Non, ne m'en parle plus: quoi que tu puisses dire,

Corinne, je rendrai satyre pour satyre[377].

A mon juste depit tu t'opposes en vain.

Dejà, pour me venger, j'ai la plume à la main.

Notre sexe est en butte aux outrages des hommes.

C'est trop nous taire, il faut leur montrer qui nous sommes.

Hé! pourquoi respecter ces superbes rivaux,

Corinne? Comme nous n'ont-ils pas leurs deffauts?

Nous ne les attaquons, du moins, qu'en represailles.

Tu vois qu'ils s'en sont pris jusqu'à nos pretintailles[378].

En nous, s'ils en sont crus, tout est capricieux;

Une mouche, un ruban, tout leur blesse les yeux.

Cependant, si chacun connoissoit son caprice,

Si chacun prenoit soin de se rendre justice,

Peut-être on ne sçauroit de quel côté pencher,

Et l'on n'auroit enfin rien à se reprocher.

Je suis de bonne foi, je sçai que nos coquettes

Plus haut qu'il ne faudroit font monter leurs cornettes[379];

Mais on ne les voit point relever leurs beautez

Par un enorme amas de cheveux empruntez.

Peut-on, sans eclater, voir l'affreuse perruque

De l'insensé Creon, dont la face caduque

Sous un masque trompeur se flate à contre-tems

De cacher à nos yeux le ravage des ans?

Une vaste coëffure en vain couvre ses rides:

La mort, peinte dejà sur ses lèvres livides,

Annonce que son ame est prête à s'exhaler,

Et que Clotho pour lui n'a plus guère à filer.

Quel est donc son dessein? Par cette vaine adresse

Croit-il tromper le coeur d'une jeune maîtresse,

Et par le faux eclat d'un bizarre ornement

Pretend-il l'engager jusques au sacrement?

Que je le plains, Corinne! Une femme trompée

D'une juste vengeance est sans cesse occupée,

Et je ne repons pas qu'il descende au tombeau

Sans porter sur son front quelque ornement nouveau.

Ne vaudroit-il pas mieux, au declin de son âge?

Que par ses cheveux gris il prouvât qu'il est sage.

Je sçai qu'il ne l'est pas; mais, sans se deguiser,

Il auroit le plaisir de nous en imposer.

Pourquoi, mal à propos, enter sur sa vieillesse

Les rameaux verdoyans d'une folle jeunesse?

Pour moy, j'ay beau chercher, sous sa riche toison

Je ne decouvre pas une ombre de raison.

S'il en faut en deux mots faire un portrait sincere,

Sa perruque est pesante et sa tête est legère.

Il peut, quand il voudra, descendre au sombre bord:

Il a rendu l'esprit long-temps avant sa mort.

Mais laissons ce vieux fol: la vieillesse obstinée

N'est pas à la sagesse aisement ramenée,

Et l'arbre que l'on voit plier sous son fardeau

Doit estre redressé lorsqu'il n'est qu'arbrisseau.

Avec plus de succès je rimeray peut-être

Auprès de ce blondin aux airs de petit-maître.

Juste ciel! que de poudre! il en a jusqu'aux yeux[380].

De quoy s'avise-t-il? Veut-il paroître vieux?

Que n'attend-il du moins que l'âge le blanchisse?

Quel siècle est donc le nôtre, où tout n'est qu'artifice,

Où par un faux endroit tout se fait remarquer,

Où, comme en carnaval, chacun veut se masquer?

Mais quoy! c'est le bel air, me repondra Timandre;

La poudre à pleines mains sur nous doit se répandre,

Et, quant à moy, jamais du logis je ne sors

Que l'on n'ait avec soin poudré mon juste-au-corps.

Poudrer un juste-au-corps! quelle étrange parure!

Quel goût extravagant et quelle bigarrure!

Tels etoient autrefois Scaramouche, Arlequin,

Tel est le dos d'un âne au sortir du moulin.

Mais un peu trop avant ma censure s'engage:

La perruque, après tout, est d'un commode usage;

Une tête fêlée, à l'abry d'un chapeau,

Ne peut du mauvais air garentir son cerveau;

D'ailleurs, c'est une loi communement reçue,

Qu'il faut devant les grands se tenir tête nue,

Et la perruque alors est d'un puissant secours.

Mais d'où vient que Dorante en change tous les jours?

Va-t-il à la campagne, il prend la cavalière;

Revient-il à la ville, il prend la financière,

La quarrée aujourd'hui, l'espagnole demain[381].

Encore approuverois-je un si plaisant dessein

S'il changeoit à la fois de perruque et de tête;

Mais sous poil différent c'est toujours même bête.

Corinne, qu'en dis-tu? Tu vois quels sont ces fous

Qui se sont mis en droit de se mocquer de nous.

Tu le vois, leur caprice au moins vaut bien le nôtre;

Mais la moitié du monde est la fable de l'autre,

Et dans ce siècle injuste on se fait une loy

D'être Argus pour autruy, Tiresias pour soy.

Un autheur irrité fronde la pretintaille

D'une écharpe rangée en ordre de bataille;

Pourquoy ne pas décrire en style aussi pompeux

Cette epaisse forest de superbes cheveux

Que quelquefois un nain de grotesque figure

Fait tomber à grands flots jusques à sa ceinture?

Une etoffe, dit-il, mise en divers lambeaux,

Peut servir à cacher de terribles deffauts;

Une vaste perruque aussi couvre une bosse,

Et souvent le harnois fait valoir une rosse.

«Sur quoy, dira quelqu'un, vient-on satyriser?

«On nous prend aux cheveux: est-ce pour nous raser?

«Veut-on nous releguer dans quelque monastère?

--Non, je veux seulement vous apprendre à vous taire.

Hé! que vous avoit fait le nom de falbala[382]?

Vous en inventez bien qui valent celuy-là,

Et la mode, ordonnant que les cheveux postiches

Seroient communs à tous, aux pauvres comme aux riches,

A produit aussitôt plus d'un barbare nom,

Comme barbe de bouc et tête de mouton[383].

Mais laissons là le nom et venons à la chose.

Ciel! qu'est-ce que je vois? quelle metamorphose!

Les hommes, censurant l'ouvrier souverain,

S'avisent de changer leurs cheveux pour du crin;

Des plus vils animaux ils prennent la figure,

Et l'art impunement reforme la nature.

Quoy! n'est-ce pas assez que pour orner leurs corps

Les vivans aient recours aux depouilles des morts?

Par quel abaissement, par quelle horrible chute,

L'homme veut-il encor s'allier à la brute?

Je consens de bon coeur qu'il tire ses cheveux

Des vivans ou des morts, des riches et des gueux[384],

Qu'il en fasse chercher du Perou jusqu'à Rome:

Jusque là je l'excuse, il n'a recours qu'à l'homme;

Mais qu'il se pare enfin du crin de son cheval,

C'est un aveuglement qui n'eut jamais d'egal.

Que Cliton est plaisant, sous sa nouvelle hure,

Lorsqu'un vent un peu fort souffle dans sa frisure!

Mais c'est bien encor pis s'il pleut, pour son malheur:

Sa tête a pour le moins six grands pieds de rondeur,

Et je ne puis le voir que je ne me retrace

Le monstrueux tableau que nous decrit Horace.

Ce n'est pas tout, il soufre un autre contre-tems:

Veut-il tourner le col, tout tourne en même temps.

Ainsi que les cheveux le crin n'est pas flexible,

Et, prêt à succomber sous un poids si penible,

Il jure à chaque pas, et, dans son noir chagrin,

Il maudit l'inventeur des perruques de crin.

Je crois entendre icy Lisis, dont la coiffure,

Au moins s'il nous dit vray, doit tout à la nature.

Il brille, et devant luy Phoebus, le blond Phoebus,

N'oseroit se montrer sans en estre confus.

Sa tête cependant n'est riche qu'en mensonges;

Ce n'est qu'à la faveur de certaines allonges

Qu'à tant de jeunes coeurs il fait un guet-à-pan:

C'est un geai revêtu du plumage du pan.

J'ay honte de traitter cette indigne matière,

Mais les hommes au moins m'ont ouvert la carrière;

Eux-mêmes du sujet ils m'ont prescrit le choix;

Pretintaille et perruque ont presque même poids,

Et rimer avec art sur une bagatelle

Est pour eux et pour nous une gloire nouvelle.

Pour moy, je l'avoûray, leur ouvrage m'a plu;

Malgré tout mon courroux, je l'ai vingt fois relu,

Et, quoyque mon depit m'ait fait prendre les armes,

Des bons mots qu'on y voit j'ay ry jusques aux larmes.

Un quidam dont le coeur est contraire à son nom

D'en être cru l'autheur s'allarme sans raison:

Le public est tout prêt à lui rendre justice.

On sçait bien que sa tête est feconde en malice,

Mais on verra plutôt naître un geant d'un nain

Qu'un ouvrage d'esprit eclorre dans sa main.

Muse, changeons de style, et montrons qu'une femme

Aux plus nobles projets peut elever son ame;

Tachons de reveiller les hommes nonchalans;

Transformons, s'il se peut, nos Medors en Rolands;

Que desormais, vainqueurs sur la terre et sur l'onde,

Ils soient dignes sujets du plus grand roy du monde.

Quoi! dans le même temps que Bavière et Villars

Du Danube et du Rhin forcent les vains ramparts,

Et que l'aigle, à l'aspect de leurs fières cohortes,

Regagne epouventé ses places les plus fortes,

Des Françoys enyvrez des douceurs du repos

Pourront se contenter d'admirer ces heros,

Et, loin d'aller grossir leur triomphante armée,

N'aprendront leurs exploits que par la Renommée!

Nous n'en voyons que trop, de ces effeminez,

Aux chars de leur Venus lachement enchaînez,

Qui souffrent que l'amour remporte la victoire

Sur l'eclat le plus vif que puisse avoir la gloire.

O honte! cependant ils n'en font point de cas,

Et je rougis de voir qu'ils ne rougissent pas.

De quel front peuvent-ils nous reprocher sans cesse

Tout ce qu'à leur egard nous avons de foiblesse,

Eux qui, moins exposez, mais plus foibles que nous,

Tous les jours en captifs tombent à nos genoux!

Que deviendroient-ils donc si, pour vaincre leurs ames,

Les femmes les pressoient comme ils pressent les femmes?

Ces lâches, à nos yeux ne sçavent s'occuper

Que du soin de mieux feindre et de nous mieux tromper.

Et comment se peut-il que nos coeurs se defendent

Des piéges dangereux qu'à toute heure ils nous tendent?

Faut-il estre surpris de voir qu'ils soient aimez?

Ils sont pour nous seduire en femmes transformez.

Dans notre ecole même ils ont appris l'usage

De poudrer leurs cheveux, de farder leur visage,

De deguiser enfin jusqu'au ton de leur voix.

Quel changement honteux! Sont-ce là ces Gaulois

Dont jadis le seul nom fut la terreur de Rome?

A peine ont-ils encor quelque chose de l'homme.

Je ne veux pas confondre avec ces lâches coeurs

Ceux qui, dignes enfans de leurs predecesseurs,

Comme eux dans les hazards vont chercher la victoire,

Et rendent à leur cendre une nouvelle gloire;

Non, je ne parle icy que de ceux que l'amour

Attache indignement à nous faire la cour.

Corinne, ces objets n'ont rien qui ne me blesse.

Je leur pardonnerois leur honteuse molesse

Si du moins en ces lieux la paix, l'aimable paix,

Faisoit regner l'amour avec tous ses attraits;

Mais vivre auprès de nous dans une paix profonde

Lors que Mars en fureur ravage tout le monde,

Quel tems choisissent-ils? Ne rougissent-ils pas

De trouver dans l'amour encore des appas?

Loin de verser du sang, de repandre des larmes?

Est-ce le temps d'aimer quand tout est sous les armes?

Non, la voix de l'honneur leur fait une autre loy;

S'ils peuvent l'ignorer, qu'ils l'apprennent de moy;

Qu'une femme aujourd'hui, par des conseils sincères,

Leur montre le chemin qu'ont suivi tous leurs pères.

Loin d'assieger des coeurs, qu'ils forcent des remparts;

Qu'ils ne se poudrent plus que dans les champs de Mars;

Dans un corps vigoureux qu'ils portent un coeur mâle,

Et qu'ils n'aient desormais d'autre fard que le hâle.

[Note 377: Il s'agit d'une satire contre les modes des

femmes, dont celle-ci est la contre-partie, mais que nous

n'avons pas encore pu retrouver.]

[Note 378: On appeloit ainsi, à la fin du XVIIe siècle,

«les falbalas, les franges, les découpures et autres

agréments qu'on mettoit aux écharpes des femmes.»]

[Note 379: C'est à la fin du XVIIe siècle que les

_cornettes_ à plusieurs étages devinrent surtout à la mode.

Les comédiennes qui jouent Philaminte, Belise, Belène, et

quelques autres rôles marqués des pièces de Molière, ont

l'habitude de s'en coiffer; c'est un tort: quand Molière

mourut, en 1673, il falloit attendre encore quelques années

pour voir cette coiffure à la mode.]

[Note 380: Voir, sur cet abus de la poudre dont on

enfarinoit la perruque et le haut des manteaux, le

Dictionnaire de Furetière, au mot _poudrier_. Dans la

comédie citée tout à l'heure, il en est aussi parlé. On

y voit «ces Narcisses modernes, qui, à l'imitation de

l'ancien, avec une perruque tellement chargée de poudre que

le juste-au-corps en est enfariné, ne se trouvent jamais

devant aucun miroir qu'ils n'honorent de leur image.»]

[Note 381: Dans l'_Eloge des perruques_, fait par de Guerle

sous le pseudonyme d'Akerlio, à l'imitation du livre du

curé Thiers, il est parlé de toutes espèces de _perruques_,

p. 96, note 45.]

[Note 382: On fit mille contes sur l'étymologie de ce mot,

qui, selon Le Duchat, vient de l'allemand _Fall-Blatt_,

mais dont le vieux mot espagnol _falda_ (bord ou pan de

robe) est plutôt encore la racine. Un M. de Langlée dit un

jour dans une maison que c'étoit un mot hébreu (Caillières,

_les Mots à la mode_, p. 168). Tout le monde le crut sur

parole, sauf pourtant deux personnes, qui, pour plus

ample explication, crurent devoir s'adresser à l'abbé de

Longuerac. «Au commencement de l'invention des falbalas,

lisons-nous dans le curieux _ana_ qui fut composé d'après

les dits et gestes du savant abbé, deux hommes d'épée que

je ne connoissois pas vinrent me voir à Saint-Magloire,

et, après bien des compliments, ils me demandèrent ce que

signifioit _falbala_. J'eus beau leur protester que je n'en

savois rien, ils me soutenoient que je le savois, parceque

c'étoit un mot hébreu qui se trouvoit dans la Bible en

hébreu, et qu'on les avoit assuré que je leur expliquerois,

et que c'étoit le nom de quelqu'un des habillements du

grand prêtre. Langlé, qui avoit inventé ce nom-là, disoit

qu'il étoit hébreu, et ils l'avoient cru.» (_Longueruana_,

p. 155.)]

[Note 383: C'est ce que Furetière appelle des perruques à

la _moutonne_.]

[Note 384: Pour les perruques du roi d'Espagne Philippe V,

on ne prenoit pas indifféremment, comme vous allez voir,

les cheveux des riches ou des gueux. «Il y a une difficulté

pour les perruques à quoi il faut faire attention, écrit

le marquis de Louville au ministre de France: c'est qu'on

prétend que les cheveux avec lesquels on les fera doivent

être de cavaliers ou de demoiselles, et M. le comte de

Benavente n'entend point raillerie sur cela. Il veut aussi

que ce soit des gens connus, parcequ'il dit qu'on peut

faire beaucoup de sortiléges avec des cheveux et qu'il est

arrivé de grands accidents. Vous voyez que l'affaire est de

conséquence, et qu'il n'y faut rien négliger.»]

FIN.

_Avec permission de M. d'Argenson._

_Le Ballet nouvellement dansé à Fontaine-Bleau par les Dames d'amour.

Ensemble leurs complaintes addressées aux courtisanes de Venus à

Paris._

_A Paris._

M.DC.XX.V.

In-8.

Le sejour de Fontainebeleau[385] a esté favorable aux uns et

perilleux aux autres, notamment aux dames d'amour, lesquelles plus

que jamais ont appris la cadence de M. du Vergé[386].

[Note 385: C'est le séjour assez long que fit la cour à

Fontainebleau et qui donna lieu à l'une des pièces publiées

dans notre t. 3, p. 217. Elle nous avoit déjà édifié sur

les scandales qui le signalèrent, et que Louis XIII, en

roi chaste, réprima par la fustigation préalable et par

l'expulsion des filles qui avoient suivi la cour.]

[Note 386: C'est-à-dire ont été _fouettées de verges_.

C'étoit le châtiment des filles publiques jusqu'à la fin

du XVIIIe siècle. La Gourdan fut ainsi condamnée à la

fustigation en plein carrefour des Petits-Carreaux, près

duquel elle demeuroit. V. _Corresp. secrète de Métra_, t.

2, p. 168, 195.]

La dame Catherine de la Tour, comme la première et la plus renommée

de toute l'academie du dieu d'Amour, a esté, selon sa dignité, receue

à la danse avec le plus d'honneur: c'est elle qui a frayé la cadence

du bal. C'est pourquoy qu'autant qu'elle avoit poivré des champions

de ladite academie, elle a esté recompensée de ces salaires; à quoy

de bons garçons, forts et roides, ne se sont point espargnez le peu

qu'il leur restoit de forces: de telle sorte que dix poignées leur

ont faict perdre le plancher des vaches pour leur apprendre de dancer

par haut le triory de Bretagne.

La dame Guillemette, autrefois gouvernante des allées de la feue

royne Marguerite[387], fut conduite au bal par la petite Jeanne

des Fossez de Sainct-Germain-des-Prez, et toutes deux, après la

declaration par eux faicte par devant le Gros Guillaume de tous

les bienfaicts et gratifications qu'elles ont faictes aux bons

compagnons, dont un ample registre en a esté dressé, dont il

demeurera une immortelle memoire à ceux qui ont combattu sous

leur cornette, ont esté les secondes qui ont eu sceances au bal,

lesquelles, après toutes leurs dances, ont esté frottées de deux cens

coups d'estrivières.

[Note 387: Le parc de la reine Marguerite au faubourg

Saint-Germain, longeant le quai Malaquais. V. le t. 1, p.

219, et le t. 4, p. 174, 175.]

La bourgeoise de la grosse tour du fauxbourg Sainct-Jacques[388],

qui, au subject que le regiment des gardes avoit quitté sa boutique,

avoit esté contraincte de venir avec son academie trouver la cour à

Fontainebeleau. Elle ne fut si tost arrivée que la reputation de son

nom fut partout espandue entre les bons compagnons.

[Note 388: Sans doute la tour de la commanderie de

Saint-Jean-de-Latran, place Cambrai. L'enclos dont elle

faisoit partie étoit lieu d'asile, et par conséquent

encombré d'une foule de gens sans aveu, dont le trop-plein

refluoit sur les environs. Lorsqu'on la démolit, il y a

deux ans, le quartier sur lequel elle planoit n'étoit pas

mieux peuplé. V. notre livre _Paris démoli_, 2e édit.,

introd., p. L.]

L'on ne manqua de la faire semoner au bal, et pour ce faire la petite

Claire eut la charge de la prier avec toute sa compagnie; ce qu'elle

ne refusa, d'autant que, pour l'amour de ses compagnes, elle n'avoit

garde d'y manquer. De sa bande estoient les dames de la fleur du

Marais[389], Guignoschat, de la Taille et la gentille Belinotte, et

plusieurs autres que je ne sçay par les noms, toutes lesquelles,

par une assez belle promptitude au bal, estant montées chacune sur

un poulain, elles dancèrent d'une telle façon, qu'après l'on a esté

contrainct de les frotter depuis la teste jusqu'aux pieds, et, leur

peau estant si dure que le grand nombre de frottoirs desquels l'on

se servoit s'usoit en un instant, que l'on a esté contrainct de les

refrotter des serviettes de M. du Vergé[390].

[Note 389: On sait que les courtisanes y abondoient. V. une

lettre de Gui Patin, 1er octobre 1666. Marigny, dans son

poème du _Pain béni_, nous donne le commissaire Vavasseur

comme étant

Des lieux publics grand ecumeur,

Adorateur de ces donzelles

Qui ne sont ni chastes ni belles,

Et qui, sans grace et sans attraits,

Vivent des péchés du Marais.]

[Note 390: C'était le mot consacré pour dire des verges. De

là vient sans doute qu'en argot une canne de jonc s'appelle

encore une _serviette_.]

Cette assemblée ne se peut faire sans apporter de la jalousie à

celles qui n'en avoient esté averties, car la dame Tiennette,

blanchisseuse suivant la cour, qui a succedé à la place de la grosse

Martine, faisant rencontre de la petite Marie, luy demanda d'où elle

venoit. Ce fut alors que l'ordre qui s'estoit tenu au bal fut bien

deschiffré. La grosse Martine, bien qu'elle eust trois pieds et

demy de galles sur le col, ne laissa pas d'estre grandement faschée

de ce qu'elle n'en avoit pas esté advertie, à cause de sa grande

prestance et du rang qu'elle tient parmy leurs compagnies à cause

de son antiquité aux academies; mais, pour la contenter, la belle

Louise de la Motte luy dit: Tiennette, ne vous faschez point, il y

en a encore assez pour vous et pour vostre compagnie; je m'asseure

que l'on vous aura reservé quelque chose. Incontinent elles se

mirent en chemin pour aller au lieu désigné pour le bal, où, estant

arrivées, trouvèrent cinq bons garçons, frais et bien dispos, pour

leur apprendre les _Canaries_[391]; mais elles furent bien estonées

quand il fallut decouvrir le fesson, et toutes quatre furent servies

bien d'autre monnoye que n'avoient esté les autres; car il n'y avoit

pas bien longtemps que l'un de ces bons garçons avoit gaigné le mal

de Naple d'une de la bande, quy lui avoit contrainct de faire le

voyage de Bavière, ce qui fut la seule cause que l'on ne reserva

plus rien du bal. L'on employa le tout sur entr'elles, et pour leurs

derniers mets survint un gros valet d'estable qui avoit une paire

d'estrivières toutes neufves, qui les esprouva de chacune vingt et

quatre coups, de telle sorte que ces pauvres drovites, se voyant

accommodées de la façon, baillèrent au diable la rencontre de la dame

Marie et toute la dance.

[Note 391: «Sorte d'ancienne danse, dit Compan, que l'on

croyoit venir des îles Canaries, ou qui, selon d'autres,

venoit d'un ballet ou mascarade dont les danseurs étoient

habillés en rois de Mauritanie ou sauvages.» (_Dict. de

danse_, p. 41.) Cette danse, avec toutes ses _passades_ et

_reculades_, est décrite dans l'_orchésographie_ de Thoinot

Arbeau. «Et notez, y lisons-nous, que lesdits passages sont

gaillards, et néanmoins étranges, bizarres, et ressentant

fort le sauvage.»]

Elles eurent un tel crève-coeur de cette exercice que d'un même

pas elles ont abandonné Fontaine-Bleau, et sont venues chercher

leur bonne fortune dans les fossés des Vignes, lez Paris, hormis la

grosse Tiennette, qui tient son academie dans les Saussayes, derrière

Sainct-Victor.

Voilà la façon du bal qui s'est dancé de nouveau à Fontaine-Bleau par

les dames d'amour, duquel, pour en faire recit à leurs compagnes,

voicy la teneur de leur lettre:

_Complainte des Courtisannes d'amour sur leur bannissement de la

suitte de la Cour. Addressée aux Champions de la Cornette de Venus à

Paris._

Nos très chères soeurs, puisque maintenant la fortune a tourné le dos

à nos favorables entreprises, et que tous nos desseins sont rompus au

sujet des deffences qui nous sont faictes de ne plus habiter dans les

bois pour faire hommage de nos très humbles services aux valeureux

champions qui ordinairement combattent sous l'etendart de nostre mère

Venus.

Que disons-nous? non pas seulement dans les bois, mais qui plus est

en aucuns lieux du monde, souz peine d'encourir des chastimens justes

de nos perseverances si nous voulons continuer nos premières vies.

Helas! ce qui plus nous fasche, c'est qu'après le commandement de

l'un des plus sages princes de ce temps, qui a commandé à Monsieur le

grand prevost de nous faire faire l'exercice, non pas de militaire,

mais celui que Jean Guillaume faict faire quelques fois à celles de

nos academies, et qui le plus souvent sont dans le grand et le petit

Chastelet, et par trop de paresse se laissent manger aux pulces, de

telle sorte que l'on est contrainct de leur faire prendre l'air pour

deux heures et chasser de dessus leurs epaules ces bestioles qui par

trop les importunoient.

Telles promenades nous sont survenues, bien que nous n'eussions en

aucune façon la volonté de ce faire. Toutes fois, cela ne nous seroit

encore rien, n'estoit qu'à present nous sommes frustrées de jouyr de

la presence et des contentemens que nous jouissions de ceux qui nous

faisoient l'honneur de nous visiter.

C'est, nos très chères soeurs, de cette triste et infortunée

adventure qui nous est arrivée de quoy, pour le present, nous pouvons

vous faire participantes, tant pour vous suplier de nous estre

secourables en cette disgrace, et aussi pour vous servir d'exemple

et leçon pour vous garantir d'un tel naufrage, d'autant que vous

estes en des lieux dans lesquels quantité de surveillans peuvent vous

donner l'assaut journellement, et le plus souvent, faute de bailler

la croix à quelques commissaires[392], de peur que le diable les

emporte, ils seront en vos endroicts pires que des chiens, car après

avoir vidé vos places ils pourront facilement les faire purger souz

les piliers des halles.

[Note 392: «O Dieu! quel desordre! est-il dit dans _les

Caquets de l'Accouchée_ (V. notre édit., p. 37)... A quoy

servent... tant de commissaires de Chastelet? A prendre

pension des garces, des maquerelles, etc.» Le commissaire

Vavasseur, nommé dans l'une des notes précédentes, étoit de

ceux-là.]

Tout cela est sans mettre en ligne de compte un grand nombre de

serviteurs et valetz de chambre, qui peuvent, sçachant nostre

infortune, aller souvent ployer vos toilettes et empaqueter vos robes

et cotillons.

L'esperance que nous avons que vous aurez compassion de nous faict

que très humblement toutes en general vous prions de nous assister

pendant nostre exil, et ce faisant obligerez celles qui seront à

jamais

Vos très humbles soeurs.

L. C. D'AMOUR.

* * * * *

_Regrets des Courtisannes d'amour sur leur bannissement de la Cour._

Plorez, nos tristes yeux, si par de justes larmes

Vous pensez soulager tant de tourmens secrets;

Nous sçavons que les pleurs c'est le propre des femmes,

Mais la force d'un prince cause tous nos regrets.

Plorez, nos tristes yeux, pour toute recompence

De tant d'honnetetés; debordez en vos pleurs,

Voyez tous nos pensers, et que plus rien ne pense

Que de nous distiller parmy tant de douleurs,

Douleur que nous sentons, douleur insupportable

Qui nous fera mourir cent mille fois le jour.

Las! que ne mourons-nous? Il n'est pas raisonnable

D'endurer tant de mal pour avoir tant d'amour.

Nos coeurs, que le regret maintenant passionne[393],

N'auront pas d'autre bien que d'aimer constamment;

Mais cette ame legère à cette heure nous donne

Pour un extrême amour un extrême tourment.

Adieu doncques la cour, adieu nos chères vies,

Adieu tous courtisans, adieu nos petits oeils,

Adieu nos seuls espoirs, adieu nos doux accueils,

Adieu les doux appas de l'amoureuse envie.

[Note 393: C'est le plus ancien emploi que nous

connoissions de ce mot, condamné plus tard par Vaugelas,

mais qui n'en a pas moins fait fortune.]

_Satyre contre l'indecence des Questeuses[394]._

[Note 394: Cette petite satire se trouve à la suite

des _Poésies chrestiennes, contenant la traduction des

Hymnes et des Proses non traduites dans les heures de

Port-Royal....._, par le sieur D***, à Paris, chez

Guillaume Valleyre, MDCCX, in-8. Elle a trait à une mode

assez profane dont Furetière nous avoit déjà parlé avec

détail dans son _Roman bourgeois_. V. notre édit., p.

31-32.]

Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 17 / 19 段