Tout comme à Titius[216], meschant homme et pervers,

Phebus, qui ses rayons estend sur l'univers,

Envoya l'oiseau qui, de son coeur renaissant,

Iroit de jour en jour iceluy repaissant,

Ainsi nous semble-il que ce monstre d'envie,

Provenu des enfers, soit mis en cette vie

Pour ronger aux mortels l'esprit, non pas le coeur,

Qui jamais ne consomme, ains est tousjours vainqueur:

Il attacque les grands, attacque les petits,

Attacque les fripiers, vendeurs de vieux habits,

Comme on cognoistera par ceste mienne histoire

De deux fripiers remplis de superbe et de gloire.

Un honneste marchand, pour la rejouissance

Qu'il eut d'avoir d'un filz la seulette naissance,

Fit prier de souper deux maistres teinturiers,

Et, de ce mesme pas, deux maistres couturiers.

Sa femme, de sa part, prie deux frelampiers[217],

Qui se disoient tous deux estre marchands fripiers.

Ceux-cy donc, fort joyeux d'avoir telle lipée,

Pour n'avoir dans le vin la lèvre detrempée

Le long du jour, s'en vont tous deux, se depeschant,

Pressez de faim et soif, au logis du marchand.

Cestuy, les saluant: Vous arrivez bien tost!

C'est mon[218], ce disent-ils, c'est pour soigner au rost.

Entrez qu'ils sont dedans pour faire les valets,

L'un prend la palette[219], et l'autre les molets[220]

L'un soufle le feu, et l'autre le ratise:

Voilà le cuisinier qui perd sa chalandise.

Un, certes plus friand qu'une chatte d'hermitte,

Pour gouster au brouet descouvre la marmitte.

Disant: Mets, compagnon, ces viandes à la broche,

Car voicy du souper l'heure qui est fort proche;

Mets ce cochon de laict, ce canar et cest oye;

Retiens pour fricasser les polmons et le foye;

Embroche ce chapon et ces deux lapereaux,

Et ces deux espaules de petits chevreaux.

Sur l'heure du souper, viennent les tainturiers;

Un peu après aussi vindrent les cousturiers,

Lesquelz, tout aussi tost qu'on a la porte ouverte,

Vont saluer le marchand la teste decouverte.

Le soupé preparé: Prenez place à la table,

Ce dict-il aux tailleux d'une voix delectable.

Il fit après assoir ces maistres teinturiers,

Qui vis-à-vis s'assirent des maistres couturiers.

En après fit assoir ces maistres friponniers

Qui, n'estant que frippiers, faisoient les cuisiniers,

Les quelz, en murmurant contre les deux tailleurs,

Qui leur sont preferez en de si grands honneurs,

Sortiroient volontiers s'ilz n'etoient retenuz

De la honte et la gueule, des quelz ils sont pourveuz.

C'estoit presque soupé quand voylà la Discorde,

Qui, embrasant son feu, les met tous en desordre

Par le moyen d'un poux, qui, cherchant son repas,

De l'un de ces fripiers couroit dessus le bras,

Qu'il avoit attiré en refaisant les plis

De quelques vieux habits, qui en estoient remplis.

Un tailleur, le monstrant, dict tout bas au fripier:

Monsieur, ne vous faschez: c'est le faict du mestier.

Le fripier alors, tout ennivré de vin,

Commença à jetter son dangereux venin:

Car au lieu de remercier le tailleur qui l'avoit

Adverti de ce poux qui sur son bras couroit,

Assez mal à propos luy dit: Sot, taisez-vous,

Car je vous fais certain que je n'ay point de poux.

Le tailleur, bien appris, endura cest injure,

Replicquant: Je ne suis perfide ny parjure;

Et qu'il ne soit ainsi, Messieurs, regardez tous

Au devant du pourpoint, vous y verrez le poux.

Le fripier alors, qui crevoit de despit,

Pour sauver son honneur luy livra un deffit

Lequel des deux mestiers estoit plus honorable.

Ce qui fut au tailleur grandement aggreable;

Le maistre du souper arbitre fut esleu

Pour porter jugement quand on auroit conclud.

Le fripier commença à discourir des mieux,

Si bien vous l'eussiez pris pour quelque procureur[221],

Et se mit dans sa chaire en telle posture

Que l'eussiez pris diseur de bonnes adventures.

«Je ne suis pas si tost sorti de ma couchette

Que voicy des marchands qui sonnent ma clochette,

Demandant un habit de serge de seigneur[222];

Les autres de velours d'une belle couleur;

Les uns un beau manteau tout bordé de clincant,

Pour affin d'esblouir les yeux des regardant.

Aux uns de bas estat, aux autres de plus grand,

Je baille des habits pour chacun leur argent,

Les grands me recherchant, et aussi les petits,

Pour tirer de l'argent de quelques vieux habits.

A tailler des chausses je ne passe la nuict,

Pour les quelles avoir fait, bien souvent il vous cuit;

Mais en n'y pensant point, et presque en me jouant,

Je suis tout esbahy qu'il me vient de l'argent.

Donc, ô tailleurs d'habits! vous n'estes qu'artisans,

Et nous, qui les vendons, nous sommes les marchands.

Or jugez maintenant lequel est plus capable,

Ou de celuy qui vend, ou celuy qui travaille?

Après que le fripier eut fini son propos.

Le tailleur commença lui respondre aussi tost

Je sçay bien que souvent vous estes frequenté,

Mais ce sont des chalans de peu d'authorité:

Car n'ayant pas d'escus la bource bien garnie,

Pour avoir des habits vont à la friperie,

Ce sont le plus souvent des coureurs de pavé

Qui au soir à six heures n'ont encore disné;

Ce sont tous des chercheurs de franche lipée[223],

Qui n'ont ny pot au feu ny escuelle lavée;

Qui, n'ayant le moyen d'avoir des habits neufs,

S'en vont vers vous (fripiers) pour en avoir de vieux.

Ceux qui vous font gaigner sont les tireurs de laine

Desquelz ceste cité est de tout temps si pleine.

Si de vos caves estoyent les soupirails bouchez,

Tant de menteaux de nuict n'y seroyent tresbuchez[224]:

Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez

Que jamais (ô araignes!) vos toilles n'y tendez.

Si ces bales estoyent de vos boutiques ostées,

Plusieurs pièces d'estoffes ne nous seroyent robées.

Tous les habits qu'avez viennent de ces panduz,

Ou bien de ceux qui sont sur la roue rompuz,

Ou bien de quelque noble qui, pour un coup d'espée[225],

Dessus un eschaffaut a la teste tranchée[226],

Ou bien d'un verolé qui, se faisant suer,

Est mort entre les mains de monsieur le barbier[227].

Vous me faictes bon jeu de dire que les grands

Vendent leurs vieux habits pour avoir de l'argent!

Encor pour les petits je prendrois patience,

Pour estre à ce contraincts par la folle indigence.

Vous passez bien les jours, vous passez les nuitées

A refaire les plis des chausses dechirées,

D'où les poux affamez, sortant en abondance,

Vous mordent bien serré les costez et la pance.

Vous resemblez au gay qu'Esope le bossu

Produit estant d'un pan des plumes revestu;

Mais ce fut bien le pis, car, estant recogneu,

Il fut crié, mocqué et d'un chacun battu.

Ainsi vous, Messieurs, soubs ce nom de marchand,

Vous vous glorifiez et faictes les galands:

Mais, si dedans Paris messieurs les savetiers

Estoyent à preferer à tous les cordonniers,

Il seroit très juste et plus que raisonnable

Que vous fussiez aussi plus que nous honorables.

Le tailleur faisant fin, le marchand commença,

Et dict ouvertement ce qui luy en sembla:

Vous, messieurs les fripiers, n'ayez à contre-coeur

Si les tailleurs vous passent en vertu et honneur;

Confessez librement leur estre redevables,

Car peut-estre sans eux vous seriez miserables.

Iceux sans dire à Dieu se retirent chez soy,

Ce qui les aultres mit en un très grand esmoy.

Le tailleur, qui n'avoit rien dit de son costé,

A de telles paroles le marchand accosté:

Monsieur, je suis mary que pour rejouyssance

Vous n'avez eu icy que plaintes et mesdisence.

Si de ces deux fripiers vous sçavez l'arrogance,

Sans doubte vous mettez sur eux toute l'offense.

Ils desirent sur tous emporter le dessus,

Enfin estre honorez tout ainsi qu'un Phoebus;

Et, encore qu'ils soyent à chacun dommageables,

Ils se disoyent pourtant estre à tous profitables.

Mais sus! Je finiray en vous disant à Dieu,

Tout praist à vous servir en toute place et lieu,

En vous remerciant d'un si bon traictement

Et pour avoir porté un si beau jugement.

Tout droit à leur logis s'en vont les cousturiers.

Aussi après l'adieu s'en vont les teinturiers,

Qui n'osèrent parler, de peur de plus grand noise

Et de peur de jetter du bois à la fournaise.

La femme du marchand, qui bouilloit de cholère,

Luy demande soudain qui l'a meu à ce faire,

D'abaisser ses parents du costé maternel

Pour exalter les siens du costé paternel;

Poussée de courroux, le va charger d'injure,

Que pour une, deux fois, jusque à trois, il endure,

Mais dict en se mocquant: Ce vous est de l'honneur

D'avoir ces deux parents si curieux de l'honneur.

La dame, bien fachée et plus qu'auparavant,

Luy dict: Holà! marchand, ne blasmez mes parents;

Car je vous fais certain qu'ils vallent bien les vostres,

Soit en bien et honneur, ou en toute autre chose.

Femme, si tes parents et ceux de leur estal

Estoyent hors de Paris, nous n'irions qu'à cheval,

Et vous, femmes, en carroce tiré de six chevaux,

Irions nous promener avec les principaux.

La femme, convoyteuse d'un si très grand'honneur,

Dict lors à son mary: Je cognois mon erreur;

Dict, demandant pardon: Prenez-moy en pitié,

Car je vous veux servir en toute humilité.

Or donc, ne vous faschez, Marguerite m'amie,

Si je fais qu'un chacun sçache toute leur vie.

[Note 216: Le fameux géant Tityus, qu'Apollon et Diane

tuèrent à coups de flèches pour le punir d'avoir voulu

faire violence à leur mère Latone. Une autre version,

suivie ici, nous le représente souffrant doublement le

supplice de Prométhée, c'est-à-dire ayant le foie dévoré

par deux vautours, en punition du même crime.]

[Note 217: Pauvres diables, misérables, comme les frères

qui sont chargés de préparer les lampes dans les couvents.

Telle est du moins l'origine que Fleury de Bellingen donne

à ce mot dans son livre de l'_Etymologie des proverbes

françois_. Borel veut que _frelampier_ se soit pris pour

charlatan; enfin, selon d'autres, il viendroit du mot

_frelampe_, par lequel le peuple désignoit une petite

monnoie de billon valant 12 ou 15 deniers.]

[Note 218: Interjection affirmative très commune alors

chez le peuple. Nous l'avons déjà rencontrée. On disoit

aussi _ce mon_, _ça mon_. Molière l'a employée sous cette

dernière forme dans _le Bourgeois gentilhomme_, act. 3, sc.

3, et dans _le Malade imaginaire_, act. 1, sc. 2. M. Paulin

Paris en a fait l'objet d'une longue note dans son édition

de Tallemant des Réaux, t. 4, p. 84.]

[Note 219: La _pelle_.]

[Note 220: Sorte de petites pincettes dont se servent

encore les orfèvres.]

[Note 221: La désinente _eur_ se prononçoit _eux_ dans la

plupart des mots. Aujourd'hui encore les chasseurs disent

_piqueux_ pour _piqueur_.]

[Note 222: Serge fine et luisante dont les _seigneurs_

s'étoient long-temps vêtus. On la fabriquoit à Reims. C'est

une de ces étoffes, si recherchées dès le temps de saint

Louis, qu'on trouve appelées par les chroniqueurs _serica

Remensia_.]

[Note 223: On appeloit les parasites chercheurs de

_franches lippées_. (Le P. Labbe, _Etymologie des mots

françois_.) La Fontaine, dans sa fable du _chien et du

loup_, a aussi employé ce mot de _franches lippées_ pour

repas happés gratis, et Regnier, sat. 10, v. 282-285, parle

ainsi des gens qui s'en mettent en quête:

L'un en titre d'office exerçoit un berlan,

L'autre estoit des _suivants de madame Lippée_

Et l'autre chevalier de la petite espée.]

[Note 224: Dans une pièce de notre t. 1, p. 198, il a

déjà été parlé de ces connivences des fripiers avec les

voleurs qui infestoient alors Paris, surtout avec la bande

des Manteaux-Rouges. De ceux-ci, y est-il dit, on en prit

d'une seule raffle vingt-deux «qui estoient à gage et qui

jetoient par le soupirail des caves ce qu'ils avoient

butiné par la ville.»]

[Note 225: L'année précédente (1613), à l'occasion du

duel entre le baron de Luz et le chevalier de Guise, dans

lequel le premier fut tué, il avoit paru une déclaration

du roi contre les duels, «avec protestation de n'accorder

jamais la grace.» On ne l'avoit pourtant pas encore mise à

exécution.]

[Note 226: Les fripiers garnissoient leurs boutiques avec

les défroques des suppliciés, que le bourreau leur vendoit.

C'est ce qu'on voit par un passage des _Visions du Pelerin

du Parnasse_, Paris, J. Gesselin, 1635, in-8, p. 121-112,

très curieux volume que nous aurions peut-être fait

entrer tout entier dans notre recueil, si quelques unes

des pièces que nous avons données déjà ne s'y trouvoient

à l'état de simples chapitres. Ainsi, l'une de celles

qui précèdent, _Réglement d'accord sur la préférence des

savetiers cordonniers_ (V. plus haut, p. 41-58), y forme

le 19e chapitre. Voici le passage relatif aux fripiers:

«S'il (le chaland) estoit si faquin de s'aller habiller en

ce païs là, il y auroit danger qu'il ne devint héritier

des despouilles de quelque pauvre diable qui huit jours

auparavant auroit passé par les mains discrètes du subtil

Jean Guillaume.» Jean Rozeau, le bourreau de la Ligue,

cet habile homme qui, lit-on dans le _Scaligerana_, p.

37, «défaisoit fort bien en laissant seulement tomber

l'épée», avoit fait comme fit plus tard son successeur

Jean Guillaume. C'est même pour s'être trop hâté de pendre

le président Brisson, afin de le dépouiller de son riche

manteau de peluche, qu'il fut pendu à son tour sous Henri

IV. (V. plus haut, p. 52, et _Lettres_ d'Estienne Pasquier,

in-fol., t. 2, p. 485).]

[Note 227: Barbiers-chirurgiens, _carabins de Saint-Côme_,

ainsi qu'on les appeloit. Ils s'occupoient surtout de la

cure de ces maladies.]

_Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins qui avoit un

demon dans une phiole, condemné d'estre bruslé tout vif par arrest de

la Cour de parlement.[228]_

_A Paris, chez Antoine Vitray, au collège Sainct Michel._

1623. In-8.

[Note 228: C'est Antoine Vitré, l'un des plus fameux

imprimeurs de Paris au XVIIe siècle. Il n'y avoit que deux

ans qu'il avoit commencé à imprimer quand il publia cette

pièce. _Le Bruslement des moulins des Rochelois en 1621_

est, à ce qu'on croit, la première chose qui sortit de ses

presses. Il exerça jusqu'à sa mort, en 1674. Il n'avoit pas

moins de 85 ans alors, car en 1670, dans l'_avis_ qu'il

donna au sujet de la grande affaire du _Pain mollet_, pour

lequel il eut la collaboration d'un Poquelin, peut-être

celle de Molière lui-même, il est dit qu'il a 81 ans. V.

notre article _Molière et le procès du pain mollet_ (_Revue

françoise_, 20 juillet 1855).]

Le 14 juin dernier, le lieutenant criminel de Moulins, ayant receu

plusieurs plaintes qu'un nommé Michel, menuisier, usoit d'arts

magiques et qu'il faisoit une infinité de maux dans la dicte ville,

le feit constituer prisonnier. Le lendemain, le concierge alla

trouver le dit sieur lieutenant criminel pour l'advertir que le dit

Michel se tourmentoit extraordinairement dans son cachot, et qu'il

luy avoit dit, en presence de plusieurs personnes, qu'il estoit

venu à luy quelqu'un qui l'avoit voulu estrangler et qui l'avoit

merveilleusement excedé, battu et traîné par les bras, voulant qu'il

reniast Dieu et son baptesme, et qu'il demandoit quelque confesseur

qui fust habile homme, et qu'à cause des tourmens qu'il disoit

recevoir, il avoit furieusement crié qu'on le tuoit et estrangloit,

demandant secours. Le dit sieur lieutenant commanda aussitost au dit

concierge d'aller querir le père recteur des PP. Jesuittes, et le

prier d'aller consoller le dit Michel et l'assister en la confession

sacramentalle qu'il disoit vouloir faire; pendant quoi il alla aussi

en la Conciergerie pour interroger quelques autres prisonniers, où,

ayant trouvé le dit P. recteur, il le pria d'avoir soin de l'ame de

ce pauvre miserable. Le P. recteur luy dit qu'il estoit grandement

tourmenté, qu'il feroit ce qu'il pourroit, et qu'il luy avoit donné

un _Agnus Dei_ pour le conserver des apparitions du diable desquelles

il se plaignoit (mais il faloit un coeur contrit, qui est bien

rare en telles personnes), et puis s'en alla pendant que le dit

sieur lieutenant demeura là pour ouyr d'autres prisonniers, auquel,

incontinent après, le geollier retourne dire que le dit Michel crioit

tant qu'il pouvoit qu'on le vouloit estrangler et qu'il demandoit du

secours. Aussitost il commanda au dit geollier de luy aller ouvrir le

cachot, et s'y transporta sur l'heure, où il le trouva le visage gros

et enflé, et livide comme de quelques tumeurs, les yeux fermez, et

se plaignoit sans pouvoir cognoistre le dit sieur lieutenant, qui luy

demanda par deux ou trois fois; mais enfin, ayant repris ses esprits,

il le recogneut et luy reïtera ses plaintes, luy disant qu'il avoit

esté bien battu par quelqu'un qui luy avoit voulu faire nier Dieu et

son baptesme, quoy que cet abominable eust desjà renié Dieu, ainsi

qu'il en demeura d'accord après, comme vous verrez tantost. Il advoua

aussi avoir toutesfois fait des invocations d'esprits et sacrifié une

tourterelle[229], et qu'il s'estoit servy d'un livre de caractères

escrit à la main en langue françoise. Là-dessus, le dit sieur

lieutenant luy remonstra que le diable n'auroit point eu la puissance

de luy nuire, si ce n'eust esté en vertu du pact qu'il avoit avec

luy, et puis l'interrogea en quelle forme cela luy estoit apparu. A

quoy il respondit que la première fois il n'avoit point de forme, à

la seconde et troisième il estoit en feu, qui l'avoit non seulement

batu, traîné par le bras et par les jambes, mais qu'il luy avoit mis

les pieds dans un trou qui estoit au dit cachot, le menaçant de le

precipiter s'il ne faisoit la renegation. Voylà pas un bon maistre

et qui flatte bien ses serviteurs! Il dit encore que le livre duquel

nous venons de parler luy avoit esté bruslé, par arrest de la cour,

en presence de luy, qui avoit fait amende honorable et banny pour

cinq ans pour s'estre meschamment et impieusement appliqué aux arts

magiques et invocations des demons, dont il avoit demandé pardon à

Dieu, au roy et à justice, et qu'il executa cet arrest dès le 15

octobre 1605. Chose etrange que l'aveuglement des hommes! Cela luy

devoit servir à mieux vivre, cet auguste senat luy en donnant mesme

un si excellent moyen. Mais bien au contraire, ce mechant homme,

mesprisant les salutaires remonstrances que la cour du parlement luy

avoit faites sur la sellete, s'en alla en Allemagne, en Angleterre,

en Espagne et à Venise, où il dit qu'il acheta une phiole dix escus,

dans laquelle il y avoit comme un peu d'eau blanche, et que, quand il

vouloit sçavoir quelque chose, il disoit: _Phiole, fais-moy sçavoir

cecy ou cela_, et qu'après il se mettait à sommeiller, et en reposant

il luy estoit revelé ce qu'il vouloit sçavoir; et, le temps de son

bannissement accomply, il retourna à Moulins, où, par le moyen de

ceste phiole, il recommença de faire mille mechancetez, lesquelles,

enfin decouvertes, font qu'il est remis prisonnier comme je vous ay

dit; et comme le sieur lieutenant criminel, qui est un très sçavant

homme, luy eust dit qu'il falloit qu'il eust fait abnegation de la

foy, des bonnes oeuvres de l'Eglise et des siennes pendant qu'il

avoit eu cet esprit, il dit que non; mais, ayant affaire à un homme

qui sçait fort bien son metier, il le sceut si bien prendre par ses

paroles qu'il advoua avoir renoncé à Dieu, à ses bonnes inspirations

et aux prières des saincts, entre les mains de celuy qui luy avoit

vendu ladite phiole, et qu'il repetoit cela tous les ans le 14

septembre à son esprit, qui luy apparoissoit en feu, lequel esprit

s'appeloit Boël[230]; il dit aussi qu'il estoit aërien, vapeur de la

region d'Orient. Il fut trouvé saisy d'un Agrippa[231] dont il se

servoit pour faire des caractères[232]; et comme on luy eust demandé

qu'il avoit fait de la dite phiole, il dit qu'il l'avoit cassée, et

puis il dit qu'il l'avoit vendue, mais qu'il avoit juré qu'il ne le

diroit point, et qu'il avoit fait un pact tacite avec son diable

de lui donner tous les ans une poule[233] avec les suffumigations

qu'il faisoit tousjours le dit jour 14 septembre. Il dit que quand

le sorcier donne un malefice à mort, le diable leur donne six sols

huict deniers, et à un animal la moitié. Il advoua avoir esté en une

assemblée qui s'estoit faite en Bourgongne, et que les assemblées des

magiciens ne se font que de huict en huict ans, où ils parlent tous

en l'oreille d'un demon qui paroist de sept pieds de hauteur, auquel

ils demandent ce qu'ils veulent, et que luy parlant avoit demandé de

pouvoir guerir les maladies, et qu'après avoir mangé ils sont tous

reportez chacun en leur demeure.

[Note 229: C'est la première fois que nous voyons cet

inoffensif oiseau tenir dans les invocations la place de la

fameuse _poule noire_; mais celle-ci interviendra tout à

l'heure.]

[Note 230: Dans le _Diable boiteux_ imité de l'espagnol

par Lesage, c'est Asmodée qui joue le même rôle. Celui-ci

est un démon bien plus ancien et bien plus célèbre que ce

_Boël_. Il est déjà question de lui dans la Bible. V., pour

l'étymologie de ce nom, _Revue archéologique_, t. 4, 1re

part., p. 326.]

[Note 231: Le livre de Cornelius Agrippa de Nettesheim, _De

philosophia occulta_, si fameux encore au XVIIIe siècle

qu'on en publia en 1737 une traduction françoise, 2 vol.

in-8.]

[Note 232: Ce mot se disoit «de certains billets que

donnoient les charlatans ou sorciers, et qui, à cause des

figures talismaniques dont ils étoient marqués, pouvoient,

disoient-ils, produire toutes sortes de prodiges. Il est

utile de connoître cette acception du mot _caractère_ pour

bien comprendre ce passage du rôle de Crispin dans _les

Folies amoureuses_ de Regnard (act. 1, sc. 5):

... Tout le temps de ma vie

J'ay fait profession d'exercer la chymie.

Tel que vous me voyez, il n'est guère de maux

Où je ne sache mettre un remède à propos,

Pierre, gravelle, toux, vertiges, maux de mère.

On m'a même accusé d'avoir un _caractère_.]

[Note 233: V. l'une des notes précédentes.]

Il dit encore que son esprit le dispensoit d'aller aux assemblées, à

cause du gage qu'il lui donnoit tous les ans, et que la dernière des

dites assemblées se feit en l'an mil six cents quatorze, et que s'il

ne se fust defait de sa phiole, il y fust allé la veille de Noël, qui

est le jour où elle se fait tousjours.

Ce meschant homme estant interrogé combien il avoit gardé la phiole

de laquelle nous venons de parler, il dit qu'il l'a gardée onze ans,

et qu'il faisoit brusler de la semence de baleine dans un rechaut

pour parfumer la dite phiole en disant: _Je te parfume en vertu de ce

que tu m'as esté donné_, comme il s'y estoit obligé. Il se mesloit

de donner des feuilles d'herbes sur lesquelles il escrivoit certains

mots qu'il disoit guerir des fièvres, et s'il n'estoit bien payé, il

faisoit mourir les malades.

Il dit qu'il advertit un jour le curé de Saint-Bonnet qu'un procez

qu'il avoit pendant en la cour venoit d'estre jugé, et qu'ils

estoient, sa partie et luy, hors de cour et de procez, ce qu'il sceut

le jour mesme dans la ville de Moulins par le moyen de son esprit.

Le dit sieur lieutenant luy ayant demandé s'il y avoit quelque

caractère dessus la phiole, il respondit qu'il y en avoit un sur

du parchemin et qu'il estoit noir. Ce ne seroit jamais fait qui

voudroit dire toutes les meschancetez de cet imposteur, contre

lequel il y avoit une infinité de plaintes qui furent cause que

le dit lieutenant, ayant instruit son procez, le condamna d'estre

pendu et bruslé, et quelques autres de sa cordelle[234] pendus.

Le procez estant sur le bureau, il le feit amener pour l'entendre

sur la sellette, où il se met à pleurer, disant qu'il avoit bien

offencé Dieu en le reniant l'espace de dix ou unze ans, comme il

avoit tousjours fait, et qu'il avoit aussi offert tous les ans, le 14

septembre, une poulle en sacrifice à un esprit nommé Bouël, lequel

il adoroit enfermé dans une phiole, le parfumant avec de la fumée de

semence de baleine, comme celuy qui luy avoit vendu luy avoit obligé.

La sentence de mort luy estant prononcée, il appella en ceste ville

pardevant messieurs de la cour, et quelques autres qui estoient

condemnez à mort par la mesme sentence ne voulurent point appeler;

toutesfois, le juge de Moulins, qui, comme j'ay dit, est un très

habile homme, a envoyé ce Michel appellant et gardé les autres pour

voir ce que le parlement en fera.

[Note 234: De sa compagnie. Ce mot s'employoit pour

_société_, _liaison_. On lit dans l'_Apologie pour

Hérodote_, par Henry Estienne, «le stratagème duquel usa

une femme d'Orléans pour parvenir à son intention, qui

estoit _d'attirer à sa cordelle_ un jeune escholier duquel

elle estoit amoureuse.»]

Estant icy, et la cour l'ayant ouy et recogneu que c'estoit un très

meschant esprit qui n'estoit capable que de faire du mal, et qui

sçavoit à autre chose que faire des chevilles et des martoises[235],

que mesmement il avoit esté banny par arrest pour des impietez dès

l'an 1605, le renvoya à la fin du mois dernier à Moulins pour y

estre bruslé tout vif, et ordonna encore la dite cour que les autres

seroient menez en la Conciergerie pour, leur procez veu, estre

ordonné ce que raison.

[Note 235: Mortaises.]

J'avois oublié de vous dire que ce magicien, pour attraper de

l'argent, en faisoit porter certain nombre de pièces sur les croix

de cimetières ou sur le seuil des eglises par ceux qui venoient à

luy pour leur santé, et disoit qu'on ne pouvoit rien faire sans

cela, et qu'il falloit que ce fust la nuict; et puis il y alloit

et prenoit les pièces, qu'il mettoit dans sa bourse pour la guarir

de l'evacuation qu'elle avoit, tellement que par ce moyen il en

guarissoit deux à la fois.

Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 10 / 19 段