Un joueur de luth du party des mescontens avoit desjà dit quantité

d'injures à un charcutier qui n'avoit pas la mine d'avoir souffert

aucune disette pendant le siège; il avoit les joues rebondies comme

les fesses d'un pauvre homme, et la troigne si luisante de gresse que

l'on se fust miré dans son visage. Le joueur de luth, au contraire,

estoit sec comme son instrument; couvert d'un petit manteau noir de

serge de Rome[411] sur un habit de couleur extremement minée, il

avoit un nez violet qui avoit la mine d'avoir esté rouge autrefois

et s'estre baigné dans une infinité de verres de vin. Le charcutier

l'avoit un peu poussé, ce qui l'ocasionna de luy dire que s'il

avoit rompu son luth il luy auroit fait sauter sa boutique.--Ha! le

gascon! dit là-dessus le charcutier; n'est-ce point un cotret au

lieu d'un luth? Et, voulant lever son manteau pour s'en esclaircir,

l'estoffe, estant un peu mure, il en dechira sans y penser une bonne

partie, et, pour l'aigrir encore davantage, luy dit en retirant

sa main: Il est de damas, il quitte le noyau[412]. Le joueur de

luth, picqué de ce double affront, se mit à luy chanter injures

à bon escient, considerant qu'il n'eust pas esté le plus fort à

vuider ce different à coups de points. Comment! commença-t-il à

dire, maistre salisson, marmiton, graillon, souillon, brouillon,

as-tu bien l'impudence de mettre tes mains infames sur moy, qui

sont encore toutes pleines de merde que tu nous fais manger dans

tes andouilles! Va, va, marquis de Sale-Bougre, vendre ton boudin

crevé et ton pourceau ladre pour empester le monde, et ne te mesle

pas de venir engraisser mon luth ny mes habits. Le charcutier,

sans s'emouvoir beaucoup de ces invectives, ne fit que luy dire en

riant: Aga donc, monsieur le lutherien! vous vous boutez en escume.

Ne vous eschauffez pas tant, vous engendrerez une pluresie; vous

ferez mieux de nous jouer une sarabande. Je vous donneray quatre

deniers, comme à un vielleux; peut-estre n'en avez-vous pas tant

gaigné depuis quinze jours. Mais voyez comme ce petit ratisseur de

corde à boyau fait l'entendu! Ma foy, tu n'as que faire de rire; tu

ne gaignes pas trop. Tu veux degouster le monde de ma marchandise;

mais c'est comme le renard des mures, et tu serois trop heureux de

mouiller ton pain dans le bouillon de mon salé. Un musicien, amy du

joueur de luth, aussi sec que luy pour le moins, se retira comme il

vouloit repliquer à ces mespris, en luy remonstrant que c'estoit se

profaner que d'entrer en paroles avec gens de cette sorte, et qu'il

n'y avoit rien à gaigner que des coups; puis, se tournant devers moy

avec une façon pitoyable, il dit en continuant: Cela n'est-il pas

deplorable, Monsieur, qu'il faille que des brutaux fassent des niches

à d'honnestes gens? Il s'est veu des temps que les arts liberaux

estoient en vogue et en estime; mais maintenant tout est perverty, la

vertu n'est couverte que de lambeaux, et nous nous voyons contraints

de ployer sous des gens qui n'auroient esté, dans le bon temps,

que nos moindres valets.--Mais croyez-vous, dit un orlogeur, que

cela dure long-temps, et que nous soyons tousjours reduits dans

cette misère? Sans quelque peu d'argent que j'avois mis à part au

commencement de ces troubles, j'aurois esté reduit à l'extremité,

quoy que, Dieu mercy, je m'escrime assez bien de mon art. Je connois

un graveur de mes amis qui gaignoit tous les jours sa pistolle, et

qui, n'ayant pas maintenant le moyen d'avoir du pain, est reduit

à vendre ses meubles pièce à pièce.--C'est le moyen de vivre de

mesnage[413] repliquay-je, et de faire gaigner les usuriers. Sur ce

mot, le musicien, me tirant par le bras, me fit prester l'oreille

pour entendre ce que deux personnes disoient assez secrettement.

Je ne puis, disoit l'un des deux, quand vous me donneriez tout

vostre bien; je ne demande qu'à faire plaisir quand je puis.--Mais,

Monsieur, disoit l'autre en action de suppliant, vous estes nanty de

la valeur de cent escus, sur quoy vous ne m'avez presté que quatre

pistolles; prestez-m'en encore autant, et je vous passeray une

obligation de cent francs; je vous donneray encore une monstre si

vous ne vous contentez des gages que vous avez.--Faites-moy donc, dit

l'usurier, l'obligation d'unze pistolles à payer à Pasques, ou n'en

parlons plus. Vous voyez comme je suis franc; je vous promets que

je m'en fais faute pour vous en accommoder. L'autre, comme ravy de

cette favorable responce, luy fit mille remerciemens et se resolut

à passer par-là, nonobstant une uzure si prodigieuse qui nous fit

hausser les espaules. Mais il en fut payé tout sur-le-champ par un

capitaine de cavalerie, qui reconnust cet insigne fesse-Mathieu, et,

sans luy donner loisir de se reconnoistre, luy donna cinq ou six

coups de canne sur les oreilles en luy disant: Es-tu bien si hardy,

vieux reistre, de prendre les pistolets de mes cavaliers en gage,

et d'empescher le service du roy en retenant leurs armes? Il faut,

mort-bieu! les rendre tout à l'heure, ou je te passeray mon espée

au travers du corps. Je ne pus entendre le reste, d'autant que,

me sentant secrettement tirer par derrière, je crus que c'estoit

quelque coupeur de bourse qui vouloit faire son chef-d'oeuvre sur

mon gousset[414]; mais je fus bien estonné quand j'aperceus que

c'estoit une fille qui avoit esté autrefois de ma connoissance.

Ce qui redoubla mon admiration, ce fut sa mine et son equipage.

Elle que j'avois tousjours veue avec un train de baronne, vestue à

l'avantage, n'aller jamais qu'en chaise ou qu'en carrosse, estoit

alors à pied, sans laquais, mediocrement vestue, mal chaussée, et

le visage si pasle que je ne me peux tenir de luy demander si elle

avoit esté malade. Je le pourrois bien avoir esté sans que vous en

auriez rien sceu, me respondit-elle; il y a mille ans que l'on ne

vous a veu, et vous ne faites plus estat de vos amis.--Laissons

là ces reproches, luy dis-je; vous ne voyez pas des personnes de

si petite condition que moy: c'est à faire à des barons ou à de

riches partysans.--Ha! Monsieur, me dit-elle, ne vous mocquez point

de moy; vous parlez d'un temps qui n'est plus. Toutes les choses

sont bien changées, et j'ay honte de vous dire qu'il faut que je

m'abandonne maintenant aux valets dont les maistres s'estimoient

naguères heureux de me posseder.--Si est-ce, luy repliquay-je, que

vous n'estes pas moins belle ny plus agée que vous estiez.--Vous avez

raison, continua-t-elle; mais la misère du temps est cause de ce

desordre. La cherté du pain a bien amandé nostre marchandise, et, si

je vous disois qu'il n'y en a pas un morceau chez moi, vous auriez

bien plus sujet de vous estonner; mais je le dis à un galand homme,

me dit-elle en me prenant la main, et qui ne me refuseroit pas une

pistole si j'en avois affaire. La sedition, venant à croistre tout

à coup, me desbarassa de la peine de luy respondre, et me servit de

pretexte de m'esloigner et de la perdre de veue. Ce fut alors que je

vis les deux partys formez estre tous prets d'ajouster les coups aux

paroles et aux injures. Les mescontens lassez de la guerre disoient

qu'il falloit resolument faire la paix et piller tous ces rongeurs

qui peschent en l'eau trouble; les contens, au contraire, les

appelloient des seditieux, qui ne servoient de rien dans Paris et qui

ne portoient les armes qu'à regret; enfin, l'on s'alloit frotter tout

à bon, sans la compagnie de l'isle du Palais[415], qui, en allant

monter la garde de la porte Saint-Jacques, rencontra à l'endroit

de cette assemblée quantité de conseillers qui sortoient du Palais

en carrosse; et, dans la conteste qu'ils eurent à qui passeroit le

premier, un juriste allegua ce vers de Ciceron[416]:

_Cedant arma togæ, concedet laurea linguæ_;

mais un officier de la compagnie la fit passer outre en lui

repliquant:

_Silent inter arma leges._

Cela fit separer cette troupe animée, et me donna moyen de continuer

mon chemin et mes affaires.

[Note 411: La _serge de Rome_ étoit une étoffe légère qui

se fabriquoit à Amiens. On en faisoit les habits longs et

les soutanes d'été.]

[Note 412: Le noyau des prunes de damas gris et de damas

blanc se détache facilement.]

[Note 413: Le même trait se trouve mot pour mot dans _le

Médecin malgré lui_, acte 1, scène 1. Martine se désole

d'avoir un mari «qui vend pièce à pièce tout ce qui est

dans le logis.--C'est vivre de ménage», répond Sganarelle.]

[Note 414: Il falloit faire deux chefs-d'oeuvre en présence

des confrères pour être reçu maître _coupeur de bourses_.

C'est au second, le plus difficile, qu'il est fait allusion

ici. L'aspirant, selon Sauval (_Antiq. de Paris_, liv.

5), étoit conduit par ses compagnons dans un lieu public,

comme la place Royale, ou dans quelque église. Dès qu'ils

voyoient une dévote à genoux devant la Vierge, ou un

promeneur facile à voler, les confrères lui ordonnoient

de faire ce vol en leur présence et à la vue de tout le

monde. A peine étoit-il parti qu'ils disoient aux passants,

en le montrant du doigt: Voilà un coupeur de bourse qui

va voler cette personne. Chacun alors de s'arrêter pour

l'examiner. Le vol fait, les confrères se joignoient aux

passants, se jetoient sur l'aspirant, l'injurioient, le

frappoient, l'assommoient, sans qu'il dût oser ni déclarer

ses compagnons, ni laisser voir qu'il les connût.]

[Note 415: Elle veilloit à la sûreté de tout ce quartier,

qui n'étoit pas le mieux gardé de Paris. Nous avons

ailleurs parlé de Defunctis, prévôt de robe courte, qui

commandoit cette compagnie sous Louis XIII. V. notre t. 1,

p. 162-163, note.]

[Note 416: Dans le _De officiis_, liv. 1, ch. 22.]

_Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure arrivée

entre lui et le petit Brancas[417]._

_A Paris, chez Jacques Estienne, rue Saint-Jacques, à la Vertu._

M.DCC.XIV.

_Avec permission._ In-8.

[Note 417: Louis de Brancas, marquis de Cereste. Il étoit

né en 1711, et avoit par conséquent alors trois ans au

plus. Louis XV, auquel il veut de si bonne heure faire sa

cour, le fit maréchal de France en 1740. Il mourut en 1750.]

Muse, prenez vos plus brillans atours,

Vos patins neufs, vos habits des bons jours,

Vos beaux pendants; soyez proprette et blanche,

Telle qu'un jour de fête ou de dimanche.

Il faut partir dès demain pour la cour:

Un jeune prince aussi beau que l'Amour,

Enfant des dieux, par ses grâces exige

De tous les coeurs un juste hommage lige;

Chacun s'empresse à lui rendre le sien:

Portez-lui vite et le vôtre et le mien.

C'est ce Dauphin seul gage qui nous reste

D'un père, helas! que le courroux celeste,

Malgré les cris des peuples gemissans,

Nous enleva dans la fleur de ses ans[418].

Fasse le Ciel, appaisant sa colère,

Qu'un jour le fils nous remplace le père!

Nous ne pouvons souhaiter aujourd'hui

Rien de plus doux, ni pour nous ni pour lui.

Mais arrêtez: que vois-je ici, ma Muse?

Vous qui d'abord, etonnée et confuse

Et dans le coeur murmurant contre moi,

Vous defendiez d'accepter cet emploi,

Au tendre nom du Dauphin de la France

Vous reprenez toute votre assurance,

Et semblez même, à votre air vif et gai,

Ne demander qu'à partir sans delai.

Je vois le point, et je crois vous entendre:

Pour un enfant dans l'âge le plus tendre

Et qui ne compte encor que trois moissons,

Me dites-vous, faut-il tant de façons?

Muse, tout doux: qui vous laisseroit faire,

Vous me feriez à la cour quelque affaire.

Je crois vous voir, prompte à vous oublier,

D'un pas leger et d'un air familier,

Vers le Dauphin, pour debut d'ambassade,

Les bras ouverts, courir à l'embrassade.

Autant en fit, dans un semblable cas,

Jeune marquis que vous ne valez pas;

Autant en fit, et compta sans son hôte:

Retenez-en, Muse, et n'y faites faute,

Toute l'histoire. Au prince, certain jour,

Ce jeune enfant alloit faire sa cour.

Sa cour, que dis-je? helas! c'est un langage

Dont à trois ans on ignore l'usage.

Sans tant tourner, disons qu'il l'alloit voir,

Plus par instinct même que par devoir.

Le coeur, qui fut son guide et son genie,

Ne connoît point tant de ceremonie.

Depuis long-temps flaté de ce plaisir,

Le pauvre enfant brûloit d'un vrai desir

De voir le prince, et disoit à toute heure:

Quand le verrai-je! Il se tourmente, il pleure,

Il veut le voir. Soyez sage, et demain,

Lui disoit-on, vous le verrez. Soudain

Il s'appaisoit; une telle promesse

Plus le touchoit que bonbons et caresse.

Arrive enfin ce jour tant souhaité,

Long-temps promis, et souvent acheté.

D'attendre au moins qu'un moment on l'instruise,

Point de nouvelle; il faut qu'on l'y conduise

Sans differer. Enfin, pour faire court,

On l'y conduit, ou plutôt il y court.

Dès qu'il le voit, ne se sentant pas d'aise,

Il vole à lui, saute à son cou, le baise

De tout son coeur: qui n'en feroit autant

Si l'on osoit? N'en faites rien pourtant.

Un tel debut, quoique assez pardonnable,

Muse, n'eut pas un succès favorable.

Bientost le prince, étant debarrassé

Des petits bras qui l'avoient embrassé,

Sur l'embrasseur jette une oeillade fière,

En reculant quatre pas en arrière.

Son petit coeur, mais noble, et qui se sent,

Est tout ému de ce trait indecent.

Que fera-t-il? Il s'agite, il secoue

Avec depit ce baiser de sa joue,

Et de sa main il semble s'efforcer.

S'il est possible, au moins de l'effacer.

A tous ces traits d'un courroux respectable

Que dit, que fit, que devint le coupable?

Coupable? oui: qu'il soit ainsi nommé,

Mais seulement pour avoir trop aimé.

Le pauvre enfant, dans une alarme extrême,

Se fit d'abord son procès à lui-même;

Les yeux baissez, immobile, interdit,

Il reconnut sa faute, il en rougit.

Son repentir repara son audace,

Par son respect il merita sa grâce,

Et, s'approchant humblement du Dauphin,

Il fit sa paix en lui baisant la main.

De tout ceci vous paraissez surprise,

Et votre esprit, raisonnant à sa guise,

Se dit tout bas: Prince, tant soit-il grand,

Si jeune encore entrevoit-il son rang?

De son berceau touchant à la couronne,

Distingue-t-il l'éclat qui l'environne,

Et, de Louis presomptif successeur,

De son destin connoit-il la grandeur?

Muse, il la sent, s'il ne sait la connoître.

Dans les heros que pour regner fait naître

Des grands Bourbons la royale maison

Le sang inspire, et previent la raison;

Le noble instinct qui dans leur coeur domine

Rappelle en eux leur auguste origine,

Et de ce sang reçu de tant de rois

La majesté reclame tous ses droits.

Allez donc, Muse, et desormais, instruite,

Sur ces leçons reglez votre conduite;

De ce soleil sous l'enfance éclipsé

N'approchez point d'un air trop empressé;

Sans affecter des airs de confiance,

Qu'une modeste et naïve assurance

Gagne le prince et puisse de sa part

Vous attirer quelque tendre regard;

Haranguez peu, mais que votre visage

De votre coeur exprime le langage.

Je ne dis pas qu'un petit compliment

Assaisonné du sel de l'enjoûment

N'eût son mérite et même ne pût plaire;

Mais l'embarras, Muse, est de le bien faire.

Le tout dépend des momens et du tour;

Vous l'apprendrez des rheteurs de la cour:

Point ne connois, pour l'art de la parole,

De plus adroite et plus subtile école;

Le beau parler vint au monde en ce lieu,

Et compliment est leur croix de par Dieu.

L'air du pays, qui de lui-même inspire,

Vous dictera ce que vous devez dire.

Si cependant vous doutez du succès,

Retranchez-vous à faire des souhaits:

C'est un encens qui fut toujours de mise;

Mais faites-les en Muse bien apprise.

Vous trouverez de quoi dans le Dauphin,

Et sur son compte on en feroit sans fin.

Souhaitez-lui les vertus de son père;

Ajoutez-y les graces de sa mère

L'ame et le coeur du Dauphin son ayeul,

De Louis, tout: il comprend tout lui seul;

Lui souhaiter qu'à Louis il ressemble

C'est le doüer de tous les dons ensemble.

S'il demandoit, comme il faut tout prevoir,

Pourquoi ne suis moi-même allé le voir,

Vous lui direz à l'oreille: Mon prince,

Je croi qu'il a quelque affaire en province;

Mais, en tout cas, à lui ne tiendra point

Que ne soyez obéi sur ce point.

[Note 418: Le duc de Bourgogne, dont le Dauphin, qui

l'année suivante devoit devenir le roi Louis XV, étoit le

troisième fils.]

_La vraye pierre philosophale, ou le moyen de devenir riche à bon

conte. Le tout espuisé d'une prophetie authentique, traduicte en

françois de la fiole hebraique de Salomon, où sont enfermez sept

esprits qu'il evoqua des planettes jusques au jour du jugement._

LA PROPHETIE.

L'Actéon demeurant aux bornes

Du bis sept bénedicité

Guérira du mal de ses cornes

Par bois qui remet la santé.

_Imprimé à Salemanque, jouxte la coppie fraischement apportée de

chez l'imprimeur des Catadupes._

S. l. ni d. In-8[419].

[Note 419: Le conte qui va suivre, et qu'on n'auroit pas

certainement été chercher sous le titre singulier de

cette pièce, est une imitation abrégée d'une nouvelle

du _Décameron_ de Boccace (la 7e de la 7e journée), qui

procédoit elle-même en grande partie du fabliau de la

_Borgeoise d'Orléans_ (v. Barbazan, t. 3, p. 161). Le

conte de La Fontaine _Le cocu battu et content_ (liv.

1, conte 3) en vient aussi, de même que l'un des contes

de d'Ouville, t. 1, p. 186. M. Edelstand Duméril, dans

son curieux chapitre des _sources du Décameron et de ses

imitations_ (_Hist. de la poésie scandinave_, prolégomènes,

p. 354), suit ce conte sous ses diverses formes dans les

littératures anglaise, italienne, provençale, et même

espagnole; il le retrouve dans une vieille romance du

recueil _Poesias escogidas de nuestros cancioneros y

romanceros antiguos_, t. 17, p. 178, ce qui prouveroit

peut-être que le nom de la ville de Salamanque, en Espagne,

n'a pas été indiqué sans quelque motif comme étant le lieu

d'impression de cette pièce, et donneroit à croire qu'ici

la tradition espagnole a surtout été suivie.]

_Explication d'Allegorie._

Benevole Lecteur, il est question maintenant d'ajuster ses lunettes

aux oreilles, pour mieux entendre (ainsi que dit Panurge) le moyen

de devenir riche, et à peu de frais, qui n'est autre chose que la

vraye pierre philosophale que je vous apprens fort ingenieusement par

ce mien petit opuscule, si, prealablement que de tirer la consequence

des premisses, vous deviez percevoir humainement la petite histoire

que je galope vous desduire, s'il plaît à celuy qui a fait les

constellations et les planettes.

Sçache donc, Lecteur, que du temps que l'on portoit le pourpoinct

attaché aux chausses[420] l'ile d'Angleterre nourrissoit une

princesse de laquelle les moindres actions estoyent perfections, et

ses perfections des miracles. Le bruit de ceste merveille venant

jusques aux oreilles de la France, il se trouva un de ses cavalliers

tellement espris et passionné au simple raport de l'idole, qu'il se

delibère de s'equiper de son possible pour aller coler sa veue sur

le subject lequel luy faisoit horriblement bouillir la vessie, à

cause des devorantes flammes qu'amour attisoit sur le buscher de son

coeur, tellement que, pour attaindre plus commodement l'epilogue de

la comedie, il desgueilleta[421] les esperons de gentilhomme pour

chausser la mitaine d'un fauconnier[422] verreux, croyant par tel

moyen estre reçeu dans la maison de son doux esmoy, c'est à dire

de ceste aymable image, au recit qu'il avoit ouy que le Monsieur

aymoit moult la fauconnerie. Or arriva comme il se seroit proposé:

après qu'il eut servi l'espace de quatre ou cinq ans de fauconnier,

l'office de maistre d'hostel venant à vaquer par mort, à cause de ses

agreables services et qu'il estoit tout propre pour une meilleure

affaire, les destinées ayant escrit dans leurs feuillets d'airain

une bonne fortune, il eut la charge que ses merites ne luy pouvoyent

refuser; mais icelle exerçant fort bragardement sans bouger les

yeux de la teste, il fit tant avec la bibliotèque de ses oeillades

amoureuses, que la princesse, se laissant prendre au glu de cest

expert oyseleur, pour faire porter l'egrette de boeuf à son mary,

rompant les bornes de la pudicité, luy donna un soir assignation

de se rendre à la ruelle de son lit pour illec luy froter le busq,

jouissant du loyer que meritoit la perseverance de semblables

amours. Et advint qu'estant au lieu de l'assignation, sa dame luy

print la main, laquelle attacha avec la sienne d'un ruban, incarnat

ou fleur de lin s'il m'en souvient; puis secouant et remuant son

espoux, qui à ceste heure ronfloit melodieusement, l'ayant esveillé

en sursault, luy dit: Monsieur, il me semble que vous m'avez dit

une plaine hote de fois que vostre maistre d'hostel vous servoit si

fidellement et gentiment que pour une plaine cuve de diamans de la

nouvelle roche vous ne le voudriez perdre; or, sachez à la bonne

heure que c'est un perfide et meschant homme, m'ayant sollicité

aujourd'huy de lui prester la courtoysie savoureuse au prejudice et

honnissement de vostre honneur et du mien et toutes autres belles

besongnes, etc. (Je vous laisse à penser en ceste belle paranthèse

si le drolle, ne sçachant rien de tout cecy, se tenoit vilaine et

lourde peur.) Pourtant je luy ay donné assignation dessoubs l'arbre

de nostre jardin. Levez-vous promptement et prenez mes habits,

l'alant attendre, deussiez vous demeurer jusques à une heure et

trois minutes après minuict, car il m'a promis d'y venir aux despens

d'abreger le peloton de sa vie. Cela fut dit, cela fut fait, et ce

cocu _in fieri_, attendant de l'estre _in facto_, soudainement se

botit et puis parta. Et arriva qu'après que le nouveau mary eut

occupé le giste nouvellement et chaudement laissé, et qu'il eut,

comme l'on dit en nostre village, entribardé à double carillon sa

dame, par commandement et ruse d'icelle il print un gros baston et

long à l'equipolent, et de bois de cormier, ou plustost de cornier,

saluant avec ses invectives, et tel fust la mademoiselle expectante:

«Comment, taupe diène!» Et zest! coups de bastons sur l'escoffion.

«Est ce ainsi que vous pensez d'adouber mon maistre! Parbleu! je vous

zape!» Et allons bourrassades en campenie. «Je jure qu'il n'en ira

pas de la sorte, rusée masque, chaude chopine, je ne voye jamais mon

cul en face, serment des bonnes festes et vie.» Redoublant plus fort,

«Je vous accomoderay qu'il vous en souviendra trois jours après la

Pentecoste!» Il avoit beau crier: «Holà! tout beau, mon amy! c'est

moy, je ne suis pas elle.» Le palefrenier n'avoit non plus d'oreilles

qu'un rocher de Casprée, mais tousjours allons sus donne Martine!

L'un estoit Briarée en manière de faire pleuvoir coups de bastons,

et l'autre estoit un asne de moulin pour les endurer. Tellement que

le meilleur conte que le sieur desguisé pût avoir fut que d'aller

trouver sa femme bride abatue, cocu, batu et content[423]. Je veux

conclure par là, _in modo et figura_, que qui gueriroit tous les

cocus depuis orient jusques en occident, et depuis le septentrion

jusques au midi, sans y conter ceux des antipodes, en telle forme

de proceder, seulement à une portugaloise par teste, il deviendroit

plus riche et opulent que tous les faiseurs de pierre philosophale du

Peru. Je me recommande

_Astra regunt homines cornua sydus habes._

Prenez en gré le passe-temps.

_Advertissement au lecteur._

D'autant que cecy est dedié aux beaux esprits, seuls d'en juger

capables, l'oeil des avaricieux (comme celuy du Basilic) en doit

estre privé. C'est pourquoy nous avons cacheté à double ressort la

presente pierre philosophalle, affin qu'elle ne soit communiquée qu'à

ceux qui se trouveront le quid phisique, qui se reduict à une pièce

d'or ou d'argent qui porte visage.

[Note 420: Molière, dans l'_Avare_ (acte 2, scène 6), donne

aussi, comme signe d'ancienneté reculée cette mode du haut

de chausse «attaché au pourpoint avec des aiguillettes».]

[Note 421: C'est-à-dire ôta les _aiguillettes_, les lacets

qui retenoient ses éperons.]

[Note 422: Boccace dit qu'il se fit domestique du mari,

mais sans indiquer la charge qu'il prit dans la maison. La

Fontaine, au contraire, d'accord avec ce qu'on lit ici,

soit par hasard, soit parcequ'il connoissoit en effet notre

pièce, dit:

Messire Bon, fort content de l'affaire,

Pour _fauconnier_ le loua bien et beau.]

[Note 423: Ce passage nous donneroit encore à penser que La

Fontaine connut cette pièce. Il trouva là le titre de son

conte: _Le cocu battu et content._]

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

1. Les Triolets du temps. 1649 5

2. Discours sur la mort du chapelier 31

3. Reglement d'accord sur la preference des savetiers

cordonniers 41

4. L'Oeuf de Pasques ou pascal, à M. le lieutenant civil,

par Jacques de Fonteny 59

5. Catechisme des Courtisans, ou les Questions de la cour

et autres galanteries 75

6. Exil de Mardy-Gras 97

7. Ordre à tenir pour la visite des pauvres honteux 127

8. L'Anatomie d'un Nez a la mode, dédié aux bons beuveurs 133

9. Extrait de l'inventaire qui s'est trouvé dans les coffres

de M. le chevalier de Guise, par Mlle d'Entraigue, et mis

en lumière par M. de Bassompierre 147

10. Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les

patrons des gallées qui ont esté transportées du vent en

plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et

principalement ès parties des Yndes 159

11. Le Gan de Jan Godard, Parisien 173

12. Discours de deux marchants fripiers et de deux tailleurs,

avec les propos qu'ils ont tenu touchant leur estat 189

13. Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins

qui avoit un demon dans une phiole, condamné d'estre bruslé

tout vif par arrest de la Cour de Parlement 199

14. Vraye Pronostication de M{e} Gonin pour les mal-mariez,

plates-bourses et morfondus, et leur repentir 209

15. La misère des apprentis imprimeurs, appliquée par le

detail à chaque fonction de ce penible estat 225

16. Arrest de la Cour de Parlement qui fait deffenses à tous

pastissiers et boulangers de fabriquer ni vendre, à

l'occasion de la feste des Rois, aucuns gasteaux 239

17. La Maltote des Cuisinières, ou la Manière de bien ferrer

la mule 243

18. Cas merveilleux d'un bastelier de Londres, lequel, sous

ombre de passer les passans outre la rivière de Thames,

les estrangloit 259

19. Les de Relais, ou le Purgatoire des bouchers, poulayers,

paticiers, cuisiniers, joueurs d'instrumens, comiques et

autres gens de mesme farine 263

20. Discours de la mort de très haute et très illustre princesse

madame Marie Stuard, royne d'Escosse 279

21. L'Onozandre, ou le Grossier, Satyre 291

22. Le Conseil tenu en une assemblée des dames et bourgeoises

de Paris 299

23. Vengeance des femmes contre les hommes 311

24. Ballet nouvellement dansé à Fontaine-Bleau par les dames

d'amour. Ensemble leurs complaintes adressées aux courtisanes

de Vénus à Paris 321

25. Satyre contre l'indecence des questeuses 331

26. Les contens et mescontens sur le sujet du temps 335

27. Vers pour Monseigneur le Dauphin au sujet d'une aventure

arrivée entre lui et le petit Brancas 353

28. La Vraye Pierre philosophale, ou le moyen de devenir riche

à bon conte 359

* * * * *

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Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 19 / 19 段