«Dans le Zoungoméro, où commence la grande vallée de la Mgéta, les

premières lueurs du jour apparaissent à travers un brouillard laiteux.

Des cumulus et des nimbes viennent de l'est, envahissent les hauteurs

de Douthoumi, et quand la pluie est imminente, une ligne épaisse de

stratus coupe la montagne et s'étend au-dessus de la plaine. À toutes

les phases de la lune, il pleut deux fois par vingt-quatre heures, et

lorsque les nuages éclatent, un soleil ardent aspire la putridité du

sol. L'humidité imprègne, oxyde, corrode tout, depuis le papier

jusqu'au métal; le bois pourrit, le fer se ronge, les habits se

trempent, la poudre se délite, le cuir devient gélatineux et le carton

se liquéfie. Le Zoungoméro n'en est pas moins un centre commercial

important, et plusieurs milliers d'hommes le traversent chaque

semaine. Ses bourgades y sont formées de cases où l'eau s'infiltre, où

l'on est en compagnie de volailles, de pigeons, de rats, de souris, de

serpents, de lézards, de sauterelles, de blattes, de moustiques, de

mouches, d'araignées hideuses, sans parler des essaims d'abeilles qui

souvent en chassent les habitants, et de l'incendie que l'on peut

toujours y craindre. Mais le sorgho y abonde, par conséquent la bière;

le chanvre et le datura y croissent naturellement, et ajoutent leur

charme à ceux de l'ivresse. Il n'en faut pas davantage pour que le

Zoungoméro soit le rendez-vous d'une armée de flibustiers qui, le

sabre ou la lance au poing, l'arc tendu, ou le mousquet à l'épaule,

s'établissent dans les maisons, prennent les femmes, les enfants,

s'emparent de tout, mettent le feu aux villages et en vendent les

habitants à la première caravane qui passe. On est sur le sentier de

la traite, et quel que soit le degré de misère des indigènes, le

voyageur ne peut pas leur témoigner sa pitié: il ne trouve d'aliments

à aucun prix; s'il n'entre pas de vive force dans une case, il restera

sans abri malgré l'orage; s'il n'impose pas de corvée, on ne lui

prêtera nul secours; enfin, s'il ne brûle et ne pille, il mourra de

faim au milieu de l'abondance. Telle est la réaction de ce trafic

odieux, qui détruit tout ce qu'il y a de bon dans le coeur de

l'homme.»

Personnel de la caravane. -- Métis arabes, Hindous, jeunes

gens mis en gage par leurs familles. -- Ânes de selle et de

bât. -- Chaîne de l'Ousagara. -- Transformation du climat.

-- Nouvelles plaines insalubres. -- Contraste. -- Ruine d'un

village. -- Fourmis noires. -- Troisième rampe de

l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. -- L'Ougogi.

-- Épines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosité des

indigènes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrasée.

«Au moment de quitter le Zoungoméro, je passe en revue tous nos gens;

que le lecteur me permette de les lui présenter. Ils se composent de

Saïd-ben-Sélim, métis arabe de Zanzibar, qui a été chargé, malgré lui,

par Sa Hautesse, de conduire notre caravane. Il est suivi de quatre

esclaves, sans compter la jeune Halimah, dont l'embonpoint excessif et

la physionomie carline absorbent la pensée de notre chef, toutes les

fois que par hasard il la détourne de lui-même. Vient ensuite

Mabrouki, mon valet de pied, esclave d'un chef arabe qui me l'a prêté

moyennant cinq dollars par mois. C'est le type du nègre à encolure de

taureau: front bas, petits yeux, nez épaté, large mâchoire, pourvue de

cette force musculaire qui caractérise les puissants carnivores. Il

est à la fois le plus laid et le plus vain de toute la bande, et sa

passion pour la parure est sans borne; maladroit et paresseux, d'un

caractère détestable, il passe d'un excès de colère ou d'orgueil à un

excès d'abattement et de servilisme. Bombay, son compatriote, après

des lubies infiniment trop prolongées, revint à ce qu'il était au

début: un serviteur actif et honnête. Valentin et Gaétano, métis

hindous et portugais, appartiennent à cette race de parias qui, dès

leur enfance, s'en vont gagner quelques roupies en qualité de bonnes

d'enfants et de marmitons dans les cités opulentes de l'Inde anglaise.

Ces deux hybrides ont pour défauts un orgueil de caste et un mépris

des hérétiques et des infidèles, qui les mettent souvent en péril, le

besoin de paraître et de dominer, un penchant irrésistible au vol et

au mensonge, une prodigalité du bien d'autrui excessive et une

ténacité particulière à tout ce qui leur appartient, une faiblesse

physique déplorable et une voracité qui les conduit à l'indigestion

quotidienne. Mais tous deux ont leur mérite: il n'a fallu que quelques

jours à Valentin pour connaître la langue du pays, pour apprendre à se

servir du chronomètre et du thermomètre, de manière à nous être utile;

et non moins adroit qu'intelligent, il fait aussi bien une couture

qu'une sauce au carri. Gaétano a des soins curieux auprès d'un malade,

et un mépris absolu du danger; il retournera seul, pendant la nuit,

chercher sa clef qu'il aura laissée dans les jungles; il se jette dans

une mêlée d'indigènes, sans s'inquiéter de leur fureur et ne manque

jamais de transformer leur colère en gaieté. Certes il m'a causé bien

de l'exaspération; mais il avait eu d'horribles accès de fièvre, qui

avaient pris la forme cérébrale; et comme il devenait chaque jour plus

étourdi, plus sale, plus prodigue, plus enclin à faire prendre le feu,

et à l'entretenir avec mon beurre fondu, objet précieux et rare, je ne

peux m'empêcher de l'absoudre en mettant ses torts sur le compte de la

fièvre.

«Sa Hautesse nous a donné huit Béloutchis qui sont responsables de nos

jours et de nos biens. Ils portent l'ancien mousquet, le sabre du

Katch, le bouclier hindou, orné de son clinquant, une dague acérée,

une provision de mèches, de briquets, de poudre et de plomb,

judicieusement distribuée sur leur personne. Leur chef, le jémadar

Mallok, est privé d'un oeil, et justifie le proverbe qui suspecte la

loyauté des borgnes. Il a de beaux traits, mais quelque chose autour

des lèvres qui inspire la défiance, un oeil qui ne regarde jamais en

face, et qui répand des larmes de crocodile. Parmi les Béloutchis sont

deux vétérans. Sans barbes grises, une caravane se considère comme

n'étant pas en règle; mais je ne sais pas à quoi servent les nôtres,

si ce n'est à paralyser l'élan de notre jeunesse. De plus, j'ai huit

esclaves appartenant à M. Ramji, qui me les a loués, et qui nous

servent d'interprètes, de guides et de soldats; ils ne quittent jamais

leurs mousquets, ni leurs vieux sabres qui ont appartenu jadis à la

cavalerie allemande. Tous les huit s'intitulent _mouinyi_,

c'est-à-dire maîtres, parce que dans le principe ils ont été donnés en

gage au banian Ramji par leurs familles, et que si leurs parents ont

oublié de les racheter, ils n'ont cependant pas été vendus. Mal-appris

et vaniteux, ils refusent toute besogne, excepté l'achat des vivres;

s'arrogent le droit de commander aux porteurs, et le privilège de

voler tout ce qui les tente. Ils boivent sec, nous ont mis plus d'une

fois dans l'embarras par leurs façons cavalières avec les femmes, et

ne répondent à la moindre observation que par la menace de déserter.

«Nos cinq âniers sont encore de plus tristes sujets.

«Au dernier rang, fort peu au dessus des ânes, même de leur propre

aveu, sont les trente-cinq Ouanyamouézi qui forment le corps des

porteurs; garçons efflanqués pour la plupart et difficiles à bâter.

Chacun d'eux a son caprice, tous ont horreur des caisses, à moins

qu'elles ne soient assez légères pour qu'on puisse en mettre une à

chaque bout d'une longue perche, ou bien assez lourde pour exiger deux

hommes, et se balancer entre eux. Du calicot, de l'indienne, des

étoffes de soie et coton aux couleurs voyantes, des grains de verre et

de porcelaine[7], du fil de laiton forment la majeure partie du

chargement.

[Note 7: Il existe quatre cents variétés de

ces perles, dont plusieurs ont chacune trois

ou quatre noms différents. Les plus communes,

celles qui font l'office de la monnaie de

billon, sont en porcelaine bleue; les plus

recherchées sont rouges (de l'écarlate

recouvert d'émail blanc) et s'appellent

samsam; on les nomme aussi _kimaraphamba_ (qui

rassasie), parce que les hommes cèdent leur

dîner pour les obtenir, et

_ravageurs-des-villes_, parce que les femmes

ruinent leurs maris pour en avoir. Il est

difficile de deviner ce que deviennent ces

ornements; depuis des siècles on a importé des

milliers de tonnes dans le pays; chaque

indigène a sur lui tout son avoir, et

cependant le tiers à peine de la population en

possède une quantité suffisante.]

[Illustration: Un village de la Mrima, page 306.--Dessin de Eug.

Lavieille d'après Burton.]

«Enfin, au départ, trente ânes, cinq de selle, vingt cinq de bât,

complétaient la caravane. Il n'en reste plus que vingt, et leur

décroissement rapide commence à nous inspirer de graves inquiétudes.

Ce n'est pas qu'il soit agréable de les monter; en Afrique, maître

aliboron joint à son entêtement proverbial les quatre péchés capitaux

de la race chevaline: il bronche, s'effraye, se cabre et se dérobe.

Saisi d'impatience dès qu'il vous a sur le dos, il rue, pirouette,

s'emporte, se gonfle et se dresse jusqu'à ce qu'il ait rompu ses

sangles; il est affolé par le vent, et se précipite sous les arbres

dès que le soleil prend de la force. Livré à lui-même, il dédaigne le

sentier, recherche les trous avec obstination, et si vous avez besoin

de faire plus de deux milles à l'heure, ce n'est pas assez de l'homme

qui le tire par la bride, il en faut un second pour le frapper jusqu'à

ce que l'on arrive. La rondeur de ses flancs, la brévité de son

échine, son manque d'épaules, joints à la roideur de ses jambes

droites, et au maigre bât sur lequel vous êtes perché, en font bien la

plus détestable monture qu'on puisse imaginer. Ce n'est rien encore

auprès des tribulations que nous causent les ânes de somme. Mal

chargés par les esclaves, qui ne se donnent pas la peine d'équilibrer

les fardeaux, ces derniers tombent dans chaque fondrière, roulent au

fond de chaque ravin; et les Béloutchis s'asseyent en murmurant au

lieu de venir à notre aide.»

Le 7 août 1857, l'expédition se remettait en marche, et se dirigeait

vers les montagnes dont le premier gradin est à cinq heures du

Zoungoméro central. À quatre ou cinq milles, sur la gauche de la

route, s'élèvent des cônes disposés en ligne irrégulière; au pied de

l'un de ces cônes jaillit une source thermale, désignée sous le nom de

_Fontaine qui bout_. L'eau jaillit d'un sable blanc, çà et là tacheté

de rouille, parsemé de gâteaux et de feuillets de tuf calcaire, et où

gisent des blocs erratiques, noircis probablement par les vapeurs de

la source. Le terrain environnant est brun, jonché de fragments de

grès et de quartzite. Un rideau boisé ferme à l'horizon une vaste

plaine, dont le sol bourbeux, tapissé d'herbe, est aussi mobile que

l'onde. L'aire de la fontaine a environ soixante mètres de diamètre,

et la chaleur et la mobilité du sol empêchent d'approcher du point

d'ébullition. D'après les indigènes, il arrive parfois que l'eau

s'élance en jets puissants, et que des pierres calcaires sont

projetées à une grande hauteur.

[Illustration: Jihoué la Mkoa ou la roche ronde.--D'après Burton.]

«Après avoir fait trois longues étapes, laissé derrière elle les

pauvres villages du Khoutou, salué le dernier cocotier, franchi neuf

fois le lit sableux, ou traversé les eaux bourbeuses de la Mgéta, la

caravane gravit le premier degré de la chaîne de l'Ousagara. Aucune

voix humaine, aucun vestige d'habitation: l'infernal trafic de l'homme

a fait de ces lieux un désert, où l'on n'entend que les cris et les

rugissements des bêtes sauvages, la transformation du climat est

cependant merveilleuse; la force et la santé nous revenaient comme par

magie. Plus de bourrasques fouettant des pluies diluviennes, plus de

brouillards voilant un sol putréfié, plus de vapeurs fétides: un ciel

bleu, un air balsamique à la fois doux et vivifiant, une végétation

d'un vert franc et varié, un horizon baigné d'azur. De beaux arbres,

parmi lesquels se remarque le tamarin, succèdent aux fourrés d'épines.

Le soleil est radieux, sa clarté s'épanche sur des blocs de quartz

blancs, jaunes et rouges, et la brise de mer agite le feuillage, où

des plantes grimpantes ont suspendu leurs girandoles. Une foule de

singes babillent et jouent à cache-cache derrière les troncs élancés,

tandis que l'iguane expose à la chaleur son armure écailleuse. Les

colombes roucoulent dans les bosquets, des faucons planent auprès des

nues, et, dans les airs au versant des collines au fond des plis de

terrain, la vie éclate et se révèle par des myriades de voix joyeuses.

Le soir, le murmure de l'eau se mêle aux soupirs de la brise, et le

mugissement de la grenouille-taureau, le jappement du renard, le cri

du héron nocturne retentissent de loin en loin à travers un silence

d'une mélancolie indicible; la lune répand sa douce lumière sur des

collines rougeâtres; des étoiles sans nombre scintillent au-dessus du

paysage endormi; et pour mieux faire sentir le charme de ce tableau

paisible, on entrevoit la ligne fangeuse du Zoungoméro, surplombé d'un

ciel morne, voilé de brume, tourmenté par le vent, inondé par des

nuages qui n'osent pas approcher de la montagne.»

Le lendemain, nos voyageurs reprennent leur course; le sentier se

dévide sur des coteaux escarpés, au sol rouge, parsemés de roches,

maigrement tapissés d'herbe, et dont l'aloès, le cactus, l'euphorbe,

l'asclépias géante et les mimosas rabougris annoncent l'aridité;

cependant le baobab y est encore majestueux, et l'on y voit de beaux

tamarins, qui ont donné leur nom à ce district. Des squelettes

parfaitement nettoyés, ça et là des cadavres tuméfiés de porteurs, qui

sont morts de faim ou de la petite vérole, attristent la route.

Quatre jours après, l'expédition atteignait le plateau qui couronne la

montagne, en descendait les douze étages, et retrouvait bientôt les

ravins fangeux, le sol fétide, les ondées et la fièvre, tandis que la

désertion se mettait dans les rangs des porteurs.

[Illustration: La fontaine qui bout. Source thermale dans le

Khoutou.--D'après Burton.]

Le 21 août, les voyageurs traversaient la plaine longitudinale qui,

s'inclinant à l'ouest, sépare le Roufouta de la chaîne du

Moukondokoua. Le 22, ils étaient frappés de l'un de ces contrastes qui

vous surprennent en Afrique, «où il est rare que la beauté et la grâce

ne soient pas brusquement remplacées par le hideux et le grotesque.

Cette fois de grandes lignes d'azur, brisées par les cimes castellées

des rocs, fermaient l'horizon; la plaine, dorée par le soleil,

ressemblait à un parc ayant ses feuilles d'automne; des groupes

d'indigènes s'occupaient d'agriculture, et quelques-uns de charmer

les nuages pour attirer la pluie. Des baobabs, des palmyras, des

tamarins, des sycomores[8] s'élevaient du milieu des massifs,

entretenus par la rosée; des tourterelles gémissaient sur les

branches, des pintades émaillaient la prairie; le pipit babillait dans

les chaumes; la plus mignonne, la plus jolie des hirondelles rasait la

terre, et opposait son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de

zèbres, des troupeaux d'antilopes regardent curieusement la caravane,

et, terrifiés tout à coup, bondissent et s'enfuient comme dans un

rêve. Au détour du chemin, nous tombons au milieu d'une masse de

roseaux fétides, et le sentier, perçant le fouillis des jungles,

traîne ses replis tortueux vers le Myombo, qui vient des highlands du

Douthoumi. En sortant d'un hallier, nous trouvons les débris d'un

village; les huttes en sont fumantes; le sol est jonché de filets, de

tambours, d'ustensiles. Deux spectres, cachés dans les broussailles,

errent aux environs de ces ruines, où la veille était leur demeure, et

qu'ils n'osent plus visiter: le démon de l'esclavage règne dans cette

solitude qu'il a faite.

[Note 8: Le sycomore, dans l'Afrique

orientale, est un arbre magnifique; le tronc,

composé d'une réunion de tiges soudées entre

elles comme les piliers multiples d'une

cathédrale, supporte une cime étalée dont le

périmètre a quelquefois plus de cinq cents

pieds; dans l'Ousagara, au versant inférieur

des montagnes, son lieu de prédilection, un

régiment s'abriterait sous son épais

feuillage.]

[Illustration: Sycomore africain.--D'après Burton.]

«La rosée nous transit; la fange du sentier permet à peine de se

soutenir, et bêtes et gens sont affolés par la morsure d'une fourmi

noire qui a plus de vingt-cinq millimètres de longueur; sa tête de

bouledogue est pourvue de mâchoires puissantes qui lui donnent la

faculté de détruire les rats, les serpents et les lézards. Elle habite

les lieux humides, creuse ses galeries dans la vase, infeste les

chemins, et, comme toutes ses congénères, elle ne connaît ni la

crainte ni la fatigue. Rien ne peut lui faire lâcher prise lorsque,

ramassée sur elle-même, elle vous tord les chairs et vous transperce

de ses mandibules, qui vous lardent comme une aiguille rougie. La

tsétsé habite ces jungles; nous la rencontrerons jusqu'au bord du

Tanganyika, et son suçoir aigu traverse la toile de nos hamacs. Le

nombre de nos ânes diminue rapidement; nos bagages sont moisis, les

provisions manquent, la maladie s'aggrave; c'est tout ce que nous

pouvons faire que de nous tenir sur nos montures; bientôt il faudra

qu'on nous porte.»

Au bout de huit jours, la caravane ayant gagné la Roubého, troisième

rampe de la chaîne de l'Ousagara, trouve un endroit salubre, à sept

cent soixante mètres au-dessus des vallées pestilentielles; plus haut

la dyssenterie et la pleurésie affectent les indigènes. Mais, excepté

pour les termites, qui semblent n'être qu'une masse d'eau organisée,

la sécheresse ne permet pas qu'on y séjourne. Il faut poursuivre sa

marche; la lune est levée depuis longtemps lorsqu'on arrive exténué,

la figure lacérée par les épines, les membres coupés par le tranchant

des herbes, les pieds rompus et foulés par les chutes au fond des

trous de rats et d'insectes.

Le jour suivant, on fait encore double étape, et l'on gagne le bassin

d'Inengé, un entonnoir où s'engouffrent tantôt les rayons d'un soleil

dévorant, tantôt les vents glacés qui passent au-dessus des crêtes

brumeuses. «Tremblants de fièvre, saisis de vestige, nous contemplons

avec abattement le sentier perpendiculaire: une échelle dont les

racines et les quartiers de roche forment les degrés. Mon compagnon

est si faible qu'il lui faut trois personnes pour le soutenir; je n'ai

encore besoin que d'un seul appui. Les porteurs ressemblent à des

babouins escaladant les murs d'un précipice, les ânes tombent à chaque

pas; la soif, la toux et l'épuisement nous forcent à nous coucher,

tandis que le cri de guerre retentit de colline en colline, et que des

indigènes, armés de flèches et de lances, affluent comme un essaim de

fourmis noires. Après six heures d'efforts inouïs, le faîte de la

Passe terrible est gagné, et nous reprenons haleine au milieu de

plantes aromatiques et d'arbrisseaux verdoyants.»

Le 12 septembre, nouvelle ascension, moins longue mais aussi rude;

elle conduit au sommet du Petit-Roubého, qui s'élève à dix-sept cent

quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui forme la

séparation des eaux de cette région.

Le surlendemain, commença la descente de la chaîne; la piste borde une

côte boisée, franchit une savane, émaillée d'arbres plus sombres que

les ifs des cimetières. La vue s'étend sur des rochers, des crêtes,

des ravins; elle découvre l'Ougogo, et le désert qui le précède. Au

couchant sont des plaines brûlées par le soleil; une atmosphère

épaisse et mouvante les fait ressembler à une mer jaune, parsemée

d'îles, et zébrée par la ligne noire des jungles. «Rien d'attrayant

dans l'aspect de l'Ougogo: une terre sauvage, habitée par une

population menaçante, dont la pensée rembrunit l'horizon. Nos

Béloutchis sont d'une humeur atroce; gais comme des grives quand l'air

est tiède et qu'ils sont rassasiés, ils deviennent bourrus et

querelleurs dès qu'ils ont faim et froid, et nous sommes toujours

entre ces deux extrêmes: des journées étouffantes, des nuits

glaciales; un ciel de feu, un vent de bise qui vous transperce.»

Le district d'Ougogi, où entrait la caravane, forme la partie

orientale du plateau d'Ougogo, et se trouve à mi-chemin de la côte et

de la province d'Ounyanyembé. Sa population mixte est formée de

Ouahéhé, de Ouagogo et de Ouasagara, qui prétendent à la propriété du

sol. Le grain y abonde, ainsi que le bétail, quand les razzias ne

l'ont pas enlevé. On s'y procure facilement des vivres; mais le beurre

y est rance, le lait tourné, le miel aigri, l'oeuf gâté par suite de

l'incurie des naturels. Située à huit cent quarante mètres au-dessus

du niveau de la mer, cette province jouit d'un climat chaud et

salubre, qui, après le froid pénétrant et les coups de soleil de

l'Ousagara, parut délicieux à nos voyageurs. L'appétit leur revint,

les malades se débarrassèrent de la fièvre et des affections de

poitrine; mais le pays est sec, le manque d'eau ramena les marches

forcées, et les épines reparurent avec l'aridité du sol: les unes

molles et vertes, les autres droites et rudes, et qui servent

d'aiguilles aux indigènes; celles-ci courbées en croissant, dos à dos

comme les bras d'une ancre, celles-là courtes et trapues, barbelées

comme des hameçons, accrochent, déchirent, retiennent les habits les

plus forts, pénètrent les étoffes les plus épaisses.

Le 26 septembre, après une longue journée de marche, le capitaine

arrivait au Zihoua, dont le nom signifie étang[9]; on le lui avait

dépeint comme pouvant porter un vaisseau de ligne, il n'y trouva

qu'une nappe d'eau peu profonde, ayant environ deux cent cinquante

mètres de large, et dont le lit argileux est percé d'un côté par le

granit. L'année suivante, quand l'expédition repassa au mois de

décembre, le Zihoua n'offrait qu'un sol profondément craquelé par la

sécheresse. Toutefois c'est un lieu de rendez-vous pour les caravanes,

et le pays qui l'environne est plein d'éléphants, de girafes, de

zèbres, qui vont s'y abreuver la nuit. Dans le jour, des rémipèdes s'y

rassemblent, et le soir une quantité d'oiseaux le visitent. Lorsqu'il

est desséché, on en est réduit à une eau crue et bourbeuse, que l'on

puise à un ou deux milles dans des trous de six à huit mètres de

profondeur. Tant qu'il n'est pas à sec, on ne peut y boire qu'en

payant un droit assez élevé, et à dater de ses bords, le tribut qu'on

exige des voyageurs est frappé rigoureusement, d'après le caprice du

chef.

[Note 9: Situé à trois cent trente mètres

au-dessus du niveau de l'Océan, le Zihoua

occupe la partie la plus basse du

Marenga-Mkali, petit désert placé entre

l'Ougogi et l'Ougogo, et qu'il ne faut pas

confondre avec le district de l'Ousagara qui

porte le même nom.]

Comme elle débouchait sur le plateau d'Ougogo, l'expédition fut saluée

par le son du tambour et des clochettes, et par les cris frénétiques

de deux caravanes, arrêtées à Kifoukourou. L'une d'elles était

composée de mille porteurs, dirigés par quatre esclaves appartenant à

un Arabe; la seconde était celle de Saïd-Mohammed, qui avait rencontré

nos amis deux jours auparavant, et qui les attendait.

[Illustration: L'Ougogo.--D'après Burton.]

«Ces Arabes de la côte voyagent d'une façon confortable. Les chefs

avaient avec eux leurs femmes, beautés opulentes, vêtues, comme les

tulipes, d'étoffes jaunes panachées de rouge, et qui, lorsque nous

passions, tiraient leurs voiles sur des joues que nous n'avions nulle

envie de profaner. Une multitude d'esclaves portaient une masse

d'effets, de médicaments, de provisions de toute espèce; une

avant-garde nombreuse, toujours la pioche et la cognée à la main,

dressait les tentes, qu'elle entourait d'un fossé d'écoulement et d'un

rideau de feuillage. Leur literie était complète, et leurs volailles

mêmes les suivaient, portées dans des cages d'osier.»

Dès l'instant où nos voyageurs entrèrent dans l'Ougogo, ils furent

assaillis par un essaim de curieux; hommes, femmes et enfants se

pressaient sur leurs pas. «Quelques-uns, dit Burton, nous suivaient

pendant plusieurs milles en poussant des cris animés, parfois en nous

prodiguant les injures, et dans le costume le plus inconvenant. J'ai

su plus tard que des métis arabes, qui nous avaient précédés, avaient

répandu sur nous des propos qui nous valaient ces invectives. Suivant

nos détracteurs, nous laissions derrière nous la sécheresse, nous

jetions des sorts au bétail, nous semions la petite vérole, et nous

devions revenir l'année suivante prendre possession du pays.

Heureusement pour nous que plusieurs petits Ouagogo vinrent au monde

sains et saufs, pendant notre passage; si par malheur un enfant ou un

veau fût mal venu, je ne sais pas comment se serait opéré notre

retour.

Le Tour du Monde; Afrique Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 3 / 10 段