Détendue à l'est et à l'ouest par une côte aux effluves mortels, et

par une population que démoralise un commerce infâme, l'Afrique est

restée jusqu'à ces derniers temps ce qu'elle était pour les anciens:

une terre mystérieuse dont les tribus centrales sont encore

retranchées de la grande famille humaine. En vain la civilisation

antique s'est épanouie dans l'une de ses vallées fertiles, en vain

Carthage et Rome y ont établi leur puissance, l'Arabe ses mosquées, le

traitant ses comptoirs, cet isolement s'est maintenu jusqu'à nos

jours. Au delà du littoral conquis, le vainqueur ou le négociant a

trouvé le Sahara, le colon du sud les Karrous, et les chasseurs de la

Cafrerie se sont arrêtés aux marches du Kalahari. De tous ces récits

du désert qui, depuis l'anéantissement de l'armée de Cambyse, se

continuent chaque année au retour des caravanes, il résulte que toutes

les fois qu'on nomme l'Afrique, c'est un espace entièrement nu, un

flot de sable, une terre anhydre que l'on évoque dans la pensée de

l'auditeur: l'habitat du chameau et de l'autruche a fait oublier celui

de l'hippopotame et du crocodile; aussi accueillit-on avec surprise,

il y a quatre ans, l'annonce d'une mer intérieure, dont les

missionnaires de Mombaz avaient entendu parler dans leurs voyages[4].

Bien que l'existence de grands lacs équatoriaux en Afrique eût été

soupçonnée depuis deux mille ans, cette communication n'en eut pas

moins tout l'attrait de la nouveauté, et le mémoire que publièrent à

ce sujet le révérend Erhardt et le docteur Rebmann reportèrent

l'attention des géographes sur la partie est de l'Afrique, située

entre l'équateur et le quinzième degré de latitude méridionale. Les

hommes les plus compétents d'Europe ne crurent pas à la réalité de

cette Caspienne de trente mille lieues carrées, et pensèrent que M.

Erhardt confondait en un seul plusieurs lacs distincts, désignés sur

les anciennes cartes portugaises, et mentionnés par les nôtres.

Toutefois la question offrait trop d'intérêt pour qu'on ne cherchât

pas à la résoudre. D'ailleurs le problème toujours pendant des sources

du Nil, celui des neiges contestées du Kénia et du Kilimandjaro se

rattachaient à la vérification du rapport des révérends. Une

expédition fut donc résolue.

[Note 4: Voy. notre tome I, p. 12 et

suivantes.]

En 1856, la Société géographique de Londres confia au capitaine

Burton, officier à l'armée du Bengale, la mission d'atteindre les

grands lacs africains, d'en relever la position, de décrire le pays

situé entre la côte et les vastes nappes d'eau qu'il s'agissait de

reconnaître, d'en étudier l'ethnographie et les ressources

commerciales. Un voyage en Arabie, où l'aventureux capitaine avait

fait preuve d'autant de savoir que d'intrépidité, un séjour dans la

ville d'Harar, interdite jusqu'à lui aux chrétiens, un projet

d'exploration au centre de l'Afrique, arrêté au début par une attaque

des Somalis, avaient désigné Burton au choix de la Société, qu'il

justifiait amplement. Le capitaine, ne se dissimulant pas les

difficultés de l'entreprise, demanda qu'on lui adjoignît le capitaine

Speke, attaché, comme lui, à l'armée des Indes; et le 16 juin 1857, à

midi, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la côte

africaine, à bord d'une corvette de dix-huit canons, appartenant au

saïd Méjid, fils de l'iman de Mascate, allié de la France et de

l'Angleterre. Voici le récit du capitaine Burton.

RÉCIT.

Zanzibar. -- Aspect de la côte. -- Un village. -- Les

Béloutchis. -- Ouamrima. -- Fertilité du sol. -- Dégoût

inspiré par le pantalon. -- Vallée de la mort. -- Supplice

de M. Maizan. -- Hallucination de l'assassin. -- Horreur du

paysage. -- Humidité. -- Zoungoméro. -- Effets de la traite.

«Après la dépense de poudre qui, dans ces parages, annonce tout ce qui

fait événement, depuis la naissance d'un prince jusqu'au départ d'un

évêque, nous quittons le port de Zanzibar. Plus sûre que rapide,

_l'Artémise_ nous permet de contempler pendant longtemps les mosquées

et les maisons blanches des Arabes, les cases des indigènes, les

cocotiers du rivage, et les plantations de girofliers qui zèbrent les

collines rutilantes. Le souffle embaumé de l'océan Indien pousse le

navire, le soleil fait étinceler autour de nous l'azur des flots où la

mer est profonde, et le vert brillant des canaux, situés entre les

îles de Koumbéni et de Choumbi, la première chargée de grands bois, la

seconde couverte d'un épais fourré. Puis la grève se confond avec

l'océan, la bande rouge des récifs disparaît sous les vagues, la terre

passe de l'émeraude au brun et au violet, la cime des arbres paraît

flotter sur l'onde, et, quand arrive le soir, une ligne obscure,

pareille au contour vaporeux d'un nuage, est tout ce que nous

apercevons de Zanzibar.

«Le lendemain (17 juin 1857), vers six heures de l'après-midi,

_l'Artémise_ jetait l'ancre à la hauteur de Wale-Point, promontoire

effilé, bas et sablonneux, situé à cent trente-cinq kilomètres de la

petite ville de Bagamayo, par six degrés vingt-trois minutes de

latitude sud. Il y a quelque chose qui vous intéresse dans l'aspect de

la Mrima, ainsi que les habitants de Zanzibar appellent cette portion

de la côte d'Afrique. L'océan Indien, que brise au couchant une raie

d'écume, chargée de détritus de coralines et de madrépores, découpe le

rivage, y forme des criques, des bayous, des marigots, où après avoir

épuisé leur furie contre des diabolitos, des banquettes de sable et de

rochers noirs, des masses d'un conglomérat bruni par le soleil, et de

fortes estacades disposées en croissant, les vagues s'endorment au

sein d'eaux mortes, pareilles à des nappes d'huile. Bien qu'à peine

au-dessus du niveau de la mer, les pointes et les îlots, formés par

ces courants, n'en sont pas moins chargés d'une végétation luxuriante.

Des forêts de mangliers couvrent les bords des lagunes; à la marée

basse, l'amas conique de racines qui supporte chaque arbre est mis à

nu, et montre les jeunes scions terminés par des grappes d'un vert

brillant. Les fleurs lilas, et les feuilles charnues d'une espèce de

convolvulus retiennent le sable qui est d'un blanc pur, et des huîtres

sont appendues à la base des palétuviers. Au-dessus de l'océan, le

rivage forme une épaisse muraille de verdure, et des groupes de vieux

arbres chauves, inclinés par les moussons, indiquent la position des

établissements qui s'éparpillent sur la côte. Çà et là des monticules

dénudés percent le manteau vert du sol, en varient la couleur uniforme

de leur teinte rubigineuse, et derrière l'alluvion qui, sur une

largeur de trois à cinq milles, compose le littoral, se dresse une

ligne bleue qu'on aperçoit même de Zanzibar: ce sont les dunes qui

constituaient jadis le fond de la baie, et qui maintenant servent de

frontière aux indigènes. À cette esquisse, ajoutez le bruit des

vagues, le cri des oiseaux de mer, le bourdonnement perpétuel des

insectes, qui s'apaise au coucher du soleil; et dans le profond

silence des nuits du tropique, le mugissement du crocodile, le cri du

héron nocturne, les clameurs et les coups de feu des habitants, qui,

aux grognements qui se font entendre, reconnaissent que l'hippopotame

franchit la berge, pour aller visiter leurs récoltes.

«Vous abordez au milieu des exclamations des hommes, des cris aigus

des femmes, des remarques naïves des enfants; un chemin étroit, frayé

au travers d'une jungle épaisse, entremêlée de champs de millet,

gravit une côte escarpée et vous conduit à une palissade; à

l'intérieur de cette enceinte, vous trouvez une douzaine de cases

faites avec de la boue et des branches de mangliers, divisées en

plusieurs compartiments, et séparées de leurs voisines par une série

de grandes cours, soigneusement closes, occupées par les enfants et

par les femmes. Il n'y a pas de fenêtres à ces cases, mais le toit,

composé de nattes grossières, est assez élevé pour que l'aération des

chambres soit tolérable; un hangar, formé à l'extérieur par la

projection de la couverture, abrite un large banc en pisé, recouvert

de nattes, et sert d'atelier, de boutique et de parloir. Autour des

habitations les plus considérables, une masse de cabanes constitue les

communs. Tel est Kaolé, type du village maritime de cette partie de la

côte, où depuis Mombaz, jusqu'au sud de Quiloa, chaque établissement

n'a d'autre édifice en maçonnerie qu'un fort quadrangulaire, bâti avec

de la coraline, et dont la partie basse, employée comme magasin par

les Banians, est couronnée d'une terrasse à créneaux, où veillent les

gens du guet.

«Dans les villes de garnison, la majeure partie des habitants se

compose de soldats et de leurs familles. Descendants de Béloutchis qui

vinrent s'établir à Maskate, mais pour la plupart natifs de l'Oman, où

ils étaient fakirs, marins, journaliers, portefaix, barbiers,

mendiants et voleurs, ces vauriens furent enrégimentés par Ben-Hamed,

l'aïeul du saïd actuel, et depuis lors ils sont employés à contenir la

partie la plus remuante des sujets de Sa Hautesse. Braillards et

turbulents, ces garnisaires, qui ont conservé le nom de Béloutchis,

sont une copie effacée des Bachi-Bouzouks, et bien inférieurs, comme

enfants perdus, aux Arnautes et aux Kourdes. Leur vie se passe à boire

tant qu'ils peuvent, à fumer, à jaser, à se disputer; les plus jeunes

se battent entre eux, brûlent de la poudre, et jouent tout ce qu'ils

possèdent; les barbes blanches racontent les merveilles du

Béloutchistan, dont les neiges, les fruits savoureux, les eaux

transparentes ne trouvent que des incrédules. Le reste de la

population est composée de Ouamrima[5], tribu de sang mêlé arabe et

africain, dont la vie s'écoule au milieu d'une abondance relative

ayant deux sources: le détroussement à l'amiable des caravanes qui

reviennent de l'intérieur, et le rapport de vastes champs de légumes

et de céréales dont les produits alimentent l'île de Zanzibar et

s'exportent jusqu'en Arabie[6].

[Note 5: Dans la langue des tribus de la côte

de Zanguebar, et dans les idiomes qui s'y

rattachent, le nom éveillant une idée première

ne s'emploie qu'avec un préfixe qui en modifie

l'acception: _Ou_ signifie région, contrée:

_Ouzaramo_, région de Zaramo; _M_ indique

l'individu: _Mzaramo_, un habitant de

l'Ouzaramo; pour former le pluriel, l'_M_ est

remplacé par _Oua_ (racine de _Ouatou_ qui

signifie peuple): _Ouazaramo_, tribu du

Zaramo; enfin la syllabe _Ki_ annonce quelque

chose appartenant à la contrée ou à la

peuplade qui l'habite, et désigne

principalement l'idiome: _Kizaramo_, langage

parlé dans l'Ouzaramo.]

[Note 6: Ces champs sont cultivés par des

esclaves, tandis que les maîtres se livrent à

la débauche; et la partie féminine de la

population étant beaucoup plus nombreuse que

la partie masculine; on comprend ce qui

advient de cette différence numérique. Les

Ouamrima sont, au demeurant, fort peu dignes

d'intérêt et ne valent guère mieux au physique

qu'au moral. Chez le métis arabe, la partie

supérieure du visage, y compris les narines,

appartient bien à la race sémitique; mais il a

la mâchoire proéminente et allongée, les

lèvres tuméfiées et pendantes, et le menton

faible et fuyant. Oisif et dissolu, quoique

intelligent et rusé, cet hybride a peu

d'instruction: on le met à l'école de sa

septième à sa dixième année, il y apprend à

déchiffrer le Coran, à tracer d'anciens

caractères arabes qu'il applique au langage de

la côte, et qui ne se rapportant pas à cet

idiome, sont inintelligibles. Quelques prières

complètent son bagage scientifique; c'est bien

le plus ignorant de tout l'Islam; néanmoins il

est assez fanatique pour être dangereux. Son

unique point d'honneur paraît être de porter

un turban et une longue tunique jaune en

témoignage de son origine arabe, origine dont

les caractères s'effacent chez lui avec tant

de rapidité, qu'à la troisième génération il

ne diffère presque plus du négroïde indigène,

et qu'il est traité de _gentil_ par les natifs

de l'Oman. Les Ouamrima purs, ceux chez qui a

disparu la trace du sang paternel, sont encore

plus apathiques et plus débauchés que ces

métis; leur peau est d'une couleur de bronze

obscur, lavé de jaune; ils portent le fez et

une draperie autour des reins qui leur descend

à mi-cuisse. Il est rare qu'ils paraissent en

public sans armes, tout au moins sans une

canne, et le parasol est pour eux un objet de

prédilection; on les voit rouler des tonneaux,

porter une caisse ou travailler sur la grève à

l'ombre de ce meuble favori. Les femmes sont

affublées de l'ancien fourreau des Européennes

qui leur écrase la poitrine, et qui a le tort

de ne pas remédier à l'étroitesse de leurs

hanches. Elles sortent le visage découvert,

ont des colliers de dents de requin, et, en

guise de boucles d'oreilles, un morceau de

bois, un cylindre de feuilles de coco, un

morceau de copal, voire des brins de paille;

enfin elles portent dans l'aile gauche du nez

soit une épingle, soit un fragment de racine

de manioc. Leur coiffure est des plus

compliquées, et leur tête ruisselle, ainsi que

leurs membres, d'huile de coco ou de sésame. À

l'époque où leur toison est douce, où les

contours de leurs visages sont arrondis, où

leur peau a cette vie, leur figure cette

expression qui n'appartiennent qu'à la

jeunesse, beaucoup d'entre elles ont des

traits chiffonnés, une grâce piquante, un

regard insouciant et joyeux, un quelque chose

qui pourrait devenir on ne peut plus

séduisant. Plus tard, elles sont en général

d'une laideur indescriptible. La plupart des

enfants ont le costume gracieux de l'Apollino,

et sont doués de cette gentillesse follichonne

et amusante que l'on trouve chez les jeunes

chiens. Les hommes ont une prudence qui va

jusqu'à la couardise, et un amour de la

dissimulation et de la ruse poussé à l'excès.

Ils mentent sans nécessité, sans but, avec la

certitude que la vérité sera découverte, et

quand même la franchise leur serait plus

profitable. Les serments les plus solennels

sont pour eux vides de sens, et l'épithète de

menteur, qui revient souvent dans leurs

discours, ne leur semble pas une insulte. Ils

sont aussi traîtres que fourbes, et ne

connaissent pas même le nom de la gratitude.]

[Illustration: CARTE du voyage de Burton et Speke AUX GRANDS LAC de

L'AFRIQUE ORIENTALE (Itinéraire de Zanzibar á Kazeh.) 1re. Partie.

Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.]

«Les Ouamrima sont gouvernés par des chefs dépendant de Zanzibar, et

dont le nombre est partout en raison inverse de l'importance des

localités qu'ils exploitent. Ces tyranneaux jouissent, à l'égard des

trafiquants, du privilége d'exaction dans toute son étendue, et le

concèdent à leurs administrés, qui pillent les caravanes déjà mises à

rançon, d'où l'horreur des étrangers qui, en modifiant les bases du

négoce, pourraient porter atteinte à ce régime lucratif. Il en résulte

qu'à peine étions-nous dans Kaolé, notre escorte fut saisie d'effroi

en pensant aux difficultés du voyage, et déclara qu'il ne nous fallait

pas moins de cent gardes, plusieurs canons et cent cinquante mousquets

pour pénétrer dans l'intérieur. Je ne partageais pas les craintes de

mes braves, mais je savais que nous entrerions sur cette terre

inconnue dans une saison fatale; chaque minute de retard augmentait

les chances de fièvre; et malgré cela nous n'étions, le 2 juillet,

qu'à notre première étape. Enfin, après avoir commencé avant le jour

nos préparatifs de départ, et cela pour la troisième fois, nous nous

trouvâmes, à huit heures du matin, sur un sentier qui traverse des

jungles, des champs de millet, des bourbiers noirs, couverts de riz ou

de roseaux, et qui, dans les endroits où le terrain s'élève, serpente

sur un sable rouge et copalifère. Des kraals, fortifiés par une

clôture d'épines, et la crainte que les caravanes ont de camper dans

les villages, témoignent du peu de sécurité du chemin. Le sentier

s'élargit, devient moins rude, quitte l'ancien littoral de la baie,

descend dans la vallée du Kingani, et remonte pour atteindre

l'établissement de Nzasa, premier district de l'Ouzaramo indépendant.

Nous y perdons trois jours. Le lendemain nouvelle halte à

Kiranga-Ranga. J'en profite pour visiter les environs. Partout une

fertilité incroyable: du riz, du maïs, du manioc en abondance, et dans

les endroits non cultivés, du smilax, des buissons de carissa, des

mûriers, des hibiscus. Près de la rivière, le mparamousi (_taxus

elongatus_) élève sa ramée dont la brise agite les tresses noueuses,

tandis que plus bas tout est paisible; des souches de bombax portent

jusqu'à cinq tiges, ayant chacune trois mètres de circonférence; le

msoukoulio, inconnu à Zanzibar, forme un amas de verdure auprès duquel

les plus beaux chênes d'Europe ne paraîtraient que des nains.

[Illustration: Portrait de feu l'iman de Zanzibar. Dessin de E. de

Bérard d'après nature.]

«À Kiranga, débutèrent les ondées qu'on essuie régulièrement entre les

deux saisons pluvieuses, et je refusai de m'y arrêter plus d'un jour,

malgré les instances des chefs, dont Saïd-ben-Sélim, qui dirigeait

notre caravane, satisfaisait tous les désirs. Le lendemain nous

entrions sur le territoire de Mouhogoué, l'un des plus redoutés de

l'effrayant Ouzaramo. Toutefois, notre passage n'eut d'autre résultat

que de faire accourir les femmes, très-curieuses de nous voir, et

très-surprises de notre aspect. «Voudriez-vous de ces blancs pour

maris? leur demanda notre orateur.--Avec de pareilles choses sur les

jambes! Fi donc!» répondaient-elles à l'unanimité.

«Après Mouhogoué, on ne sort des jungles que pour trouver des grands

arbres qui s'élèvent d'un sable rouge, et l'on ne débouche de la forêt

qu'en arrivant au district de Mouhonyéra, c'est-à-dire au bord du

plateau qui forme la terrasse méridionale du Kingani. L'homme est rare

dans cette région malsaine où abondent les animaux sauvages. Les

hyènes se font entendre aussitôt que le soleil est couché, et nos

guides se préoccupent des lions. Pendant le jour, de petits singes

gris, à face noire, nous regardent avec un sérieux imperturbable; puis

leur curiosité satisfaite, ils glissent de la branche où ils étaient

immobiles, et s'éloignent en bondissant comme des lévriers qui jouent.

La plaine, d'un vert sombre, et qui se déploie sous la brume, offre

les pires couleurs du Gujerat et du Téraï; à l'ouest un cône peu élevé

brise l'horizon qui est d'un bleu livide, et au nord de ce monticule

se dresse une muraille, coiffée de nuages, où l'oeil fatigué se

repose.

[Illustration: Port de la ville de Zanzibar.--Dessin de E. de Bérard

d'après nature.]

«L'endroit où nous arrivons le jour suivant est désigné par les Arabes

sous le nom de vallée de la mort et de séjour de la faim. Nous

descendons à travers un hallier où s'éparpillent quelques champs de

sorgho, et nous gagnons, après trois heures de marche, un affluent à

demi desséché du Kingani; l'eau en est détestable, une odeur putride

s'échappe de la terre brune et moite; de gros nuages, fouettés par

un vent furieux, lancent d'énormes gouttes de pluie qui s'enfoncent

comme des balles dans le sol détrempé; les arbres gémissent, en se

courbant sous la tempête, les oiseaux s'éloignent avec des cris

perçants, et les bêtes fauves se précipitent dans leurs tanières. Le

capitaine Speke a la fièvre; plusieurs de nos hommes sont malades,

nous sommes tous épuisés; cependant, en dépit de notre fatigue, nous

marchons le lendemain pendant sept heures. À la croisée de la route de

Mbouamaji, cinquante indigènes nous barrent le chemin, et sont appuyés

d'une réserve qu'on entrevoit sur la gauche. L'affaire s'arrange, nous

passons, et je ne peux qu'admirer les formes pures et athlétiques de

ces jeunes guerriers qui, dans l'attitude la plus martiale, tiennent

leur arc d'une main, et de l'autre un carquois rempli de flèches dont

le fer aigu vient de recevoir une nouvelle couche de poison.

«Après une nuit passée à Tounda, au milieu d'une végétation excessive,

je m'éveille abattu, la tête me fait mal, les yeux me brûlent, j'ai

dans les extrémités des frémissements douloureux; la fatigue, le

froid, le soleil, la pluie, la mal'aria, l'inquiétude, se réunissent

pour m'accabler. Saïd-ben-Sélim, pris d'un violent accès de fièvre,

implorait quelques heures de repos; un instant de plus à Tounda

pouvait nous être fatal; je fis placer le malade sur un âne, et donnai

l'ordre de ne s'arrêter qu'à Dégé-la-Mhora, village où fut assassiné

le premier Européen qui ait pénétré aussi avant sur cette côte

meurtrière. En 1845, M. Maizan débarquait à Bagamayo, en face de

Zanzibar; de là il se rendit presque seul à Dégé. Fort bien accueilli

d'abord par le chef Mazoungéra, celui-ci, quelques jours après, le fit

arrêter, et, lui reprochant les dons qu'il avait faits à d'autres

chefs, lui déclara qu'il allait mourir à l'instant même. L'intrépide

voyageur fut attaché à un baobab; Mazoungéra lui coupa les

articulations pendant que retentissait le chant de guerre, et que le

tambour battait une marche triomphale. Puis entamant la gorge de sa

victime, et trouvant que son couteau était émoussé, l'infâme s'arrêta

pour en aiguiser le tranchant, se remit à l'oeuvre, et arracha la tête

avant que la décollation fût complète. Ainsi mourut à vingt-six ans un

homme plein de coeur, de savoir et d'avenir, dont le seul défaut était

la témérité, ainsi qu'on appelle trop souvent l'esprit d'initiative,

quand la fortune ne sourit pas au courage.

«Malgré les efforts du saïd, pour satisfaire aux justes réclamations

de la France, on ne parvint pas à saisir le coupable. Mais dans la

croyance des indigènes, après la mort de M. Maizan, le chemin de la

côte à Déjé-la-Mhora fut intercepté par un dragon animé de l'esprit du

martyr, et le cruel Mazoungéra est, depuis lors, accompagné du spectre

de sa victime. Les tourments qu'il en éprouve l'ont poussé à fuir la

scène du meurtre; il erre maintenant sur les bords du grand lac, où il

a traîné sa folle douleur; et sa tribu, qui n'a cessé de décliner

depuis la mort du jeune Français, marche rapidement à une ruine

complète.»

Arrivés le 13 juillet sur un territoire où les Ouazaramo, se

confondant avec diverses tribus, ne sont plus à craindre, nos

voyageurs poursuivirent leur marche sous des averses diluviennes, des

brumes pénétrantes, déchirées par des coups de soleil foudroyants; ils

franchirent des halliers, des fondrières où l'on enfonce jusqu'aux

genoux, parfois jusqu'aux épaules, quittèrent le marécage pour des

savanes entrecoupées de ravines profondes, retrouvèrent la forêt et

les jungles, et accablés de fatigue, bourrelés d'inquiétudes, n'en

continuèrent pas moins leur route périlleuse. «Chaque matin, dit

Burton, m'apportait de nouveaux tourments, chaque jour me faisait

penser que le lendemain serait pire encore, mais l'espérance est au

fond du désespoir, et nous ne renonçâmes pas un instant à la mission

que nous avions acceptée.»

C'est ainsi que la caravane traversa le district de Douthoumi, arrosé

par la rivière du même nom, qui tombe dans le Mgazi. Une chaîne de

montagnes, dont la crête dentelée et les pics voilés de nuages

annoncent la formation primitive, s'élève au nord du district, et va

rejoindre, à quatre journées de marche, les montagnes de l'Ousagara.

Le vent du nord-est, comme celui du nord-ouest, se refroidit en

balayant cette crête nuageuse, et tombe en rafales glacées dans la

plaine, où le thermomètre descend à 18° pendant la nuit. Plus

malsains, dit-on, que la vallée même, les cônes situés au pied de la

montagne ne sont pas habités; la forêt en garnit le sol rocailleux, et

tout ce que le voyageur a pu rêver d'horrible sur l'Afrique, se

réalise: c'est un mélange confus de buissons épineux et de grands

arbres, couverts de la racine au sommet par de gigantesques épiphytes;

un amas d'herbes tranchantes, un réseau de lianes énormes qui rampent,

se courbent, se dressent dans tous les sens, étreignent tout, et

finissent par étouffer jusqu'au baobab.

«La terre exhale une odeur d'hydrogène sulfuré, et l'on peut croire,

en maint endroit, qu'un cadavre est derrière chaque buisson. Des

nuages livides, chassés par un vent froid, courent et se heurtent

au-dessus de vous, et crèvent en larges ondées; ou bien un ciel morne

couvre la forêt d'un voile funèbre; même par le beau temps,

l'atmosphère est d'une teinte blafarde et maladive. Enfin, pour

compléter cet odieux tableau qui, du centre du Khoutou, se déploie

jusqu'à la base des monts de l'Ousagara, de misérables cases, groupées

au fond des jungles, abritent quelques malheureux, amaigris par un

empoisonnement continu, et dont le corps ulcéré témoigne de

l'hostilité de la nature envers la race humaine.

Le Tour du Monde; Afrique Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 10 段