Je veux quiter Parnasse et l'onde pegazine

Pour aller faire un tour jusques à Terracine,

Desireux de chanter les buffles au col tors,

Ou siffler dans un jonc le prince des butors.

Buses, buses et ducs, tenez-moy lieu de muse.

Ce n'est pas la raison qu'icy je vous amuse,

Compagnes d'Helicon, à braire les chansons

Qu'un tas de flatereaux font bruire en divers sons[343],

D'Onozandre, occupé à ne croire qu'un homme

Qui sçait parler latin puisse estre gentilhomme[344],

Meprisant Apollon et ses coelestes dons

Qui empeschent les gens de vivre de chardons[345].

Sus, invoquez oyseaux; de vos courses isnelles[346],

Hastez-vous promptement de m'aporter[347] vos aisles,

Que j'en prenne un tuyau pour peindre en cet escrit

Celuy qui vous ressemble et de nom et d'esprit.

Silence par trois fois en la trouppe arcadique:

Que l'on cesse aujourd'huy la bruyante[348] musique

Dans les champs auvergnacs, et qu'on m'aille chercher

Sept asnes, mais des grands, que je veux ecorcher,

Pour sur leur parchemin escrire la creance[349]

D'Onozandre le grand, prince de l'Ignorance,

Creance sans tumulte, et qui ne doit jamais

Remuer dans l'Estat que vers Mirebalais,

Mais dont les sens cachez font un si grand miracle

Qu'ils canoniseront un jour dans le Basacle[350]

Mon heros d'Arcadie. Exemple de nos ans,

Ceux que l'on devroit voir dans les moulins brayans,

Le bast dessus le dos, courbez sous la farine,

Sont gens de cabinet, mesme que l'on destine

Aux premières honneurs. Hé! quelle anrageson

De voir dans un conseil un asne sans raison!

M. D. M.[351]

Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines

Des païs eloignez comme les Filippines;

Que l'Evangile fut ecrit dedans le ciel,

Voire d'un des tuyaux de l'aille sainct Michel[352];

Qui tient que Mahomet, et les Turcs, et les Gots,

Confraires de Calvin, estoient grands huguenots;

Que Christofle portant le grand sauveur du monde[353]

En plaine mer n'estoit jusques au cul dans l'onde;

Que le pape reçoit tous les jours des messages

Des saincts du paradis, voire que les sept sages

Estoient fort bons chrestiens; que jadis[354] Machabé,

S'il ne fut point mort jeune, eût esté bon abbé;

Qui croit que paradis est en forme d'eglise,

Et que le Bucentaure estoit[355] duc de Venise;

Qui ne tient de bons mots que ceux d'Angoulevant,

Et n'a rien en mepris qu'un homme bien sçavant[356].

Je l'ay veu maintefois, ô l'ignorant caprice!

Citer monsieur saint Jean au livre de l'Eclypse:

Et tout d'un mesme train faire croire à son sens,

Que fisique et fthisique avoient un mesme sens.

Mais après celuy-cy, menez, menez-le boire

Voire sans le licol, ce grand asne en l'histoire,

Puisqu'il dit que Priam soutint Agamemnon

Les dix ans de son siège à grands coups de canon[357],

Puisqu'il croit que Pâris, par qui mourut Achille,

Fut tenu sur les fonds des bourgeois de la ville

Qui porte ce nom-là, et que le Chevallier

Ne doit croire avoir eu cet honneur le premier.

Est-il pas bien plaisant, mais n'est-il pas bien buse

De tuer Palamède avec un arquebuse?

S'il parle de Brutus en sa grande action,

Il se plaint que Cesar meurt sans confession,

Et dit, la larme à l'oeil: Tant de prestres à Rome

Ont donc laissé mourir sans confesse un tel homme!

De quel treffle ou quel foin, quelle herbe ou quel chardon[358],

Onozandre, peut-on te faire un digne don,

Si tu crois que jadis l'empereur d'Alemaigne

Dès le jour qu'il naquit s'appella Charlemaigne,

Et que le grand Pompée, au temps des vieux Romains,

Surpassoit de deux pieds le plus hault des humains[359]?

Donnez-luy des sonnets, odes ou cenotafes,

Toutes sortes de vers, il les nomme epitafes.

L'esclavon, l'arabic, le turc, le bizantin,

Tout langage estranger, il le tient pour latin;

Que s'il entend tonner ou faire de l'orage,

Il croit que l'Antechrist vient, et que son bagage

Fait tout ce tintamarre. On le verroit allors,

Priant fort à propos, dire vespres des morts,

Chanter un _Te Deum_ sur un chant pitoyable,

Non pas qu'il ayme Dieu, mais il craint fort le diable.

Mais peut-estre qu'il sçait de l'histoire du temps!

Il vit parmy la cour, c'est là que je l'attens.

Son picotin en main, dites si c'est un homme,

Mais, dites, n'est-il pas un animal de somme,

Puis qu'il jure tout haut que les sept electeurs

Sont indignes de plus creer les empereurs,

Puisqu'ils ont la verolle et que l'on leur apreste

A ce printemps prochain une exacte diette,

Mesmes que l'empereur en est en fort grand soin,

Et que c'est aujourd'huy son plus pressant besoin?

Neantmoins, on le voit, ce gros asne, ou ce buffle,

En pourpoint de satin decoupé sur le buffle,

Marcher en face d'homme, et crier que le front,

Que la bouche, le nez et les oreilles font

La creature estre homme. Abus, il se mesconte:

S'il met là son honneur, le monde y met sa honte.

La face n'y fait rien: la mer a des poissons[360]

Qui ont nostre visage; en cent mille façons

Nature industrieuse a mis dedans les plantes,

Dans les eaux, dedans l'air, dans les voutes brillantes,

Le caractère humain, qui pour cela n'ont rien

Du feu de Promethée, ce larrecin ancien,

Sans lequel on est beste. Apprens, grossier profane,

Qu'on peut en courte oreille estre un bien fort grand asne,

Mesme on peut estre boeuf en visage de roy[361];

Je n'en veux à temoing qu'en nostre antique loy

Nabucodonosor, ce grand prince d'Asie,

Moins connu pour son daiz que pour sa frainesie.

Après avoir longtemps dominé sous ses loys

Les peuples d'Assirie, ensuite de cent roys,

Ses illustres ayeux, d'un sceptre plus antique

Que la tige d'Abram au peuple judaïque,

Sans egard à sa race, ou à l'illustre sang

Qui luy donnoient les biens, la coronne et le rang,

Par jugement divin parut en face humaine,

Paissant avec les boeufs le treffle, la vervaine,

Se soulant de sainfoin, bien qu'un royal manteau

Couvrist le corps du prince en couvrant le thoreau.

Vray portraict d'Onosandre, excellante figure

Representant le corps, l'esprit et la nature

Du Grossier fort illustre en biens et en maison,

Mais bien pauvre d'esprit, voire un gueux en raison,

En sens un mendiant qui a des pous à l'ame

Plus que n'ont en leurs corps les forçats de la rame.

Or, buses, c'est assez. Prince de Betisi[362],

Reclamez vos oyseaulx, qu'ils s'envolent d'icy

Jusqu'au val de Padouse, où ils fairont entendre

Ce que je leur apprens des vertus d'Onosandre,

En proclamant un Dieu, comme on vit autrefois

Posafon déifié par les oyseaux des bois[363].

[Note 342: Bautru en est l'auteur. Le _Cabinet satyrique_

(Paris, jouxte la coppie imprimée à Rouen, 1633, in-8, p.

619-625), la donne sous ce titre: _L'Onosandre_, ou _la

Croyance du Grossier, par le sieur Bautru_. C'est contre

M. de Montbazon qu'elle est dirigée. Tallemant raconte à

ce sujet cette anecdote: «... Le bonhomme avoit su que

_l'Onosandre_ étoit une pièce contre lui. La reine-mère

accommoda cela, et on dit que, M. de Montbazon, entr'autres

choses, l'ayant menacé de coups de pied, il faisoit

remarquer à la reine-mère: «Madame, voyez quel pied! que

fût devenu le pauvre Bautru?» (_Historiettes_, édit. in-12,

t. 3, p. 102.)]

[Note 343: _Var._:

D'Onozandre le grand ennemy de vos sons.]

[Note 344: Ceci justifie pleinement le vers des

_Contreveritez de la cour_ (V. notre t. 4, p. 337).

Le duc de Montbazon ne parle que latin.]

[Note 345: _Var._:

Qui font que les humains ne vivent de chardons.

Je vous invoque, oyseaux]

[Note 346: Vives, promptes, gaillardes.]

[Note 347: _Var._: de m'apprester.]

[Note 348: _Var._: la brayante.]

[Note 349: Pour croyance.]

[Note 350: Le Basacle est un moulin à eau qui existe à

Toulouse depuis plusieurs siècles. Ses ânes étoient fameux

par leur force. Nous avons fait une erreur à propos de ce

nom dans notre t. 3, p. 71.]

[Note 351: Ce sont les initiales du nom de M. de Montbazon.

M. de Monmerqué en a fait la remarque avant nous dans ses

notes sur l'_historiette_ de Bautru (Tallemant, in-12,

t. 3, p. 102). Elles ne se trouvent pas dans _le Cabinet

satyrique_.]

[Note 352: Après ce vers, il y en a deux de passés que nous

retrouvons dans _le Cabinet satyrique_.

Et que là tous les saincts l'on cache tout de mesme

Comme nous le voyons aux temples de Caresme.]

[Note 353: Ce vers et le suivant ne sont pas dans _le

Cabinet satyrique_.]

[Note 354: _Var._: Judas.]

[Note 355: _Var._: est le.]

[Note 356: _Var._:

Et n'a rien a mespris comme un homme sçavant.]

[Note 357: _Var._:

Il montre à son discours qu'il n'a pas de raison

Et qu'il a le cerveau timbré comme un oison.]

[Note 358: _Var._:

De quelle herbe, quel foin, quel treffle, quel chardon.]

[Note 359: A la suite de ce vers, il s'en trouve dans _le

Cabinet Satyrique_ quatre qui manquent ici. Ils rendent la

pièce digne du recueil:

Si tu demande à tous si le paillard Ulysse,

Qui chevauchoit partout, n'eut point la chaudepisse,

Si tu crois un miracle, ayant mille putains,

Que pourtant le grand Turc n'eust jamais les oulains.]

[Note 360: _Var._:

Tel porte la façon d'estre un homme en effect

Et le considerant c'est un asne tout faict.]

[Note 361: Ce vers et les dix-neuf qui suivent manquent

dans _le Cabinet satyrique_.]

[Note 362: Nous avons dit déjà, t. 4, p. 337, note 5,

pourquoi l'on appeloit M. de Montbazon prince de Béthizy.]

[Note 363: _Var._:

Saphon deifier par les oyseaux des bois.]

_Le Conseil tenu en une assemblée faite par les Dames et bourgeoises

de Paris. Ensemble ce qui s'est passé._ In-8. S. L. ni D.[364].

[Note 364: Cette pièce est la contre-partie de celle qui

a pour titre: _La permission aux servantes de coucher

avec leurs maîtres_, etc., reproduite dans notre t. 2, p.

237. Elle est conçue dans la même forme et écrite dans

le même style. On voit par plusieurs passages qu'elle a

positivement été faite pour servir de réponse à l'autre. Je

penserois volontiers que toutes deux sont du même auteur.]

Soit que ce soit l'ambition, qui souvent donnant à travers l'esprit

des femmes, leur fasse croire au rabais de leurs merites, si tant

est qu'elles sçachent que les chauds baisers des maistres du logis

s'estrangent[365] dans les doux embrassemens de quelque gentille

saffrette[366] de servante; soit que ce soit qu'au sortir d'une

si aggreable escarmouche et d'un cultis si souvent reiteré, l'on

ne puisse si prestement fournir à l'appoinctement, et qu'il ne

leur reste plus que du son et de la lie, au contentement que elles

espèrent entre les bras de leurs chers epoux;

[Note 365: S'égarent.]

[Note 366: V., sur ce mot, notre t. 2, p. 242.]

Quoy que s'en soit, après que nos sus dites servantes eurent faict

signifier l'arrest[367] qui avoit esté donné à leur proffict (contre

leurs maîtresses), dame Avoye, seante en son siége au Pilory,

Mesdames les maîtresses, se trouvant survenues en ce jugement,

creurent qu'il falloit faire une assemblée, affin qu'agissant par un

si sage conseil, on peusse plus seurement fournir de productions et

de deffences pour ce dict procez.

[Note 367: C'est l'_Ordonnance de dame Avoye, enjoignant à

toutes servantes, chambrières, filles de chambre_, etc.,

_de coucher avec leurs maîtres_, qui fait partie de la

pièce à laquelle celle-ci répond. V. notre t. 2, p. 240.]

A raison de quoy il fut arresté que ceste tant authentique et

magistrale assemblée se feroit au cimmetière des Innocents, à la

sortie du marché.

De tous cotez accoururent les femmes, bourgeoises, marchandes,

damoiselles, presidentes et plusieurs autres qui avoient intherest en

la cause. Les scribes n'eurent pas si tost faict faire silence que

très honorée dame madame Calette (preferable à toute autre, tant pour

sa singulière prudence que vigilance touchant nos affaires, affublée

d'un crespe noir) commença par ces mots:

_Harangue de dame Madame Calette._

Chères dames, de quel courage souffrirons-nous que nos esclaves,

ces petites goujattes d'amour, ces brayettes de suisses, ces

quintènes[368] de bordel, ces pissepots de nos maris, nous bravent,

et qu'à la fin elles nous foullent aux pieds? Voyez (je vous prie)

avec quelle astuce elles ont obtenu deffaut contre nous! avec combien

de charmes, de visages raffinez, elles ont sceu suborner les juges

à nostre desavantage? Il n'y en a aucun à voir qui ne soit pour

elles! C'est faict de nous, si par une sage remonstrance nous ne

les supplions et remonstrions que les juges, ayant esté aveuglez,

corrompus et gaignez, nous permettent une evocation en quelque autre

ressort, où la justice bandant les yeux, et d'une egale balance,

pèse les justes droicts de nostre deffence. Donc, mes chères dames,

advisez où il sera le plus expedient de revoquer ce procez.

[Note 368: On sait que dans les lices la _quintaine_ étoit

le poteau contre lequel on s'exerçoit à jeter les dards ou

à rompre la lance.]

_Resolution de Mesdames sur la harangue de dame Madame Calette._

La harangue finie, celles qui estoient le plus interessées en ceste

cause demandèrent à la compagnie qu'il leur pleust accorder que

le lieu où se debvoit resoudre ce differend fust au cimmetière des

Innocents, pour là, au retour du marché des halles, se saisir plus

aisement de celles qui avoient esté les chefs de ceste rebellion

entre les servantes, pour les punir selon leurs demerites.

_Assemblée des Dames pour dire leurs plainctes._

Après qu'une quantité de coiffes, de chapperons, de masques[369] et

d'escoiffions[370] se fust rendue au dict consistoire, dame madame

Calette, assise sur le cul d'un mannequin (à cause de la lassitude

du chemin), fit signe de l'oeil à une espicière assez falotte de se

lever, et proposer le subject de sa plaincte.

[Note 369: Sur l'usage des masques, même chez les

bourgeoises, V. notre t. 1, p. 307, et notre édition des

_Caquets de l'Accouchée_, p. 105.]

[Note 370: On appeloit ainsi l'espèce de coiffe que

portoient les femmes du commun. On disoit aussi _scoffion_,

comme dans ces vers de Ronsard:

Son chef estoit couvert folastrement

D'un _scoffion_ attifé proprement.

On le trouve encore sous cette forme dans les épithètes de

de la Porte. Il ne falloit confondre l'_escoffion_ ni avec

la _calle_ que portoit sans doute Mme Calette, qui vient

de parler tout à l'heure, ni avec la _cornette_. Scarron

le donne à entendre quand il fait dire par un de ses

personnages:

Estes-vous en cornette ou bien en _escoffions_?

Molière s'est servi une fois de ce mot, dans _l'Étourdi_,

act. 5, sc. 14; mais il vieillissoit de son temps.]

La petite espicière, craignant de se voir desobeyssante au

commandement qui lui estoit faict, après avoir coloré son teinct

d'une couleur vermeillette, et comme baissant la teste, dict: Ce

n'est pas que mon desir glouton ne sçache bien se contenter, et que

le garçon de la boutique ne calfeutre aussi bien mon bas que maistre

juré qui soit au mestier de cultis; mais je ne puis souffrir qu'une

truande s'engresse à mes despens, et qu'une telle maraude souille

l'honneur de mon lict. Je suis contraincte de l'appeller pardevant

vous, en vous remontrant combien de fois je les ay surprins dedans

le magasin, où, allant pour quelques affaires, je les avisois par le

trou de la serrure (car ils avoient verrouillé la porte sur eux) qui

touchoient si rudement que c'estoit pitié de les voir. Je ne sçay où

ils pretendoient gister ce jour-là, mais ils doubloient fort le pas;

mais entr'autres, une fois, se doubtant que ceste place n'estoit pas

de grande resistance, et que les soldats estoient là à decouvert,

ils montèrent plus haut au grenier, puis s'enfermèrent dans une

tonne vuide, où après quelques coups fourrez, ils s'estocadèrent

si rudement que, roulants sur le plancher en ceste tonne, cela fit

un grand bruict. Ce qu'entendant, je monte droict en haut, où je

vis ceste tonne courir çà et là sur le plancher; ne sçachant que

c'estoit, je voulus conjurer le diable de sortir de là dedans, où,

après quelques conjurations, j'apperceu sortir un des pieds de mon

mary, passé entre les jambes de ma drôlesse. Ah! quel crève-coeur!

Depuis trois ans que je suis avec luy, je n'ay eu qu'un enfant; encor

est-il fluet qu'il ne se peut soustenir.

Voire vrayment (dict madame Charlette, femme d'un apothicaire),

voilà bien dequoy se plaindre! Est-ce un? Il pesche toujours qui

en prend un; il y a huict ans que je suis avec le mien, sans que

j'en puisse avoir un; c'est bien peu! Je ne sçay ce qu'il met en

ses drogues, mais elles sont de bien peu d'operation. Naguères nous

allâmes en pelerinage à Liesse, esperant que par l'intercession

de ceste saincte Dame je pourrois avoir un heritier du fruict de

nos travaux; mais à peine fumes-nous de retour que l'on me parla

de sage-femme: c'etoit la nostre qui étoit accouchée. Hé bien!

voilà comme nos marys peschent en eaue trouble; ces grands vault

riens sçavent bien enfourner au four d'autruy et ne trouvent jamais

le nostre assez chaud. Cependant ce ne fut pas tout, car ceste

truande, après m'avoir faict la nique, obtint provision de cinquante

escus[371]. Deussay-je en payer cent, et qu'il m'en fit autant!

[Note 371: Sur les dommages-intérêts auxquels avoient droit

les servantes séduites par leurs maîtres, V. notre t. 1, p.

318-320, note.]

La G. print alors la parole, et dict à une de ses voisines qui estoit

là: Sainement (ma commère, ma mie), je n'eusse jamais pensé, avant

que d'entrer en mariage, qu'il s'y fist tant de meschancetez. Ces

jours derniers, comme j'estois allé à la messe, je ne fus pas de

retour qu'entrant dans la salle avec mon boullanger, pour conter avec

luy, je les vis tous deux sur le lict vert, si eschauffés au jeu que

l'on eust dict qu'ils en avoient à quelqu'un. Ceste fine beste, se

voyant surprise, joue si dextrement son jeu que, se glissant dessous

son maistre, se coula derrière le long d'une tapisserie jusqu'à la

porte, et ainsi gaigna le haut. Bon Dieu! que je l'eusse pelottée si

elle ne se fust esquivée, et que je luy eusse donné de gourmades!

Encores passe pour un coup, mais je vous laisse à penser si c'est là

la première fois!

Une certaine P., portant je ne sçay de colère sur sa face, allongea

le col, puis dict: C'est assez patienter. Ce vilain ruffien, non

content d'en avoir jusqu'aux bretelles, toutes les nuicts se lève

du lict, puis, feignant d'avoir un cours de ventre, va droict à la

garde-robbe, où, le rendez-vous estant avec une de mes filles de

chambre, l'enfile avec tant de zèle que l'on diroit qu'il enfileroit

des perles; mais, comme il demeuroit trop long-temps en son

embarquement, je l'allay trouver, où je le vis tout estendu et se

tourmentant comme un malade de sainct[372]. J'eus souleur. A l'heure

j'appellay Guillaume, Janne, Pierre, Jacques, cocher, laquais, et

recognu enfin que c'estoit. La pauvrette, de honte qu'elle avoit, se

print à plorer, et troussa sa chemise par devant pour s'en cacher

la face[373]. Dieu sçait comme je l'accommoday! Je fis venir tous

les valets d'estable, qui luy donnèrent cent coups d'estrivières

et luy arrachèrent poil à poil la barbe du menton renversé. Ce ne

fut pas tout: pour obvier à tous inconveniens, et qu'une autre fois

elle ne pust servir au dict mestier, je fis venir nostre mareschal,

qui l'encloua si bien qu'elle s'en souviendra, ne luy laissant qu'un

petit trou d'arrousoir pour luy passer l'urine. Voilà comme je les

etrille. Un chacun se print à rire là dessus, et sembla-on approuver

ce chastiment par un sousris qui s'esleva en la compagnie.

[Note 372: C'est-à-dire atteint d'épilepsie. On donnoit ce

nom de _mal de saint_ à certaines maladies, telles que le

_mal saint Mathelin_, qui étoient placées sous l'invocation

de tel ou tel patron. V. _Ancien théâtre françois_, t. 2,

p. 415.]

[Note 373: Dans les _Fantaisies de Bruscambille_ et dans

une pièce du même temps, _Complexions amoureuses des

femmes_, etc., se trouve la même plaisanterie sur les

filles qui, par pudeur, se couvrent les yeux avec leur

chemise.]

Mais la B., mal contente de son mary, ne pust rire et ne finit de

gronder jusqu'à ce qu'on luy eust dit: Hé bien! Madame, qui vous

tourmente? Parlez.

J'ay beau remonstrer à ce gousteux de mary comme il se perd, luy et

son honneur, et que c'est un très mauvais exemple pour sa famille;

mesmement, après luy en avoir beaucoup battu les oreilles, et n'en

pouvant plus chevir, j'allay trouver son confesseur, elle suppliay

de luy en toucher quelques mots. Mais on a beau prescher à qui ne

veut entendre: ce vilain a le coeur si endurcy et est si esperduement

affollé de ceste gallande, que mesme il ne s'en abstient pas les

vendredis; ny moins les bons jours de feste. Samedy dernier, comme je

revenois du Marché-Neuf, j'entray en la salle avec nostre fermier.

Son chien, qui le suivoit, commença à aboyer si furieusement vers

la cheminée, qui estoit couverte depuis le haut jusqu'en bas de

tapisserie, que je fus contraincte d'aller voir ce que c'estoit. Je

lève la tapisserie, où je vis mon mary, qui de furie canonoit le

fort de nostre servante là dessous. Il sembloit que, de sa perche et

d'un certain ramon pelu, il ramonoit quelque chose de nostre bonne

marchande. Il estoit debout, où de cul et de teste il poussoit si

brusquement, qu'après avoir bien besogné et fermement ramoné, il

revint tout sale, les yeux pleurans, comme je le pus voir, ayant son

capuchon hors la teste. Mais je ne m'estonne plus s'ils se plaint

tant des gouttes, puis que c'est un axiome de medecine que de le

faire debout engendre les gouttes.

Une certaine P., avec un sac de plainctes, demanda audience; mais,

comme elle pensa parler, l'horloge sonna; ce qui fit que madame

Calette, voulant mettre ordre à ceste confusion, parla ainsi:

Nobles dames, après avoir ouy tant de plaintes, qui vous confirment

assez le bruict qui est moindre que le mal, c'est à vous maintenant

à adviser un chastiment pour nous venger de l'affront que ces

impudentes nous ont fait cy-devant, et un remède pour mettre ordre

en avant et rompre chemin à la permission qu'elles ont obtenue de

coucher avec leurs maistres[374] donnant arrest là-dessus que pas

une, dores-enavant, ne soit si effrontée que de commettre un tel

forfait, sur peine de punition corporelle.

Aussi-tost il fut ordonné à un scribe du cimmetiere de S. Innocent de

prendre la plume et escrire ce qui ensuit:

[Note 374: Nouvelle allusion à la pièce dont celle-ci est

la contre-partie.]

_Teneur de l'Arrest donné._

Encores que celles qui nous ont precedé au gouvernement de ceste

republique, et nous, à leur imitation, ayons faict plusieurs

edicts et ordonnances pour reprimer et corriger le luxe et hautes

entreprises de nos servantes, et pour les contenir dans la modestie

convenable à leur condition, neantmoins, comme le vice s'accroist de

jour en jour, l'outrage et l'audace de telles servantes est montée à

tel excès, que l'on recognoist que, non contentes de quelques petits

coups fourrez à nostre desceu, leurs desseins sont si pernicieux,

qu'ayant obtenu permission, pretendent d'avoir part au logis, pour

enfin nous en chasser tout à faict; et ce qui importe le plus est,

outre les incommoditez et troubles que l'on en reçoit, en ce que,

mettant la main entre l'escorce et l'arbre, sèment la zizanie, et

toute la famille en reçoit un grand prejudice, en ce que les dites

servantes, qui sont courreuses et qui ne font pas de grand service en

la maison, espuisent de grandes sommes de deniers de la gibecière de

leurs maîtres, qu'elles obtiennent par provision, feignant d'estre

grosses[375], bien que ce soit de quelque coquin à qui elles donnent

tous ces deniers, sans en tirer aucun proffict. A quoy desirans

pourvoir, après avoir mis ceste affaire en deliberation en nostre

conseil, où estoient plusieurs dames, damoiselles, bourgeoises et

autres officières de cet estat, sçavoir faisons que nous, pour ces

presentes et autres bonnes considerations en ce mouvantes, avons,

par ces presentes, faict et faisons très expresses inhibitions et

deffences à toutes nos subjectes servantes d'observer de poinct en

poinct le dict arrest, sur peine aux contrevenantes des charges

cy-devant mentionnées.

[Note 375: V. l'une des notes précédentes.]

Ce qui fut faict et accordé le mesme jour que dessus.

Et affin qu'ils n'en pretendent cause d'ignorance, nous avons fait

signer le present arrest de nostre seing ordinaire.

CALETTE.

_Vengeance des femmes contre les hommes, satyre nouvelle contre les

petits-maîtres[376] et les vieillards amoureux._

_Sur l'imprimé à Paris, et se vend à Rouen, chez Laurent Besongne,

tenant sa boutique sous la galerie du Palais._

M.DCCIV.

_Avec permission._

In-8.

[Note 376: Cette expression, qui avoit d'abord servi a

désigner les jeunes gens de la noblesse qui s'étoient

jetés dans la _Fronde_ et qui vouloient faire les maîtres,

en haine de Mazarin, ne se prenoit plus, à la fin du

XVIIe siècle, que dans le sens qu'elle a gardé depuis.

On entendoit par _petit-maître_ ce que nous appellons

aujourd'hui un _fashionable_, un _dandy_, un _lion_. Nous

connoissons une comédie en un acte, en prose, publiée en

1696, Orléans, Jacob, sous le titre de: _les Petits-Maîtres

d'été_.]

Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 16 / 19 段