Où chacun vient au temple adorer l'Eternel?
Quel demon envieux du salut de nos ames
Souffle en de foibles coeurs de detestables flames!
Une questeuse, ornée en supot de Satan,
Fière de sa beauté comme un superbe pan,
De vains ajustemens indecemment parée,
Et d'un air tout profane en la maison sacrée,
La gorge à decouvert[395], les oreilles, les bras,
Etalage honteux de funestes appas,
D'un sacrilège feu brûle les coeurs fidelles,
Fait naistre aux plus devots des flames criminelles.
Que deviendrai-je, helas! sans force et sans vertu,
Si le plus fort athlète est lui-même abbatu?
Spectacles seducteurs, delices condamnées,
Et vains amusemens de mes folles années,
Vous remplîtes mon coeur d'un feu tout criminel,
Et je brule aujourd'hui, même au pied de l'autel.
Ce feu, qui, grace au ciel, s'eteignoit dans mon ame,
Excité de nouveau, s'y rallume et l'enflame.
Hé quoi! de tels objets dans l'église, en un lieu
Où tout nous doit parler de ton amour, grand Dieu!
Où tout doit être pur d'une pureté d'ange!
O detestable abus! renversement etrange!
Quel est, dira quelqu'un, ce critique chagrin
Qui veut laisser languir la veuve et l'orphelin,
Qui, d'un zèle indiscret blâmant toute parure,
Ne voit pas qu'elle seule attendrit l'ame dure[396],
Que par là dans ses maux le pauvre est assisté,
Que plus abondamment se fait la charité?
Quoi! cette charité, cette vertu suprême,
Qui fait qu'on aime Dieu beaucoup plus que soi-même.
Qui s'occupe du soin de sauver le prochain,
Va parée en idole une bourse à la main,
Passe de chaise en chaise en pompeux equipage,
Fait marcher à sa suite et demoiselle et page,
Sans honte, sans pudeur, en habit somptueux,
Ose ainsi demander pour les pauvres honteux!
Seule au dessus de tous, comme sur un theâtre,
Souvent d'un peuple saint fait un peuple idolâtre[397],
S'adresse aux plus galands, qui donnent tour à tour
Une pièce d'argent comme un gage d'amour[398].
Que plutôt sans secours mille pauvres languissent,
S'il faut pour les aider que tant d'ames perissent!
On compte avec plaisir l'argent qu'on a touché,
Sans voir qu'un tel argent est le prix du peché.
O funeste secours! ô moyen diabolique!
N'est-il pour assister que cette voie inique?
Non, non; la charité s'y prendroit autrement,
Et n'iroit point ainsi paroître effrontement
Renoncer dans l'Eglise à l'etat de chretienne,
Portant l'air et l'habit d'une comedienne;
Son front seroit orné d'une honnête pudeur,
L'humilité feroit sa gloire et sa grandeur,
Des simples vêtements son luxe et sa parure.
Loin de vouloir par l'art embelir la nature,
Demandant à chacun, son abord chaste, doux,
Ne corromproit personne et les gagneroit tous;
On seroit excité par la Charité même
A soulager le pauvre en sa misère extrême.
Malgré tout ce qu'inspire un air sage et pieux,
Elle craint, elle tremble, exposée à tant d'yeux;
Mais on la prie, on presse, et, timide et modeste,
Quand le besoin l'exige elle se manifeste.
Dieu beniroit la quête et cet humble dehors,
Et feroit dans sa bourse entasser des tresors,
Fruit de la pieté des ames charitables,
Dont on pourroit sans honte aider les miserables.
[Note 395: Sur cette nudité de la gorge que les femmes se
permettoient, même dans les églises, V. notre t. 3, p. 258,
note.]
[Note 396: Le chevalier de Cailly avoit déjà dit dans une
de ses épigrammes:
Aux jours que va quêter la charmante Belise,
Elle furète de l'église
Les quatre coins et le milieu,
Et tous ceux que l'on voit donner à cette belle
Donnent moins pour l'amour de Dieu
Qu'ils ne donnent pour l'amour d'elle.]
[Note 397: Mademoiselle de Bourdeille quêtoit à
Saint-Gervais le jour de la fête patronnale. Le comte de
Boursac, son parent, quand elle lui tendit la bourse, y mit
ce billet au lieu d'argent:
Quand dans la nef et dans le choeur
Bourdeille eut fait la quête,
Que du troupeau, que du pasteur
Elle eut fait la conquête,
L'Amour, qui la suivoit de près,
Tant elle était jolie,
N'eût pas fait grâce à saint Gervais
S'il eût été en vie.]
[Note 398: Le P. Sanlecque, dans sa _Satire à une mère
coquette_, a dit:
Que ta fille jamais n'aille dans le saint lieu
Quester des coeurs pour elle et des deniers pour Dieu.]
_Les contens et mescontens sur le sujet du temps._
_A Paris._
M.DC.XLIX.
In-4.
Ayant dessein ces jours passez d'aller au Palais pour apprendre
quelques nouvelles touchant les affaires presentes, je treuvay que
la porte en estoit investie d'une multitude de peuple et gardée
par un regiment de bourgeois qui se tuoient le coeur et le corps
pour en empescher l'entrée; ce qui me fit resoudre à passer chemin,
n'estant pas propre à violenter une chose deraisonnable, ou faire
des submissions à des gens qui croiroient m'obliger beaucoup en
m'accordant une faveur de si peu de conséquence.
Je passay donc plus outre; mais je ne fus pas plus tost vis-à-vis
de Saint-Barthelemy[399] qu'un autre obstacle arresta mes desseins
et mes pas: une troupe de monde ramassé de toutes sortes de sexes
et de conditions occupoit tellement le passage que, quand mesme la
curiosité ne m'auroit pas donné l'envie d'apprendre le sujet de ce
tumulte, j'aurois esté contraint de demeurer quelque temps malgré
moy. Je m'informe donc d'abort aux uns et aux autres de ce que
c'estoit, mais ces personnes interessées dans la dispute avoient
à respondre à bien d'autres qu'à moy; et, sans un bon-heur qui me
fit rencontrer un de mes amis parmy cette multitude, j'aurois esté
long-temps avant que de penetrer dans le sujet de cette brouillerie.
Je le salue et luy demande, après les complimens ordinaires, d'où
pouvoit provenir cette apparence de sedition, dont je n'avois pu
rien tirer qu'à bastons rompus. Ce n'est, me respondit-il, qu'une
bagatelle. Cette gueuse que vous voyez avec ses deux enfans attachez
sur son dos avec des bretelles, sortant de Saint-Barthelemy, a
demandé l'aumosne en passant à cette fille d'armurier dont la
boutique est toute proche. Je ne sçay si la rudesse du refus qu'elle
luy a fait, ou la naturelle façon d'injurier et de quereller, a
poussé cette gueuse à luy dire que c'estoit une belle Madame de bran
de rebuter ainsi les pauvres et de n'avoir non plus pitié d'eux que
des bestes; qu'elle ressembloit le mauvais riche, et qu'elle aymoit
mieux crever des chiens que d'en soulager les membres de Dieu.
Cette fille s'est montrée assez patiente d'abord; mais quand elle
s'est veu importunée de ces injures, elle a commandé aux garçons
de chasser cette yvrognesse, ce qu'ils ont fait à la verité avec
un peu trop de rigueur, jusques à la renverser par terre avec ses
enfans. Le peuple s'est assemblé là-dessus, qui a relevé cette pauvre
femme, entreprenant son party avec beaucoup de chaleur; entr'autres,
ce petit homme assez mal fait, dit-il en me le montrant, d'un
mestier comme je croy qui n'a plus de cours maintenant, s'est si
bien eschauffé de paroles avec les filles et les garçons de cette
boutique, qu'ils en sont quasi venus jusqu'aux mains. On dit bien
vray, a-t-il dit d'abord, qu'il vaudroit mieux qu'une cité abysmast
qu'un pauvre devinst riche.
[Note 399: Cette petite église se trouvoit rue de la
Barillerie, en face du Palais. La _salle du Prado_, qui fut
d'abord le _théâtre de la Cité_, occupe son emplacement.
On avoit beaucoup souffert des troubles dans ce quartier,
où se faisoit le commerce des objets de luxe. Le 19 juin
1652, il y eut une _requête présentée_ au Parlement par
les marchands, bourgeois et artisans «demeurant tant sur
le pont Saint-Michel, au Change, rue de la Barillerie et
ès environs du Palais et lieux adjacens, pour qu'on les
dechargeat «des loyers qu'ils pourroient «debvoir du terme
de Noël à Pasques». Ils donnent pour raison que, «leur
traficq ordinaire... ayant cessé, comme il est notoire, ils
sont reduits à une disette extrême, joint que la plupart
du temps leurs boutiques sont fermées, estant obligés
d'avoir les armes sur le dos et faire garde aux portes.»
Cette requête a été publiée dans toute sa teneur par
_l'Investigateur, journal de l'Institut historique_, avril
1841, p. 133-134.]
Voyez un peu cette reyne de carte qui se carre comme un pou sur un
tignon! Et depuis quand es-tu si relevée, eh! Madame? Je croy que
devant le siège de Corbie[400] tu n'estois pas si glorieuse! Il a
bien plu dans ton escuelle depuis ce temps-là! Mort de ma vie! je
t'ay veu bien piètre aussi bien que moy. Ce n'est pas d'aujourd'huy
que je te connois. Tu dois bien remercier ceux qui sont cause de la
guerre, et prier Dieu que Paris soit tousjours comme il est. Ouy,
Messieurs, a-t-il dit se retournant devers le peuple, ce sont des
monopoleurs qui tirent tout l'argent de Paris à vendre leurs diables
d'armes; qui ne servent qu'à faire tuer le monde; et, tel que vous
me voyez, je me suis veu et je devrois estre plus qu'eux; mais cette
guerre m'a ruiné aussi bien que beaucoup d'autres, et il n'y a que
ces canailles qui en font leur profit. Quelques voisins, prenant la
parole pour l'armurière, ont appellé cet homme seditieux, et que
s'il n'estoit pas à son ayse, qu'il s'en prist à ceux qui l'avoient
ruiné; qu'au reste le bien des marchands ne luy devoit rien; qu'il
feroit bien de se retirer; et, disant cela, l'ont un peu poussé par
les espaules. Cette rudesse l'a mis tout à fait deshors, et, comme
il s'est veu supporté de beaucoup d'autres qui s'estoient rangez de
son costé, il s'est mis à declamer tout haut que c'estoit une pitié
de voir des coquins mal-traicter des honnestes gens, que c'estoit
des traitres dans Paris, qu'ils estoient cause de la continue de
la guerre, et que l'on feroit bien de se jetter sur leur fripperie
et de piller leur maison. A ce bruit, le monde s'est attroupé plus
qu'auparavant, et toute cette multitude s'est divisée en deux partys
contraires, de contens et de mescontens. Au party des contens, qui
estoit celuy de l'armurier se sont joints quelques marchands du
palais, clinqualliers, bahutiers, faiseurs de malles, valises[401] et
foureaux de pistolets, paticiers, boulangers, meusniers, bouchers,
espiciers, charcuitiers, fourbisseurs, armuriers ou faiseurs de
pistolets, usuriers et presteurs sur gages, cordonniers, imprimeurs,
cabaretiers[402], colporteurs et vendeurs de rogatons, maquignons,
pannachers, faiseurs de baudriers, vendeurs de poudre et de balles,
officiers de guerre et cavaliers, et bref tous ceux à qui la guerre
peut apporter plus de profit que la paix, et qui se maintiennent
mieux dans les troubles que dans l'estat tranquille des affaires.
[Note 400: Cette ville, qui n'est qu'à trente-cinq
lieues de Paris, ayant été prise en 1636, la terreur des
Parisiens, qui voyoient déjà l'ennemi à leurs portes, avoit
été grande. Tout le monde s'étoit armé, et Paris avoit eu
bientôt sur pied près de vingt mille hommes, presque, tous
laquais ou apprentis. Ceux-ci, que les maîtres avoient
été obligés de congédier en vertu de l'arrêt du 13 août,
et qui n'avoient plus d'emploi comme artisans, en avoient
ainsi retrouvé comme soldats. Les clercs des procureurs et
les commis avoient aussi été équipés en guerre. «L'armée
de Corbie, dit Tallemant, obligea chaque porte cochère de
fournir un cavalier. Mon père équipa un de ses commis pour
cela.» (Historiettes, 1re édit., t. 5, p. 151.) V. aussi
plus haut, p. 7, note. C'est à ce grand armement que notre
armurière avoit fait la fortune qu'on lui reproche ici.]
[Note 401: Le commerce des marchands de malles est celui
qui a toujours prospéré le mieux en ces temps de troubles
et de paniques, où tant de gens n'ont que la bravoure de la
fuite. Dans _le Bourgeois de Paris_, pièce d'à-propos en
cinq actes jouée au Gymnase, et l'une des meilleures que la
révolution de 1848 ait inspirées, l'un des bons rôles est
pour un layetier, dont la frayeur des gens pressés de faire
leurs malles a de même achalandé la boutique.]
[Note 402: Si les cabaretiers de la ville étoient parmi les
_contents_, ceux de la banlieue étoient du parti contraire:
ainsi la Durié, la fameuse tavernière de Saint-Cloud. Une
mazarinade nous a conté ses doléances, _les Lamentations
de la Durié de Saint-Cloux, touchant le siège de Paris_,
Paris, 1649, in-4. V. sur elle une note de notre édit. du
_Roman bourgeois_, p. 86.]
Celuy des mescontens, beaucoup plus grand et plus puissant que
l'autre, s'est fortifié tout à coup de quantité d'artisans, comme
peintres, architectes, sculpteurs, graveurs, horlogeurs, menuisiers,
massons, relieurs, libraires, marchands de soye, lingers, prestres,
passementiers, rubaniers, lutiers, musiciens, violons, rotisseurs,
harangères, chaudronniers, advocats, procureurs, solliciteurs,
sergens à cheval et à verge, miroüettiers, esguilletiers,
espingliers, joualliers, vendeurs de babiolles[403], tabletiers,
serruriers, fondeurs, vendeurs d'evantails et d'escrans, teinturiers,
blanchisseurs, macreaux, putains[404], et toutes sortes de gens que
l'estat des affaires presentes a mis et met encor tous les jours au
berniquet[405], et qui ne sçavent plus, la plus part, de quels bois
faire flesche. Vous les distinguerez facilement, si vous voulez les
escouter un moment, par les raisons qu'ils apportent, ou plustost les
injures qu'ils se chantent les uns aux autres.
[Note 403: _Bimbelotiers_, marchands de jouets, _bimbale_,
comme disent les Italiens.]
[Note 404: Il est question de cette misère des filles de
joie dans un grand nombre de Mazarinades. Nous citerons
seulement: _Ambassade burlesque des filles de joie au
cardinal_; _Dialogue de dame Perrette et de Jeanne la
Crotée sur les malheurs du temps et le rabais de leur
metier_; _L'Etat déplorable des femmes d'amour de Paris, la
harangue de leur ambassadeur au cardinal Mazarin, et son
succès_; _La famine, ou les Putains à cul, par le sieur de
la Valise, chevalier de la Treille_, _etc..._]
[Note 405: «Envoyer quelqu'un au _berniquet_, c'est-à-dire
le ruiner.» (Leroux, _Dict. comique_.) Le _berniquet_ est
le bahut où les meuniers mettent le son. A l'homme ruiné
qui n'a plus de _pain sur la planche_, il ne reste que la
ressource d'aller au _berniquet_.]
Cet entretien fut interrompu par un grand cry qui s'esleva dans la
troupe, qui fut suivy d'une risée generale. Un meusnier qui s'estoit
eschauffé dans la dispute avoit laissé son mulet derrière luy, chargé
de deux sacs de farine. Quelque matois, se servant de l'occasion,
ayant percé le sac, en tira secrettement une bonne partie, et se
retira finement après avoir fait son coup. Le meusnier, en estant
adverty par quelques uns qui voyoient encor couler la farine par le
trou, s'escria qu'il estoit volé; sur quoy la femme d'un solliciteur,
qui s'escrimoit fort et ferme de la langue et qui n'en eust pas
donné sa part au chat, luy dit en le raillant: Ha! qu'il est bien
employé! C'est, par mon ame, pain benist; il est bon larron qui
larron desrobe. Vrayment, le voilà bien malade! Quand on lui en
auroit pris vingt fois davantage, il sauroit bien où le reprendre.
Les premières moutures en pâtiront sans doute.--A qui en a cette
double masque? luy replique le meusnier; t'ay-je jamais rien derobé?
Si tu avois fait les pertes que j'ay fait, tu n'aurois pas le caquet
si affilé. J'ai perdu six asnes, Messieurs, et quatre mulets, quand
les grandes eaux emportèrent les moulins[406], et cette chienne
me viendra reprocher encore que je fais de grands profits!--Quand
tu aurois esté noyé quant et quant eux, il n'y auroit pas eu grand
perte, dit la solliciteuse. Un boulanger, prenant la parole pour
le meusnier, qui estoit, comme je croy, son compère, dit que cela
estoit estrange que l'on blasmoit les personnes les plus necessaires
et desquelles on ne se pouvoit passer.--Sçay mon[407]! ma foy, dit
un relieur; voilà des gens bien necessaires, mais c'est pour tirer
l'argent et ruiner entierement le pauvre peuple.--Que veux-tu dire?
replique le boulanger; aurois-tu du pain sans eux et sans nous?--Nous
en donnes-tu, luy dit l'autre, et ne devons-nous point t'en avoir de
l'obligation lorsque tu nous rançonnes et vends une chose six fois au
double?
[Note 406: Les moulins qui étoient amarrés sous le pont au
Change et sous le pont Notre-Dame. Ils avoient beaucoup
souffert des inondations de la Seine de 1636 à 1641.]
[Note 407: Pour _ce mon_, _ça mon_. Nous avons déjà
expliqué le sens et l'origine de cette interjection.]
--En effet, continue un peintre, c'est une honte des abus que
commettent les boulangers; ils achètent le bled à bon prix et
rencherissent tous les jours le pain de plus en plus. La police
y devroit donner ordre[408] et en chastier quelques uns pour
donner exemple aux autres.--Cela ne va pas comme tes peintures
barbouillées, luy respond le boulanger; mesle-toy de vendre tes
Vierges Maries borgnesses, ou de faire comme Judas en vendant
Nostre Seigneur pour trente deniers.--Il faudroit donc que je te le
vendisse, car tu as plus la mine d'un juif que d'un moulin à vent,
dit le peintre. Un frippier[409] qui avoit la teste tournée d'un
autre costé creut que ce mot de juif avoit esté dit à son occasion,
et, sans demander d'où venoit cette injure, s'adressa fortuitement à
une harangère qu'il trouva la bouche ouverte, et, jurant par la mort
et par la teste, l'appella plus de cent fois macquerelle. Est-ce à
cause, luy dit-il ensuitte, que tu ne vends plus ta marée puante,
depuis que nous avons permission de manger de la viande? Te veux-tu
vanger sur ceux qui n'en peuvent mais? Mortbieu! je t'envoyray
chercher tes juifs où tu les as laissez, et te montreray que je suis
honneste homme.--En as-tu tanstost assez dit? replique l'harengère
les mains sur les roignons; jour de Dieu! tu t'es bien adressé,
guieble de receleur! Si je vendons de la marchandise, elle est belle
et bonne; mais, pour toy, tu te donnerois au diable pour cinq sols et
tromperois ton père si tu pouvois. C'est bien, mercy de ma vie! de
quoy je me mets en peine si j'ay ta pratique, ou si tu vas acheter
des tripes ou de la vache aux bouchers! Sur ce mot de bouchers,
un qui estoit un peu derrière s'avança pour repliquer à cette
injure, en la menaçant de luy donner sur la moitié de son visage. Un
jeune advocat s'avança de dire là-dessus qu'il avoit remarqué que
les bouchers, à leur dire, n'avoient jamais que du boeuf, et les
cordonniers que de la vache. Que voulez-vous dire des cordonniers,
monsieur l'advocat de cause perdue? repart un de cette vacation; ils
sont honnestes gens et ne sont pas des cousteaux de tripiers comme
vous, qui playderiez la plus mauvaise cause pour un teston, et qui
prenez le plus souvent de l'argent des deux parties.--_Ne sutor
ultra crepidam_, luy replique l'advocat; vous estes un sire dans
vostre boutique.--Qui parle de cire? dit là-dessus un epicier; je
voudrois que tous les mestiers fussent exempts de tromperie comme
le nostre: il n'y auroit pas tant de monde de damné.--Il ne faut
juger de personne, dit un prestre en retroussant sa soutane; qui se
justifie est ordinairement le plus coupable.--Meslez-vous de dire vos
_oremus_, luy replique l'espicier, sans venir faire icy des sermons
en pleine rue. Le prestre fut prudent et se retira de la meslée
doucement sans rien dire davantage. Ce que voyant un colporteur, il
dit à l'espicier en riant: Vous avez donné le fait au prestolin; le
voilà penaut comme un fondeur de cloches.--Est-ce pour m'offenser?
dit là-dessus un fondeur; il semble que tu me montres au doigt.
Helas! mon pauvre frippon, tu le serois bien autrement sans les
rogatons dont tu amuses le peuple et sans les sottises que l'on te
donne à debiter; tu aurois bien la gueulle morte, et ta femme seroit
bien contrainte de mettre en gage les bagues et le demy-ceint[410]
pour mettre du pain sous ta dent. Il en eust dit davantage sans le
bruit d'une autre dispute qui fit tourner tout le monde, pour voir ce
que c'estoit.
[Note 408: Il y eut une _Requête des bourgeois de Paris à
Nosseigneurs du Parlement touchant la police des vivres_,
etc., par lequelle il est demandé que le pain soit taxé
à six blancs, ou trois sous la livre de pain blanc, deux
sous le moyennement bis, dix ou vingt deniers le bis. Un
boulanger qui, loin de se soumettre à cette taxe, avoit
refusé de vendre du pain à une pauvre femme, mourut les
entrailles rongées par de gros vers. C'est du moins ce qui
est raconté dans une pièce du temps, _La mort effroyable
d'un boulanger impitoyable de cette ville_. Paris, 1649,
in-4.]
[Note 409: Tous les frippiers passoient alors pour être des
Juifs V. notre t. 1, p. 181.]
[Note 410: V., sur cette parure des petites bourgeoises et
surtout des chambrières, notre t. 1, p. 317, et t. 3, p.
106. Pour ce dernier passage, nous avons cité ce qu'on lit
dans le dictionnaire de Cotgrave au sujet de cette sorte de
ceinture, dont le devant étoit d'argent ou d'or, et l'autre
partie de soie. Cette description est fort bien justifiée
par ces vers d'une chanson de Jacques Gohorry, qui prouvent
en outre que vers le milieu du XVIe siècle le demi-ceint
étoit à la mode déjà:
Il vous donnera ceinture,
_Demi-ceint ferré d'argent_,
Rouge cotte et la doublure
Plus que l'herbe verdoyant.]