L'on peut veoir par ce discours que la fin de ces gens-là est

tousjours deplorable, et que le diable ne tend à autre chose qu'à

leur faire renier celuy pour la confession duquel ils devroient

exposer mille vies, parce qu'il sçait bien qu'un homme qui a perpetré

ce crime n'a jamais son esprit en repos, et que sans cesse la justice

de Dieu l'espouvante, l'astuce du malin esprit estant telle, afin

que, quand il a reduit à ce point quelque pauvre insensé, il le

tourne et le manie à sa guise, luy promettant tout et ne luy donnant

jamais rien, n'ayant pas de quoy se bien faire à soy-mesme.

Au contraire, pour recompense de dix ou douze ans de service, ils

les battent tout leur saoul, comme il a fait ce pauvre miserable, et

leur representent ce qu'ils ont fait de mal toute leur vie afin de

les desesperer. Il vaut donc bien mieux (sans comparaison) advouer

Dieu, qui donne le ciel pour un verre d'eau froide, et une eternité

de contentement pour recompense d'une oeuvre de charité qu'on aura

seulement fait en son nom, et renier le diable, qui se sert des

hommes comme des chevaux de bagage, et, après les avoir fait suer

d'ahan en ce monde, n'a rien pour les faire rafraîchir en l'autre

qu'un estang de feu et de souffre qui n'estaindra jamais.

_Vraye Pronostication de M{e} Gonnin[236] pour les mal-mariez,

plates-bourses et morfondus, et leur repentir._

_A Paris, Chez Nicolas Alexandre, rue des Mathurins._

M.DC.XV. In-8.

[Note 236: Nous avons déjà dit quelques mots des farceurs

qui se firent appeler _maître Gonin_ (V. notre t. 3, p.

53, note); nous allons revenir plus longuement sur leur

compte. Le nom de _Gonin_, qui appartient, plus ou moins

modifié suivant les pays, à toute une famille de bouffes

italiens, françois, etc., me semble venir de la _gonne_ ou

_gonnelle_, sorte de longue cotte dont ils s'habilloient.

Tabarin, farceur de pareille espèce, emprunta ainsi son

nom au _tabar_ qui lui servoit de costume, et le Charlatan

(_Scarlatano_), prototype des autres, qui opéroit vers le

même temps sur le Pont-Neuf, ne dut d'être ainsi nommé qu'à

l'habit d'_écarlate_ dont il étoit vêtu. Dans ce monde

de farceurs, c'étoit donc toujours l'habit qui faisoit,

sinon l'homme tout entier, du moins son nom. La _gonne_ ou

_gonnelle_ dut avoir d'autant mieux ce privilége pour les

bouffons dont nous parlons, qu'elle avoit d'abord été robe

de moine et d'écolier, et par là tout à fait prédestinée à

la malice et aux bons tours. La Fontaine semble avoir eu

vent de cette origine quand il a dit, au commencement de

son conte de _l'Ermite_ (11, 15):

Gardez le froc, c'est un maître Gonnin.

M. Walckenaer, prenant l'éveil sur ce vers, mit en note:

«Le mot _gone_, en ancienne langue romane, signifioit

toutes sortes d'habillements, et surtout une robe de moine.

Je crois que le mot _gonin_ en est dérivé.» C'est ce que

nous soutenons, en tâchant de le prouver plus complétement.

Nous trouvons en Italie, dès le XIVe siècle, un bouffon qui

prit ainsi son baptême de la malicieuse robe; seulement,

comme on ne l'y désignoit que par son diminutif _gonella_,

c'est aussi par ce diminutif qu'on désigna le farceur: on

l'appela Pietro Gonella. Il vivoit à la cour d'un duc de

Ferrare, dont il semble avoir été le fou en titre d'office.

Ses bouffonneries, qui sont souvent citées dans les

Nouvelles de Sacchetti, et dont on fit un recueil dès le

commencement du XVIe siècle, _le Bufonerie del Gonnella_,

Firenze, 1515, in-4, coururent toute l'Europe. En Espagne

elles étoient si populaires que Cervantes, pour dépeindre

d'un trait la maigreur de Rossinante, se contenta de dire,

sûr d'être compris, qu'il avoit plus triste apparence que

le cheval de Gonéla. C'étoit une allusion à l'histoire,

tant de fois rajeunie depuis, de cette pauvre rosse étique

et décharnée que notre farceur avoit mise en défi avec le

meilleur cheval du duc. Il avoit parié qu'elle sauteroit

plus haut: il la fit jeter du haut d'un balcon, et, comme

le duc ne se soucia point de l'épreuve pour son cheval,

Gonella gagna le pari. Cette popularité du Gonella italien,

qui dut se répandre en France plus facilement encore qu'en

Espagne, donna sans doute de l'émulation à nos bouffons

françois, et fut cause peut-être que, comme ils avoient

pris le même habit, ils reçurent à peu près le même nom.

Le premier maître Gonin que nous trouvons en France dit

ses farces et fait ses tours, souvent fort libertins, à

la cour de François Ier. (V. Brantôme, _Dames galantes_,

discours 2, art. 3.)--Il eut, suivant le même écrivain,

un petit-fils, qui vivoit sous Charles IX, et qui fut

moins habile que lui. Depuis, maître Gonin ne reparoît

plus à la cour, ce qui ne l'empêche pas pourtant de se

mêler des affaires de l'État. Il est simplement, comme

ici, faiseur de pronostications politiques, diseur de bons

contes, ou joueur de gobelet sur le Pont-neuf. Sorel, qui

le connut sous le règne de Louis XIII, nous a parlé de la

grande escarcelle dans laquelle il mettoit ses instruments

pour faire ses tours de passe-passe.» (_Hist. comique

de Francion_, p. 177.) Ce sont ces mêmes tours qui ont

perpétué sa réputation. Dans la scène 22 de _la Maison

de campagne_, petite comédie de Dancourt, il est encore

question des _tours de maître Gonin_.--Nous le trouvons

aussi en Allemagne. Aux noces de la princesse Sophie de

Bavière, Gonin, chef des magiciens bavarois, est avalé

par Zytho, magicien de Bohême. (Goerres, _Hist. du doct.

Faust_, dans son ouvrage sur les _Livres populaires en

Allemagne_.)]

Les plus sages bien souvent sont les plus fols, et leurs folies

quelquesfois preparent aussi bien à rire à plusieurs, parceque les

fols sont de saison en tout temps, voire en plus grande abondance

que pistoles et escus. Tels furent autrefois (sauf leur honneur

et meilleur advis) le bon homme Aristophane pour le premier, qui

s'est amusé à faire un long discours des nues, situées en la région

des oiseaux[237]. O le beau païs! C'est ordinairement le séjour des

folles pensées de tout temps, et d'aujourd'huy dea! O que les grands

remueurs d'affaires y feroient bien leur cas! Qu'y fussent-ils tous!

ils ne nous eussent donné tant d'empeschement et de malheur que nous

en recevons. Nostre Aristophane donc estoit-il pas bien sage, à

votre advis, d'avoir entrepris ce folastre discours de nues? A quel

propos? n'en voit-on pas assez icy tous les jours et partout? Voyons

l'autre: c'est Homère, qui se mit autrefois à escrire en vers grecs

(ô la grande folie!) une imaginaire bataille survenue entre les rats

et les grenouilles, qu'il appelle en grec _Batracomiomachie_, d'un

nom aussi long qu'une perche de huict pieds, en huict syllabes. Là

il represente une cruelle et dangereuse meslée, tant par eau que par

terre, leurs saillies, leurs ruses, leurs embusches, bref tous les

petits tours et finesses de guerre qu'on sçauroit excogiter[238];

et je croy que, si ces petits animaux eussent un peu estez dressez

au manége, pour apprendre quelque civilité bestiale, ils eussent

bien fait parler de leur vie, et en eut-on raconté merveilles, veu

leur grand courage qui reluisoit sur leurs armes, presque aussi

furieux et boursouflans que les Cyclopes du temps passé, qui, voulans

escheler[239] les cieux, se virent en un instant foudroyez de

l'inevitable bras du haut Juppiter. Je voudrois qu'il m'en eut cousté

quinze, voire quarante-cinq (je ne m'en soucie pas, je joue assez

bien) et qu'il fussent en vie: ils feroient, j'ose dire, merveilles;

ils trouveroient de merveilleux subjects pour exercer leur style et

eloquence, non pas à une fantastique description de nues, ou d'une

guerre de rats et grenouilles, cela n'est point digne de la grandeur

de si hauts, si sublimes, si relevez et scientifiques esprits comme

le leur; je les voudrois cognoistre, s'ils estoient en vie: je les

prierois d'employer quelques heures de temps à plus belle et haute

recherche: ils en seroient louez, et peut estre recompensez, on

ne sçait; le monde ne sera pas tousjours pauvre ny chiche; chacun

aura de l'argent, car la paix qui arrive bientost[240] fera vendre

toutes les harquebuses, piques, mosquets et halebardes: aussi bien

cela faict trop de bruit pour rien. Mais helas! _garda filiol_,

dit l'Italien, je voy desjà les taverniers qui deviennent fort

bleus[241], principalement ceux d'auprès les portes: ils vont donner

du cul à terre, car, puis qu'il n'y aura plus de soldats aux portes,

que la paix les fera toutes ouvrir comme auparavant, la grande peur

qui pensa esbranler tous nos faux-bourgs, qu'aurons-nous à faire

d'en avoir tant? Et à quel propos encor le vin à cinq, six et huict

sols, puis que l'Auvergne, le Languedoc, la Provence, la Gascogne et

la Bourgongne en regorgent de tous costez? Chacun son tour, dit la

devise: mettez donc les armes au ratelier derrière la cuisine, n'en

parlons plus. Traitons d'autre matière plus serieuse. Il m'est tombé

en main un certain traicté en façon d'ephemeride, ou prognostic,

copié, composé, calculé et diligemment metagrabolisé[242] d'un costé

et d'autre, voire à tous visages, aages, lunettes et complexions.

O qu'il est beau et bien fait! Il meriteroit d'avoir du rouge

parmy[243], car il promet _mirabilia_ pour ceste année et l'autre.

Ha! que le bon-heur nous en veut bien que maistre Gonnin n'est

pas mort! Ce seroit presque, je vous dis, une perte irreparable.

Il logeoit sur un haut pigeonnier, pour mieux depuis là dresser

ses horoscopes. Il faisoit là le maistre Gonnin, et, conptemplant

partout, il voyoit tant de fols que c'est merveilles. Il dit qu'il

apperceut non guères loing d'icy certains courriers, sans paquet

ny commission, courans de nuict, qui abbayoient contre la belle et

claire lune, parce qu'elle ne donnoit ses rayons que là où il luy

plaisoit (Regardez la folie!), et ainsi ne cessoient d'esveiller tout

le monde par où ils passoient, courans, trottans, allans, venans,

gastans tout, sans regarder où ils mettoient les pieds, sautans

tantost dans un jardin, tantost dans une vigne, tantost dans les

bleds, et, qui pis est, les vit faire de terrible mesnage dans une

eglise près d'Auxerre. Je ne parleray point des coups de mousquets

contre le crucifix, et du vol du sainct calice, du mesprix faict au

Saint-Sacrement, et du violement en icelle eglise[244]; non, je n'en

veux dire mot, parce qu'aucuns de ces courriers sans envoy furent

traictez comme il falloit; je parleray seulement de la trongne qu'ils

faisoient à ceste belle lune (entendez bien), la poursuivans comme

folastres cinges; mais elle s'en rioit et n'a laissé de faire son

cours, portée honorablement sur cest hemisphère, sans se soucier de

leur abbayement, parceque, comme ils disent en Languedoc et Provence,

_bran d'aze ne monta ou seou_, c'est-à-dire brayement d'asne ne monte

point au ciel. Ces courriers donc et postillons d'Æole, n'estant que

vent, sont-ils pas mal mariez? Jan, c'est mon[245], si font, voire

avec belle folie. O la gaillarde et prudente femme! c'est pour faire

une bonne et honorable maison. Escoutons encore maistre Gonnin: il

dit que, dès le commencement du printemps, et ce qui s'ensuit jusqu'à

et _cætera_, je n'ay peu lire que cecy:

Aucuns remplis de male humeur

Verront l'effect des sept planettes,

Notamment de Juppin l'ardeur,

Dardant son foudre sur leurs testes.

[Note 237: L'auteur réunit ici dans une même allusion deux

des comédies d'Aristophane, _les Nuées_ et _les Oiseaux_.]

[Note 238: _Excogitare_, penser.]

[Note 239: _Escalader._ Ce mot étoit déjà suranné, mais on

l'employoit encore quand il s'agissoit de rappeler la lutte

des Titans contre Jupiter. «Laissez-le venir, ce géant qui

menace d'escheller les cieux», lit-on dans _l'Astrée_, 4e

part., liv. 2.]

[Note 240: La paix entre la reine mère et les

princes mécontents avoit été signée le 15 mai 1614 à

Sainte-Menehould. Ce passage, qui nous montre cette

pacification comme étant seulement en espérance, nous

feroit penser que _la Vraye pronostication de maître

Gonnin_ est des premiers mois de 1614. L'édition que nous

suivons, et qui porte, comme on l'a vu, la date de 1615,

n'est donc certainement pas la première.]

[Note 241: On disoit devenir _bleu_, et surtout faire des

_coups bleus_, pour _tenter des efforts inutiles_, _des

entreprises qui ne réussissent pas_. (Leroux, _Dictionnaire

comique_.)]

[Note 242: L'auteur suit pour ce mot la mauvaise

orthographe adoptée par Bruscambille; c'est

_matagraboliser_ qu'il faut lire, comme l'a écrit Rabelais,

d'après les trois mots grecs dont il a dérivé cette

expression burlesque. (V. liv. 1, ch. 19.)]

[Note 243: Dans les livres de droit, l'on imprimoit en

lettres rouges les titres et les passages importants du

texte: c'est ce qu'on appeloit _rubriques_.]

[Note 244: Les ravages auxquels il est fait allusion ici,

et qu'avoient commis les soldats des princes mécontents,

donnèrent lieu à plusieurs écrits, où se retrouvoient les

plaintes des habitants de la campagne: _La carabinade

du mangeur de bonnes gens_, 1614, in-8;--_Ennuis du

paysan champestre, adressé à la reine regente_, 1614,

in-8;--_Discours de M{e} Guillaume et de Jacques Bonhomme

sur la defaite de 35 poules et le coq faite en un souper

par 3 soldats_, 1614, in-8. Après la paix, d'autres livrets

avoient paru dans lesquels éclatoit la joie de ces pauvres

gens, délivrés enfin de ceux qui les mettoient au pillage:

_L'Hymne de la paix chantée par toute la France, par les

laboureurs, vignerons et autres paysans qui l'habitent,

pour l'assurance qu'ils ont maintenant de paisiblement

recueillir le fruit de leurs labeurs;--Le Holà des gens de

guerre fait par le messager de la paix... dédié à Monsieur,

frère du roy, qui donne la sauvegarde aux paysans..._, par

Beaunis de Chanteraine, sieur des Viettes, 1614, in-8.]

[Note 245: V., sur cette expression, la note d'une des

pièces qui précèdent.]

L'exposition se voit cachée en la page viceversa de l'autre costé, ce

me semble, où il parle de ce Dieu Chronien Saturne, tout refrongné,

qui mangeoit ses enfans propres quand il estoit en colère, comme

dient les Poètes, n'espargnera pas ceux qui comme Icares veulent

monter trop haut avec aisles de cire, en danger qu'il ne les envoye

avec Vulcan en l'isle de Lemnos faire des lunettes pour voir plus

clairement le fonds de leurs affaires; ou bien aux Indes[246]

pescher au fleuve du Gange ces grandes anguilles de trente brasses de

long: cela les rassasieroit un petit.

[Note 246: Après les guerres civiles on voyoit souvent les

gens du parti vaincu s'exiler volontairement pour aller

offrir leurs services aux princes étrangers, ou fonder

des colonies, comme les chefs huguenots Laudonnière et

de Gourgues l'essayèrent dans la Floride sous Charles

IX. En 1614, ceux qui avoient servi sous les princes et

que la paix venoit de laisser sans emploi manifestèrent

des intentions pareilles, comme ce passage semblerait

l'indiquer, et comme on le sait d'ailleurs par l'ordonnance

royale qui fut alors rendue pour y mettre obstacle:

_Lettres-patentes du roi portant defenses à toutes

personnes, de quelque qualité et condition qu'ilz soient,

de n'enlever aucun soldat hors de ce royaume pour aller

servir aucun prince étranger, et enjoint à ceux qui y sont

allés de s'en revenir sous peine du crime de lèse-majesté._

(22 septembre 1614.) Louis XIV, après la Fronde, persuadé

qu'il étoit plus prudent de repousser du royaume ce vieux

levain de rebelles que de l'y garder, prit une mesure toute

contraire. «On envoya, dit Lemontey, périr à Candie, en

Afrique, en Hongrie, les vieux soldats gâtés par la licence

des discordes civiles, et le duc de Beaufort, le roi des

halles, et le comte de Coligny, qui avoit suivi Condé chez

les Espagnols.» (_Essai sur l'établissement monarchique de

Louis XIV, etc._ Paris, 1818, in-8, p. 328.)]

Juppiter estoit un mauvais garçon; pour regner sans empeschement, il

envoya Neptun gouverner les mers, et Pluton les enfers, maintenant

ainsi son sceptre avec son foudre trisfulque et formidable.

Mars[247] se sent si fort, qu'il ne voudra point de compagnons: ainsi

se fera redoubter en ses canons et estendarts; c'est bien aussi la

raison.

[Note 247: C'est le prince de Condé, chef des mécontents,

comme tout à l'heure Jupiter c'étoit le roi.]

Mercure, fin et subtil, qui entend le pair[248] et le jars[249], fera

desormais des merveilles (selon qu'il est predit), car

Quelques uns par trop hasardeux,

Pour avoir vuidé trop d'ordure,

Se verront frotter de Mercure,

Mais je n'entends pas du fumeux.

[Note 248: V., sur cette expression, notre t. 3, p.

276-277.]

[Note 249: On disoit par abréviation _entendre le jars_

pour entendre le _jargon_ ou _argot_ des voleurs. Il est

tout naturel que Mercure sût cette langue-là. Si le duc de

Mercoeur n'étoit mort en 1602, je croirois que c'est de

lui qu'on a voulu parler sous ce nom de Mercure, qui se

prononçoit comme le sien.]

Aussi ce minéral Mercure est propre particulièrement à nettoyer les

malins ulcères qui gastent et corrompent le corps.

Sol leur donnera bien de la peine, car, ayant trop longtemps demeuré

en campagne soubs l'ardeur de ses chauds rayons, en concevront telle

douleur de teste, qu'à aucuns faudra une prompte et vive saignée ès

parties jugulaires; et aux autres, des restraintifs au gosier pour

retenir les humeurs bilieuses et peccantes.

La Lune ne leur sera non plus favorable que les susdits, car, estant

de son naturel froide, elle les fera tant tousser, cracher, vesser

et roussiner, qu'on sera contraint, les sentens si fort puyr, de les

appeler les morfondus à la Lune; mais, comme porte son prognostic,

Le laboureur après l'esté

A ses maux aura recompense,

Mais le fol sera mal traicté

Et puny pour son insolence.

Vénus leur pourroit bien bailler quelque horion; mais elle a pitié

d'eux, comme douce et favorable, les voyant si maigres et hideux;

mais elle les renvoyera à son ennemie Pallas, qui leur cassera les

restes, pour récompense de leurs vains labeurs, ainsi comme est porté

par la même prédiction, car

C'est almanach fait de nouveau

Promet par un certain presage,

Non du froid, ny gresle, ny eau,

Mais aux fols un très-grand domage.

Voilà quant au mal mariez avec dame folie, qui, se repentans

et sentans maintenant l'hyver arriver, ne trouvans plus rien à

fricasser, recèlent et cachent leurs doubles cornes, comme les

limaçons, honteux d'estre la matière fabuleuse entre le peuple; on

leur pourra dire en riant et sans scandale que

Il ne faut jà contrefaire

Et faire semblant d'avoir froid:

Car tel sera, au contraire,

Mieux à couvert qu'il ne voudroit.

O la grande folie que c'est de piller le poivre avant qu'avoir le

lièvre, se jetter en longues et plausibles espérances! Mais de quoy

enfin? de rien. Voilà un mariage bien égal, Maistre fol avec Dame

folie! ils feront de beaux enfans, ils auront la barbe en naissant,

aux dents.

Je leur conseille de se servir le plus promptement qu'ils pourront

de ce mien advis (si toutefois ils en ont le temps), d'assopir le

feu de telle fougade[250], et faire comme les anciens Romains, qui

avoient des prestres pour appaiser les foudres et tonnerres, et ce

par loix expresses portées aux douze tables, qu'ils ayent des amis

qui aydent à esteindre le feu qu'ils ont allumé: car, si Juppiter

(qui regarde la France tousjours de bon oeil) les regarde une fois

en courroux, je les voy perdus; il faudra _herbam dare_, comme dit

le proverbe, donner le torchon d'herbe au maistre et vainqueur, à la

façon des pasteurs, qui, ayant luité un long temps ensemble, à la fin

celuy qui est vaincu sur le lieu même arrache une poignée d'herbe et

la présente au vainqueur en signe de victoire, il en faudra faire de

même; mes amis (pas trop); il faut estre sages, ou estre chastiez,

l'un ou l'autre infailliblement; il en est temps, car

Voicy l'hyver, avec sa robe grise,

Qui vous rendra les membres tout perclus.

Où irez-vous? Hé! vous n'en pouvez plus:

Vous tremblottez soubs un manteau de frise.

[Note 250: La _fougade_, _foucade_ ou _fougasse_, étoit une

sorte de petite mine qu'on préparoit sous un ouvrage qu'on

vouloit faire sauter. Ce mot s'employoit aussi figurément.

On dit encore dans quelques provinces d'une personne qui va

par élans et par fougue: _elle fait tout par foucade_.]

Les voilà donc en danger d'estre enroolez soubs le drapeau des

morfondus, car d'attendre à l'année qui vient, il n'y faut pas

seulement songer. Maistre Gonnin ne veut pas embrouiller ses

prédictions de cest article: ils voient arrivé ce qu'il a predit, à

sçavoir (prenez bien garde), et retenez les termes icy expressément

couchez:

Que jamais les fols ne joueront bien leur roolet;

Que les outrecuideux donneront du nez à terre;

Que les ambitieux, pour regarder de trop près le soleil,

Deviendront lousches ou aveugles, etc.

Hé, ne le voit-on pas? que sont devenus ces courriers sans

commandement? _Castiga, Castiga, la frusta, la frusta à quelli

forfantelli_; qu'on les chastie ces soldats morfondus.

Et bien donc? qu'est-ce? qu'en dites vous? ha violeurs, mais il

faudra estre vieleurs, et sonner le _troin troin_ de porte en

porte pour gaigner quelque double[251], et n' sçay encor si on leur

donnera permission, car, si les sergents de l'hostel de Scipion[252]

les trouvent, ils seront incontinent enostelez, fustigez et rasez,

et alors on les cognoistra bravement, et chacun dira: Aga mon amy,

Aga m'amie, et beau Dieu! quelles gens sont-ce là? C'estoient des

gaspilleurs du pauvre monde, des violeurs de femmes et filles,

et maintenant ils sont soldats de plate-bourses, ils se sont mis

vieleurs chantans par les portes, _fanfara helas! fanfara soldadons,

fanfara bourse-plate_. Et falloit-il faire tant de bruit pour donner

du nez si tost à terre. Hélas! il est arrivé à ces pauvres infortunez

tout de mesme qu'aux cigales qui chantent tout l'esté, sans

apprehender l'hyver, et, l'automne venu, elles deviennent enrouées,

et ne peuvent plus chanter: ainsi ces plate-bourses et morfondus ne

chantent plus. Il y a bien des helas cachez dessoubs les boutons

du pourpoint; il y a bien de la demangeaison derrière l'oreille,

beaucoup de folie en la teste, et encor plus de repentir au coeur. On

entend desjà tant de: helas! je me repens! helas! je n'y pensois pas!

helas! que feray-je? j'ay vendu mon espée pour du pain; au moins si

j'avois pour achepter une meschante viéle! Ha! qu'on dit bien vray,

quand le fol est pris, il a beaucoup plus de temps pour se repentir

que pour fuyr! O que bien a dit le poète[253] parlant de la pauvre

Caliston séduite:

_Eheu! quam difficile est crimen non prodere vultu!_

[Note 251: Il est parlé dans l'_Histoire comique de

Francion_ (Rouen 1635, in-8, p. 689) «des anciennes

trompettes revenues des guerres» qui gagnoient leur vie

à fanfarer sur le Pont-Neuf aux dépens de la bourse et

surtout des oreilles du passant. Selincourt se plaignoit en

1633 de ce qu'on n'employât à la chasse que de simples cors

au lieu de trompes, «qui, dit-il, se font entendre de plus

de deux lieues, et, ajoute-t-il, de ce qu'on a établi une

licence de sonner à la manière des maîtres du Pont-Neuf.»

Cité par Le Grand d'Aussy, _Vie privée des François_, édit.

Roquefort, t. 1, p. 426.]

Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 11 / 19 段