitent la vallée qui sépare l'Ougogo des montagnes des
Ouahoumba; mais c'est en général un triste pays de chasse. Dans tous
les endroits cultivés la grosse bête a fui devant les flèches et la
cognée des habitants; elle abonde, il est vrai, dans les plaines
boisées du Douthoumi, dans les jungles et les forêts de l'Ougogi, les
steppes de l'Ousoukouma, les halliers de l'Oujiji; mais sans parler
des miasmes putrides qui s'y exhalent, le manque de nourriture, la
difficulté d'y avoir de l'eau ne permettent pas de séjourner dans ces
régions mortelles. Pas de chariots qui servent à la fois d'abri, de
véhicule et de magasins, comme dans les plaines du sud; pas de
vaisseaux du désert, pas d'autre moyen de transport que l'homme,
indocile, entêté, défiant et peureux, dont il faut supporter la
sottise et flatter les caprices; enfin vous ne trouvez pas dans
l'Afrique orientale cette variété qui distingue la faune du Cap. La
liste des animaux que nous rencontrâmes n'est pas longue: nous avons
aperçu les cornes du pazan, le caama, le steinbok, le springbok et le
pallah, qui furent tués de loin en loin; toutefois le souyia, une
petite antilope fauve, à cornes minuscules et de la taille d'un
lièvre, et le souangoura, un peu plus gros que le springbok, sont
moins rares. L'ornithologie ne se montre pas beaucoup plus riche; les
oiseaux qui la composent ont, pour la plupart, une livrée sombre, et
leur ramage, plus bruyant qu'harmonieux, est peu agréable pour un
Européen, peut-être parce qu'il lui est étranger.
[Illustration: Burton et ses compagnons en marche.--Dessin de Eug.
Lavieille d'après un croquis humoristique de Burton.]
«Le 10 octobre, nous nous trouvâmes sur une grande plaine herbeuse,
rayée de cours d'eau ensablés qui se dirigent vers le sud, et que
borde une végétation aromatique; le soir nous entrions sur un terrain
mouvementé qui limite la plaine à l'ouest, et gravissant une côte
pierreuse et couverte d'épines, nous nous arrêtions sur le plateau qui
la couronne. Les ânes tombaient, les gens maugréaient, la soif et le
manque d'eau avaient aigri tout le monde. Transis par le froid (le
thermomètre marquait à peine douze degrés centigrades), nous
repartîmes au point du jour, et nous nous arrêtâmes dans une clairière
du district de Khokho. Les Béloutchis refusaient d'escorter nos
bagages, et confiaient aux échos leurs griefs en quatre langues
différentes, pour que personne ne pût en ignorer; ils allaient même
jusqu'à parler de désertion.
«Suivant les Arabes, ce territoire est l'un des plus difficiles à
franchir, en raison des caprices de Mana-Miaha, son chef. Quand ce
tyranneau est à jeun, c'est un bourru intraitable; quand la boisson
l'a déridé, il ne veut plus s'occuper d'affaires. L'une de ses manies
est de faire travailler, à ses champs, les caravanes qui passent à
l'époque des semailles; il nous fit grâce de cette corvée; mais il
fallut cependant subir le délai de rigueur: l'étiquette s'opposait à
ce que nous pussions voir le despote le jour de notre arrivée; le
lendemain matin sa femme était souffrante; plus tard Sa Hautesse
faisait ses libations. Le troisième jour le sultan accorda une
audience à nos délégués, les reçut de très-mauvaise grâce, et me taxa,
pour ma part, à six charges de marchandises. La quatrième journée fut
employée par les Arabes à discuter le prix de leur passage avec les
courtisans; le tribut apporté, distribué, selon la coutume, en lots
séparés, ayant chacun leur destinataire, Sa Hautesse indignée du peu
de valeur d'un morceau d'indienne qu'on osait lui offrir, saisit une
grande cuiller de bois, et chassa les marchands de son auguste
présence. Le cinquième jour s'écoula dans une noble oisiveté; on vint
nous dire que Leurs Seigneuries étaient en face de leurs pots de
bière, et nous comprîmes que toute la cour était ivre, depuis le
sultan jusqu'aux ministres. Le lendemain on essaya du même procédé,
mais comme je déclarai que nous partirions le jour suivant, quelle que
fût la décision de Sa Hautesse, nos présents furent acceptés, et deux
ou trois coups de mousquet nous apprirent que nous étions libres de
continuer notre route. Je fus heureux de quitter cet endroit maudit:
pendant le jour nous souffrions d'une chaleur suffocante, nous étions
harcelés par la tsétsé, par des abeilles et des taons d'une
persistance incroyable, et assaillis par des légions de fourmis noires
que l'eau bouillante parvenait seule à écarter. Les nuits étaient
froides; chaque matin nous trouvions quelque objet de prix endommagé
par les termites, et ma pauvre monture, la seule qui eût survécu aux
fatigues de la route, fut tellement lacérée par une hyène que je fus
obligé de m'en défaire. Enfin quinze des porteurs que nous avions
loués et payés, à Ougogi, désertèrent en nous laissant, il est vrai,
la charge qui leur était confiée.
[Illustration: Chaîne côtière de l'Afrique occidentale.--Dessin de
Eug. Lavieille d'après Burton.]
«La marche suivante fut longue, et ce fut à grand'peine que nous
atteignîmes le kraal où nous dressâmes nos tentes; nous étions sur la
frontière du Mdabourou, le premier district important de l'Ounyanzi.
Le Mdabourou est une dépression fertile d'un rouge de brique,
traversée par une rivière profonde, coulant au sud, et où l'on trouve
cinq réservoirs, qui fournissent une eau copieuse, même en été.
Au-dessus des jungles qui entourent ce district, apparaissent des
cônes de médiocre hauteur, et plus loin à l'horizon, la crête ondulée
d'une rampe que la distance vaporise et fait ressembler à une mer
d'azur.
«De Mdabourou trois lignes principales traversent le désert qui sépare
l'Ougogo de l'Ounyamouézi, et qui a reçu des indigènes le nom de
plaine embrasée. On n'y trouve pas d'eau, si ce n'est après les
pluies; mais la torche et la cognée diminuent rapidement les
souffrances qu'il impose. Il fallait, il y a quinze ans, douze marches
ordinaires et plusieurs marches forcées pour le franchir; actuellement
on le traverse en une semaine. La première moitié est la plus
sauvage, et l'on dit que, même en cet endroit, des hameaux de
Ouakimbou s'élèvent tous les jours au nord et au sud de la route.
C'est le 20 octobre que nous commençâmes le transit de ce plateau
brûlant, dont la largeur est d'environ deux cent vingt-cinq kilomètres
de l'est à l'ouest, et que nous apercevions depuis notre départ de
Khokho. Dès les premiers pas, nous nous trouvâmes dans un fouillis de
gommiers et de mimosas, auxquels se mêlent le cactus, l'aloès,
l'euphorbe, une herbe rigide, que broutent les bestiaux quand elle est
verte, et que brûlent les caravanes quand elle est sèche, pour
favoriser la pousse nouvelle[10]. Le second jour nous atteignîmes le
ravin de Maboungourou, déchirure profonde, jonchée de blocs de
syénite, qui renferme parfois un torrent infranchissable; même à
l'époque de sécheresse où nous nous y arrêtâmes, elle contient des
auges remplies d'eau de pluie, où les crustacés abondent, ainsi que
plusieurs espèces de silures. On voit au midi cet horizon bleu qui
ressemble à l'océan; plus près de nous la preuve incontestable de
l'action plutonnienne qui se révèle dans toute la partie orientale de
l'Ounyamouézi, et qui se montre au nord jusqu'aux rives du lac Nyanza.
Des roches en dos d'âne, ayant tantôt quelques mètres de
circonférence, et tantôt plus d'un mille; des masses coniques, des
tours solitaires, formant de longues avenues, ou composant des groupes
nombreux, quelques-unes, droites et minces, sont plantées ça et là
comme des quilles de géants; quelques autres, fendues par la moitié,
surgissent de la plaine même, ou comme il arrive dans les formations
gypseuses, elles hérissent de petites crêtes ondulées, formées de
rocailles. L'une de ces aiguilles rendit, sous le choc, un son
métallique, et de nombreux quartiers de roche, placés en équilibre, me
rappelèrent la tradition des pierres branlantes. De loin, à travers le
hallier, on croit voir des édifices de construction cyclopéenne, et
quand la clarté de la lune se joue parmi ces roches couronnées de
cactus, dorées par le soleil, zébrées de noir par la pluie, entourées
de lianes rampantes, ces masses granitiques ajoutent puissamment à
l'effet du paysage.
[Note 10: Le sol de ce plateau est formé d'un
détritus de quartz jaunâtre, que blanchit
parfois du feldspath réduit en poudre. Dans
les endroits fertiles, la couche supérieure
est composée d'un terreau brun, parsemé de
galets; et près des crevasses et des torrents
abonde un conglomérat siliceux d'origine
moderne. Sur les plis du terrain, et dominant
les arbres, reposent des blocs de granit et de
syénite que l'on aperçoit de Mdabourou. Les
eaux y prennent leur pente vers le midi; elles
s'y accumulent dans des étangs peu profonds,
que la chaleur dessèche et transforme en
gâteaux de vase. Le transit de cette plaine
rayonnante et craquelée devient alors
excessivement pénible pour les caravanes, et
les animaux sauvages qui ne supportant pas la
soif, tels que les éléphants et les buffles, y
meurent en grand nombre à cette époque.]
«Nous marchions depuis le matin; c'était tout au plus si nous avions
pris deux ou trois heures de repos; l'ombre des collines s'allongea
sur la plaine, le soleil se coucha dans des flots de pourpre et
d'améthyste, la lune argenta le réseau de brindilles et d'épines que
déchire le sentier, nous franchîmes une clairière; peut-être
aurions-nous trouvé asile près d'un étang, où les grenouilles
chantaient l'hymne du soir; mais les cors et les cris des porteurs
nous annonçaient toujours que nous étions loin de l'avant-garde.
Enfin, doublant un amas fantastique de rochers, et franchissant une
petite crête rocailleuse, nous trouvâmes à sa base un _tembé_, ou
village quadrangulaire, près duquel brillaient les feux de la
caravane.
«Jihoué la Mkoa, dont le nom signifie roche ronde (c'est là que nous
étions arrivés), est la plus volumineuse des masses de syénite grise
que l'on trouve dans ce désert. Son grand axe n'a pas moins de trois
kilomètres, et le point culminant de son sommet, en dos d'âne, s'élève
à quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la plaine. On trouve de l'eau
de mare au pied de son versant méridional; des trappes à éléphants,
recouvertes avec soin, entourent ces fosses, et le chef de nos
garnisaires y disparut comme par magie.
«Le lendemain, en dépit de la fatigue de la veille, le chef de la
caravane qui nous accompagnait proposa une marche forcée; les nuages
qui venaient de l'ouest présageaient de l'eau, et, disait-il,
annonçaient l'approche de la grande masika, ou saison pluvieuse. Nous
franchîmes donc la roche ronde, et, traversant une forêt parsemée de
quartz, nous atteignîmes, après trois heures de marche, quelques
villages nouvellement bâtis, où les caravanes s'approvisionnent à des
prix fabuleux. Nous étions le 25 à Mgongo-Thembo, nouveau
défrichement, où le commerce attire une population croissante; il
fallut s'y arrêter un jour; plusieurs de nos gens ne pouvaient plus
marcher, nos ânes ne se relevaient que sous le bâton, et nos mangeurs
les plus intrépides aimaient mieux le repos que la nourriture.
«Le 27, nous atteignîmes une grande plaine tapissée d'un pâturage
jauni, où l'avant-garde nous attendait, afin que la caravane apparût
dans toute sa puissance. Nous traversâmes une clairière émaillée de
grands villages, enclos d'euphorbe, entourés de champs de maïs, de
manioc, de millet, de gourdes, de pastèques, et dont les nombreux
troupeaux se rassemblaient autour des mares. Les habitants sortirent
en foule de leurs demeures, vieux et jeunes se coudoyèrent pour mieux
nous voir: l'homme abandonna son métier, la jeune fille suspendit son
piochage, et nous fûmes suivis d'une escorte nombreuse, qui piaillait,
criait, hurlait sur tous les tons. Les hommes presque nus, les femmes
vêtues d'une courte jupe, de la taille à mi-cuisse, la pipe à la
bouche et les mamelles flottantes, frappaient sur leurs houes avec des
pierres, demandaient des colliers, et manifestaient leur surprise par
un feu roulant d'exclamations aiguës: spectacle dégoûtant fait pour
vous rendre anachorète.
«Enfin le kirangosi agita son drapeau rouge, et les tambours, les
cors, les larynx de ceux qui le suivaient commencèrent un affreux
charivari. À mon grand étonnement (j'ignorais que ce fût la coutume
dans cette province), le guide entra sans façon dans le premier de ces
villages, et y fut suivi de tous les porteurs. Chacun se précipita
dans les divers logements qui divisaient le tembé, et s'y installa
avec autant d'égards pour soi-même que de mépris pour les
propriétaires peu satisfaits. Quant à nous, placés sous une remise
ouverte à tous les vents, nous remplîmes du matin jusqu'au soir le
rôle de bêtes curieuses.»
Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. -- Aridité. -- Kraals.
-- Absence de combustible. -- Géologie. -- Climat. --
Printemps. -- Indigènes. -- District de Toula. -- Le chef
Maoula. -- Forêt dangereuse.
Le plateau que l'expédition venait de franchir s'étend de la vallée
d'Ougogi (trente-trois degrés cinquante-quatre minutes longitude est)
au district de Toula, qui constitue la marche orientale de
l'Ounyamouézi (trente et un degrés trente-sept minutes longitude est).
Située sous le vent d'une rampe, dont l'altitude force le mousson du
sud-est à déposer les vapeurs qu'il transporte, et placée trop loin
des grands lacs pour en ressentir l'influence, cette région est d'une
aridité qui rappelle les Karrous et la plaine du Kalahari. Pas de
rivières dans l'Ougogo; les eaux pluviales y sont emportées par de
larges _noullahs_, dont les bords d'argile se fendent pendant la
sécheresse, et forment des polygones pareils à ceux du basalte. Les
salines nitreuses et les plaines torréfiées y présentent quelques-uns
des effets de mirage observés dans l'Arabie déserte; les chemins n'y
sont que des pistes, frayées à travers les buissons et les champs; les
kraals de petits enclos malpropres, autour d'un arbre où s'appuient
les marchandises; les cabanes de ces kraals, de pauvres hangars faits
d'épines et couverts de chaume; le manque de bois empêche qu'il en
soit autrement, et, par le même motif, c'est la bouse de vache qui
sert de combustible dans le pays.
Le sous-sol y est presque partout composé de grès, souvent couvert
d'un sable rutilant, parfois d'une couche d'humus peu épaisse, et en
général d'une argile ferrugineuse, jonchée de nodules de quartz,
diversement colorées de masses de carbonate de chaux, ou de détritus
siliceux, qui offrent plus de ressemblance avec le sable d'une allée
qu'avec le riche terreau de la zone précédente. La manière dont l'eau
s'y distribue, ou plutôt s'y conserve après la saison des pluies,
divise cette région en trois grands districts: à l'est le
Marenga-Mkali, épais fourré, où de misérables villages s'éparpillent
au nord et au sud de la route. Au centre, l'Ougogo, le plus populeux
et le mieux cultivé de la province, divisé en nombreux établissements,
séparés les uns des autres par des buissons et des taillis, rempart
verdoyant dans la saison pluvieuse, épineux pendant la sécheresse, et
qui, dans tous les temps, s'oppose à la circulation de l'air. Enfin le
Mgounda-Mkali, partie déserte, où la végétation n'est abondante que
sur les collines, moins arides que les plaines.
Le vent d'est, qui vient des montagnes, souffle avec violence dans
l'Ougogo pendant presque toute l'année, et la température y change
brusquement sous l'influence des vents froids qui alternent avec des
courants d'une chaleur singulière. «En été, le climat ressemble à
celui du Sind: même ciel embrasé, mêmes nuits d'une fraîcheur
pénétrante, mêmes ouragans poudreux. Quand le vent du nord, passant
au-dessus de la chaîne des Ouahoumba, rencontre les rafales de
l'Ousagara, échauffées par un sol brûlant, les molécules argileuses et
siliceuses de cette terre désagrégée, les détritus des plantes
carbonisées par le soleil surgissent en puissants tourbillons, qui
parcourent la plaine avec la rapidité d'un cheval au galop, et qui,
chargés de sable et de cailloux, frappent comme la grêle tout ce
qu'ils rencontrent. Vers le milieu de novembre quelques ondées
préliminaires, accompagnées de bourrasques furieuses, s'abattent sur
cette région calcinée, et la vie qui paraissait éteinte renaît et
déborde: c'est la saison des semailles, des fleurs, des chants et des
nids.
«La caravane qui passe pour la première fois dans l'Ougogo se plaint
des trombes, des nuées d'insectes, des revirements de température
qu'elle y rencontre; mais l'air y est salubre, et ceux qui reviennent
de l'intérieur prodiguent leurs éloges au climat qu'ils avaient
maudit.
«Dans l'est et dans le nord de la province, la race est vigoureuse et
de couleur aussi claire que les Abyssiniens. La petitesse de la partie
postérieure de la tête, relativement à la largeur de la face, jointe à
la distension du lobe des oreilles, donne aux Ouagogo une physionomie
particulière. Ils s'arrachent les deux incisives du milieu de la
mâchoire inférieure; quelques-uns se rasent la tête, la plupart se
font une masse de petites nattes comme les anciens Égyptiens, et les
enduisent, ainsi que tout leur corps, de terre ocreuse et micacée; une
couche de beurre fondu, brochant sur le tout, fait l'orgueil des
puissants et des belles. Le haut du visage est souvent bien; mais les
lèvres sont épaisses et d'une expression brutale; le corps est
heureusement proportionné jusqu'aux hanches, le reste est défectueux.
Même chez les femmes la physionomie est sauvage, la voix forte,
stridente, impérieuse, et les paupières sont rougies et souvent
altérées par l'ivresse.
«Comparé à ceux de leurs voisins, le costume des Ouagogo leur donne un
certain air de civilisation; il est aussi rare de voir parmi eux un
vêtement de pelleterie, que de rencontrer plus à l'ouest quelque
lambeau de cotonnade. Enfin leur curiosité; même impudente, prouve
qu'ils sont perfectibles; le voyageur n'excite pas cette émotion chez
les peuplades abruties, dont rien n'excite l'intérêt.
«Bien qu'il soit occupé par les Ouakimbou, le district de Toula, où
entra la caravane au sortir de l'Ougogo, est regardé comme faisant
partie de l'Ounyamouézi, dont il forme la frontière orientale.
«Après les fourrés épineux du Mgounda-Mkali, dont les jungles vous
enserrent de tous côtés, cette vaste plaine, où se succèdent les
bourgs et les champs de légumes et de céréales, apparaît comme une
terre promise; le village insignifiant où nous arrivâmes fit à nos
hommes l'effet d'un paradis, et le 1er novembre ils se sentaient de
force à traverser le hallier qui nous séparait de Roubouga.
«Nous venions de nous arrêter à l'ombre, après avoir franchi ce
dernier territoire, lorsque je vis arriver Maoula, chef d'un gros
village voisin. Dans ses prétentions à l'homme policé, il ne pouvait
pas permettre à un blanc de passer sur ses domaines sans lui soutirer
un peu d'étoffe, sous prétexte de lui offrir un bouvillon. Comme la
plupart des chefs de la Terre de la Lune, c'était un grand vieillard
décharné, anguleux, ayant de gros membres, la peau noire, huileuse et
ridée; une quantité de petits tortillons enduits de graisse, de beurre
fondu, d'huile de ricin, pendillaient autour de sa tête chauve; une
odeur d'encens bouilli s'exhalait du vieux morceau d'indienne qui lui
enveloppait les hanches et de l'espèce de manteau qui lui tombait des
épaules. Une quantité d'anneaux de fil de laiton roulé autour d'une
masse de poil de buffle ou de zèbre, lui couvraient les deux jambes;
et quatre petits disques, taillés dans une coquille blanche, ornaient
les cothurnes de ses sandales. Il nous salua d'un air bienveillant,
nous conduisit à son village, donna des ordres pour qu'on nettoyât des
cases à notre intention, et nous quitta pour aller chercher son
bouvard. Il revint quelques instants après, nous faisant amener l'un
de ses taureaux, qui s'échappa, furieux comme un buffle, et dispersa
tout le monde sur sa route, jusqu'au moment où deux balles du
capitaine Speke l'étendirent sur le sable. Le vieux Maoula reçut en
échange un morceau d'étoffe rouge, deux pièces de calicot, et demanda
tout ce qu'il aperçut, y compris des capsules, bien qu'il n'eût pas de
fusil; en outre, il fit tous ses efforts pour nous retenir, dans
l'espérance que je guérirais son fils de la fièvre, et que je
jetterais un sort à l'un des chefs du voisinage, qui lui était
hostile. Le soir, on vint me dire que la palissade était entourée
d'une troupe de nègres furieux; je sortis du village, et découvris en
dehors de l'estacade une longue rangée d'hommes paisiblement assis,
bien qu'ils fussent armés en guerre. Je fis déposer nos marchandises
en lieu sûr, et me promis de quitter le lendemain notre vieux chef,
sans plus me mêler de ses querelles du voisinage que de la santé de
son fils.
[Illustration: Paysage dans l'Ousagara.--Dessin de Eug. Lavieille
d'après Burton.]
Depuis Zangomero jusqu'aux frontières de l'Ounyanyembé, sur une ligne
de plus de cent vingt lieues, nous avions traversé bien des têtes de
vallées s'ouvrant au sud, et portant leurs eaux au Loufidji, ce fleuve
que, dès 1811, le capitaine Hardi, de la marine de Bombay, a signalé
comme une des grandes artères de l'Afrique centrale. Que de fatigues
seront épargnées à ceux de nos successeurs qui pourront profiter de
cette voie naturelle!
Traduit par Mme H. LOREAU.
(_La suite à la prochaine livraison._)
[Illustration: Paysage dans l'Ouanyamouézi.--Dessin de Lavieille
d'après Burton.]
VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,
PAR LE CAPITAINE BURTON[11].
1857-1859
[Note 11: Suite.--Voy. page 305.]
Arrivée à Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir.
-- Établissements des Arabes. -- Leur manière de vivre. --
Le Tembé. -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes.
-- Porteurs. -- Une journée de marche. -- Costume du guide.
-- Le Mganga. -- Coiffures. -- Halte. -- Danse.
«Avant d'arriver dans l'Ounyanyembé, nous avions à franchir une forêt
que de nombreux vols et d'horribles assassinats ont rendue l'effroi
des caravanes. On y dévalisa l'un de nos porteurs qui était resté en
arrière, puis on lui cassa la tête à coups de bâton. Si triste que fût
l'événement, c'était nous en tirer à peu de frais, si l'on considère
qu'un seul Arabe se plaignait d'avoir perdu, à différentes reprises,
cinquante charges d'étoffes et cinquante porteurs.
«De cette forêt nous entrâmes dans les rizières des districts de
l'Ounyanyembé; et après avoir couché dans un sale petit village,
appelé Hanga, il ne nous resta plus que deux marches à faire pour nous
rendre à Kazeh.
«Quatre mois et demi après notre départ de la côte, le 7 novembre
1857, j'arrivai à Kazeh, principal établissement des Arabes dans ces
parages, et chef-lieu de l'Ounyanyembé.