renom de son temps. Dans les stances ou sonnets mis en
tête de ses poésies, l'on ne va pas moins qu'à l'égaler à
Ronsard. Il étoit né à Paris en 1564, et mourut en 1630,
après avoir été jusqu'en 1615 environ lieutenant général
au bailliage de Ribemont. Villefranche en Beaujolois
fut le séjour ordinaire de ce poète, qui pourtant, en
souvenir de sa ville natale, ne manque jamais de prendre
le titre de _Parisien_. C'est à Villefranche, selon
les _Mémoires_ du jésuite Jean de Huissière sur cette
ville (1671, in-4, p. 86), qu'il fit tous ses ouvrages,
«remarquables par leur mérite et par leur nombre.» Deux
pièces dramatiques, _la Franciade_, tragédie en cinq
actes, et _les Desguisés_, comédie en cinq actes, avec
prologue en vers, qui vient d'être réimprimée dans le
t. 7 de l'_Ancien théâtre françois_ de la Bibliothèque
elzevirienne, sont ce qu'il écrivit de plus considérable.
On les trouve dans ses _Oeuvres poétiques_, Lyon, 1594, 2
vol. in-8, avec un grand nombre de pièces en tous genres,
odes, élégies, _trophées_ au roi Henri IV, etc. Jean
Godard n'a toutefois pas réimprimé dans ce recueil, non
plus que dans la seconde édition qu'il en donna à Lyon en
1618, in-8, sous le titre de la _Nouvelle muse_, ou _les
Loisirs de Jean Godard, Parisien_, la pièce singulière que
nous reproduisons ici. C'étoit une oeuvre de sa jeunesse,
qui pouvoit lui sembler sans intérêt, mais qui n'en a pas
moins beaucoup pour nous. L'abbé Goujet la connoissoit, et
dans l'article qu'il consacre à notre poète, au t. 15 de
sa _Bibliothèque françoise_, p. 248-249, il la mentionne
comme très curieuse, sans toutefois en rien citer, ce que
l'abbé Mercier de Saint-Léger lui reproche presque, et
avec raison. (V. ses _notes mss._ sur la _Bibliothèque
de la Croix du Maine_, art. _Jacques Godard_.) Nous la
donnons d'après l'exemplaire que possède la Bibliothèque
impériale, et que l'abbé de Saint-Léger ne semble pas avoir
connu. Celui qu'il eut entre les mains se trouvoit à la
bibliothèque Mazarine, nº 21,657. Il a disparu depuis.]
EPIGRAMME.
Tu chantes si bien, mon Godard,
La nature du gand mignard,
Que qui liroit ton escriture,
Si bien elle le raviroit,
Que, fut il hiver, il n'auroit
A ses mains aucune froidure.
J. HEUDON, Parisien[194].
[Note 194: Jean Heudon, fils d'un riche bourgeois de Paris,
étoit l'ami de collége de Jean Godard. Au sortir des
études, comme celui-ci manquoit de ressources, il lui étoit
venu en aide, et leur amitié s'en étoit augmentée. Godard
fit son chemin dans les emplois, et aussi dans la poésie
et au théâtre. Heudon souhaita les mêmes succès, et ce fut
alors Godard qui lui tendit la main. (V. _Hist. du théâtre
françois_, t. 3, p. 539.) Heudon fut moins heureux: sa
réputation n'égala jamais celle de son ami. Ses tragédies
de _Saint-Clouaud_ et de _Pyrrhe_ sont détestables,
comparées à toutes les pièces de son temps, et en
particulier à celles de Godard. Cette inégalité de succès
n'altéra point leur amitié. Dans les poésies de Godard,
les principales pièces sont dédiées à Jean Heudon (V. t.
2, p. 239, 245, etc.); d'autres sont adressées à son frère
Audebert Heudon, à qui Godard semble avoir voué les mêmes
sentiments. Tous deux moururent avant lui, laissant chacun
un fils, Jean et Thomas, qui héritèrent de l'affection
que J. Godard avoit eue pour leur père. Les stances qui
terminent la seconde édition de ses poésies, _la Nouvelle
muse_, etc., leur sont adressées, sous ce titre touchant:
_l'Amitié héréditaire._]
* * * * *
_Le Gan de Jean Godard, Parisien._
Bien souvent les bienfaits sont mis en oubliance;
Mais ce n'est pas de moy: j'ai tousjours souvenance
De l'honneur, du present, du don et du bienfait,
Tant soit grand ou petit, que quelque homme me fait,
Jusqu'à là mesmement qu'à rendre la pareille,
Ou soit tard, ou soit tost, tousjours je m'appareille:
Aussi l'homme bien né vraiment recognoistra,
De parolle ou de fait, le bien qu'on luy fera.
Thibaut, il me souvient qu'aux dernières estrainnes,
D'une paire de gands tu me donnas les miennes.
Je te veux ore faire un semblable present:
Je veux le gand chanter en ton nom à present,
Afin que, si mes vers sur le temps ont victoire,
Ton nom et ton present soient de longue memoire,
Ou bien à tout le moins pour te faire sçavoir
Que je ne veux manquer à faire le devoir
A l'endroit de celuy qui m'oblige et qui m'aime,
Ainsi comme tu fais, autant comme lui-mesme.
Mais changeons de propos, et venons à nos gans
Dont il est question. Ce n'est pas de ce temps
Seulement que l'amour l'oeil de larmes nous mouille,
Qu'il nous tient en souci, que la teste il nous brouille
De mille passions, qu'il nous glace de peur:
Aussi bien au passé ce petit dieu pipeur
Tourmentoit les humains d'extresme fascherie,
Voire mesme les dieux ont senti sa furie.
Tesmoing soit Juppiter, qui tient le premier rang,
Changé tantost en or, en cigne, en taureau blanc;
Et mesme, qui plus est, Venus, sa propre mère,
N'ha pas peu s'affranchir de sa douleur amère.
Maintenant la navrant, la faisoit suspirer
Pour l'amour du dieu Mars; tantost pour un berger
Qui menoit ses troupeaux sur les rives du Xante;
Tantost il luy faisoit une playe recente
Dans son coeur enferré d'un beau trait pris aux yeux
D'Adonis, le plus beau qui fut dessous les cieux.
Ce jeune fils de roy, chef-d'oeuvre de nature,
Passoit en grand beauté tout autre creature:
Narcisse auprès de luy n'estoit que vain abus,
Ni mesme Cupidon, ni le plaisant Phoebus,
Si bien qu'il eust semblé que sa beauté celeste
Fust venue icy-bas affin d'estre moleste
A tous hommes mortels, leur versant dans les yeux
Un dangereux poison, toutesfois gracieux.
Mais s'il avoit le corps beau jusques à merveille,
Aussi son ame avoit une beauté pareille;
Son coeur estoit royal et de vertu rempli,
Estant du tout en tout parfait et accompli.
De ses esbatemens la chasse fut l'eslite,
En imitant Diane, Orion, Hipolyte:
Car, fut que le Soleil retira ses chevaux
De l'estable marine, annonçant les travaux,
Ou qu'au milieu du ciel il traina sa charrette,
Ou bien, ayant couru sa jornalière traite,
Qu'il s'en alla coucher chez sa tante Thetis,
Tousjours estoit aux champs le gentil Adonis,
Ou bien chassant le cerf à la teste branchue,
Ou le grondant sanglier armé de dent crochue.
Venus, qui dans le sin brusloit de son amour,
Ne le pouvoit laisser ny la nuit ny le jour,
Courant tousjours après ses beaux yeux et sa face,
Et fust-ce mesmement qu'il allast à la chasse,
Qu'il allast à la chasse au profond des forests,
Qui sont pleines d'horreur, pour y tendre ses rets.
Un jour elle l'y suit, brassant[195] à l'estourdie
Des espineux halliers: une ronce hardie
Luy vint piquer la main, d'où s'escoula du sang,
Lequel, depuis germé dans le fertile flanc
De la mère commune, a donné la naissance
A la rose au teint vif, qui luy doit son essance.
Tout depuis ce temps-là, la fille de la mer,
Venus au front riant, sa main voulut armer
Contre chardons, et ronces, et piquantes espines.
Elle fit coudre adonc de leurs esguiles fines,
Aux Graces au nud corps, un cuir à la façon
De ses mains, pour après les y mettre en prison.
Les trois Charitez[196] soeurs à la flottante tresse,
En usèrent après ainsi que leur maistresse.
Voilà comment Venus nous inventa les gands,
Lesquels furent depuis communs à toutes gens,
Non pas du premier coup: les seulles damoiselles
Long espace de temps en portèrent comme elles.
Depuis, les puissans roys s'en servirent ainsi,
Et puis toute leur court, puis tout le peuple aussi.
Mais, bien qu'ores chacun les mette à son usage,
Le petit et le grand, et le sot et le sage,
Si ont-ils toutes fois encore authorité
De servir de signal à la grand' dignité
Des prelats reverends: un chacun d'eux en porte
Qui de laines sont faits, mais en diverse sorte,
Comme ils ne sont tous uns; selon qu'ils tiennent rang.
Les uns les ont de rouge et les autres de blanc.
Encores par dessus leurs laines sont couvertes
De turquoises, rubis, et d'esmeraudes vertes[197],
Que portent les prelats, en signe de l'honneur
Qu'ils sont les lieutenants du souverain Seigneur,
Qui, dans le ciel assis, darde dessus la terre,
Ainsi que traits flambants, les esclats du tonnerre.
Par ce moyen-là donc en honneur sont les gands,
Qui jusques aujourd'huy sont la marque des grands,
Qui les ont par honneur, et davantage j'ose
Coucher dedans mes vers qu'il n'y ha nulle chose
Qui sert à nostre corps, le couvrant et vestant,
Qui les puisse esgaler ny qui valle bien tant:
Car s'il m'est accordé, ce qui me le doit estre,
Et si l'on ha respect au vallet pour le maistre,
Ils emportent le prix, puis qu'ils servent la main,
Qui proffite le plus de tout le corps humain.
C'est elle qui fait tout, disposte et bien legère,
Sans cesse travaillant comme une mesnagère.
Elle coud, elle file, elle va labourer:
A tous cous il luy faut le travail endurer.
Elle taille la vigne, elle esbranche les arbres,
Elle peint les tableaux, elle grave les marbres,
Elle affile l'espée et tous les ferremens,
Puis elle en donne après le camp des Allemans;
Elle nous fait du feu quand le corps nous frissonne
De froid en janvier; les bleds elle moissonne;
Elle assemble la gerbe, elle la bat après,
Elle en tire du grain, et du grain du pain frais,
Sans cesse travaillant pour ce gouffre de ventre
Où de tous ses travaux le fruit et salaire entre.
Par elle Jupiter tient son sceptre orgueilleux;
Par elle Juppiter sur les monts sourcilleux
Darde son foudre aislé; par son aide Neptune
Tient son sceptre à trois dents; par elle la Fortune
Tient ses riches joiaux; par son aide Pluton
Porte un sceptre obei du bouillant Phlegeton.
Jadis par son moyen l'invaincu Charlemagne,
Sainct, estoit de nos roys descendus d'Allemaigne,
Des Espagnes vaincueur le triomphe emporta;
Jadis, par son moyen, sur sa teste il planta
D'un bras non engourdi la marque imperialle,
Ayant jà sur le chef la couronne royalle.
Par son aide jadis le grand Henri second,
Qui de palme et laurier s'ombragea tout le front,
Fit fuir l'empereur, à son grand vitupère,
Dans son propre pays en ravageant son père.
Par sa guerrière main nostre prince, son fils,
Invaincu se fit voir à deux osts desconfits
A Dreux et Montcontour; et par sa main puissante
Loys, père du peuple, en l'Itale plaisante,
Deffit près Aignadel le camp venitien,
Faisant trembler Venise et reprenant le sien.
Bref, cette main fait tout ce qu'on peut faire et dire,
Et si ce qu'elle fait seule elle peut escrire;
Elle habille le corps de laine de brebis;
Mais sans l'ayde d'aucun elle fait ses habits,
Je di ses gands fourchus, qui font qu'elle n'endure
Ni le chaud de l'esté, ny la gourde froidure
De l'hyver glaçonneus. Aussi font-ils fort bien
De la garder de mal, puisque tout nostre bien
D'elle seule despend: ainsi le gand utile
Contregarde la main mesnagère et subtile.
Combien est-il heureux de toucher quelques fois,
Ou plus tôt si souvent, la main blanche et les doits,
Tout à l'aise et loisir, de ces belles pucelles,
De ces fleurs de beauté, de tant de damoiselles!
Je croi, quand est de moy, que cinq cens mille amants,
Pour jouir de cest heur voudroient bien estre gans,
Ne deussent-ils jamais avoir nature d'home.
Il est temps de parler des gans blancs de Vendosme[198],
Qui sont si delicats que bien souventes fois
L'ouvrier les enferme en des coques de nois;
On en parle aussi tant que leur ville gantière
Reçoit presque de là sa renommée entière.
Si prisé-je bien plus pourtant les gans romains[199],
Qui servent plus aux nerfs que ne font pas aux mains.
Ny le musque indien, ny l'encens de Sabée,
Ny le basme larmens qui pleure en la Judée,
Ny tout l'odorant bois de quoy l'unique oyseau[200]
Son sepulcre bastit dessus un arbrisseau,
Ny tout ce que l'Arabe a de senteur, en somme,
Ne sentit pas meilleur que font ces gans de Rome[201].
D'autres il y en a, bien richement brodés
De soye ou de fil d'or, à l'eguille et au dés[202],
En petit entrelas et mignarde peinture
Où se lit mainte hystoire et estrange adventure.
D'autres sont enperlez. Si prisé-je pourtant,
A cause du plaisir, les gands de chasse autant[203].
Sans eux l'oyseau de poing n'yroit point à la guerre.
Qui pourroit endurer son espinneuse serre
S'il n'estoit bien ganté? Si le plaisir est grand
De la fauconnerie, on le doit tout au gand.
Aussi lui devons-nous presque tout nostre ouvrage,
La perche, les charrois, et tout le labourage
Qui se fait en hiver: car en telle saison
On n'oserait sortir, ny laisser la maison,
Ny travailler dehors, qui n'a la main armée
De bons gros doubles gands à couleur enfumée.
Sans eux le laboureur ne pourroit en hiver
La mencine[204] tenir, ni les champs remuer;
Sans eux le vigneron n'yroit point à la vigne,
Le pescheur ne pourroit sans eux tenir sa ligne
Dessus les froides eaux, alors que le poisson
Lubre[205] ne peut nager à cause du glaçon
Qu'il rencontre à tous coups; ou si d'un bon courage
Ils s'en alloient sans gands à leur penible ouvrage,
Outre qu'ils ne pourroient besongner à demy,
Sans cesse estant frappés par le froid ennemy,
Les doits leur gelleraient, et les deux mains lassées
Ils auroient à tous coups en hyver crevassées,
Où c'est que chaudement du gand nous nous servons
En chose qui que soit, car nous en escrivons
De la prose et des vers, ayant la main delivre[206]:
Gantez nous feuilletons un grec ou latin livre,
Nous taillons bien la plume avec le canivet[207],
Parmy d'autres papiers nous cherchons un brevet.
Une femme gantée oeuvre en tapisserie,
En raizeaux deliez et toute lingerie.
Elle file, elle coud, elle fait passements
De toutes les façons, ayant en main ces gands
Que l'on nomme coupés[208], gands autant necessaires
Que le soleil au jour, que la rame aux galères.
Les hommes d'à present, qui cognoissent combien
Ils nous font de profit, de plaisir et de bien,
Les honorent aussi de mainte broderie
Faite subtilement, de riche orfevrerie,
De senteurs, de parfums. Les uns sont chiquetés
De toutes pars à jour, les autres mouchetés
D'artifice mignard; quelques autres de franges[209]
Bordent leur riche cuir, qui vient des lieux estranges[210].
Tel est souvent d'un roy le condigne present,
Et vaut cent fois plus d'or qu'il n'est lourd et pesant;
Tel sent mille fois mieux que le musque ou civette
Qu'on voit à Saint-Denis. Il n'est tant de poissons
Dans le large Ocean qu'on en voit de façons[211].
C'est pourquoy je ne veux et ne peux les escrire;
Si veux-je toutefois encor un mot en dire,
Et puis c'est tout. Aussi les nouveaux mariés
En donnent par honneur aux parens conviés:
C'est l'antique façon[212]. Ceste façon louable
Monstre combien le gand fut jadis honorable.
O gans saints et sacrés! la marque des prelats,
Brancheus estuy des mains qui nous pendent au bras,
Garde-mains, chasse-chaud, chasse-froid, chass'ordure,
Port'anneaus, mesnagers, à la riche bordure,
Emmusqués, odorants, inventés de Venus,
Vandomois et romains, à cinq branches, cornus,
Nuptiaus, estreneurs, à la gueule beante,
Mais pères des manchons, race bien faitiente,
Pour vous avoir chantés le premier, des Romains,
Des Grecs et des François, gardés-moy bien les mains,
Et celles de Thibaut, en hiver de froidure,
Et du hâle au soleil, qu'en esté l'on endure.
[Note 195: Écartant avec les bras.]
[Note 196: Les trois Grâces, _Charites_ en grec.]
[Note 197: On laissoit aux prélats ces gants ornés de
pierreries. Georges Cliffort, comte de Cumberland, enrichit
pourtant de cette manière le gant qu'Élisabeth lui avoit
donné en signe d'estime. Il s'en fit une parure; dans les
tournois, il ne portoit pas autre chose à son chapeau.]
[Note 198: «Il suit de là, dit l'abbé Mercier de
Saint-Léger dans sa note manuscrite déjà citée, que cette
fabrique de gants fins à Vendôme existoit en cette ville
dès le XVIe siècle. L'abbé Goujet, dans l'extrait qu'il
donne de ce petit poème, n'a pas remarqué ce fait.» Dans
les _Mélanges d'une grande bibliothèque_ HH, p. 123, l'on
avoit déjà constaté l'existence au XVIe siècle d'une
fabrique de gants qui avoit pu donner naissance à celle
de Vendôme: c'est la fabrique de Blois. «Il est certain,
y est-il dit, que l'usage des gants blancs nous est venu
d'Italie; cependant, au XVIe siècle, les gants de la
fabrique de Blois en France étoient déjà fort renommés.»
Savary (_Dict. du commerce_) parle de ces gants de Blois et
de ceux de Vendôme. C'étoit, avec Paris, dit-il, la ville
où l'on en fabriquoit le plus de son temps.]
[Note 199: La réputation des gants de Rome se soutint
jusqu'à la fin du XVIIe siècle. M. de Chanteloup chargea
souvent Poussin de lui en acheter. Le 7 octobre 1646,
celui-ci lui écrit à propos d'une de ces commissions
«qu'il y a employé un sien ami, connoisseur en matière de
gants.» Du tout il a fait un paquet. «Il y en a, dit-il,
une douzaine, la moitié pour les hommes, la moitié pour
les femmes. Ils ont coûté une demi-pistole la paire, ce
qui fait dix-huit écus pour le tout.» Dans sa lettre du 18
octobre 1649, il écrit encore à M. de Chanteloup qu'il lui
a acheté de bons gants à la _frangipane_, c'est-à-dire de
ceux qu'on parfumoit selon la mode introduite du temps de
Catherine de Médicis par le comte de Frangipani. C'est,
dit Poussin, la signora Magdalena, «femme fameuse pour les
parfums», qui les lui a vendus.]
[Note 200: Le phénix.]
[Note 201: Dans le _Parfumeur royal_, par Barbe, parfumeur,
Paris, 1689, au chapitre des _gants de senteur_, on trouve
la manière de parfumer les gants avec de la gomme odorante
ou des fleurs.]
[Note 202: Au moyen âge l'on portoit déjà des gants ornés
de fils d'or:
Il l'en donna le gant à l'or paré.
(_La Chevalerie Ogier de Danemarche_, t. 1, p. 103, v. 2489.).]
[Note 203: _Le gant de fauconnier_, dit Savary, _Dict. du
commerce_, «est un très gros gant d'un cuir très épais,
ordinairement de cerf ou de buffle, qui couvre la main et
la moitié du bras du fauconnier pour empêcher que l'oiseau
ne le blesse avec son bec ou avec ses serres.»]
[Note 204: La _manchine_, manche de la charrue.]
[Note 205: De _lubricus_, glissant.]
[Note 206: C'est-à-dire _agile_, _en liberté_. On disoit
plutôt encore _à delivre_, comme dans cette phrase de la
124e _nouvelle_ de Despériers: «N'ayant la langue si _à
delivre_ pour se faire entendre.»]
[Note 207: Le canif. (V. notre t. 1, p. 217.)]
[Note 208: C'est ce que nous appelons aujourd'hui
des _mitaines_, mot qui autrefois étoit synonyme de
_mouffle_, et qui, au lieu de désigner ces demi-gants
de femme, s'employoit pour ces gros gants fourrés qui
n'avoient qu'une séparation entre les quatre doigts
réunis et le pouce. Ces sortes de gants se vendoient chez
les bonnetiers, qui, pour cela, se faisoient appeler
_mitonniers_. (V. le volume déjà cité des _Mélanges d'une
grande bibliothèque_, p. 11 et 121.)]
[Note 209: Sur ces _gants à frange_, V. notre t. 3, p.
247. C'étoit un des grands luxes de cette époque. «On lit
dans un vieux bouquin imprimé à La Haye en 1604 que les
habitants de Cambray, pour recevoir dignement le roi, qui
devoit passer par leur ville, eurent l'attention délicate
de faire la barbe à un pendu qui étoit exposé aux fourches
publiques, et de mettre un _gant avec une frange d'or
magnifique_ à une main de bois qui servoit de guide sur le
grand chemin de la ville.» (_Essai historique sur les modes
et la toilette françoise_, Paris, 1824, in-12, t. 2, p.
95.)]
[Note 210: Le meilleur cuir pour les gants venoit
d'Espagne. On disoit alors _souple comme un gant
d'Espagne_, proverbe qui a survécu, mais mutilé. (V.
_Francion_, 1663, in-8, p. 63) L'on disoit, lisons-nous
dans les _Mélanges d'une grande bibliothèque_, _loc.
cit._, «que, pour faire de beaux et bons gants, il falloit
que trois royaumes y concourussent: l'Espagne, pour
préparer et passer les peaux; la France, pour les tailler;
l'Angleterre, pour les coudre, parceque les Anglois avoient
déjà imaginé des aiguilles particulières pour bien coudre
les gants, ce qui est assez difficile.» Du temps de Savary,
le proverbe que nous venons de citer n'étoit déjà plus
vrai: la France suffisoit pour faire de bons gants.]
[Note 211: J. Godard auroit en effet encore pu parler des
_gants de Grenoble_, des _gants de Niort_, qui sont restés
célèbres, et d'une espèce de gants appelés _gants gras_,
qui se mettoient pour adoucir les mains. Il en est déjà
longuement question dans les _Mémoires_ de La Force, t. 2,
p. 457. On les fabriquoit à Ham. «On les appeloit aussi
_gants de chien_, dit Savary, parcequ'ils se faisoient de
la peau de cet animal passée en l'huile.»]
[Note 212: Elle se conserve encore dans quelques villes
de province, où l'on donne des gants aux conviés d'une
noce ou d'un enterrement. C'est un reste de l'usage des
_paraguante_. V. une note de notre édition du _Roman
bourgeois_, p. 103.]
* * * * *
SONET.
A peine (mon Heudon) que tout vif je n'enrage
Quand j'entend caqueter ces benets et badaus,
Qui sont faits seulement de chair, de sang et d'os,
Mais, ce crois je, sans coeur, sans ame et sans courage.
On les oroit conter qu'un homme n'est pas sage
Qui escrit en françois, tant sont ces gros lourdaus,
Et que l'on ne doit point remporter aucun los,
Si non par un latin ou par un grec ouvrage.
Comment peuvent-ils tant priser et louanger,
Vituperant le leur, un langage estranger
D'une langue impudente et digne de torture?
Puisque (ainsi comme on dit) que son nid semble beau,
Par instinc naturel, tousjours à chaque oyseau,
C'est vraiment donq qu'ils sont homes contre nature.
SONET.
Ce genereux guerrier, ce père des sciences
Qui reluit à Paris, ce puissant roy François,
Abolit le latin, et voulut qu'en françois
Les juges et plaideurs parlassent aux sceances.[213]
Nostre langue cessa de faire doleances
Pour son triste mespris, sous ce grand de Valois;
Elle fut en honneur à la cour des grands rois,
Et le latin cassé perdit ses vieilles censes.
Lors entour nostre langue on vit les bons esprits;
Mais quelques uns pourtant les en ont à mespris,
Comme si en françois ils ne pouvoient bien dire;
Et, les jugeant comme eux, soit à mal, soit à bien,
Car, disant qu'en françois il ne faut pas escrire,
Je te promets, Heudon, qu'ils ne parlent pas bien[214].
[Note 213: Allusion à l'ordonnance de 1539, par laquelle
François Ier décida qu'à l'avenir l'on emploieroit la
langue françoise dans la rédaction des actes et dans les
débats judiciaires. S'il falloit en croire une anecdote
bien connue, cette sage mesure lui auroit été inspirée
par quelques paroles d'un plaideur, nouvellement arrivé
à Paris, que la cour avoit _débouté_ (debotaverat) de
son action, et qui se croyoit tout bonnement _débotté_
par elle. (V. Dreux du Radier, _Tablettes historiques et
anecdotes des rois de France_, t. 2, p. 152.)]
[Note 214: L'abbé Goujet n'avoit pas remarqué ces deux
sonnets, dans lesquels se retrouve l'une des préoccupations
favorites de Jean Godard: la langue françoise et la
grammaire. On a de lui un _Discours sur la lettre H_,
etc.--Au lieu de parler de ces deux sonnets, l'abbé a dit
par erreur (_Biblioth. franç._, t. 15, p. 248-249) que
cette pièce du _Gant de J. Godard_ se termine par un
sonnet et un sixain de J. Heudon.]
_Discours de deux marchants Fripiers et de deux maistres tailleurs
estant invités à souper chez un honneste marchant. Avec les propos
qu'ils ont tenu touchant leur estat._
M.DC.XIV.
In-8[215].
[Note 215: Nous donnons cette pièce telle que nous l'avons
trouvée imprimée, avec toutes ses incorrections et ses vers
faux.]